conseil des Dix, comme un crime d'état; mais on jugea autrement de
son importance; on eut égard à l'âge du coupable, aux circonstances
qui atténuaient sa faute, et on le condamna à deux mois de prison que
devait suivre un an d'exil.
[Note en marge: Plainte d'un ouvrier de l'arsenal contre un de ses
chefs. Le doge encourage son ressentiment.]
Une satisfaction si ménagée parut au doge une nouvelle injure. Il
éclata en plaintes qui furent inutiles. Malheureusement le jour
même il vit venir à son audience le chef des patrons de l'arsenal,
qui, furieux et le visage ensanglanté, venait demander justice d'un
patricien qui s'était oublié jusqu'à le frapper. «Comment veux-tu que
je te fasse justice, lui répondit le doge, je ne puis pas l'obtenir
pour moi-même. Ah! dit le patron dans sa colère, il ne tiendrait
qu'à nous de punir ces insolents.» Le doge, loin de réprimander
le plébéien qui se permettait une telle menace, le questionna à
l'écart, lui témoigna de l'intérêt, de la bienveillance même, enfin
l'encouragea à tel point, que cet homme, attroupant quelques-uns
de ses matelots, se montra dans les rues avec des armes, annonçant
hautement la résolution de se venger du noble qui l'avait offensé.
Celui-ci se tint renfermé chez lui et écrivit au doge, pour
réclamer la sûreté qui lui était due. Le patron fut mandé devant la
seigneurie; le prince le réprimanda sévèrement, le menaça de le faire
pendre, s'il s'avisait d'attrouper la multitude ou de se permettre
des invectives contre un patricien, et le renvoya en lui ordonnant,
s'il avait quelques plaintes à former, de les porter devant les
tribunaux.
[Note en marge: XXV. Le doge conspire avec des hommes du peuple.]
La nuit étant venue, un émissaire alla trouver cet homme, qui
se nommait Israël Bertuccio, l'amena au palais et l'introduisit
mystérieusement dans un cabinet où était le prince avec son neveu
Bertuce Falier.
Là, l'irascible vieillard écouta avec complaisance tous les
emportements et tous les projets de vengeance du patron, lui demanda
ce qu'il pensait des dispositions des hommes de sa classe, quelle
était son influence sur eux, combien il pourrait en ameuter, quels
étaient ceux dont on espérait se servir le plus utilement. Bertuccio
indiqua un sculpteur, d'autres disent un ouvrier de l'arsenal nommé
Philippe Calendaro; on le fit venir à l'instant même, ce qui prouve
à quel excès d'imprudence la colère peut entraîner. Un doge de
quatre-vingts ans passa une partie de la nuit en conférence avec deux
hommes du peuple, qu'il ne connaissait pas la veille, discutant les
moyens d'exterminer la noblesse vénitienne.
Il était difficile qu'on soupçonnât un pareil complot, les
conférences pouvaient se multiplier sans être remarquées; cependant
il n'y en eut pas un grand nombre, car les conjurés se jugèrent, au
bout de quelques jours, en état de mettre à exécution cette grande
entreprise. Il fut convenu qu'on choisirait seize chefs, parmi
les populaires les plus accrédités; qu'on les engagerait à prêter
main-forte, pour un coup-de-main d'où dépendait le salut de la
république; qu'ils se distribueraient les différents quartiers de la
ville, et que chacun s'assurerait de soixante hommes intrépides et
bien armés. Ainsi c'était un millier d'hommes qui devait renverser
le gouvernement d'une ville si puissante; cela prouve qu'il n'y
avait pas alors des forces militaires dans Venise. On arrêta que le
signal serait donné au point du jour par la cloche de Saint-Marc: à
ce signal les conjurés devaient se réunir, en criant que la flotte
génoise arrivait à la vue de Venise, courir vers la place du palais,
et massacrer tous les nobles à mesure qu'ils arriveraient au conseil.
