comptoirs, on dépouilla les voyageurs. En France, ceux qui avaient
porté des marchandises pour les vendre dans les foires, les virent
saisies et dispersées par ordre du gouvernement. Leurs vaisseaux
furent arrêtés dans les ports. Ce fut bien pis sur toutes les
côtes d'Italie, dans la Romagne, en Calabre, en Toscane, à Gênes
sur-tout. Non-seulement tous les Vénitiens furent ruinés, mais il y
en eut de massacrés. Un grand nombre d'entre eux se virent réduits
en esclavage; et, devenus un objet de commerce, en vertu d'une bulle
du pape, des chrétiens furent vendus par des chrétiens à d'autres
barbares. Ce fut un grand bonheur pour nous, dit un historien
vénitien[364], que les Sarrasins ne fussent pas baptisés. Venise,
isolée de toute l'Europe par l'anathème, encore plus que par sa
position, était comme une plage empestée au milieu de la mer; nul ne
pouvait en sortir, et aucune voile amie n'osait y aborder.
[Note 364: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani_, di
Carlo Antonio MARIN, tom. V, lib. 3, cap. 1.]
[Note en marge: IX. Haine contre P. Gradenigo.]
Gradenigo ne comptait pas seulement pour ennemis ceux que ses
nouvelles lois avaient exclus de toute participation au pouvoir;
il en avait aussi parmi les personnages, qui, accoutumés à une
longue possession de l'autorité, étaient irrités de la partager
avec des hommes nouveaux. Outre cela, tout ce qui pouvait frapper
l'opinion populaire se réunissait contre lui. Son règne n'avait eu
d'éclat que par de grands revers, et l'interdit jeté par le pape
mettait le comble à toutes les calamités publiques. La disette, la
cessation absolue du commerce, la difficulté de gagner sa vie, la
privation de toutes les consolations que la religion peut offrir aux
malheureux, étaient de tristes résultats, dont la classe indigente
devait sur-tout se ressentir, et qu'elle devait attribuer à la juste
sévérité de la Providence, provoquée par les fautes du gouvernement.
C'est une situation bien déplorable que d'avoir appelé à-la-fois
sur sa tête la haine qui s'attache naturellement au pouvoir, et le
blâme qui suit toujours le malheur. Il est moins permis aux princes
qu'aux particuliers de braver la haine, parce qu'ils ne règnent que
par une espèce de concession, et pour mériter l'amour des peuples. Le
mépris de l'opinion publique est en contradiction avec les sentiments
qu'ils doivent manifester: c'est toujours une faute de le laisser
apercevoir: mais la nature avait donné à Gradenigo une de ces âmes
inébranlables, sur lesquelles la fortune et la contradiction ne
peuvent rien.
C'était personnellement contre lui qu'étaient dirigées les
imprécations. Il avait amené les choses à ce point que l'on pouvait
croire faire un acte de patriotisme en renversant le chef de l'état.
Quoique la révolution aristocratique ne fût pas entièrement
consommée, car on n'était encore qu'en 1310, et elle ne le fut qu'en
1319, cette animadversion, qui avait coûté la vie à Bocconio et à ses
complices, était partagée par des hommes bien plus dangereux.
[Note en marge: Ses principaux ennemis.]
Trois familles, non-seulement patriciennes, mais des plus illustres,
et que le sort n'avait pas exclues du conseil, devinrent des points
de ralliement, autour desquels se groupèrent tous ceux qui désiraient
un nouvel ordre de choses. Elles ne laissaient pas échapper une
occasion de susciter des embarras au doge, et de porter atteinte à sa
considération. Le doge, de son côté, se servit de son influence pour
leur faire subir plusieurs mortifications, même des condamnations
pécuniaires. Plus d'une fois les rixes du conseil furent sur le point
de devenir sanglantes[365].
[Note 365: _Casade nobili di Venetia_, de Jean Charles SIVOS, man. de
la bibliot. de Monsieur, nº 62.]
[Note en marge: Les Querini.]
Les Querini étaient une maison puissante. Ils se prétendaient issus
de l'illustre famille romaine des Sulpiciens; et, comme tels, ils
comptaient parmi leurs aïeux l'empereur Galba, dont le nom avait été
porté par trois membres de cette famille, élevés au dogat dès le
huitième siècle[366].
