Il y a toujours dans les grandes villes des hommes que la hardiesse,

si ce n'est l'élévation de leur caractère, porte à se déclarer les

censeurs amers de tous les abus de l'autorité. La véhémence de leurs

discours leur concilie facilement la faveur populaire; parce que, de

toutes les manières de faire parade de son courage, la plus commune

est d'applaudir à des invectives. Un homme existait alors à Venise

qui s'était fait le défenseur des griefs du peuple contre les grands.

Son nom était Marin Bocconio; son origine n'était point patricienne,

mais il ne venait pas de bas lieu, et ce n'est point un médiocre

avantage, dans un chef de parti comme dans la vie privée, d'être

également au-dessus du mépris et au-dessous de l'envie.

[Note en marge: Il conspire contre le doge.]

Il avait éclaté en plaintes, lorsque, sans égard pour le voeu public,

on avait déféré la couronne ducale à Gradenigo. Les évènements

malheureux qui survinrent, durant les premières années de ce règne,

lui fournirent une occasion naturelle de déplorer les désastres de

la république, l'honneur des armes compromis, le deuil de tant de

familles, et d'inculper le gouvernement qui n'avait pas su prévenir

de si cruels revers. Quand il démêla les vues du doge, et les mesures

qu'il prenait pour préparer à la classe patricienne l'usurpation

du pouvoir, il vit dans Gradenigo l'ennemi le plus dangereux de la

liberté, et son patriotisme ou son zèle populaire se confondit

avec la haine irréconciliable qu'il nourrissait contre le prince.

Déterminé à en délivrer la république, il fallut lui chercher des

complices. Entre ceux qui prirent part à son dessein, l'histoire

ne nomme qu'un Jean Baudouin. Il paraît qu'ils n'attendirent pas,

pour éclater, que la révolution aristocratique fût entièrement

consommée. On ne trouve, dans les récits qui sont venus jusqu'à nous,

aucun détail sur le plan et les moyens de cette conjuration. Elle

était assez nombreuse, puisqu'on convient généralement qu'elle mit

l'état en péril. Mais il ne faut pas s'attendre à trouver ces sortes

de faits bien éclaircis dans l'histoire d'un gouvernement aussi

mystérieux que celui de Venise. On dit que Bocconio voulait forcer

les portes du grand conseil et massacrer le doge; c'eût été ramener

la république à ces temps de violence, où le peuple se faisait

justice par lui-même: mais il y avait plus de cent ans que l'habitude

en était perdue; et, le pouvoir ne résidant plus sur une seule tête,

un projet de révolution devenait un problème plus compliqué. C'est

apparemment à celui-ci que l'auteur d'une ancienne chronique[351]

fait allusion, lorsqu'il raconte que plusieurs des nobles, exclus du

grand conseil, vinrent quelques jours après frapper tumultuairement à

la porte de cette assemblée, que le doge les fit introduire, arrêter,

et qu'ils furent pendus le lendemain.

[Note 351: _Le casade nobili di Venetia_, de Jean-Charles Sivos, man.

de la bibliot. de Monsieur, nº 62.]

[Note en marge: La conjuration est découverte.]

L'imprudence des conjurés, ou la vigilance du gouvernement, ne permit

pas que cette entreprise fût conduite jusqu'au jour de son exécution.

Bocconio et ses complices furent arrêtés, interrogés et exécutés dans

l'intervalle de quelques heures. Une conspiration découverte affermit

le gouvernement qui la punit, mais ne le réconcilie pas avec ceux

dont il s'est attiré la haine.

[Note en marge: III. Le fils naturel du seigneur de Ferrare implore

le secours des Vénitiens pour s'emparer de cette principauté.]

Dans l'aperçu que nous avons tracé des gouvernements qui se

partageaient à cette époque l'Italie septentrionale, nous avons fait

remarquer que les seigneurs avaient conservé la principale influence

dans les villes de la Lombardie et de la marche Trévisane, et que

la maison d'Este avait acquis peu-à-peu, un pouvoir souverain sur

quelques-unes de ces villes, notamment sur Ferrare. Il y avait

soixante ans qu'elle y dominait, lorsque Azon d'Este mourut, laissant

deux concurrents à l'héritage de son autorité, François son frère, et

Frisque son fils naturel.

Celui-ci implora le secours des Vénitiens, qui n'hésitèrent pas à

appuyer ses prétentions, dans la vue de conserver ou d'étendre les

priviléges qui avaient été accordés à leur commerce par cette maison.

