France, et avaient dû prendre quelques-unes de leurs opinions. De
leur côté, le peuple et la classe mitoyenne avaient le sentiment
de leur intérêt, comme les nobles. Si la fierté très-légitime de
ceux-ci les portaient à envahir le pouvoir, le bon sens des autres
leur conseillait d'en réclamer le partage. C'est de la lutte de ces
intérêts opposés que résulta une forme de gouvernement nouvelle. Un
historien s'est oublié jusqu'à dire que cette révolution ramena les
choses _à l'ordre naturel, qui veut que la partie haute domine sur la
partie basse_. Ce langage n'a pas plus de sens que de dignité[342].
[Note 342: L'abbé LAUGIER, _Hist. de Venise_, liv. 10. «Le
gouvernement vénitien qui faisait poursuivre l'ouvrage d'Amelot de
la Houssaye en 1700, montra toujours beaucoup de ménagements pour
l'abbé Laugier qui, en effet, les méritait bien. Victor Sandi, auteur
d'une Histoire civile de Venise, ayant remarqué un grand nombre
d'erreurs dans celle de l'ex-jésuite, fit imprimer en 1769, un livre
intitulé: _Estratti della Storia veneziana del signor abbate Laugier,
ed osservazioni sopra gli stessi_. Les inquisiteurs d'état firent
supprimer l'ouvrage: _ove di troppo offendevasi un uomo sempre bene
merito della veneta storia_.
Je tire ce fait de l'_Histoire de la littérature vénitienne_, pendant
le XVIIe siècle, par M. l'abbé MOSCHIMI, tom. II, p. 205. Au reste,
malgré tout son dévouement à l'aristocratie, l'abbé Laugier laisse
par fois échapper d'étranges naïvetés; par exemple, en parlant du
conseil des Dix, il dit: (discours sur les magistratures de Venise)
«Lorsque l'accusé est manifestement convaincu, il est exécuté à
la manière des criminels ordinaires; _hors le cas d'une pleine
conviction_, l'exécution se fait secrètement, ou en jetant les
criminels à la mer, ou en les faisant pendre la nuit.»]
Les désastres éprouvés en Orient, la défaite totale de l'armée
vénitienne à Curzola, étaient des circonstances peu favorables
au gouvernement pour dépouiller le peuple d'un reste d'autorité;
cependant Gradenigo suivit ce projet avec une invariable constance.
Au milieu des malheurs publics, qui fournissent toujours tant de
moyens d'accuser le gouvernement, l'autorité se montra fière et
ambitieuse; mais, ce qui n'est pas moins remarquable, elle se montra
prudente dans son ambition.
Le pouvoir ne résidait plus dans la personne du doge depuis plus d'un
siècle, c'est-à-dire depuis qu'on lui avait donné des conseillers
qui n'étaient pas de son choix, et qu'on l'avait environné de deux
assemblées, à qui appartenait la décision absolue de toutes les
affaires[343]. Ces assemblées étaient le grand conseil et le sénat;
mais le sénat n'était qu'une émanation du grand conseil: de sorte que
celui-ci était le véritable dépositaire de la souveraineté.
[Note 343: Voici la formule des actes du doge, à cette époque:
«Johannes (DANDOLO) dei gratia Venetiarum, Dalmatiæ atque Cratiæ dux,
dominus quartæ partis et dimidii totius imperii romani, de consensu
et voluntate minoris et majoris consilii sui et communis Venetiarum
ad sonum campantæ et voce proeconis, more solito congregati et ipso
consilio, etc.]
On n'avait pas pris, pour l'élection de ce conseil, des précautions
telles qu'en lui transmettant le pouvoir, on lui transmît les
sentiments qui devaient en diriger l'emploi. Douze magistrats de
la commune nommaient, chacun dans leur quartier, une quarantaine de
citoyens. Il est probable, mais il n'est pas certain, que ces douze
électeurs étaient désignés par le peuple. Au reste, quelle que fût
l'origine de leur mandat, on voit combien il devait être facile à un
homme jouissant de quelque influence, d'obtenir d'être porté sur une
liste de quarante personnes, faite par un seul citoyen. On conçoit
combien celui-ci devait craindre de se faire des ennemis, sur-tout
dans un corps qui nommait à tous les emplois, et qui exerçait
l'autorité principale dans la république. Les familles considérables
avaient entre elles des liens de parenté ou d'intérêt: la seule
précaution que l'on prit contre leur trop grande influence, fut de
régler qu'une même maison ne pourrait avoir à-la-fois plus de quatre
de ses membres dans le grand conseil.
