Tant de prospérités n'avaient pu que lui faire beaucoup d'ennemis,

entre lesquels Marsile de Carrare était d'autant plus dangereux qu'il

cachait son ressentiment sous toutes les apparences de la soumission

et même du dévouement. On prétend que la Scala avait séduit la femme

de Carrare. Celui-ci n'en avait fait éclater aucun ressentiment;

cependant il avait fait surmonter de deux cornes d'or le cimier qui

couronnait ses armes, pour éterniser le souvenir de son injure.

La Scala était trop puissant pour être attaqué à force ouverte;

mais il était enivré par la prospérité, et par conséquent facile à

entraîner dans des entreprises qui pouvaient lui devenir funestes.

Tel fut le plan que Marsile Carrare se traça.

L'historien Sanuto raconte, qu'envoyé à Venise par le seigneur de

Vérone, Carrare saisit l'occasion d'une cérémonie publique, où il se

trouvait placé près du doge, pour lui dire tout bas: «Si quelqu'un

vous rendait maîtres de Vérone, comment le récompenseriez-vous? «À

quoi le doge répondit: «Nous la lui donnerions.» Ce fut la première

base de l'alliance secrète entre les Vénitiens et l'époux offensé.

Revenu à Vérone, Carrare représenta à son maître que, puisque son

territoire s'étendait jusqu'aux lagunes, il y aurait un immense

avantage pour lui à y établir des salines; qu'il était honteux de

laisser le privilége et les bénéfices de ce commerce aux Vénitiens,

lorsqu'on était assez puissant pour le leur arracher.

[Note en marge: V. Il se brouille avec la république. Guerre. 1334.]

L'ambition de la Scala donna dans ce piége; il fit construire un fort

vers l'extrémité de son territoire, à Bovolenta; les travaux pour la

fabrication du sel furent commencés, et une chaîne fut tendue sur

le Pô, à Ostilia, où l'on exigea un péage sur tous les bâtiments qui

remontaient le fleuve.

Aussitôt les Vénitiens, déterminés à soutenir un privilége dont

ils jouissaient depuis plusieurs siècles, se préparèrent à la

guerre. Ils formèrent une ligue de la plupart des états de l'Italie

septentrionale, qui avaient vu l'agrandissement de la Scala avec

inquiétude ou jalousie.

L'armée de la république était, disait-on, de trente mille hommes,

dont un tiers d'étrangers. Un historien rapporte qu'à cette occasion

on fit un dénombrement des hommes de vingt à soixante ans[383] et

qu'il s'en trouva quarante mille; ce qui supposerait une population

de cent cinquante-sept mille âmes dans Venise et dans les îles

environnantes, comprises sans doute dans ce dénombrement. La guerre,

entreprise avec animosité, fut poussée avec vigueur. Dès la fin de

la première campagne, le roi de Bohême entra dans la coalition. La

Scala, si vivement pressé de tous côtés, trahi par Carrare, qui fit

ouvrir aux Vénitiens les portes de Padoue, perdit successivement ses

principales places, et réduit, après quatre campagnes malheureuses,

à la dernière extrémité, fut obligé de signer un traité dont la

république dicta les conditions.

[Note 383: _Histoire de la ville et de la république de Venise_, par

Paul MOROSINI, liv. 10.

E fù descritto il popolo di Venezia, d'anni 20 fino a 60, e ritrovato

al numero di 40,100.

(_Storia veneziana di_ Andrea NAVAGIERO.)]

[Note en marge: VI. Paix. 1338.]

[Note en marge: La république acquiert Trévise et Bassano.]

Venise, protectrice du nord de l'Italie, devint un centre de

négociations, où l'on vit à-la-fois plus de soixante ministres de

divers états solliciter la bienveillance du gouvernement, pour être

traités favorablement dans le partage de la dépouille du seigneur

de Vérone. Les Vénitiens tracèrent à chacun la limite de ses

prétentions, signèrent le traité seuls, le 18 décembre 1338[384], et

le communiquèrent ensuite à leurs confédérés.

[Note 384: _Codex Italiæ diplomaticus._ LUNIG., tom. I, addenda.]

Ils firent raser le fort élevé dans les lagunes, retinrent pour

eux-mêmes Trévise et Bassano, assignèrent aux Florentins quatre

villes de l'état de Lucques: Feltre et Bellune, à Jean, fils du roi

de Bohême; Parme, aux seigneurs de Rozzi; Brescia et Bergame, aux

Visconti seigneurs de Milan, et établirent Carrare dans la seigneurie

de Padoue, en lui disant: «N'oubliez jamais que cette ville est, pour

la seconde fois, redevable de sa délivrance à la république, et, que

vous la tenez de sa générosité»[385].

