de ceux qu'il avait gagnés. Dans la soirée et pendant la nuit,
tous ceux qui devaient prendre part à cette grande entreprise, se
glissèrent sans affectation, en silence, et par diverses issues,
dans les maisons où des armes avaient été préparées pour leur être
distribuées. La nuit avançait; ces troupes de conjurés se mirent en
marche avant le jour, et se rendirent sur la place de Rialte; là,
Querini sortit de son palais avec Thiepolo; les principaux chefs de
l'entreprise se répandirent dans les rangs, exaltèrent l'imagination
de leurs gens par tout ce qu'il y a de plus puissant sur les hommes,
le butin, la gloire, la vengeance, la patrie et la liberté. Thiepolo
et son beau-père portaient sur le front une noble assurance. Tous
étaient également déterminés à délivrer Venise de la tyrannie.
Au lever du soleil, un de ces violents orages qui sont assez
fréquents dans cette saison, vint retarder ce jour si impatiemment
attendu, et qui allait être si terrible. Le tonnerre, l'obscurité,
la pluie qui tombait par torrents, mirent quelque désordre parmi
les troupes des conjurés, ou ralentirent les dispositions que leurs
chefs avaient à faire. Le vent soufflait avec impétuosité, les vagues
en fureur assiégeaient Venise, sinistres avant-coureurs d'une autre
tempête qui allait éclater. Les conjurés virent, dans ce désordre
de la nature, un favorable présage. Thiepolo, pour occuper cette
multitude, lui laissa brûler les archives d'un tribunal qui se
trouvait dans ce quartier; de cette expédition on passa au pillage
d'un grenier public, et du pillage du grenier à celui des boutiques
voisines. Cependant la tempête continuait; il était impossible qu'un
rassemblement si tumultueux, qui avait déjà éveillé une partie de
la ville, n'eût pas répandu l'effroi dans d'autres quartiers, le
doge devait en être déjà informé; on ne pouvait guère espérer de le
surprendre; il avait eu le temps de se dérober à la recherche des
conjurés.
Thiepolo se décida à se mettre en marche au milieu de cet
épouvantable orage. Sa troupe se divisa en deux parts: Marc Querini
et son fils Benoît conduisaient l'une; Thiepolo prit l'autre sous
son commandement. Ces longues files de gens armés traversaient des
rues étroites, en agitant leurs épées et leurs drapeaux, sur lesquels
on lisait le mot liberté: cette ville, toujours si silencieuse,
retentissait du bruit des armes. Ce fut la troupe de Querini qui
déboucha la première sur la place Saint-Marc. Quel fut l'étonnement
de ce chef des conjurés d'y voir une ligne d'hommes sous les armes,
qui n'étaient ni la troupe de Thiepolo, ni les Padouans que devait
amener bientôt Badouer!
[Note en marge: XV. Mesures prises par le doge.]
Voici ce qui s'était passé pendant la nuit. Aucune imprudence, aucune
indiscrétion n'avait été commise dans une affaire qui exigeait le
concours de tant de personnes; mais le doge était aussi vigilant que
hardi. La réunion des conjurés dans les maisons où on leur avait
donné rendez-vous pendant la soirée du quatorze, n'avait pu se faire
sans être remarquée. Il en avait été rendu compte à Gradenigo, qui
sur-le-champ avait pénétré l'objet de ces rassemblements, et vu
toute l'étendue du péril sans s'en laisser effrayer.
D'une part il avait dépêché des agents pour observer les maisons
qu'on lui avait désignées; de l'autre, il avait envoyé aux
gouverneurs des îles les plus voisines, notamment à Ugolin
Justiniani, qui commandait à Chiozza, l'ordre de venir en toute
diligence à Venise, avec le plus de troupes qu'ils pourraient
rassembler. En même temps il avait appelé auprès de lui ses
conseillers, les officiers de nuit, les chefs de la quarantie, les
avogadors, et plusieurs des nobles qu'il connaissait pour dévoués à
son parti. Là, il leur avait déclaré ce qu'il venait d'apprendre, et
ce qu'il jugeait qu'on avait à craindre: à chaque instant, les agents
qu'il avait répartis dans la ville venaient lui rapporter qu'on
avait remarqué pendant toute la nuit du mouvement dans telle maison;
qu'on y distribuait des armes; puis, qu'une troupe s'était mise en
marche, et se dirigeait vers la place de Rialte, vers le palais
Querini. On vit clairement que cette place était le point principal
de ralliement, et que cette entreprise avait pour chefs les Querini
et les Thiepolo. On n'avait que le reste d'une nuit très-courte pour
se préparer à la défense.