Ce fils était en horreur aux Ferrarais, et à juste titre, puisqu'il

avait emprisonné et assassiné son père. Déterminés par leur intérêt,

les Vénitiens aidèrent le bâtard parricide à recueillir le fruit de

son crime.

[Note en marge: Ils assiégent et prennent Ferrare.]

[Note en marge: Les Vénitiens prennent cette ville sous leur

protection.]

Leurs troupes, au nombre d'à-peu-près six mille hommes[352], vinrent

assiéger la ville dont Frisque n'occupait que la moitié, et la

citadelle qui tenait encore pour l'oncle. Le légat du pape à Bologne

voulut interposer sa médiation, ou plutôt faire valoir d'anciennes

prétentions que le saint-siége avait sur cette place. On n'en tint

aucun compte. Les attaques furent pressées; on donna l'assaut, une

partie de la ville fut brûlée, le château fut emporté; mais cet

incendie, cette violence, rendirent Frisque tellement odieux, que,

tout vainqueur qu'il était, il fut obligé de sortir de Ferrare, et

ses alliés se hâtèrent de prendre sous leur protection une ville qui

était si fort à leur bienséance.

[Note 352: Marin SANUTO, _Secreta fidelium crucis_, liv. 2, 4e

partie, chap. 4.]

[Note en marge: Frisque leur cède ses droits.]

Le sénateur Paul Morosini[353] cherche à justifier l'usurpation des

Vénitiens, en disant dans son histoire que Frisque était né d'une

Vénitienne, et qu'ayant perdu l'espoir de régner, il avait cédé ses

droits à la république pour une pension de mille ducats.

[Note 353: _Histoire de la ville et de la république de Venise_, par

Paul MOROSINI, liv. 9. Verdizzotti (_de' fatti veneti_, lib. X) dit

en parlant de Frisque: «Et anco figlio di madre veneta.»]

[Note en marge: Les Ferrarais se donnent au pape.]

Mais les habitants de cette malheureuse ville, parmi lesquels le

saint-siége comptait beaucoup de partisans, députèrent à Clément V,

qui résidait alors à Avignon, pour être délivrés de leurs nouveaux

maîtres[354]. Le pape ne laissa point échapper une si belle occasion

de faire une acquisition importante. Il écrivit aux Ferrarais pour

les exhorter à se jeter entre les bras de l'église leur mère, et

envoya deux nonces pour recevoir leur serment.

[Note 354: Si aliquis Veneticus repertus erat per civitatem Ferrariæ

post vesperas, incontinenti à Ferrariensibus interfectus erat.

(_Chronicon estense. Rerum italicarum scriptores_, tom. XV, p. 365).]

Ce pape, qui se nommait auparavant Bertrand de Got, était un

Français, ancien archevêque de Bordeaux. Quant à ses droits sur la

ville de Ferrare, je ne puis mieux faire que de laisser le pontife

les exposer lui-même. Voici la bulle qu'il adressa à la commune de

Ferrare.

[Note en marge: IV. Bulle du pape.]

«Quoique les soins pieux de l'église, et sa tendre sollicitude

pour ses enfants, s'étendent généralement sur tous, sa bénignité

s'attache plus particulièrement à ceux que le malheur opprime, et que

l'injustice veut arracher des bras de leur mère. Elle ne pourrait

voir d'un oeil d'indifférence leur misère, leurs tribulations et leur

servitude. C'est sur vous qu'elle a eu sur-tout des larmes amères à

verser, depuis que vous êtes devenus la proie de la persécution et de

la tyrannie. Cependant le malheur des temps, et la malice qui règne

dans le monde, n'ont pas interdit toutes les consolations à l'épouse

de Jésus-Christ. Ni les artifices de Pharaon, ni la persécution

d'Hérode, n'ont pu parvenir à éteindre toute la race d'Israël; et,

malgré la haine des tyrans, l'église de Jésus-Christ, battue par les

orages, mais établie sur la pierre de la foi, n'a point été ébranlée

de ses fondements.

«Le monde sait que, depuis son origine, la ville de Ferrare avait été

soumise à des tributs envers le saint-siége apostolique, et avait

reconnu pleinement sa juridiction temporelle, au milieu des tempêtes

et des divisions qui la troublaient.