[Note 385: Muratori a inséré parmi ses dissertations sur les

antiquités du moyen âge, un fragment historique dont on ne connaît

pas l'auteur, mais qui est assez curieux, soit par l'ancienneté du

langage, soit par les détails naïfs qu'on y trouve. Voici un extrait

de ce qu'il contient relativement à la guerre des Vénitiens contre

Mastin de la Scala:

«Quesso missore Mastino fo homo assai savio de testa, justo signore:

pe tutto lo sio renno givase sicuro con aoro in mano. (On pouvait en

sûreté circuler dans tous ses états avec de l'or sur la main.) Granne

justitia facea, fo homo bruno, peloso, varvuto, con uno grannissimo

ventre, mastro de verra (de guerre). Cinquanta palafreni havea de

soa casa. Onne di mutava roba: doi milia cavalieri cavaicavano con

esso, quanno cavaicava; doi milia fanti da pede armati, cletti, co le

spate in mano, givanoli intorno. E soa persona, mentre che seguitao

la vertute, crebbe. Poi che in supervia comenzao a corromperse de

lussuria, forte deventao lussurioso: che havesse detoperate cinquanta

polzelle in una quatraiesima se avantao. Poi manicava la carne lo

venerdi e lo sabato e la quatraiesima. Non curava de scommunicazione.

Lo modo che cadè de soa aitezza fo quesso.

Havea uno sio frate, lo quale havea nome Missore Alberto. Fo mannato

a reiere Padova. Quesso Missore Alberto tenea quessa via. Entrava ne

le monasteria de le donne religiose. Demoravace tre o quatro dii;

po' visitava lo aitro. Dounqua era una bella monaca, detoperava.

Missore Marsilio da Carrara, e Missore Ubertiello da Carrara, erano

li maiuri de Padova; quelli, li quali li haveano dato la signoria.

E soi parienti erano. Quesso Missore Ubertiello havea una soa bella

donna. Per tutta die, per tutte hore non finava Missore Alberto de

spacciare e dicere: _O Missore Ubertiello, manuca bene, cha te haio

fatto re doi vaite quessa notte._ Mai non finava. Ad onne tratto

quesso diceva. Missore Ubertiello rideva. Co lo riso se la passava.

Lo ridere non dessegnava. Tuttavia dice a Missore Ubertiello: _Tre

voile te haio fatto cocoro in quessa notte._ Missore Ubertiello de

cio creppava.

Marsilio fo uno savio cavalieri, e molto scaitrito e secreto. De

coipo cavaicavo a Verona e parlao con Missore Mastino. E deoli ad

intennere, che potea essere lo più granne homo, che fussi mai ne

la contrada. E che potea domare lo rogoglio e le grannezze de'

Venetiani. E deoli lo muodo e l'ordene pe quessa via, etc. Crese lo

Tiranno a li fallaci detti. Allhora incontinente commanna, che ne

la villa de Bovolenta, canto la marina a li Starni, fosse fatto uno

belle castiello de Ienname. E liberamente fo comenzato a fare lo

sale. Como ordinato era, gionze a Venetia Missore Marsilio, e disse:

_Signori Veneziani, Missore Mastino intenne de fare lo sale ne lo sio

terreno, per havere quella pecunia, la quale voi avete, e torvela

de mano, pe signioriarve, e per abbassare le vostre saline. Se

quesse perdete, non sete cobelle. Lo frutto de la cammora de Venezia

è lo sale. Moito bene operate in que' lochi i fatti vostri._ Più

non disse. Assai habe fatto e detto, che habe acceso lo fuoco tra'

Veneziani e Missore Mastino.

Allhora Veneziani fecero fare una ammasciata. Quanno li ammasciatori

fuoro entrati in Verona, tutta Verona curze a bederli. Così li

guardava homo fitto, como fossino lopi. E quesso perché lo avito loro

era moito devisato da lo avito de li cortisciani.