Cette assemblée, qui disposait de toutes les charges, finit par
s'arroger jusqu'à la nomination des électeurs qui devaient la
renouveler elle-même. Du moment que les douze électeurs ne furent
plus que les mandataires, les créatures du grand conseil, il dut en
résulter deux choses; l'une, que ces électeurs se crurent obligés
de faire leur choix dans l'esprit du corps dont ils tenaient leur
mission; l'autre, que ce corps ne dut pas se considérer comme soumis
à ses mandataires. Quelque soin que pussent prendre les électeurs de
faire des choix agréables au grand conseil, ces choix ne purent plus
être considérés comme une élection définitivement consommée, mais
comme une désignation soumise à l'approbation de l'assemblée. Ainsi,
dès le XIIIe siècle, le grand conseil se renouvelait lui-même.
On ne doit pas s'étonner après cela du retour fréquent des mêmes
noms, et de voir les personnages distingués se perpétuer dans cette
assemblée, qui représentait la nation. Mais enfin, c'était l'autorité
nationale qu'elle était censée exercer; c'était au nom de la nation
qu'elle faisait des lois. Aucun des plus illustres citoyens de Venise
ne s'était encore avisé de prétendre qu'il prenait séance au conseil
pour lui-même, et non pour ses commettants; aucun des membres du
conseil n'était inamovible; personne n'était exclus du droit de le
devenir.
[Note en marge: XI. Première proposition pour restreindre les droits
d'admission au grand conseil. 1286.]
L'an 1286, ou à-peu-près, car la circonspection des historiens
vénitiens a laissé beaucoup de ténèbres sur les détails de ces
évènements, les trois chefs de la quarantie criminelle proposèrent
de donner pour règle aux électeurs chargés de renouveler la liste du
grand conseil, de n'y admettre que ceux qui y auraient déjà siégé; ou
dont les ancêtres y auraient pris place. Cette proposition créait un
privilége exclusif en faveur des familles admises au grand conseil
depuis sa création, c'est-à-dire depuis 1172.
Jean Dandolo, qui régnait alors, et qui n'était pas du parti
aristocratique, s'opposa à l'introduction de ce privilége[344].
[Note 344: _Memorie storico-civili delle successive forme del governo
de' Veneziani_, da Sebastiano CROTTA.]
On ne jugea pas les circonstances favorables pour hasarder une
pareille innovation.
[Note en marge: Dispositions du doge Pierre Gradenigo.]
Mais, dix ans après, le doge Pierre Gradenigo, dont le caractère
se distinguait par cette fermeté qui sait mépriser les clameurs
populaires, et braver même des ennemis puissants, réalisa le
projet conçu, comme on voit, depuis long-temps, de concentrer et
de perpétuer le pouvoir dans les principales familles. Il serait
difficile de dire quels sentiments l'y déterminèrent. Comme doge,
il n'avait nul intérêt d'accroître la puissance et l'indépendance
du conseil. Les populaires et les nobles étaient divisés; c'était
une occasion favorable pour dominer les uns et les autres. Mais on
ne s'élève pas facilement au-dessus des maximes qu'on a sucées avec
le lait. Gradenigo ne voyait rien au-dessus d'un illustre vénitien.
L'intérêt de son ordre prévalut sur celui de sa maison et de sa
patrie; il aima mieux être le mandataire de ses pareils, que le
prince d'une nation ou le chef d'une multitude. Peut-être aussi, car
il faut toujours faire une part à la faiblesse humaine, peut-être
le refus constant de la faveur populaire exalta-t-il dans ce coeur
altier l'orgueil et les préjugés du patriciat.
[Note en marge: XII. Proposition de n'y admettre que ceux qui en ont
fait partie depuis quatre ans. 1296.]
