Je n'ai pas cru devoir interrompre le récit des évènements

militaires, pour raconter une partie des évènements bien autrement

importants qui se préparaient dans l'intérieur, et qui changèrent

définitivement la constitution de la république. Quelques écrivains,

jaloux de frapper l'imagination de leur lecteur, ont raconté que

ces institutions inattendues, qui opérèrent une révolution dans

l'essence du gouvernement de Venise, furent conçues, proposées,

arrêtées tout-à-la-fois par le doge Gradenigo[333]. Mais ce n'est

point ainsi que s'opèrent les révolutions politiques quand elles

doivent être durables. Il faut, lorsqu'on veut profiter de l'histoire

et comprendre les évènements, tenir compte des circonstances qui les

ont préparés, et suivre attentivement toutes les mesures qui les ont

graduellement amenés.

[Note 333: M. SIMONDE SISMONDI, dans son _Histoire des républiques

italiennes du moyen âge_, (Ch. 28), reproche fort justement à

plusieurs historiens, et notamment à Laugier, d'avoir présenté

cette révolution comme l'ouvrage d'un jour. Les écrivains vénitiens

ne pouvaient que la louer sans l'approfondir; mais l'abbé Laugier

qui avait des lumières, et qui, en sa qualité d'étranger, aurait

pu montrer de l'indépendance, aurait dû être plus exact, plus

véridique. Il existe une preuve incontestable que la révolution

aristocratique n'était pas entièrement consommée même au mois de juin

1310, c'est-à-dire à l'époque où éclata la conjuration de Thiepolo,

dont nous parlerons dans le livre suivant; ce sont les sentences du

tribunal des quarante, contre les conjurés, sentences que Muratori a

imprimées à la suite de la chronique de Dandolo. Les condamnés y sont

divisés en deux classes, savoir: les nobles, _nobiles qui erant de

majori concilia vel esse poterant_, et tous ceux qui étaient exclus

du grand conseil, _reliqui qui non erant de majori concilia nec esse

poterant_. Voilà la ligne de démarcation bien établie: ce fut la

cause de la conjuration; mais ces mots _qui esse poterant_ indiquent

qu'il y avait encore une élection annuelle parmi les nobles; donc la

loi qui supprima les élections, et y substitua pour toujours le droit

de la naissance, est postérieure au mois de juin 1310. Condillac,

dans le ch. 4, du liv. 9 de son _Histoire moderne_, place sous la

date de 1289, la nouvelle loi qui investit du pouvoir souverain et

perpétuel un certain nombre de familles; c'est une erreur de trente

ans, cette révolution ne fut consommée qu'en 1319.]

Le moyen âge vit se former et se détruire en Italie une multitude

de gouvernements; mais on n'avait nullement étudié la théorie de

leur organisation. On ignorait presque généralement alors la langue

et l'existence des philosophes de l'antiquité, qui avaient cherché

à concilier l'indépendance naturelle de l'homme avec l'ordre de

la société. Le droit public se composait de quelques traces des

institutions romaines, et des usages apportés par des conquérants

barbares. On en faisait l'application suivant les intérêts locaux ou

les circonstances, et les passions turbulentes venaient tour-à-tour

les modifier.

Quand la théorie de l'organisation des sociétés n'aurait pas été

presque généralement inconnue, la pratique du gouvernement aurait été

fort difficile. On conçoit que, dans un temps où les routes étaient

à-peu-près impraticables; où les postes, les lettres de change,

l'imprimerie, n'étaient pas encore inventées; où peu de gens même

savaient lire et écrire, il devait être impossible de gouverner, et

sur-tout d'administrer un état de quelque étendue. Faute de pouvoir

l'exploiter soi-même, on l'affermait à des vassaux. L'ignorance des

grands et des peuples fit la fortune des clercs. L'impuissance de

correspondre rapidement et de se faire obéir au loin, fut une des

causes de l'anarchie féodale. Les communications rapides sont le

meilleur moyen de gouvernement; les réunions faciles sont le plus sûr

garant de la liberté des peuples.

La force tendit toujours à s'arroger du pouvoir, ou au moins des

priviléges; la force, la supériorité des talents, ont dû assurer

par-tout et toujours une supériorité sociale; mais ces circonstances

sont passagères de leur nature, et il n'y aurait jamais eu de classes

privilégiées, si, pour y être admis ou s'y maintenir, on n'eût pu

trouver hors de soi l'origine de son droit. La domination du fort,

de l'habile n'est qu'un fait; c'est dans le droit de jouir par

représentation que consiste le privilége. Ce droit, qui n'est point

en nous, ne peut donc avoir de réalité qu'à proportion de l'assentiment

plus ou moins général qu'y donnent les autres.