«Échappée à l'oppression du sacrilége Didier, roi des Lombards, par

la protection de Charlemagne de glorieuse mémoire, elle revint sous

la domination de l'église, qui avait sollicité pour elle ce puissant

secours. Depuis elle éprouva jusqu'à nos jours une longue succession

de diverses tyrannies. Enfin la droite du Seigneur s'est étendue sur

elle, et, par la sollicitude de l'église, elle s'est vue affranchie

d'un dur esclavage. Cette tendre mère lui a ouvert son sein.

«Mais Léviathan, ce serpent tortueux qui ne cherche que les voies

obliques, l'auteur de tout mal, a empoisonné les coeurs des

Vénitiens, et les a excités à assiéger, à renverser cette malheureuse

ville. L'église, dans sa tendre sollicitude, est accourue, et a

déployé sa puissance pour arracher ses enfants désolés à l'ennemi

rugissant, prêt à les dévorer.

«C'est pourquoi, pleins d'une fervente dévotion et d'une foi sincère,

touchés du souvenir de tant d'amour et de tant de bienfaits, vous

éprouvez humblement le désir de rentrer sous cet empire de bénignité,

et vous avez chargé notre vénérable frère, votre évêque, vos syndics

et vos envoyés, de reconnaître en votre nom que votre ville, vos

personnes, vos biens, votre territoire, appartiennent et ont

appartenu de tout temps à la sainte église romaine, avec haute et

basse juridiction, et que vous nous les soumettez pleinement et sans

restriction[355].».

[Note 355: L'acte par lequel les envoyés de Ferrare avaient reconnu

l'autorité du pape, dans un consistoire tenu à Avignon, est rapporté

textuellement. On y lit, au sujet de l'occupation des Vénitiens,

ces expressions: «Venetorum populus quærentes quæ sua non sunt, nec

fuerunt, nec erunt.» Cette bulle, qui est de février 1310, et le

document qui en fait partie, sont insérés dans diverses collections,

notamment dans celle imprimée à Rome, 1741, in-fº, tom. III, seconde

partie, p. 120.]

On voit que, si le droit des papes sur Ferrare avait existé, ce droit

remontait à un temps où les papes n'étaient pas encore investis du

caractère de souverains, et que, dans tous les cas, cette possession

avait éprouvé une interruption de cinq cents ans; mais l'obscurité

des droits de l'église ne rendait pas les prétentions des Vénitiens

moins injustes: aussi les envoyés de Ferrare, en parlant de

l'occupation de leur ville par l'armée de la république, disaient-ils

formellement qu'elle ne lui appartenait, ni ne lui avait appartenu,

ni ne lui appartiendrait jamais.

[Note en marge: V. Délibération des Vénitiens sur l'usurpation de

Ferrare.]

L'un des nonces se rendit à Venise pour obtenir que le gouvernement

se désistât de ce système d'usurpation. Dans le conseil où on

délibéra sur cette affaire[356], Jacques Querini s'éleva contre

l'injustice et la honte de cette conquête. Il y avait un noble

courage à parler ainsi; car non-seulement le doge et la majorité du

conseil étaient déterminés à la retenir; mais le peuple lui-même

était fort animé contre l'ambassadeur qui venait en réclamer

la restitution. L'avis de Jacques Querini ne laissa pas d'être

soutenu par les politiques consciencieux, par tous ceux à qui leurs

scrupules, ou leur prudence, faisaient redouter une brouillerie

avec la cour de Rome, et sur-tout par les censeurs déterminés

de l'administration du doge actuel. Ils ne manquèrent pas de

prédire tous les malheurs que cette guerre pouvait attirer sur la

république. Ils rappelèrent avec complaisance les désastres de la

guerre précédente; ils insinuèrent assez clairement que l'intérêt de

la patrie ne conseillait pas de se déshonorer par une usurpation,

de courir les chances d'une guerre, de s'attirer les censures

ecclésiastiques, de jeter le trouble dans les consciences de tous les

citoyens, pour servir l'ambition imprudente du chef de l'état. Ces

craintes étaient manifestées par des hommes du plus grand nom, dont

les ancêtres avaient occupé plusieurs fois le rang suprême, par les

Badouer, les Thiepolo: on pouvait leur supposer autant de jalousie

que de scrupule; mais ils n'en avaient pas moins raison, et leur

influence devait entraîner ceux qui craignaient de devenir rebelles à

l'église.