Le 28 février 1296, Léonard Bembo et Marc Badouer, alors chefs des
quarante juges criminels, après s'être concertés avec le doge,
exposèrent dans le grand conseil que, depuis un siècle, cette
assemblée se recrutait presque généralement dans les mêmes familles.
Il ne leur fut pas difficile de persuader à ceux qui les écoutaient,
que la continuation de cet ordre de choses était désirable. Ils
proposèrent, pour le consolider, de restreindre pour l'avenir le
droit d'éligibilité à ceux qui étaient actuellement membres du grand
conseil, ou qui l'avaient été dans les quatre années précédentes.
Il ne s'agissait plus d'admettre de nouveaux citoyens à l'exercice
du pouvoir, mais de choisir entre ceux qui en étaient seuls
susceptibles. Tout ce qui n'avait pas fait partie des quatre
dernières assemblées, se trouvait frappé d'incapacité; les
membres actuels, et ceux qui l'avaient été depuis quatre ans,
composaient désormais ce corps privilégié, auquel allait appartenir
exclusivement l'administration de la république.
Il n'y avait plus lieu de leur conférer ce droit par une élection, ce
droit leur était acquis; mais, pour éviter de former une assemblée
trop nombreuse, pour exciter une utile émulation, on pouvait
suspendre momentanément l'exercice de ce droit. En conséquence de
ces principes, qui furent adoptés, il fut décidé qu'on formerait la
liste de ceux qui avaient pris place dans l'assemblée depuis quatre
ans, que la quarantie criminelle ballotterait leurs noms l'un après
l'autre[345], et que ceux qui obtiendraient douze suffrages sur les
quarante seraient membres du grand conseil pour un an; après quoi on
procéderait à un nouveau scrutin: de sorte que le nombre des membres
n'était point fixe: il pouvait y en avoir autant que d'éligibles;
et, pour s'y perpétuer, il suffisait d'obtenir douze suffrages dans
l'élection annuelle.
[Note 345: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, P. GRADENIGO.]
[Note en marge: Modification à cette proposition.]
Cependant on sentait qu'il était rigoureux de prononcer l'exclusion
perpétuelle de tous les autres citoyens de l'assemblée qui
représentait le corps de l'état. Pour ne pas décourager leur
ambition, et pour en obtenir une soumission plus facile, on
ajouta que trois membres du grand conseil formeraient une liste de
citoyens, non compris sur le tableau de ceux qu'on venait de déclarer
perpétuellement éligibles; et que ceux de ces citoyens désignés,
qui obtiendraient douze voix dans le ballottage de la quarantie,
prendraient place avec les autres membres du conseil.
Il importait de limiter le nombre de ceux à qui, par ce moyen, on
conférait l'éligibilité; ce soin fut laissé au doge et à ses six
conseillers intimes.
Du moment que cette loi fut rendue, il y eut deux classes de
citoyens; les uns ayant par eux-mêmes le droit de faire partie du
corps souverain de la république, les autres ne pouvant y être admis
que sur la proposition de trois électeurs, qui sûrement n'useraient
de ce droit qu'avec beaucoup de sobriété.
Mais cependant l'exclusion absolue, perpétuelle, n'était pas
prononcée contre la masse des citoyens. Ceux qui avaient composé le
conseil pendant les quatre dernières années venant à s'éteindre, il
faudrait remplir les places vacantes, et ce remplacement laissait des
espérances au reste de la population.
On demeura pendant trois ans sous l'empire de cette nouvelle loi. La
quarantie confirma deux fois de suite tous ceux qu'elle avait élus
d'abord. Le pouvoir se perpétuait; il y avait encore à le concentrer.
[Note en marge: XIII. Nouvelles restrictions à l'éligibilité. 1298.]
Un décret de 1298 prescrivit aux électeurs chargés de former la liste
supplémentaire des éligibles, de n'y comprendre que des personnes
ayant anciennement fait partie du grand conseil, ou dont les ancêtres
y auraient siégé. Cette disposition complétait le système. La liste
des membres du conseil, depuis 1172, devenait le nobiliaire de Venise.
[Note en marge: 1300.]
Une loi de 1300 défendit formellement l'admission de ce qu'on appela,
pour la première fois, les hommes nouveaux.