_Surprise de Padoue par les Vénitiens._

Non se lassao da lo muro cacciare. Mustrano de havere core. Non

curano de valestra nè de minaccie. Lo romore ene granne. Lance e

saette volavano. Deh quanto ene cosa horribbele! Allhora Missore

Pietro Roscio, con sie belle masnade se tenne secreto. E quesso de

fora ad una porta, la quale se dice porta de Ponte-Cuorvo. E là

stette, mentre che la vattaglia era a la porta de Santa Croce. Quessa

porta de Ponte-Cuorvo havea in vardia Missore Marsilio da Carrara. Sù

ne la miesa terza lo fattore di Missore Marsilio opierze la porta,

et abassao li ponti, e mise dentro Missore Pietro Roscio, senza

coipo de spata. Hora ne veo pe la strada a la piazza lo capitanio de

Venetiani, con moita gruossa pedonaglia e cavallaria. Sull'hora de

terza era in esso ponte. Missore Alberto se era levato da dormire.

Cavaicava sio bello palafreno, bestuto con uno solo guarnello,

accompagniato con solo Missore Marsilio. Una vastoncella in mano

tenea. Pe la terra giva trastullanno. _Omnis ejus armatorum multitudo

pugnans resistebat ad portam._ Como Missore Alberto accapitao in

capo de la strada, vide lo grannissimo confalone de Santo Marco de

Venetia. Vide che ne la piazza giogneva granne stuolo, granne masnade

de iente. Oldio tromme e ciaramellc. Maravigliaose forte, e disse a

Missore Marsilio: _Que ientes ene quessa?_ A ciò Missore Marsilio

respuse e disse: Quesso ene Missore Pietro de Roscio, la quale hao

havuta gola de bedere te. Disse Missore Alberto: _Moreraio io?_

Disse Missore Marsilio: _Nò. Torna in reto. Va ne la mia camora_.

Cosi fo fatto. Tornao Missore Alberto, e misesi ne la camora di

Missore Marsilio, e là fo inzerrato con una chiave Venetiana. La

piazza presero, e toizero le arme e li cavalli a tutta la foresteria

di Missore Alberto. E preso esso con soa Baronia, sopra una nave lo

mannaro in presone a Venezia, e là stette fi' che la verra fo imita.

Vao Missore Pietro de Roscio ardenno e conzumanno le ferre. Prese pe

forza Monscilice, e là fo occiso.

Allhora perdio la cittate de Brescia. Onne perzona se li rebella.

Nulla resistentia fao. La verra durao bene anni doi. Ultimamente

Missore Mastino era straccato, ne potea più. Venne a pace con

Veneziani, et a patti. Li patti fuoro quessi. Lo primo esso fece

refutanza de la moneta, la quale havea in Venezia, la quale haveano

despesa i Veneziani. Lo secunno; che mannao le robe de lo communo

de Venezia, la quale buttao ventiquattro milliara de fiorini; per

onne roba doi millia. Lo tierzo; che i Veneziani voizero Trevisi;

si che convenne, che, pe la fatica de' Veneziani, Missore Mastino

li donasse Trevisi. Verona e Vicenza li lassaro per lo amore di Dio

e pe misericordia. Le aitre terre, como Padova e Civitale remasero

a puopôlo. Allhora li Veneziani li remmannaro Missore Alberto lo

fratiello con quelli nuobbeli, li quali teneano presoni. A tutta

quessa verra Fiorentini tennero mano, e fecero con loro denari quello

aiutorio che bastao.]

Ce fut le premier établissement des Vénitiens dans le continent

qui avoisinait leurs îles. Jusques-là, ils ne paraissaient pas

avoir songé sérieusement à acquérir des possessions dans ce qu'ils

appelaient la terre-ferme, si ce n'est, peut-être, pendant

l'occupation si malheureuse de Ferrare. Cette conquête du Trévisan

produisit une révolution dans leur système politique, ouvrit une

nouvelle carrière à leur ambition, leur occasionna deux cents ans

de guerre, et mit plusieurs fois leur république en péril. Il y

avait neuf cents ans que Venise florissait à deux lieues de la côte

d'Italie, qu'elle était puissante et en possession d'un gouvernement

organisé, et elle n'avait pas encore porté ses vues ambitieuses sur

le continent voisin. La terre n'était pas l'élément des Vénitiens,

ils trouvaient ailleurs l'emploi de leur activité.