Sur-le-champ on dégarnit les postes les moins importants de Venise,
pour porter sur la place Saint-Marc toutes les troupes dont on
pouvait disposer. On fit venir des ouvriers de l'arsenal. Tous les
membres du conseil furent avertis, chacun amena ce qu'il avait de
gens sûrs. Marc Justiniani, à qui, dans cette importante conjoncture,
le commandement fut confié, se trouvait à la tête d'une force déjà
imposante, lorsque Marc Querini déboucha sur la place suivi de tous
les siens.
[Note en marge: XVI. Combat sur la place Saint-Marc.]
Dès qu'elles se virent, les deux troupes n'hésitèrent pas à se
charger, et ce fut avec la fureur qui caractérise les guerres
civiles. Elles criaient l'une et l'autre Vive Saint-Marc; on
combattait sans pouvoir juger encore pour quel parti la fortune
allait se déclarer. Dans cet instant les troupes que le gouverneur
de Chiozza amenait, d'après l'ordre que le doge lui avait expédié
dans la nuit, arrivèrent sur le champ de bataille, et prirent part à
l'action. La partie devint inégale; cependant Querini soutenait le
combat, mais avec désavantage. Thiepolo, Badouer, ne paraissaient
point.
La marche du premier avait été retardée par le désordre que le
pillage avait mis dans sa troupe; enfin il déboucha sur la place
par la rue de l'Horloge, et le doge en personne s'avança pour le
repousser avec ce qui restait de troupes disponibles, et les nobles
qui formaient un corps, de réserve.
Pendant ce combat général, le bruit se répandit que Querini venait
de voir tomber son fils à ses côtés; un moment après on dit qu'il
était lui-même frappé d'un coup mortel. Cet évènement exalta les uns,
jeta du découragement ou de l'hésitation parmi les autres. La troupe
de Querini mit en effet moins de vigueur dans sa résistance. Marc
Justiniani sut en profiter, redoubla vivement ses attaques et refoula
cette partie des assaillants dans les rues voisines, où les moins
déterminés profitèrent de quelques détours pour s'échapper.
[Note en marge: XVII. Défaite des conjurés.]
Thiepolo voyant qu'il restait seul à combattre sur la place
Saint-Marc, désespéra du succès de son attaque; il replia sa troupe
sans beaucoup de désordre, ce qui est assez difficile dans de telles
occasions et avec de tels soldats, et opéra sa retraite vers le pont.
Comme il passait dans la rue de la Mercerie, suivi d'un page à cheval
qui portait un étendard, une femme du peuple lui lança du haut d'une
fenêtre une énorme pierre, qui n'atteignit que le page, qu'elle
écrasa.
Arrivé au pont du grand canal le chef des conjurés s'empara de toutes
les barques, les fit passer sur l'autre bord, coupa le pont, garnit
de soldats une maison qui le dominait et se fortifia dans Rialte.
Cela prouve que sa troupe n'était pas en désordre, et qu'il n'était
pas vivement poursuivi.
Pendant ce temps-là Badouer débarquait dans Venise avec les Padouans;
mais au même instant arrivaient des troupes que François Dandolo
et Marin Delfino amenaient des îles voisines. Elles chargèrent ces
étrangers qui croyaient venir au pillage et non pas au combat.
Badouer mal secondé par ses soldats se vit environné et tomba vivant
entre les mains de ceux qu'il venait détrôner.
Thiepolo retiré dans Rialte, pouvait y prolonger sa résistance;
il paraît qu'il s'y maintint pendant quelques jours; mais cette
résistance n'avait plus d'objet, il devait être forcé dans ce poste
tôt ou tard, il ne pouvait pas se flatter de retenir plus long-temps,
dans une cause si périlleuse et désormais désespérée, une multitude
à qui il suffisait de se débander pour être à-peu-près sûre de
l'impunité.
Le doge, pour hâter la défection des conjurés, fit annoncer une
amnistie. Il envoya même des parlementaires à Thiepolo pour
l'exhorter à faire cesser l'effusion du sang vénitien. Thiepolo
comprit qu'il n'y avait point de résultat à espérer d'une
négociation, ni de foi à faire sur de telles promesses. Les troupes
marchaient pour l'assaillir, on allait lui couper la retraite. Il
s'embarqua avec quelques amis, et se réfugia hors du territoire de la
république[376].