[Note en marge: 1315.]
Pour mettre des obstacles à leur introduction, on ouvrit, en 1315, un
registre où tous les citoyens qui avaient appartenu au grand conseil,
par eux-mêmes ou par leurs ancêtres, se firent inscrire. Les notaires
du conseil furent chargés de la tenue de ce registre; les avocats de
la commune eurent ordre d'en vérifier l'exactitude.
[Note en marge: XIV. Le grand conseil déclaré permanent, et le droit
d'y siéger héréditaire. 1319.]
Enfin, en 1319, le doge proposa et fit décréter que désormais il
n'y aurait plus d'élection, plus de renouvellement de l'assemblée,
par conséquent plus de liste d'éligibles. Les membres du conseil
actuel conservèrent seuls le droit d'y siéger pour toujours, et le
transmirent à perpétuité à leurs descendants; et, pour marquer
encore mieux que c'était un droit personnel, les enfants furent admis
à prendre séance dans ce conseil, même du vivant de leur père, pourvu
qu'ils eussent atteint leur vingt-cinquième année.
Ainsi tout ce qui dans le moment ne faisait point partie du conseil,
quelle que fût d'ailleurs son illustration, se trouva exclus de la
souveraine puissance, et rentra dans la classe populaire. Un registre
de ceux qui composaient le conseil fut ouvert; ce fut le livre d'or.
Dès ce jour fut consommée la sujétion de presque toute la population
de Venise, la création d'une noblesse héréditaire, privilégiée,
souveraine, et l'organisation de l'aristocratie.
Si le peuple devait se débattre avec fureur dans de pareilles
chaînes, quels ne devaient pas être la surprise et le ressentiment
des citoyens illustres, qui, faute de se trouver membres de
l'assemblée actuelle, se voyaient exclus pour toujours de l'autorité,
par conséquent de presque tous les emplois, sacrifiés à des hommes
obscurs, et sujets d'une assemblée dont les membres les plus
distingués n'étaient que leurs égaux.
Des familles entières, des familles qui remontaient jusqu'aux
anciens tribuns, c'est-à-dire déjà honorées avant l'existence des
doges, se trouvaient rejetées hors d'un gouvernement qu'elles
avaient contribué à fonder. On remarquait parmi ces familles, les
Bérengues, les Bedelotes, les Balachins, les Verardes, les Dentes;
d'autres, n'ayant que quelques-uns de leurs membres dans le conseil,
se trouvaient partagées entre l'exclusion et le privilége, comme les
Mini, les Nani, les Malipiers, les Pasqualigo, les Navagiers, les
Darduini, les Bons, les Trévisans, les Zacaries.
Il paraît que le nombre des nobles, composant à cette époque le
conseil, et destinés par conséquent à réunir tous les droits de la
souveraineté, ne s'élevait pas à plus de six cents[346].
[Note 346: Voyez l'_Examen de la liberté originaire de Venise_, ch.
6, et la _Chronique_ de Marin SANUTO, qui ne compte que 297 familles.]
C'est cette révolution qu'on a désignée à Venise par le nom de
_serrar del consiglio_, que je ne puis traduire qu'imparfaitement par
clôture du grand conseil[347].
[Note 347: Cette révolution est racontée d'une manière
très-imparfaite dans un Manuscrit de la Bibliothèque-du-Roi, nº
10124, intitulé: _Sommario delle cose notabili concernenti la
repubblica_; mais il y a dans ce récit une simplicité qui explique
pourquoi cette histoire n'a pas été imprimée, je vais en transcrire
un passage: «Vedendose il doze Gradinigo odiado dal populo per causa
del Thiepolo, deliberò vendicarse o reformar et mazor conseio, con
cassar fora quelle casade che a lui gioveva, e fatto la proposition
con i so amici e parenti, fù presa la parte de confermar tutti
quelli che al presente se trovavano del mazor conseio e li altri
debbino esser a un ballottadi, con altre condizion strettissime
e pregiudiciali alle casade, molti capi dello quali insieme co'
fioli andavano dal doze e consegier a lamentarze de tal novità et
esclusione dal mazor conseio dove che poi quelli sierano fatti
passar in una camera secreta e la notte strangoladi, e poi la matina
attacadi con la corda al collo al palazzo, per le quali crudeltà il
popolo levatozi a rumor se portò insieme con molti delli esclusi
dal mazor conseio a saccheggiar le case de alcuni de' primarij
ammazzandoli, volevano far l'istesso al doze, ma, fortificatosi ben
in palazzo, assoldò molta gente, con la quale represse i congiurati,
e prese alcuni capi di essi che furono appiccati; cioè, Marin Bocho,
capitanio di tutti, Geremia Sabadin, Zamaria Dolze, Alessandro
Briora, Carlo Rechin, Dario Zochul, Saba Zordan, Dona Clera, Piero
Emo, Zuan Rosso, e Marco Gressoni, molti ne fuggirono che furono
perpetuamente banditi e confiscati tutti i suoi beni.]