Quand tous les préparatifs furent terminés, on arrêta que l'exécution
aurait lieu le 15 d'avril.
[Note en marge: XXVI. Découverte de la conjuration.]
La plupart de ceux qu'on avait engagés dans cette affaire ignoraient
quel en était l'objet, le plan, le chef, et quelle devait en être
l'issue. On avait été forcé d'initier plus avant ceux qui devaient
diriger les autres. Un Bergamasque, nommé Bertrand, pelletier de sa
profession, voulut préserver un noble, à qui il était dévoué, du
sort réservé à tous ses pareils. Il alla trouver le 14 avril au soir
le patricien Nicolas Lioni, et le conjura de ne pas sortir de chez
lui le lendemain, quelque chose qui pût arriver. Ce gentilhomme,
averti par cette espèce de révélation, d'un danger qui devait menacer
beaucoup d'autres personnes, pressa le conjuré de questions, et n'en
obtint que des réponses mystérieuses accompagnées de la prière de
garder le plus profond silence. Alors Lioni se détermina à se rendre
maître de Bertrand jusqu'à ce qu'il eût dit tout son secret; il le
fit retenir, et lui déclara que la liberté ne lui serait rendue
qu'après qu'il aurait pleinement expliqué le motif du conseil qu'il
lui avait donné.
Le conjuré, qu'une bonne intention avait conduit auprès du patricien,
sentit qu'il en avait déjà trop dit, et qu'il ne lui restait plus
qu'à se faire un mérite d'une révélation entière. Il ne savait
probablement pas tout, mais ce qu'il révéla suffit pour faire voir à
Lioni qu'il n'y avait pas un moment à perdre.
Celui-ci courut chez le doge pour lui communiquer sa découverte et
ses craintes. Falier feignit d'abord de l'étonnement; puis il voulut
paraître avoir déjà connaissance de cette conspiration, et la juger
peu digne de l'importance qu'on y attachait. Ces contradictions
étonnèrent Lioni; il alla consulter un autre patricien, Jean
Gradenigo; tous deux se transportèrent ensuite chez Marc Cornaro; et
enfin ils vinrent ensemble interroger Bertrand, qui était toujours
retenu dans la maison de Lioni.
Bertrand ne pouvait dire jusqu'où s'étendaient les liaisons et les
projets des conjurés; mais il ne pouvait ignorer que le patron
Bertuccio et Philippe Calendaro y avaient une part considérable,
puisque c'était par eux qu'il avait été entraîné dans le complot.
Les trois patriciens que je viens de nommer convoquèrent aussitôt,
non dans le palais ducal, mais au couvent de St.-Sauveur, les
conseillers de la seigneurie, les membres du conseil des Dix, les
avogadors, les chefs de la quarantie criminelle, les seigneurs
de nuit, les chefs des six quartiers de la ville, et les cinq
juges-de-paix.
Cette assemblée envoya sur-le-champ arrêter Bertuccio et Calendaro.
Ils furent appliqués l'un et l'autre à la torture. À mesure qu'ils
nommaient quelque complice, on donnait des ordres pour s'assurer de
sa personne. Lorsqu'ils révélèrent que la cloche de Saint-Marc devait
donner le signal, on envoya une garde dans le clocher pour empêcher
de sonner. Il était naturel que les coupables cherchassent à atténuer
leur faute en nommant leur chef: on apprit avec étonnement que le
doge était à la tête de la conjuration.
Cette nuit même Bertuccio et Calendaro furent pendus devant les
fenêtres du palais; des gardes furent placées à toutes les issues de
l'appartement du doge. Huit des conjurés, qui s'étaient échappés vers
Chiozza, furent arrêtés, et exécutés après leur interrogatoire.
[Note en marge: XXVII. Marin Faliero jugé et décapité. 1355.]
La journée du 15 fut employée à l'instruction du procès du doge.