[Note 356: _Histoire de la ville et de la république de Venise_, par

Paul MOROSINI, liv. 9. Le discours de Jacques Querini et la réponse

de Gradenigo sont rapportés dans le 10e liv. des _Fatti veneti_, de

VERDIZZOTTI; il y a dans la harangue de Querini cette phrase: «Se

consideri che se i Francesi hanno adesso la gratia d'hospitar in quel

regno il pontefice e l'apostolica corte, non dobbiamo esser noi i

decisori a lor favore di quel merito, che da gran tempo si contende

quai sia maggiore, o di quella corona, o della nostra repubblica, in

defender da gli acerrimi nemici la chiesa.»]

Beaucoup de ces hommes nouveaux, qui devaient au doge leur existence

politique, soutinrent un chef sans doute infiniment sage, au moins

à leurs yeux, puisqu'il était l'auteur de leur élévation. Il

s'ensuivit des altercations très-vives entre eux et les Querini,

les Thiepolo, les Badouer; et, comme dans les discussions, où les

passions s'exaltent et s'aigrissent, on en vient toujours à des

dénominations injurieuses, on se qualifia réciproquement de papistes

et d'antipapistes, c'est-à-dire de guelfes et de gibelins. Ce fut

pour la première fois que ces noms de partis furent prononcés à

Venise. Ils furent bientôt en usage ailleurs que dans le conseil; ils

attestèrent l'existence de deux factions ennemies; on vit des hommes

en armes se rallier sous l'une ou l'autre de ces bannières, parcourir

les rues, et insulter ceux qui se déclaraient pour le parti contraire

au leur[357].

[Note 357: Albertino MUSSATO, dans son histoire de l'empereur Henri

VII, après avoir peint les fureurs des factions guelfe et gibeline,

ajoute: «Venetiæ solæ prudentiam suam perpetuò retinentes, contagione

teterrimâ caruere. Reliquæ urbes unius vel alterius factionis erant.»

Il y a un peu de flatterie dans ce passage.]

[Note en marge: Discours du doge P. Gradenigo.]

Gradenigo n'en persistait pas moins dans le dessein de retenir

Ferrare. «À Dieu ne plaise, dit-il[358], que je propose de nous

écarter jamais des égards que nos pères ont constamment manifestés

pour le saint-siége; il n'est point ici question de l'église, mais

des intérêts de la patrie, intérêts que le ciel a commis à ceux

qui sont appelés au gouvernement. Il s'agit de Ferrare; nous ne

l'avons point enlevée au pape, car il ne la possédait pas; ni à la

maison d'Este, car elle l'avait déjà perdue, et c'est parce qu'elle

l'avait perdue qu'elle a désiré nous voir hériter de ses droits,

nous ses amis, ses soutiens, ses bienfaiteurs, plutôt qu'un prince

ennemi. Cette cité elle-même s'est mise spontanément sous notre

tutelle; c'est elle qui nous a appelés. Si, aussitôt après, elle

s'est montrée inconstante, si elle s'est repentie, personne n'ignore

que ce changement dans ses affections n'est dû qu'aux suggestions

de François d'Este. Elle s'était donnée, elle s'était soumise,

elle ne pouvait plus se croire indépendante; nous ne pouvions plus

varier dans nos desseins au gré de l'inconstance populaire; il n'est

pas de la nature de la souveraineté de se donner et se reprendre

tour-à-tour. Se soumettre spontanément, c'est se démettre du pouvoir,

même de celui de changer; c'est un acte irrévocable. Quel peut-être

le motif de l'indignation dont le saint-père nous menace? Voudrait-il

voir Ferrare dans les mains d'un autre souverain? N'a-t-il pas

souffert pendant long-temps qu'elle restât sous la domination de

la maison d'Este? Sommes-nous moins puissants? Avons-nous moins

mérité par nos services? La comparaison serait injurieuse. Ferrare

est éloignée de Rome. Le souverain pontife, mieux informé et plus

sagement conseillé, sentira qu'il importe que cette ville reste,

au moins à titre de dépôt, entre les mains d'une nation voisine,

puissante, et dévouée au saint-siége: et nous, nous aurons montré que

nous sommes incapables d'inconstance, de faiblesse, en ne laissant

point échapper l'occasion que la Providence nous offrait d'agrandir

le domaine, et d'affermir l'indépendance de la république.»