[Note 376: Les détails de cette action m'ont été fournis
principalement par Verdizzotti, dans le liv. II des _Fatti
veneti_, et par une lettre de Gradenigo lui-même, où il raconte
la conjuration. Cette lettre est rapportée par le continuateur de
Dandolo, et par Raynaldo, dans ses _Annales ecclésiastiques_, qui
font suite à celles de Baronius, tom. IV. Le doge y déclare qu'il
n'eut connaissance de ce dessein que dans la nuit qui en précéda
l'exécution.]
[Note en marge: Réflexions.]
Telle fut l'issue de cette mémorable journée, de cette grande
entreprise conduite avec tant de prudence, et déjouée par le courage
et l'activité d'un homme. Querini avait médité ses moyens à loisir et
les avait disposés habilement. Gradenigo créa les siens en quelques
heures. On ne peut reprocher qu'une faute aux conjurés, ce fut le
pillage qui leur fit perdre du temps; mais quand Thiepolo serait
arrivé sur la place Saint-Marc aussitôt que son beau-père, ils n'en
auraient pas moins trouvé les troupes du doge prêtes à les recevoir;
les gouverneurs des îles voisines n'en seraient pas moins arrivés
avec des renforts. Il aurait fallu combattre là où l'on s'était
flatté de surprendre; le reste aurait été remis à la fortune. Les
conjurations étant en général une entreprise du faible contre le
fort, le mérite de celui qui les conçoit n'est pas de risquer un
combat où l'on ne puisse espérer le succès que du courage ou du
hasard, mais de faire des dispositions telles, que l'ennemi n'ait pas
le temps ou les moyens de déployer ses forces: l'habileté, sur-tout
quand on est le plus faible, consiste à attaquer avec avantage.
[Note en marge: XVIII. Punition des conjurés.]
Après la victoire on s'occupa non moins vivement de la punition des
conjurés. Marc Querini, Benoît son fils, furent trouvés parmi les
morts, ainsi que Jean Maffei et Pierre Beccario. Badouer et Marin
Barozzi, qui avaient été faits prisonniers dans le combat, furent
décapités; la corde fit justice de tous les populaires pris les armes
à la main. La république ne connaissait pas cette maxime, que, dans
les temps postérieurs, Élisabeth reine d'Angleterre recommandait à
Henri IV[377]: Après une conspiration découverte, le moyen le plus
sûr de disperser ou de ramener les complices, c'est de n'avoir pas
l'air de les connaître; au lieu que les poursuites les obligent à se
tenir unis et à chercher de nouveaux partisans. Plusieurs conjurés
qui s'étaient soustraits au supplice, et dont la tête avait été mise
à prix, furent assassinés. Les historiens ajoutent que les autres se
virent relégués à Milan, à Parme, à Gênes, à Trévise, avec défense
de rompre leur ban, sous peine de la vie. Je ne saurais comprendre
comment la république les aurait exilés dans des pays où son pouvoir
et sa surveillance ne s'étendaient pas. Cette clémence n'était pas
dans le caractère des hommes qui gouvernaient alors. Il est plus
vraisemblable que ces conjurés ne durent la vie qu'à l'asyle qu'ils
trouvèrent chez l'étranger. Jacques Querini porta sa tête sur
l'échafaud, victime de sa fidélité dans une entreprise dont il avait
combattu le projet.
[Note 377: _Memorie recondite_ di Vittorio SIRI, tom I, p. 169.]
Les palais des Querini et des Thiepolo furent rasés; on effaça
par-tout leurs noms et leurs armes; leurs biens et ceux de beaucoup
d'autres furent confisqués; on assigna une pension à la femme qui
avait voulu écraser Thiepolo, et un service solennel fut institué
pour rendre grâces à la Providence et perpétuer le souvenir de
la victoire remportée sur ceux qu'on était désormais en droit de
qualifier de rebelles[378].