[Note en marge: Son origine.]

Toutes les circonstances d'où l'on peut faire découler la possession

des priviléges, se réduisent à celles-ci, la conquête, la propriété

territoriale, la richesse et l'ancienne illustration par les

fonctions publiques.

[Note en marge: La conquête.]

La conquête n'est que le droit de la force; ce droit a pour limite ce

qu'exige la conservation et le juste intérêt du vainqueur, et pour

terme la durée de la force.

[Note en marge: La propriété.]

La propriété territoriale donne deux sortes de droits, celui qui

résulte de l'intérêt qu'a le propriétaire à l'administration des

affaires générales, et celui qui dérive de ses rapports soit avec

le souverain, soit avec le colon de la terre. S'il doit service

à l'un et protection à l'autre, il faut bien qu'il commande à

celui-ci pour servir celui-là; il faut bien que l'un s'acquitte des

services qu'on lui rend par des priviléges, et que l'autre paie la

protection qu'il reçoit par des soumissions. Cet état de choses est

l'intermédiaire entre l'esclavage et la liberté; cette condition

fut celle d'une partie des peuples de l'Europe, lorsqu'ils eurent

reçu le christianisme, qui n'est guère compatible avec l'esclavage,

tel que les anciens le connaissaient. On vit des serfs plus ou

moins assujettis, des seigneurs plus ou moins privilégiés; mais,

d'une part, les vassaux tendaient à s'affranchir, et de l'autre,

s'établissait la maxime qu'il ne pouvait y avoir de terre sans

seigneur.

L'application de cette maxime et l'exercice des droits féodaux

éprouvèrent de plus grandes difficultés dans les villes, sur-tout

lorsqu'elles devinrent riches et populeuses. Les hommes rassemblés

sont toujours tentés de profiter du moment où leurs forces se

trouvent réunies, pour réclamer les concessions qu'ils croient leur

être dues. De là l'affranchissement des communes, qui fut le premier

pas de l'Europe moderne vers la liberté.

[Note en marge: La richesse.]

Dès le milieu du douzième siècle, on avait vu presque toutes les

villes du nord de l'Italie, secouer le joug des empereurs. Vers la

fin du treizième, l'empereur Rodolphe, au lieu de chercher à leur

disputer leur indépendance, avait consenti à la leur vendre pour de

l'argent[334].

[Note 334: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. 1.]

Dans ces communes affranchies, on ne put plus avouer la prétention

d'asservir ses concitoyens, mais on conserva celle de les gouverner.

Les richesses devinrent un titre pour prendre part à l'autorité, à

raison du plus grand intérêt qu'avait le riche à la conservation et à

l'ordre de la société.

On voit que le droit qui résulte de la richesse est moins étendu que

celui qui dérive de la propriété territoriale. Or, dans les villes,

il ne peut y avoir de propriété territoriale proprement dite. On y

occupe un toit, mais on ne peut y conserver de ces domaines qui,

par leur étendue, leur position et le nombre des hommes qui les

cultivent, donnent de la puissance à leur possesseur. Aussi les

privilégiés des villes se distinguaient-ils de ceux des campagnes par

la modération de leurs prétentions. Ceux-ci se montraient à cheval,

la cuirasse sur le corps, le heaume en tête, avec des armes dont ils

s'étaient réservé l'usage. Ils rappelaient toujours que leur droit

était fondé sur leur force, sur leur vaillance. Dans les villes, cet

appareil ne pouvait être d'aucun usage; c'était par la richesse qu'on

se faisait des clients, et par la séduction qu'on gagnait des amis.

[Note en marge: Les fonctions publiques.]

Peu-à-peu l'exercice de l'autorité, à mesure qu'elle avait été

prolongée, heureuse, applaudie, devenait un droit à de nouvelles

marques de confiance, parce qu'elle supposait une dette des

administrés envers l'administrateur, et dans celui-ci un

accroissement d'expérience, une transmission de lumières, de bonnes

maximes, et la juste ambition d'ajouter à l'illustration de son nom.

C'est de toutes ces choses que s'est composée l'idée de ce qu'on a

appelé la noblesse.