Dans cette guerre, la république confia son armée à un étranger,

Pierre de Rozzi, ancien seigneur de Parme. C'est un système qu'elle

suivit constamment depuis. On plaçait, auprès du général, deux nobles

pour le surveiller[386]: quelque inconvénient qui pût résulter de

la nature de ces choix, de la méfiance qui les accompagnait, de la

mésintelligence inévitable entre le général et les provéditeurs,

on ne redoutait rien tant que de voir un patricien acquérir cette

influence que donne le commandement des armées. C'est un inconvénient

inhérent au gouvernement aristocratique. Les hommes ne peuvent y

développer toutes les facultés qu'ils ont reçues de la nature; les

uns, parce que la constitution les condamne à n'être rien; les

autres, parce qu'on ne leur permet pas de montrer tout ce qu'ils

valent. Chez un gouvernement ombrageux, le talent est toujours

suspect.

[Note 386: Les fonctions des provéditeurs sont fort bien expliquées

dans la _Vie d'André Gritti_, par Nicolas BARBADICO. «Sunt autem

legati apud Venetos e patricio ordine duo viri, imperatori, qui de

gente peregrinâ semper eligitur, ut eorum consilio quæ ad bellum

pertinent administret, socii attributi; iis invitis aut inconsultis,

imperatori quicquam agere decernereve, quod alicujus momenti sit,

non licet: præcipuum vero munus eorum est publicam pecuniam, quoe

exercitui in stipendium persolvenda est, tractare; rem frumentariam

expedire; quæque in bello gerantur cognoscere e de iis patres

certiores facere; si quem habeant usum in re militari, rem ipsi

plerumque suo ductu gerunt, absente præsertim imperatore.»]

Cette même guerre me donne occasion de faire remarquer une innovation

d'une autre espèce. Le prince de Vérone, en se réconciliant avec

Venise, demanda à être inscrit sur le registre des nobles de cette

république, qui venait de le dépouiller; c'est le second exemple de

l'admission d'un étranger parmi les nobles vénitiens. La maison de

Carrare obtint le même honneur quelques années après[387]. Nous

verrons dans la suite le livre d'or s'honorer du nom des plus grands

princes de l'Europe[388].

[Note 387: Jacobus minor de Carraria, Nicolai filius, Venetiis semper

amicus atque benevolus fuit et ad extremum amicitiam eorum impensiore

studio coluit; cum ob id, quod paci servandæ amicitiisque parandis

apud omnes studebat, tum maxime, quod Nicolaus pater, qui diù

Venetiis habitavit, multam illi et privatim et publicè benevolentiam

comparaverat; quamobrem ultrò citròque in funere complura amoris ac

fidei inter hos merita. In primis namque Veneti, Andreâ Dandulo duce,

Jacobum, cum omni posteritate, civitatis jure, uti optima maximaque

esset, donaverunt: qui honor visus est illis temporibus non exiguus

et monimentum novitèr parti regni non leve. Hujus rei causâ Jacobus,

cum suorum lecto comitatu, ad referendas gratias, Venetias est

profectus; magnoque cum honore et lætitiâ ab eis susceptus est, et

postea quoque amplum ei in urbe eorum palatium, ut benemerito civi

largiti sunt.

(Petri Pauli VERGERII _Carrariensium principum historia_.)]

[Note 388: On en peut voir la liste au commencement de la _Chronique_

de Marin SANUTO.]

Je ne me suis point arrêté aux détails des opérations militaires de

ces quatre campagnes; on dit que Pierre de Rozzi y montra beaucoup

d'habileté. Il y eut peu d'évènements importants. Ce fut une guerre

de positions, dont le récit, pour être utile, devrait être fait avec

une étendue que le plan de cet ouvrage ne comporte pas. Ces détails

appartiendraient moins à l'histoire de Venise qu'à l'histoire de

l'art militaire.

Je me propose aussi de ne raconter que sommairement les moyens par

lesquels la république devint maîtresse de plusieurs provinces dans

le continent de l'Italie. On devine que du moment où Venise convoita

ces provinces, elle prit part à toutes les querelles des petits

états, y sema la division, protégea les uns, combattit les autres,

également dangereuse comme protectrice et comme ennemie, et qu'enfin

elle ne jouit paisiblement de toutes ces possessions qu'après les

avoir acquises et perdues plus d'une fois. Il faudrait quitter et

reprendre tour-à-tour le fil des évènements relatifs à toutes les

villes qui finirent par rester dans le domaine de la république.

Chacune a une longue histoire.

[Note en marge: VII. Barthélemi Gradenigo, doge. 1339.]