[Note 378: Il existe aux archives des aff. étr. un manuscrit
intitulé: _Memorie intorno all'accaduto per il consiglio de' dieci_
1628, dans lequel, à propos d'une sentence d'exil prononcée contre
le cavalier Zeno, on rapporte un discours de ce patricien, où il dit
que Sabellicus a débité beaucoup de faussetés sur la conjuration
de Boëmond Thiepolo, et que cet homme qu'il a représenté comme un
traître, n'avait fait que poursuivre la vengeance d'anciennes injures
qu'il avait reçues du doge P. Gradenigo.]
[Note en marge: XIX. Nomination d'une commission pour découvrir
toutes les ramifications de la conjuration.]
Quand on revint sur toutes les circonstances de ce grand évènement,
on frémit du danger qu'on avait couru. Si une conjuration dans
laquelle étaient entrés tant de personnages, qui avait mis en
mouvement une partie de la population et appelé du secours d'une
ville voisine, avait pu être tramée dans Venise sans qu'on en
soupçonnât même l'existence; que n'avait-on pas à craindre encore
tous les jours sur-tout tant qu'il existerait quelques restes de ce
levain qui avait occasionné une si grande fermentation? La terreur
dure plus que le danger, et souvent nous précipite dans un autre.
Les membres du grand conseil encore épouvantés crurent qu'ils ne
pourraient jouir avec sécurité de leur nouvelle puissance, qu'après
qu'une commission aurait découvert et signalé tout ce qui restait
d'ennemis secrets du gouvernement, comme si une autorité qui tend à
s'agrandir ne s'en faisait pas tous les jours de nouveaux.
On jugea le péril encore tellement imminent que l'on créa une
autorité dictatoriale après la victoire.
Un conseil de dix membres fut nommé pour veiller à la sûreté de
l'état. On l'arma de tous les moyens; on l'affranchit de toutes les
formes, de toute responsabilité; on lui soumit toutes les têtes.
[Note en marge: XX. Cette commission se perpétue; elle devient le
conseil des dix.]
Il est vrai que sa durée ne devait être que de dix jours, puis de dix
encore, puis de vingt[379], puis de deux mois, mais il fut prorogé
six fois de suite pour le même temps. Au bout d'un an d'existence,
il se fit confirmer pour cinq. Alors il se trouva assez fort pour
se proroger lui-même pendant dix autres années. Tout ce qu'on
put obtenir à l'expiration de ce terme, ce fut que la nouvelle
prorogation serait prononcée par le grand conseil; enfin, en 1325,
cette terrible magistrature fut déclarée perpétuelle.
[Note 379: Per indagazione del delitto e de' complici fù presa
deliberazione del maggior conseglio di creare per dieci giorni il
conseglio de' dieci, fù prorogato per altri dieci giorni, poi venti.
(_Governo dello stato veneto dal cav._ SORANZO, man. de la bibliot.
de Monsieur, nº 54.)]
Ce qu'elle avait fait pour prolonger sa durée, elle le fit pour
étendre ses attributions. Institué seulement pour connaître des
crimes d'état, ce tribunal s'était emparé de l'administration. Sous
prétexte de veiller à la sûreté de la république il s'immisça dans
la paix et dans la guerre, disposa des finances, fit des traités avec
l'étranger, et finit par s'arroger le pouvoir souverain, puisqu'il
en vint jusqu'à casser même les délibérations du grand conseil, à
en dégrader les membres de leur droit de souveraineté, à les faire
rentrer à son gré dans la classe des sujets, et à destituer un doge.
Nous verrons successivement ces envahissements sur l'autorité.
Enfin ce tribunal en créa dans la suite un autre plus terrible que
lui-même.
Cependant, pour ôter tout sujet de ressentiment aux anciennes
familles patriciennes que le hasard avait exclues du grand conseil,
on y admit toutes celles qui n'avaient pris aucune part à la
conjuration.
Pierre Gradenigo mourut deux mois après son triomphe. Il n'avait pas
encore cinquante ans. Sa mort fut attribuée au poison, mais on n'a
acquis à cet égard aucune certitude, et ce soupçon prouve seulement
la haine dont il était l'objet.
LIVRE VIII.
Levée de l'interdit. -- Expédition contre les Génois. --
Révolte de Candie. -- Guerre contre le seigneur de Vérone. --
Acquisition de Trévise et de Bassano, 1310-1343. -- Croisade
de Smyrne. -- Septième révolte de Zara. -- Peste à Venise,
1343-1348. -- Nouvelle guerre contre les Génois, 1348-1354 --
Changements dans l'organisation du conseil du doge. -- Élection
et conjuration de Martin Falier, 1354-1355.