[Note 366: Maurice Galbaio d'Héraclée, doge en 764, Jean Galbaio son
fils en 779, et Maurice Galbaio, fils de Jean, associé au dogat en
796.]
[Note en marge: Les Badouer.]
Les Badouer, qui sont les mêmes que les Participatio, avaient été
élevés sept fois à cette suprême dignité.
[Note en marge: Les Thiepolo.]
Les Thiepolo comptaient deux princes qui avaient occupé le trône
pendant une partie du siècle qui venait de finir; mais le plus
fort de leurs droits, ou du moins le plus juste sujet de leur
ressentiment, ils le tiraient de ce Thiepolo qui n'avait point régné,
quoique appelé au dogat par le suffrage du peuple. Si l'élévation des
uns leur enflait le coeur, l'exclusion de l'autre les blessait encore
plus sensiblement.
Ce Jacques Thiepolo, qui avait manqué à sa fortune, en ne secondant
pas le mouvement du peuple déclaré en sa faveur, avait un fils
nommé Boémont Thiepolo: celui-ci, marié à la fille de Marc Querini,
trouvait dans son beau-père l'ambition et le courage que son père
n'avait pas su montrer. Querini avait commandé pendant quelque
temps la flotte de Venise, et quoiqu'il n'eût rien fait de bien
remarquable, il avait reçu quelque lustre de ce commandement, parce
qu'on le lui avait ôté, et que son successeur, André Dandolo, avait
eu le malheur de perdre contre les Génois la désastreuse bataille de
Curzola.
[Note en marge: X. Ils conspirent contre le doge.]
Ce fut chez Marc Querini que se tinrent les premières conférences,
où l'on s'occupa de remédier aux maux de l'état; car c'est toujours
sous ce prétexte que se trament les conjurations. Ce patricien était
le chef d'une nombreuse maison, dans laquelle il trouva beaucoup
d'hommes qu'il jugea dignes d'être admis à la confidence de ses
desseins. Outre son fils Benoît et un de ses petits-fils, Boémont
Thiepolo son gendre, et Jacques Querini son frère, le même que nous
avons vu si animé dans le conseil contre l'usurpation de Ferrare, il
initia dans ses projets huit autres personnages de son nom[367], dont
un était procurateur de S. Marc. On voyait dans cette conspiration
trois générations à-la-fois, le fils, le père et l'aïeul; deux
Badouer[368] et plusieurs autres hommes, presque tous considérables,
entre lesquels l'histoire nomme André Dauro, Jean Maffei, Pierre
Beccario, Marin Baffo, Marc Venier, dont la famille, depuis la prise
de Constantinople, possédait l'île de Paros, Borsellino, Babilone,
Michel Tetolo, Nicolas Vandalin, François Basilio, Nicolas Barbaro,
et plusieurs membres de la famille Barozzi.
[Note 367: Laurent, Nicolas, Paul, Durante, deux Pierre, Simon, et
Thomas.]
[Note 368: Pierre Badouer et Badouer-Badouer. Tous ces noms sont
dans l'_Histoire vénitienne_, de DOGLIONI, liv. 4, dans les _Annales
vénitiennes_, de FAROLDO, et quelques-uns dans la _lettre du doge_,
où cette conspiration est racontée. Marin Sanuto en donne une liste
encore plus nombreuse.]
[Note en marge: XI. Assemblée des conjurés.]
[Note en marge: Discours de Marc Querini.]
Dans une de leurs assemblées, Marc Querini fit à ses amis un exposé
rapide de la situation de Venise depuis l'élection du doge régnant.
Cette république, accoutumée à dominer sur les mers, avait vu son
armée battue par les troupes d'Aquilée. Les barques du patriarche
avaient porté la désolation dans l'île de Caorlo, et emmené le
gouverneur prisonnier. Enfin de Venise on avait vu flotter sur
Malamocco l'étendard d'un ennemi qui devait être si peu redoutable,
et on n'avait pas tiré vengeance de pareils affronts.
Une flotte avait été envoyée à Ptolémaïs, mais elle n'avait fait que
s'y montrer, et était revenue, laissant cette ville en proie à des
dissensions, qui avaient amené bientôt après la perte des précieux
établissements de la république en Syrie, la ruine, la captivité
ou la mort de presque tous les Vénitiens qui s'y trouvaient. Les
vaisseaux avaient manqué à ces malheureux, non-seulement pour se
défendre, mais même pour se sauver.