[Note en marge: XV. Réflexions sur cette révolution.]
Il est inutile d'en discuter la justice. Il est évident que les
nobles, malgré leur richesse, leur influence, n'étaient pas
propriétaires de Venise; le plus pauvre pêcheur était peut-être
établi sur les lagunes plusieurs siècles avant eux. Rien ne donne le
droit de s'arroger la suzeraineté, là où l'on a reçu un asyle. Il
n'existait ni contrat, ni possession antérieure, ni droit dérivant
de la protection. Chacun avait son industrie, sa propriété; chacun
avait supporté sa part des charges publiques, contribué de son sang
à la défense et à la gloire de la patrie. Des familles anciennes,
opulentes, illustrées par des services, souvent honorées des
premières magistratures, se trouvaient, parce qu'elles avaient remis
leurs dignités au terme prescrit, sujettes de mandataires infidèles,
qui retenaient un pouvoir usurpé, en le déclarant absolu, perpétuel
et héréditaire. Un patricien vénitien, de famille ducale, le cavalier
Soranzo, a consigné l'aveu de l'illégitimité de cette révolution,
dans un écrit qui aussi n'a jamais été imprimé, à ce que je crois.
«Cette nouvelle forme de gouvernement, dit-il[348], ne fut point
établie d'un consentement unanime, ni par une délibération légitime
et régulière; ce fut l'ouvrage des puissants, et le résultat de la
subornation. Il en est des gouvernements comme de l'or, on n'en
trouve point qui soit absolument pur; l'autorité souveraine est
toujours, dans son origine, entachée de quelque usurpation.»
[Note 348: Non fù all'ora stabilito questo ripiego per assenso comune
e per deliberazione legitima; ma per subornazione e concerto de' più
potenti: onde ben si conosce esser vero quel detto che come non si da
oro di tutta purità, cosi non si trova dominio senza usurpazione.
_Il governo dello Stato-veneto_ dal cav. SORANZO, _man. de la
bibliot. de Monsieur_, nº 54.]
On a dit que, si le succès pouvait justifier une usurpation, celle-ci
serait légitimée par sa longue durée et par les effets qu'elle a
produits.
On pouvait dès-lors voir dans ce système de gouvernement deux
inconvénients; l'un que la puissance des patriciens n'y était
balancée par aucun contrepoids; l'autre, que cet état de choses
interdisait pour jamais toute espérance au mérite.
Nous verrons dans la suite de cette histoire quels furent les effets
de cette révolution.
Le premier fut de dénaturer entièrement le pouvoir du doge. La
veille, il était le magistrat de la république, le chef d'un
gouvernement représentatif; le lendemain, quand le grand conseil se
fut emparé de la souveraineté, le doge ne fut plus que le mandataire
d'un souverain héréditaire.
Le second résultat fut d'amener l'institution d'un tribunal terrible,
soupçonneux, affranchi de toutes les formalités protectrices
de l'accusé, et qui, pour assurer l'existence des usurpateurs
de l'autorité, les réduisit eux-mêmes à vivre dans une crainte
continuelle. Ce gouvernement devint, si je l'ose dire, un être
idéal, qui pénétrait dans l'intérieur des familles, dans le secret
des coeurs, et qui, non moins redoutable pour les maîtres que pour
les sujets, ne permettait ni les jouissances du pouvoir, ni aucun
sentiment de dignité, ni cette sécurité due à tous les citoyens qui
ne troublent pas l'ordre public.