[Note en marge: I. Marin Giorgi, doge. 1310.]
[Note en marge: Révolte de Zara.]
Après la mort de Pierre Gradenigo, on mit à sa place un vieillard de
quatre-vingts ans, ce qui annonçait l'existence de plusieurs factions
rivales qui se balançaient. Marin Giorgi n'occupa le trône que
quelques mois[380]; son règne ne fut signalé que par une entreprise
infructueuse contre la ville de Zara, qui s'était révoltée pour la
sixième fois, s'autorisant de la bulle par laquelle les sujets de la
république étaient déliés de leur serment de fidélité.
[Note 380: L'histoire attribuée à André Navagier, fait régner Marin
Giorgi pendant dix ans et dix jours; mais en cela elle diffère de
toutes les autres chronologies, et notamment de l'_Art de vérifier
les dates_.]
[Note en marge: Jean Soranzo, doge. 1311.]
Sous le règne de Jean Soranzo, successeur de Marin Giorgi, on entama
une négociation avec les rebelles, et on les ramena dans le devoir
par la persuasion.
[Note en marge: Réconciliation avec le pape; levée de l'interdit.]
Il était important de se réconcilier avec le pape, dont la
malédiction avait de si dangereuses conséquences. Déjà la république
lui avait envoyé des ambassadeurs qui n'avaient pu même être admis.
On fit partir une seconde ambassade à la tête de laquelle était
François Dandolo. Il se rendit à la cour de Clément V, et après
avoir sollicité une audience, qui lui fut refusée, il se présenta
tout-à-coup pendant que le pontife était à table, se jeta à ses
pieds, demandant, avec beaucoup de larmes, la grâce des Vénitiens. On
a écrit que l'ambassadeur, pour rendre cette action plus touchante,
s'était revêtu des habits d'un suppliant, qu'il avait une corde au
cou. Cela peut être; ces marques extérieures de soumission n'avaient
rien de nouveau dans ce siècle, et avaient exalté dès long-temps
l'orgueil de l'autorité pontificale. On ajoute que les cardinaux qui
étaient présents oublièrent la charité chrétienne jusqu'à traiter
Dandolo de chien, et que cet ambassadeur, prosterné aux pieds du
vicaire de Jésus-Christ, ne murmura point d'un si indigne outrage.
La plupart des historiens racontent que Dandolo, ayant réussi dans
sa négociation, devint l'objet de la reconnaissance publique, et que
ce nom injurieux de chien, qui lui avait été donné par des prêtres
insolents, devint un sobriquet honorable, parce qu'il attestait le
souvenir que conservaient ses concitoyens de l'important service
qu'il avait rendu à sa patrie. Cette anecdote, peu digne de la
gravité de l'histoire, est démentie par un auteur d'un grand poids,
par le doge Foscarini qui démontre[381] que plusieurs ancêtres de
Dandolo avaient porté le surnom de _Cane_.
[Note 381: _Della Letteratura veneziana_, lib. 3, note 333. Il est
possible que les courtisans du pape aient fait allusion à ce nom, en
injuriant l'ambassadeur.]
[Note en marge: Guerre contre les Génois. 1324.]
Le pape, après avoir joui quelque temps de l'humiliation des
Vénitiens, écouta leurs prières et leva l'excommunication. Une paix
de douze ans succéda enfin à tant d'orages. Le commerce ramena
l'abondance; on fit des travaux pour diriger les eaux de la Brenta,
qui, en ensablant les lagunes, diminuaient la sûreté de Venise et la
salubrité de l'air. L'arsenal dévasté par des incendies, épuisé par
des guerres malheureuses, s'agrandit et reprit une nouvelle activité.
Aussi, lorsqu'en 1324 quelques entreprises des Génois rallumèrent
momentanément la guerre, vit-on quarante vaisseaux sortir du port et
forcer, par une victoire, les négociants de Péra à payer les frais de
cette expédition.
[Note en marge: II. Révolte de Candie.]