[Note 358: _Fatti veneti_ di Franchesco VERDIZZOTTI, lib, 10.]

Après avoir cherché à prouver que la république possédait cette ville

en vertu d'une cession; que sa reddition avait été volontaire, il

fut moins difficile à Gradenigo de démontrer tous les avantages que

le commerce de Venise retirerait de la possession d'une place qui lui

assurait la domination du Pô, et lui ouvrait une communication facile

avec tout le nord de l'Italie. Ces raisons prévalurent; on énonça

dans la délibération que la république n'avait consenti à occuper

Ferrare qu'à titre de secours, et à la sollicitation des habitants;

qu'on y avait envoyé des troupes pour la protéger, et pour empêcher

d'autres princes, qui la convoitaient, de s'en rendre maîtres; que

l'urgence des circonstances n'avait pas permis d'en référer à sa

sainteté; que la résidence d'un magistrat vénitien dans cette ville

n'était pas une chose nouvelle, que cela s'était vu après qu'elle

avait été délivrée de la tyrannie d'Erzelin par les armes de la

république; que l'on continuerait en conséquence de la garder, mais à

titre de dépôt, et comme place de sûreté[359].

[Note 359: _Fatte veneti_ di Francesco VERDIZZOTTI, lib. 10.]

[Note en marge: VI. Le pape excommunie la république. 1309.]

La demande du nonce fut rejetée; et lui-même, au mépris de son

caractère, se vit outragé par le peuple, assailli de coups de

pierres, et obligé de quitter Venise, sur laquelle, en fuyant, il

lança l'excommunication.

Le pape fulmina aussitôt une bulle où l'on retrouve le successeur de

ce Boniface VIII, qui disait qu'il avait le pouvoir de gouverner les

rois avec la verge de fer, et de les briser comme des vases d'argile.

Après avoir reproché aux Vénitiens leur ingratitude, le pontife les

comparait à Dathan, à Abiron, à Absalon, à Lucifer; leur ordonnait

d'évacuer Ferrare dans un mois, sous peine, pour le doge et le

gouverneur, d'encourir l'excommunication, et, pour la république,

de voir tout son territoire mis en interdit. Il serait défendu,

sous les mêmes peines, à toutes les nations d'entretenir aucun

commerce avec les Vénitiens, de leur rien acheter, de leur vendre ni

marchandises ni provisions d'aucune espèce. Le doge et la république

seraient dépouillés de tous les priviléges, de tous les fiefs que le

saint-siége leur avait accordés. Tous leurs sujets seraient déliés

du serment de fidélité. Les Vénitiens seraient déclarés infâmes,

incapables d'exercer, même chez eux, aucunes fonctions publiques, de

comparaître en justice, soit comme demandeurs, soit comme défendeurs;

de tester et d'hériter. Leurs enfants, jusqu'à la quatrième

génération, seraient exclus de toutes les dignités ecclésiastiques et

séculières. Telle était la peine de la désobéissance après un mois

de délai. Que s'ils y persistaient un second mois, le pape déposait

de leurs charges le doge, et tous les officiers de la république,

affranchissait leurs débiteurs de leurs obligations, cassait tous

les contrats, confisquait les biens meubles et immeubles de tous les

Vénitiens, requérait toutes les puissances de leur courir sus, et de

réduire leurs personnes en esclavage.

Ce monument de délire porte la date du 27 mars 1309[360].

[Note 360: _Histoire ecclésiastique_ de l'abbé FLEURY, liv. 91.]

[Note en marge: Suite de l'excommunication.]

[Note en marge: VII. Guerre contre le pape. 1309.]

Ce scandaleux abus de l'autorité spirituelle, dans une cause toute

mondaine, n'ébranla point les Vénitiens; ils persistèrent dans leur

injuste détention, et le pape dans ses fureurs.

[Note en marge: Défaite des Vénitiens.]