Dans la guerre contre les Génois, on avait commencé par des
dévastations qui n'étaient pas plus profitables que glorieuses.
L'escadre engagée si imprudemment dans les glaces de la mer Noire
avait perdu la moitié de ses équipages, et on avait fini par éprouver
les plus honteuses défaites. Deux des plus belles flottes que la
république eût jamais mises en mer avaient été anéanties.
Bellet Justiniani avait déshonoré les armes vénitiennes par ses
pirateries dans l'Archipel, et par le massacre des prisonniers.
Enfin venait la guerre de Ferrare. On avait soutenu un usurpateur
pour usurper ses prétendus droits. Et quels étaient-ils ces droits?
d'être bâtard et parricide. À quel titre Venise devait-elle en
hériter? parce que ce monstre était né d'une courtisane vénitienne.
Quels étaient les fruits de cette criminelle entreprise? la haine de
Ferrare, la honte d'une injustice et d'une défaite, la perte d'une
armée, la guerre contre tous les peuples, l'interdit, l'isolement de
Venise d'avec tout le reste, de l'Europe: au-dehors les propriétés
saisies, les citoyens massacrés ou vendus comme esclaves; au-dedans
la disette, la misère, l'excommunication, et les factions.
Et c'était au milieu de tant de circonstances désastreuses que le
doge, n'écoutant que son orgueil, comme aurait pu le faire un prince
couvert de gloire, dépouillait le peuple de ses droits les plus
sacrés, outrageait d'illustres familles, en les déclarant sujettes,
dans un état où la souveraineté était l'apanage de tous, et cimentait
ses odieuses usurpations par le sang du généreux Bocconio.
«Ce doge, s'écria Querini, ce doge animé de l'esprit infernal[369],
a dégradé tous les bons citoyens; il a semé la division dans les
familles, en en réduisant les membres à des conditions inégales[370].
Il a foulé aux pieds les droits de ceux dont les glorieux ancêtres
ont élevé la puissance de cet état. Il a oublié le courage des
Vénitiens, qui n'hésitèrent jamais à hasarder leur vie pour le salut
de la patrie. Aussi a-t-il encouru la haine de tous. Grands et petits
ont à lui reprocher le deuil de leurs familles, l'envahissement de
leurs droits, la décadence, le péril de la république. Ce péril est
imminent; mais le remède est dans nos mains.
[Note 369: Questo dose spinto da spirito diabolico, etc. Ce discours
est rapporté par Amelot de la Houssaye, dans ses remarques à la
suite de son _Histoire du gouvernement de Venise_. Il est aussi en
substance dans l'_Histoire_ de P. Morosini, liv. 9.]
[Note 370: _Histoire du gouvernement de Venise_, par AMELOT de la
Houssaye, page 4.]
[Note en marge: Discours de Boémont Thiepolo.]
Là-dessus Thiepolo, prenant la parole, se livra à toute sa haine
contre le doge, et prouva qu'on ne pouvait sauver l'état qu'en
arrachant le pouvoir aux mains qui en abusaient. Il ne manqua pas,
en accusant l'ambition du prince actuel, de rappeler la modération
du sage Jacques Thiepolo, qui, un siècle auparavant, avait abdiqué
cette dignité. Il compara les désastres dont on avait à gémir avec
le règne glorieux de Laurent Thiepolo, son aïeul, vainqueur des
Génois en Syrie, et qui avait forcé l'Italie à reconnaître, la
souveraineté de Venise sur l'Adriatique. «Si mon trisaïeul, dit-il,
s'est dépouillé volontairement du pouvoir, après avoir donné de
sages lois; si son fils a péri sur un glorieux échafaud, victime de
la haine de l'empereur qu'il avait encourue par son dévouement à la
république; si mon aïeul a illustré Venise par des victoires, j'ai
vu ces éminents services noblement récompensés par l'amour de tous
les bons citoyens, lorsque leurs suffrages unanimes appelaient mon
père à la dignité suprême. Les ambitieux qui conspiraient dès-lors
contre vos droits, sentirent que, sous un pareil doge, ils ne
pourraient consommer leur usurpation. Il leur fallait un esprit dur,
altier, opiniâtre, pour favoriser l'établissement de la tyrannie, et
Gradenigo fut élu au mépris de la voix publique.