François Dandolo occupa le trône pendant onze ans. Le choix qu'on fit

de Barthélemi Gradenigo pour lui succéder, indique assez de quelle

faveur jouissait, dans le grand conseil, le nom du fondateur de

l'aristocratie. Ce nouveau règne, qui dura trois ans, fut troublé par

une révolte de Candie, qui donna lieu à de terribles combats et à des

exécutions plus terribles encore.

On rapporte à l'année de la mort de François Dandolo (en 1339), le

décret qui interdit aux doges la faculté d'abdiquer cette dignité,

à moins d'en avoir reçu la permission du grand conseil. Cela prouve

combien cette couronne avait perdu de ce qui pouvait exciter

l'ambition et l'envie.

On avait déjà ôté aux fils des doges le droit de faire aucunes

propositions dans le conseil; quelques années après, on les déclara

exclus de toutes les magistratures pendant le règne de leur père.

[Note en marge: André Dandolo, doge. 1343.]

André Dandolo, qui fut élu pour succéder à Barthélemi Gradenigo,

n'avait pas borné sa gloire à porter un nom déjà illustre. C'était un

des plus savants hommes de son siècle, et il fut un des princes les

plus sages entre ses contemporains. La supériorité de ses lumières

le fit parvenir de bonne heure aux honneurs que lui promettait sa

naissance. Il n'avait pas encore trente-six ans lorsqu'on l'éleva à

la dignité suprême. Nous lui devons une chronique, qui est le plus

ancien monument de l'histoire de sa patrie.

[Note en marge: VIII. Croisade de Smyrne. 1343.]

Les papes, pour qui les croisades avaient été une si grande occasion

d'étendre leur autorité, n'avaient point renoncé à faire prêcher dans

l'Europe ces fatales expéditions. Clément VI, affligé des progrès

que faisaient les Ottomans, dans la Grèce et dans l'Asie mineure,

parvint à former contre eux une ligue, dans laquelle il ne put

cependant entraîner que les puissances plus spécialement intéressées

à arrêter ces dangereux voisins. C'étaient la république de Venise,

Hugues de Lusignan, roi de Chypre, et les hospitaliers de Saint-Jean

de Jérusalem, alors établis à Rhodes. Cette ligue ne s'annonçait

pas pour devoir être très-formidable; car le pape, dans sa lettre

au grand-maître de Rhodes[389], disait que la chambre apostolique

faisait armer quatre galères, que le roi de Chypre en fournirait

autant, et que le contingent de la république de Venise était fixé

à cinq. En même temps il prescrivait à l'ordre d'en fournir six.

C'était donc en tout une flotte de dix-neuf galères.

[Note 389: _Histoire de Malte_, par l'abbé de VERTOT, liv. 5.]

Le rendez-vous de cette flotte était à Négrepont, à la fin de

l'année 1343, ce qui doit paraître assez étrange, puisque les Turcs

assiégeaient alors cette place. Il est vrai que les historiens

vénitiens assurent que la seule apparition de la flotte de la

république détermina les assiégeants à se rembarquer, et à s'enfuir

précipitamment sans avoir combattu.

Il n'est guère vraisemblable que la vue de cinq galères ait pu

produire un pareil effet; les historiens, qui ont prévu cette

objection, portent le nombre de ces galères à vingt; mais, quoi

qu'il en soit, l'armement des Vénitiens était peu considérable; et

ce qui le prouve, c'est que le commandement de la flotte combinée

ne fut point déféré à Pierre Zeno, leur amiral, mais au Génois

Martin Zacharie, qui commandait les quatre galères du pape. Ce fut

sur la capitane que le patriarche latin de Constantinople, revêtu

du caractère de légat, arbora son pavillon. Adolphe, neveu du roi

de Chypre; Jean de Biadra, prieur de Lombardie, qui conduisait les

galères de la religion; et le général vénitien, firent, sous les

ordres de Zacharie, la première campagne commencée à la fin de 1343,

et qui se réduisit à des courses sur les vaisseaux turcs, fort

profitables à l'amiral génois et même au patriarche.

Les chevaliers, quoiqu'on leur reprochât dès-lors la soif des

richesses, furent indignés de cet esprit mercantile, qui se mêlait

aux soins de la guerre, et qui déshonorait également le prélat et le

général. Ils réclamèrent le commandement pour l'amiral de Rhodes,

et celui-ci proposa aux alliés d'aller attaquer la ville de Smyrne.