L'évêque, le clergé, les moines de Venise, abandonnèrent une terre

frappée de malédiction; le service divin fut interrompu dans tout

l'état de la république, les fidèles furent privés de la parole

de Dieu et de tous les sacrements; on n'obtenait qu'avec peine le

baptême pour les nouveaux-nés. Une croisade fut prêchée; le trésor

des indulgences fut ouvert à ceux qui se dévoueraient pour la

délivrance de Ferrare, comme s'il se fût agi de la délivrance des

lieux saints. Un cardinal vint se mettre à la tête des croisés, dont

les Florentins renforcèrent l'armée par une nombreuse cavalerie. Les

troupes vénitiennes, sous les ordres de Marc Querini, étaient campées

à Francolino, entre les deux bras du Pô, qui se séparent au-dessus

de Ferrare. Cette position n'était que défensive; mais outre que les

Vénitiens ne se jugeaient pas assez forts pour attaquer, ils avaient

à garder la citadelle qui était leur point d'appui, à surveiller une

ville populeuse dont les habitants ne leur étaient pas affectionnés;

et ils ne pouvaient perdre de vue leur flottille stationnée sur le

fleuve. Les chaleurs de l'été rendirent très-pénible à tenir cette

position déjà malsaine naturellement: les subsistances devinrent

rares, les maladies firent des progrès, l'armée demanda des renforts.

Il n'y avait que la population de Venise qui pût les fournir; on

y concourut avec une ardeur digne d'une meilleure cause. Le sort

désignait les citoyens qui devaient marcher; on les relevait tous

les quinze jours. Jean Soranzo était le capitaine de cette milice;

mais quelque diligence qu'on pût faire, des secours suffisants

n'arrivèrent pas à temps pour prendre part à un combat que le

cardinal vint livrer à l'armée vénitienne. Celle-ci, complètement

défaite, se retira vers Ferrare. Les habitants, la voyant revenir

en désordre, saisirent ce moment pour éclater. Les troupes papales

arrivèrent au même instant; les bourgeois leur ouvrirent les portes;

beaucoup de Vénitiens furent égorgés; on porte le nombre de leurs

morts à quinze mille[361]: le reste se réfugia dans la citadelle, où

le cardinal se disposait à les forcer; mais, au lieu de se déterminer

à y soutenir un siége, et à attendre des secours, à la vérité fort

incertains, André Vitturi et Raymond Dardi, qui y commandaient,

se hâtèrent de sauver les débris de l'armée et la flottille. Ils

s'embarquèrent le 28 août 1309, abandonnant la forteresse, et

descendirent le Pô jusqu'à la mer[362], non sans encourir le reproche

d'avoir manqué de constance dans une de ces occasions périlleuses

que la fortune offre aux chefs pour que leur courage se distingue de

celui des soldats[363].

[Note 361: Quelques autres disent beaucoup moins:

«Fertur numerus occisorum unà die quinque millia. (_Vie de Clément V_

par Bernard GUIDON, recueillie par BALUZE, tom. I des _Vies des papes

qui ont résidé à Avignon_.) Le continuateur de Baronius dit six mille

dans le combat, et beaucoup dans la ville. La _Chronique_ de PARME

dit: «Tandem Venetiani conflicti et mortui fuerunt et necati bene

numero septem millium, et plus.»]

[Note 362: Je n'ai trouvé des détails sur cette campagne que dans

l'_Histoire_ de Paul MOROSINI, liv. 9, et dans le 10e liv. des _Fatti

veneti_ de VERDIZZOTTI.]

[Note 363: Verdizzotti, dans son 10e liv. des _Fatti veneti_, raconte

que l'évacuation de Ferrare n'eut lieu que par une délibération du

sénat; mais lui-même convient que le château fut abandonné pendant

que le cardinal l'assiégeait, et tous les autres historiens racontent

la prise de la ville comme je l'ai rapportée. Il faudrait pour

concilier les deux parties de son récit, que les Vénitiens eussent

tenu dans la ville plus long-temps que dans le château, ce qui n'est

guère vraisemblable. Remarquez encore qu'il ne parle pas de la

bataille perdue, ce qui indique assez son défaut d'impartialité.]

[Note en marge: VIII. Les Vénitiens poursuivis dans toute l'Europe.]

Pendant que les Vénitiens perdaient cette ville fatale à leur gloire

et à leur repos, le pape avait écrit par-tout pour leur susciter des

ennemis. Les rois de France, d'Angleterre, d'Arragon et de Sicile

avaient reçu ordre de mettre à exécution les menaces de la bulle dans

toute leur rigueur. Dans presque toute l'Europe, on eut la honteuse

faiblesse de violer le droit des gens, et l'asyle dû à des étrangers.

Les gouvernements eurent la mauvaise politique de consacrer par leur

obéissance une autorité si dangereuse pour eux-mêmes; mais il y avait

des jalousies à satisfaire, et des rapines à exercer.

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 29 / 35 段