«Cette exclusion de mon père ne fut pas seulement une insulte à ma
famille; ce fut un outrage pour tous les citoyens. J'ignore quels
nouveaux malheurs peuvent menacer la patrie après son asservissement
et sa ruine; mais je sais qu'il m'est réservé, pour prix des services
de mes aïeux, de passer honteusement ma vie sous les lois d'un maître
insolent. Si je m'y résignais, je ne me souviendrais pas de ma
naissance, et je ne serais pas digne de me trouver ici[371].»
[Note 371: La substance de ce discours est dans l'_Histoire_ de Paul
MOROSINI, liv. 9.]
Il n'y avait que la perte du doge qui pût sauver l'honneur des
familles, et assurer la paix de l'état. Thiepolo proposa d'attaquer
Gradenigo, de le renverser, d'arracher le pouvoir à tous ses
adhérents, et de massacrer quiconque entreprendrait de faire
résistance.
[Note en marge: Discours de Jacques Querini.]
Jacques Querini, le frère de celui chez qui se tenait l'assemblée,
trouva que son neveu avait laissé percer dans son discours trop
d'emportement et sur-tout trop d'ambition. Ce patricien était un
esprit sage et modéré, qui, par la même raison qu'il s'était opposé
à l'imprudente usurpation de Ferrare, croyait devoir écarter tous
les partis violents. «Sans doute, dit-il[372], il serait à désirer
que les chefs du gouvernement montrassent plus de sagesse, plus de
modération, plus d'abnégation de leurs intérêts personnels; mais
est-ce en imitant leurs excès qu'on espère en trouver le remède? Un
ancien a dit que les hommes doivent révérer le passé, se soumettre
au présent, désirer de bons princes, et supporter les leurs tels
qu'ils sont[373]. Je ne sais rien de si fatal à un état que les
commotions, les changements de gouvernement: ces révolutions ne
laissent pas même à ceux qui en sont les auteurs le pouvoir d'en
arrêter les funestes conséquences. Entraînés imprudemment par leur
patriotisme, ils deviennent bientôt les instruments des pervers, qui
se sont réunis à eux. Je vous conjure de vous défier de votre zèle,
de ne pas prendre la passion, la vengeance pour un sentiment plus
noble. Vous voulez sauver l'état: est-ce qu'il n'y a pas d'autre
moyen que de le déchirer? Ne vaudrait-il pas mieux s'unir pour faire
prévaloir dans les conseils tout ce que réclame le véritable intérêt
de la république? Venise est divisée par des factions; mais si nous
cédons à nos ressentiments, quelque justes qu'ils puissent être, ne
rendons-nous pas le retour de la paix plus difficile? Je vois ici des
hommes dont les noms rappellent les actions les plus glorieuses et
les plus utiles à la patrie; qu'ils daignent se souvenir de ce qu'ont
fait leurs aïeux, et qu'ils n'exposent pas cet illustre héritage au
gré d'une passion qui conseille la révolte et le meurtre pour ramener
l'ordre et la paix.»
[Note 372: _Histoire_ de Paul MOROSINI, liv. 9.]
[Note 373: Ulteriora mirari, præsentia sequi; bonos imperatores votis
expetere, qualescumque tolerare.
(TACITE, _Hist._, liv. 4.)]
[Note en marge: Réplique de Marc Querini.]