LIVRE VII.
Conjuration de Marin Bocconio. -- Affaires de Ferrare. -- La
république usurpe cette ville. -- Excommunication des Vénitiens.
-- 1302-1309. -- Conjuration de Thiepolo. -- Établissement du
Conseil des Dix. -- 1309.
[Note en marge: I. Ressentiment des Vénitiens contre ceux qui avaient
usurpé le pouvoir.]
On ne peut reconnaître dans la société qu'un homme ou plusieurs
aient, par le seul acte de leur volonté, le droit de se déclarer les
maîtres des autres. On ne peut exiger que les autres souffrent qu'on
donne à leur résistance le titre de rébellion. Quels que soient les
raisonnements, les succès, les bons effets même, qui justifient une
usurpation, elle ne change pas de nature; elle est vicieuse dans son
origine. Il ne peut y avoir de légitime dans la société, que ce qui
se fait pour elle et de son aveu. Abuser de sa force, c'est donner
aux autres la tentation et le droit d'essayer la leur; se livrer à
sa passion, c'est provoquer les passions contraires. Telle était la
situation où la réforme du grand conseil venait de placer le nouveau
gouvernement et la population de Venise.
[Note en marge: Quelques familles rappelées dans le grand conseil.]
Les plus imprudents furent ceux qui les premiers laissèrent éclater
leurs ressentiments. Les nobles, rejetés dans la classe des sujets,
cherchaient à se mettre en état de revendiquer leurs droits; et
comme, dans ces changements, ils ne trouvaient à reprendre que le
hasard qui les avait exclus de l'autorité, ils n'attendaient pour
reconnaître la légitimité du pouvoir actuel, que d'être admis à
le partager. Gradenigo sentit qu'il importait de ne pas leur en
interdire l'espérance; il savait que, tant qu'il reste des voies
faciles pour parvenir à ce qu'ils désirent, les plus ambitieux
diffèrent l'emploi des moyens violents. On vit paraître un décret qui
appelait dans le sein du grand conseil quelques-uns des principaux
personnages qui ne s'étaient pas trouvés en faire partie au moment
de la réforme; il n'en fallut pas davantage pour faire entrevoir à
tous les autres ce qu'ils pouvaient attendre de la soumission. Mais
les familles non nobles, c'est-à-dire celles qui n'avaient pas eu
entrée dans le grand conseil, n'avaient rien à espérer; et bien loin
de se croire, par l'élévation de quelques citadins, dédommagées de
la condition humiliante où elles étaient réduites, elles ne virent
dans ces roturiers devenus souverains que les plus odieux de leurs
tyrans. Pour calmer le ressentiment des populaires[349], on leur
accorda quelques priviléges. Le doge voulut même se ménager dans le
bas peuple, qui ne prétend jamais à l'exercice du pouvoir, un appui
contre la classe des citoyens; il oublia sa hauteur jusqu'à donner un
banquet aux pêcheurs et à les embrasser. Les familiarités des grands
sont rarement sans conséquence. Cette cajolerie devint un usage; et
depuis, le prince de la république se vit assujetti à recevoir à jour
marqué les pêcheurs à sa table, et à se laisser baiser sur la joue
par chacun d'eux[350].
[Note 349: Per inorpellare la pillola, cosa per se stessa amara. (_Il
governo dello stato veneto_. Manuscrit de la bibliot. de Monsieur, nº
54.)]
[Note 350: Le cavalier Soranzo rapporte, (_ubi suprà_), que souvent
les doges avaient voulu s'affranchir de cette cérémonie, et que
Dominique Contarini avait pris le parti de s'y refuser absolument;
mais les pêcheurs se rassemblèrent dans son antichambre au jour
marqué, et ne voulurent point se retirer qu'ils n'eussent été admis.
Le doge se présenta enfin d'assez mauvaise grâce, car il se couvrait
le visage: ce qui n'empêcha point les convives de le baiser l'un
après l'autre; et pour constater leur droit, ils firent représenter
cette singulière audience dans un tableau qu'ils placèrent dans
l'église de Ste.-Agnès.]
[Note en marge: II. Marin Bocconio.]