Le conseil des Dix, dont une pareille cause relevait si haut
l'importance, demanda que vingt patriciens lui fussent adjoints
pour le jugement d'un aussi grand coupable. Cette assemblée, qu'on
nomma la _Giunta_, fit comparaître le doge, qui, revêtu des marques
de sa dignité, vint, dans la nuit du 15 au 16 avril, subir son
interrogatoire et sa confrontation. Il avoua tout.
Le 16, on procéda à son jugement; toutes les voix se réunirent pour
son supplice.
Le 17 à la pointe du jour, les portes du palais furent fermées; on
amena Marin Falier au haut de l'escalier des géants, où les doges
reçoivent la couronne; on lui ôta le bonnet ducal en présence du
conseil des Dix. Un moment après, le chef de ce conseil parut sur
le grand balcon du palais, tenant à la main une épée sanglante, et
s'écria: Justice a été faite du traître. Les portes furent ouvertes,
et le peuple, en se précipitant dans le palais, trouva la tête du
prince roulant sur les degrés.
Dans la salle du grand conseil, où sont tous les portraits des doges,
un cadre voilé d'un crêpe fut mis à l'endroit que devait occuper
celui-ci, avec cette inscription: _Place de Marin Falier, décapité._
Pendant quelque temps on continua les recherches contre ceux qui
avait trempé dans la conjuration. Il y en eut plus de quatre cents de
condamnés à la mort, à la prison ou à l'exil. Le pelletier Bertrand
réclamait la récompense qu'il croyait due à sa révélation; il eut
l'insolence de demander un palais et un comté que Marin Falier
possédait, une pension de douze cents ducats, et enfin l'entrée du
grand conseil, c'est-à-dire le patriciat pour lui et sa postérité.
De tout cela on ne lui accorda qu'une pension de mille ducats
reversible à ses enfants, et il en témoigna si haut son
mécontentement, qu'on fut obligé de l'exiler à son tour; mais telle
était l'idée qu'on avait de cette nature de services, et telle était
la politique du gouvernement pour les encourager, que le conseil fut
sur le point d'admettre ce dénonciateur au nombre des patriciens[415].
[Note 415: In un'altra cronica ho veduto che lo volevano fare del
maggior consiglio. (Marin SANUTO, _Vite de' duchi_ Mar. Faliero).
André Navagier dit même formellement que toutes les demandes de
Bertrand lui avaient été accordées. «Beltrame, per deliberazione del
consiglio, fù dotato di ducati 1000 di provigione all'anno, e a lui
e a suoi heredi donata una casa di valuta di ducati 2000 e fù fatto
del maggior consiglio. Il quale non si contentando, ma richiedendo
che li fosse donato il contado di Val di Marino, confiscato al doge
decapitato, usava male parole contro la signoria; per le quali, nel
medesimo consiglio, fù proceduto contro di lui; essendo stato in
grazia liberato della forca, fù per anni 10 relegato a Ragusi.]
FIN DU TOME PREMIER.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
Page.
LIVRE Ier. Description géographique. -- Origine des Vénitiens. --
De l'état des Venètes sous les Romains. -- Invasion des Goths, des
Huns, des Hérules, des Ostrogoths. -- Fondation de Venise, 421. --
Expulsion des Ostrogoths. -- Établissement des Lombards en Italie,
553. -- Création, abolition et établissement du dogat à Venise,
697-742. -- Huit doges déposés. -- Guerre de Pépin contre Venise,
743-809. -- Premiers doges de la famille Participatio. -- Arrivée
du corps de saint Marc à Venise, 810-829. 1
LIVRE II. Divisions intestines. -- Entreprises de Jean Participatio
sur le comté de Commacchio. -- La flotte vénitienne battue par les
Sarrasins à Crotone, et par les Narentins à Micolo. -- Invasion
des Hungres: ils attaquent Venise. -- Leur défaite, 830-900. --
Doges de la maison Candiano. Pierre Candiano IV, massacré. --
Abdication de quatre doges, 901-991. -- Règne de Pierre Urseolo
II. -- Réunion de la Dalmatie à l'état de Venise, 991-1006. --
Sédition. Usurpation du dogat par Dominique Urseolo. Expulsion
de la famille Urseolo. -- Révolte de Zara. -- Guerre contre les
Normands, 1006-1096. -- Première croisade. -- Expédition en
Calabre. -- Guerre contre les Padouans. -- Incendie de Venise.