«Mon frère, reprit Marc Querini, vous avez dit qu'il n'y avait rien
de si fatal à un état que les révolutions: tout le monde le sent
comme vous; mais c'est précisément ce que nous avons à reprocher au
gouvernement actuel de notre république. Il déplace et dénature le
pouvoir; il nous fatigue par ses usurpations, il nous plonge dans
une inquiétude humiliante sur la stabilité de notre condition. Vous
seriez-vous attendu que les hommes les plus honorables fussent
rejetés dans la classe des sujets; qu'il leur fût interdit même
de mériter à l'avenir un rang déjà si noblement acquis? C'est là
cependant ce que nous voyons; et au profit de qui se sont opérés
ces changements? Le peuple a été dépouillé de tous ses droits. Les
citadins ont été réduits à la condition des populaires, et sont
plutôt blessés que dédommagés par l'élévation de quelques-uns des
leurs. Les anciennes familles sont divisées en trois classes; les
unes sont sujettes, les autres en proie à la discorde. Les plus
favorisées sont celles qui ont été maintenues dans un rang où elles
auront désormais des inconnus pour égaux. On a dit peut-être que
ces changements avaient pour objet le maintien de l'ordre dans la
république; mais depuis cent cinquante ans, depuis qu'un doge fut
massacré pour avoir perdu une armée, et apporté la peste, l'ordre
public n'a été troublé que deux fois: en 1268, lorsqu'au milieu de la
disette on voulut établir un impôt sur le pain, et, dans ces derniers
temps, lorsque le peuple voulut recouvrer son droit de nommer le
doge. La république ne peut pas trouver un avantage là où aucun de
ses citoyens ne trouve le sien. Cette révolution n'a donc favorisé
aucun intérêt. Je me trompe; elle a servi la passion de Gradenigo,
son ressentiment contre le peuple et sa haine contre les nobles qui
n'avaient pas partagé ses projets criminels. Il n'y a plus de nobles
que ceux qu'il a bien voulu choisir; désormais nous datons tous de
son règne. Maintenant, je le demande, croyez-vous qu'il soit possible
de le ramener à des sentiments plus justes, à cette modération
que nous devons tous nous proposer? Espérez-vous acquérir assez
d'influence dans les conseils pour la faire prévaloir? Est-ce avec de
la modération qu'on réprime la violence?
«Sans doute nos aïeux nous ont frayé un honorable chemin; mais ils
rougiraient de nous si nous consentions lâchement à être dépouillés
des prérogatives qu'ils nous ont acquises, et de la liberté qui
appartient au moindre citoyen de cet état. Nous tirons aujourd'hui de
l'illustration de nos ancêtres, ce précieux avantage qu'on ne peut
nous supposer aucune ambition personnelle, lorsque nous réclamons la
conservation des droits de tous. Le trône même n'a rien qui puisse
ajouter à la grandeur de nos familles; vos aïeux et les miens l'ont
occupé dans un temps où la couronne était plus indépendante; les
Badouer ont fourni sept doges, aux premiers siècles de la république;
les Thiepolo y sont montés avec gloire, et ont su en descendre.
Qu'auraient fait nos ancêtres si on eût tenté de leur ravir leurs
droits? L'histoire nous répond en nommant vingt doges chassés du
trône; précipitons-en celui-ci, et que sa chute, vengeant le peuple
et nos familles, rende à la république la paix et la splendeur
qu'elle a perdues sous le règne et par la faute de Gradenigo. Son
insolence nous met dans la nécessité de tout souffrir ou de tout
oser.»
Après ce discours, ce ne fut qu'un cri dans l'assemblée contre le
doge. On résolut de tout hasarder pour sa perte, et le sage Jacques
Querini, en déplorant les suites que pouvait avoir cette résolution,
resta fidèle à un parti dans lequel il comptait presque tous les
siens.
[Note en marge: XII. Projet des conjurés.]
Il ne fut pas difficile aux conjurés de faire entrer dans leur projet
beaucoup de citadins. Chacun de ces personnages disposait d'un grand
nombre de populaires, et ils s'étaient associé une vingtaine de
prêtres[374]. Quand ils firent le recensement de leurs forces, ils se
jugèrent en état d'attaquer à main armée un gouvernement qui, dans
un moment de surprise, n'avait que peu de troupes à appeler à son
secours.
[Note 374: Jean Charles SIVOS les nomme dans sa _Chronique_.]
Cependant Badouer leur fit observer qu'au moment de l'exécution on
ne trouverait peut-être pas prêts tous ceux sur lesquels on aurait
compté. Il proposa de s'assurer, dans tous les cas, la supériorité
des forces, en appelant du secours de Padoue, qui pourrait fournir un
renfort considérable.
Padoue était une cité jalouse dans laquelle il ne devait pas être
difficile de trouver des ennemis du gouvernement vénitien. Badouer y
exerçait une grande influence; cette ville avait été le berceau de
sa maison; quoique Vénitien, il en était dans ce moment le premier
magistrat[375]. Il s'offrit à négocier pour l'envoi de ce secours
dont on reconnut unanimement l'utilité.