Cette ville, que son heureuse situation et la beauté de son port

ont désignée dans tous les temps pour avoir la plus grande part

au commerce du Levant, avait été fréquentée par les Génois et les

Vénitiens, qui regrettaient de s'en voir exclus par les infidèles.

[Note en marge: IX. Prise de Smyrne. 1344.]

Ce fut à la fin de septembre 1344 que la flotte parut devant la

rade. On se distribua les attaques; les Vénitiens se chargèrent de

rompre l'estacade qui fermait le port; les chevaliers assiégèrent la

ville par terre, de concert avec les troupes du pape et celles du roi

de Chypre. Les premiers efforts furent repoussés; mais on multiplia

les assauts, et, le 28 octobre, on emporta la place l'épée à la main.

Toute la population musulmane fut égorgée sans pitié. Le zèle furieux

des croisés alla jusqu'à massacrer les enfants, les vieillards, les

femmes; et, après que ces horreurs eurent souillé leurs armes pendant

plusieurs jours, le légat s'occupa de purifier les temples qui

avaient été convertis en mosquées, et fit sculpter les deux clefs de

l'église sur les portes du château, où on les voit, dit-on, encore.

Les vainqueurs, après ce succès, devaient songer à se mettre en

état de défense; on fit beaucoup de travaux autour de la place. Des

vaisseaux y vinrent de divers ports de la Méditerranée, amenant des

renforts, apportant des munitions; et, pendant qu'on s'occupait à

Smyrne de ces préparatifs, l'escadre du pape et celle de Venise

allèrent ravager les côtes voisines, et désoler le commerce des

Ottomans.

[Note en marge: X. Les croisés y sont assiégés. 1345.]

À peine les croisés étaient-ils en possession de cette conquête,

qu'ils virent se déployer autour de leurs remparts une armée

conduite par Morbassan, l'un des lieutenants de l'émir d'Ionie. On

ne peut guère concilier la prise de Smyrne, par dix-neuf galères,

avec ce que les historiens racontent de la puissance de ce prince.

Selon les uns[390], cet émir était sorti de cette même ville, peu

de temps avant l'attaque des chrétiens, sur une flotte de trois

cents voiles et avec une armée de vingt-neuf mille hommes. D'autres

assurent que Morbassan commandait une infanterie innombrable et

trente mille chevaux. Sûrement il y a beaucoup à rabattre de toutes

ces exagérations; et il le faut bien, puisque les troupes turques se

consumèrent, pendant trois mois, en efforts infructueux devant cette

place. On dit même que l'émir, qui était venu pour les diriger en

personne, fut tué dans un de ces combats.

[Note 390: Nicéph. GREG., l. 12,7; liv. 13, 4--10; liv. 14,1--9; liv.

16, 6; et CANTACUZÈNE, liv. 3.]

Morbassan, soit qu'il eût besoin d'étendre son armée pour la faire

subsister, soit qu'il jugeât ces vaillants assiégés capables d'une

imprudence, ne laissa autour de la ville qu'un corps peu nombreux

pour la bloquer, et retira la plus grande partie de son armée à

quelque distance.

Les croisés, jugeant l'occasion favorable pour faire lever

entièrement le siége, firent, le 17 janvier 1345, une vigoureuse

sortie, fondirent sur les lignes des Ottomans, tuèrent tout ce qui

voulut tenir ferme, mirent le camp au pillage; et le légat, pour

rendre grâces à Dieu de cette victoire, commença à célébrer la messe

au milieu des tentes et sur les débris de l'armée des infidèles: mais

il fallait que Morbassan fût bien peu éloigné, et que l'imprudence

des chrétiens fût extrême; car, pendant le saint sacrifice l'armée

ottomane tout entière tomba sur les chrétiens et les enveloppa.

Le patriarche, jetant ses habits pontificaux, prit le casque et

l'épée: Zeno, Zacharie, Adolphe, rassemblant leurs soldats, Fleur

de Beaujeu, à la tête des chevaliers de Rhodes, se précipitèrent

au milieu des Turcs, sans espoir de se faire jour au travers de

cette multitude, et tombèrent l'un après l'autre percés de coups. À

peine quelques-uns de ceux qui avaient pris part à cette brillante

et funeste sortie, purent regagner leurs remparts où cette perte

répandit la consternation[391].

[Note 391: Voyez, sur cette croisade, les fragments historiques que

MURATORI a insérés dans le IIIe vol. de ses Dissertations sur les

antiquités du moyen âge, p. 353.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 32 / 35 段