-- Guerre contre les Hongrois, 1096-1117. -- Règne de Dominique
Michieli. -- Nouvelle expédition en Syrie, ou deuxième croisade.
-- Prise de Tyr, 1117-1130. -- Prise de Corfou. -- Expédition de
Sicile. -- Dogat de Vital Michieli II. -- Singulier tribut imposé
au patriarche d'Aquilée. -- Guerre contre l'empereur Comnène. --
Désastre de l'armée. -- Peste à Venise. -- Le doge assassiné,
1130-1173. -- Changement dans la constitution de l'état. --
Élection de Sébastien Ziani, 1173. 89
LIVRE III. Règne de Sébastien Ziani. -- Outrages que l'empereur
grec fait aux Vénitiens. -- Démêlés entre le pape Alexandre III et
l'empereur Frédéric Barberousse. -- Ligue lombarde. -- Alexandre
III à Venise (1173-1178). -- Règne d'Orio Malipier. -- Troisième
croisade des Vénitiens, 1179-1191. 200
LIVRE IV. Règne de Henri Dandolo. -- Nouvelle croisade. -- Prise de
Zara. -- Excommunication des Vénitiens, 1192-1203. -- Conquête de
Constantinople. -- Partage de l'empire grec, 1203-1205. 263
LIVRE V. Pierre Ziani, doge. -- Occupation de Corfou et de Candie.
-- Guerre contre les Génois. -- Révoltes de Candie, 1205-1228. --
Dogat de Jacques Thiepolo. -- Affaire de Constantinople. -- Chute
de l'empire des Latins en Orient, 1228-1261. -- Nouvelle révolte
de Candie. -- Rivalité du pape et de l'empereur Frédéric II. --
Guerre de Venise contre Erzelin, tyran de Padoue, 1228-1252. Guerre
contre les Génois, 1252-1269. -- Révolte du peuple de Venise. --
Changement dans la forme des élections. -- Création de la charge
de grand-chancelier. -- Disette. -- Établissement du droit de
navigation dans l'Adriatique. -- Guerres qui en sont la suite. --
Dogat de Laurent Thiepolo, de Jacques Contarini et de Jean Dandolo.
-- Établissement du saint-office à Venise, 1269-1289. 350
LIVRE VI. Élection de Pierre Gradenigo. -- Désastres en Orient.
-- Guerre contre les Génois, 1289-1299. -- Considérations sur
les gouvernements d'Italie au XIVe siècle. -- Révolution dans
le gouvernement de Venise. -- Clôture du grand conseil. --
Établissement de l'aristocratie. -- 1289-1319. 468
LIVRE VII. Conjuration de Marin Bocconio. -- Affaires de Ferrare.
-- La république usurpe cette ville. -- Excommunication des
Vénitiens, 1302-1309. -- Conjuration de Thiepolo. -- Établissement
du Conseil des Dix, 1309. 525
LIVRE VIII. Levée de l'interdit. -- Expédition contre les Génois.
-- Révolte de Candie. -- Guerre contre le seigneur de Vérone. --
Acquisition de Trévise et de Bassano, 1310-1343. -- Croisade de
Smyrne. -- Septième révolte de Zara. -- Peste à Venise, 1343-1348.
-- Nouvelle guerre contre les Génois, 1348-1354. -- Changements
dans l'organisation du conseil du doge. -- Élection et conjuration
de Marin Falier, 1354-1355. 577
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME PREMIER.