[Note 375: _Fatti veneti_ di Francesco VERDIZZOTTI, lib. II.]
Toutes les confidences délicates, qui pouvaient lier à ce grand
dessein ceux qui devaient concourir à son exécution, furent faites
avec la prudence et l'adresse convenables. Chacun s'assura, par
divers moyens, du dévouement des prolétaires qu'il comptait parmi ses
clients. Quant à ceux avec qui on ne pouvait se dispenser de quelque
révélation, on ne leur fit entrevoir que le projet de réclamer des
droits que tout le monde regrettait, mais de les réclamer assez
hautement pour obtenir justice.
Pendant que tout cela se tramait, la conduite de chacun des
principaux conjurés fut tellement circonspecte, que pas un n'attira
sur lui le moindre soupçon, et ne fournit à la fortune l'occasion de
le trahir.
Badouer réussit complètement à s'assurer d'un puissant secours qu'on
ferait venir de Padoue.
Il fallait se pourvoir des armes que l'on mettrait à la main de tous
les prolétaires réunis au moment de l'exécution. Les armes étaient
alors conservées dans les anciennes maisons, comme objet de luxe
ou comme trophée. Tous ces nobles guerriers en avaient une grande
quantité; la fréquence des armements pour le commerce maritime,
donnait beaucoup de prétextes et de moyens pour en rassembler. On en
fit venir du dehors, et les palais des principaux conjurés devinrent
des arsenaux où se préparait en silence la perte du gouvernement et
du doge.
Quand toutes ces dispositions furent terminées, on se réunit pour
arrêter le plan et le jour de l'exécution. On vit avec joie qu'on
avait des forces suffisantes pour compter sur le succès; tout l'avait
secondé, rien ne l'avait compromis.
[Note en marge: XIII. Leur plan.]
Venise est divisée en deux parties principales par un grand canal,
sur lequel il n'y a qu'un pont. Ce pont joint la petite île de Rialte
au quartier qu'on appelle la Mercerie, quartier populeux, rempli de
boutiques, et dont les rues conduisent à la place Saint-Marc, où
est le palais ducal. Le palais Querini était situé sur la place de
Rialte. On conçoit de quelle importance était l'occupation de ce
pont qui établissait la communication entre les deux moitiés de la
ville, et quel avantage les rues étroites, qui forment le labyrinthe
de Venise, offraient à des conjurés. Maîtres du pont de Rialte, ils
pouvaient se porter par-tout, et l'ennemi, en supposant qu'il eût
des forces, ne pouvait les déployer que sur un seul point, sur la
place Saint-Marc. Il fallait donc le prévenir dans cette position; et
s'il y était prévenu, ses troupes ne pouvaient plus qu'errer sans se
réunir, exposées à être arrêtées, dans chaque rue, par une poignée
d'hommes.
On était alors au mois de juin 1310. On convint que les principaux
conjurés rassembleraient pendant la nuit tous ceux qu'ils avaient
engagés dans le parti, qu'avant le jour ils les conduiraient sur la
place de Rialte, devant le palais Querini; que là, Boémond Thiepolo
prendrait le commandement, qu'il traverserait rapidement le pont,
se porterait avec sa troupe sur la place Saint-Marc, investirait
le palais ducal, en forcerait l'entrée, et s'emparerait du doge,
sans hésiter à le massacrer en cas de résistance; qu'on proclamerait
sur-le-champ la révolution opérée dans le gouvernement, c'est-à-dire
le retour de l'ancien ordre de choses existant avant la réforme
du grand conseil, et qu'on resterait sous les armes dans la place
Saint-Marc, jusqu'à l'arrivée des Padouans amenés par Badouer. Ce
renfort arrivé, les diverses troupes des conjurés, devaient se
répandre dans les quartiers de la ville, se rendre maîtresses de tous
les établissements publics, notamment de l'arsenal, et agir selon les
occurrences contre ceux qui voudraient s'opposer à la révolution. Tel
était le plan; l'exécution en fut fixée au 15 juin.
[Note en marge: XIV. Exécution de l'entreprise. Ils marchent contre
le palais. 1310.]