Cette époque fut celle d'une nouvelle révolte en Candie. Le
gouverneur obtint quelques avantages assez signalés, sans cependant
se rendre maître du chef des rebelles. Pour y parvenir, il lui
écrivit en termes flatteurs, lui annonçant le projet de le
réconcilier avec la république, lui faisant même entrevoir des
récompenses, des honneurs. L'exemple d'Alexis Calerge, que la
république avait reçu en grâce, séduisit ce nouveau chef; il oublia
qu'un rebelle ne doit jamais se fier à ceux contre qui il a pris
les armes; il se rendit auprès du gouverneur, qui, sans autre forme
de procès, le fit lier, mettre dans un sac et jeter à la mer. Cette
perfidie ralluma la guerre et il fallut encore répandre du sang
pendant deux ans pour recouvrer, sur ces peuples, une autorité si
souvent méconnue.
Jean Socanzo mourut en 1327. Ce doge, qui, avant de monter sur le
trône, avait paru à la tête des armées de la république, fut un de
ceux qui méritèrent le mieux de la patrie. Zara recouvrée sans
effusion de sang, une courte guerre avec les Génois terminée par
une victoire, une longue paix, furent les fruits de sa sagesse. Il
prouva que, même dans les états où on ne laisse aux chefs qu'une
autorité très-bornée, leur caractère influe, pour le bonheur ou pour
le malheur public, dans les résolutions du gouvernement, et que les
princes ont toujours de l'autorité quand ils ont de la modération.
[Note en marge: III. François Dandolo, doge. 1327.]
Venise vit avec joie François Dandolo élevé sur le trône; la couronne
était un juste dédommagement des affronts qu'il avait essuyés à la
cour pontificale.
[Note en marge: Guerre contre les Génois.]
[Note en marge: L'escadre vénitienne battue.]
On avait, sous le règne précédent, forcé les Génois de Péra à
payer une contribution, mais on ne s'était pas réconcilié avec
cette république. Elle avait en mer une escadre de six galères qui
rencontra et prit deux vaisseaux vénitiens. Aussitôt huit galères
de Venise sortirent pour venger cette insulte; malheureusement le
commandement en avait été donné à un officier inhabile. Thomas
Viari, ayant rencontré les six galères génoises, les attaqua sans
savoir profiter de l'avantage du nombre. Battu complètement, ayant
vu cinq de ses vaisseaux pris par l'ennemi, il se réfugia, avec les
trois autres, dans Venise, où cette défaite excita une indignation
générale. La voix publique réclama hautement la punition de l'amiral;
il fut condamné à terminer ses jours dans une prison.
La république avait une grande flotte toute prête pour transporter
dans la Palestine l'armée du roi de France, Charles IV, qui
avait embrassé le dessein d'une nouvelle croisade; mais, au lieu
d'entreprendre cette expédition, le roi tourna ses armes contre
l'Angleterre; et la flotte, devenue disponible, alla désoler, dans le
Levant, le commerce des infidèles. Elle rentra dans ses ports avec un
riche butin, mais sans avoir eu occasion de combattre.
[Note en marge: IV. Mastin de la Scala, seigneur de Vérone.]
Les révolutions des villes de l'Italie septentrionale avaient fini
par établir la domination de quelques seigneurs puissants. Les
divisions du saint-siége et de l'empire avaient favorisé toutes
ces usurpations faites aux dépens de l'un ou de l'autre. Le pape
Benoît XI, pour s'attacher les seigneurs, mécontents de l'empereur
Louis V, les déclara possesseurs légitimes des places qu'ils avaient
envahies. L'empereur, voyant avec quelle libéralité le souverain
pontife disposait des terres de l'empire, ne se montra pas moins
généreux du bien d'autrui, et confirma dans leurs usurpations tous
ceux qui s'étaient emparés des domaines de l'église[382]. Mastin de
la Scala, que nous appelons l'Escale, et qui était déjà seigneur de
Vérone, avait réuni sous son obéissance Trévise, Vicence, Bassano,
Brescia, Parme, Reggio, Lucques, et avait dépouillé les Carrare
de la souveraineté de Padoue. C'était, comme on voit, une grande
principauté, puisqu'elle s'étendait depuis les bords de l'Adriatique
jusqu'à la mer de Toscane. À Vérone, tout annonçait la grandeur
du maître; un ambassadeur envoyé vers lui le trouva entouré de
vingt-trois princes détrônés, dont sa cour était devenue la prison
ou l'asyle. Sa capitale était le centre des lettres et des lumières.
Tout ce qu'il y avait dans ce temps-là d'hommes remarquables par
leurs talents, trouvait un accueil flatteur à la cour de la Scala, ou
était prévenu par des marques de sa munificence.
[Note 382: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. Ier.]