Mais remarquons que, soit qu'elle dérive de la propriété territoriale

ou des richesses, soit qu'elle ait été acquise par les fonctions, la

noblesse ne peut se séparer de l'idée de services rendus à la société

dont on est membre. Si cette circonstance ne lui concilie le respect

des peuples, elle n'est plus que tyrannie. À Rome, les nobles étaient

ceux qui pouvaient montrer les portraits de leurs ancêtres revêtus

des charges curules.

Une des folies des hommes est de vouloir lier aux institutions

anciennes leurs institutions nouvelles, et d'exiger que celles-ci

obtiennent, dès l'origine, tout le respect que les siècles avaient

imprimé à celles-là. On ne tient point compte de la différence des

temps; on veut concilier à la dignité qu'on possède tous les droits

possibles à la considération, anciens et nouveaux. Une fois en

possession de quelques avantages, les hommes qui avaient su s'en

saisir voulurent envahir tous les priviléges dont avaient joui dans

les temps passés, et sous des gouvernements divers, ceux dont ils

se croyaient les pareils. Ils voulurent réunir dans leur personne

les honneurs de l'ancien patriciat, et la puissance féodale, et la

souveraineté aristocratique, et jusqu'à la faveur du courtisan. Ils

ne voyaient pas que toutes ces prétentions étaient contradictoires;

qu'on ne peut être à-la-fois sujet, souverain, courtisan et

magistrat; qu'à la cour des despotes il n'y a point de noblesse; que

la noblesse qui résulte de la force, de la conquête, est la moins

pure, la moins légitime de toutes. La véritable grandeur est celle

qui n'a pas besoin de l'abaissement des autres. Ils ne voyaient pas

que la domination féodale est de la puissance, mais n'est pas de la

noblesse; qu'il est de la nature de la puissance de résider dans le

fait plus que dans le droit, et que la conservation d'une grandeur

qui n'existe qu'aux dépens d'autrui tient à la durée de la force.

Leur puissance, incommode à ce qui était au-dessus d'elle, devint

encore plus odieuse à qui se trouvait au-dessous.

De-là cette ligue qui a souvent existé entre le plus puissant et

les plus petits, pour se débarrasser de toutes les puissances

intermédiaires. Cette ligue produisit des effets fort différents.

Dans le midi de l'Europe, les rois finirent par affranchir les

communes, pour diminuer le pouvoir de la noblesse féodale; dans les

états du nord[335], les peuples, pour faire descendre les nobles à

leur niveau, conjurèrent le souverain de prendre en main le pouvoir

absolu. Ils se jetèrent dans les bras du despotisme, pour échapper à

la tyrannie des seigneurs.

[Note 335: En Suède, en Danemarck, voyez l'_Histoire de la dernière

révolution de Suède_, par SHERIDAN.]

Peu de temps après l'époque de cette histoire à laquelle nous sommes

parvenus, deux grandes découvertes vinrent diminuer considérablement

les moyens de puissance de la noblesse. Les armes à feu rendirent

inutiles tous les avantages qu'elle s'était réservés dans le combat.

L'imprimerie, en facilitant l'instruction, rapprocha les classes

inférieures de la classe opulente et privilégiée; il ne put plus y

avoir de noblesse que dans les faits et dans les souvenirs; mais

n'anticipons pas sur les évènements.

[Note en marge: Diverses conditions des nobles.]

Au commencement du quatorzième siècle, on pouvait remarquer dans les

états d'Italie, la condition fort diverse de la noblesse, fondée sur

la puissance féodale, sur la richesse, ou sur les magistratures, et

trouver dans les circonstances locales l'explication de l'influence à

laquelle chacune de ces classes privilégiées était parvenue, ou de la

nullité à laquelle elle était réduite.

[Note en marge: Dans les monarchies.]

[Note en marge: Dans les républiques.]

Dans les pays restés monarchiques, la noblesse s'était soutenue,

grâce à son alliance naturelle avec le souverain. Elle avait conservé

des priviléges, mais sans obtenir aucune part au gouvernement. Dans

les communes qui non-seulement s'étaient affranchies de la servitude,

mais qui avaient même secoué l'autorité d'un monarque, les classes

privilégiées avaient accommodé leurs prétentions, comme elles

l'avaient pu, avec la volonté du reste de la population. Il y avait

en cela des nuances infinies.

[Note en marge: Padoue, Trévise, Vérone, Mantoue, Ferrare, Vicence.]

Le territoire offrait-il par sa richesse de grandes ressources aux

propriétaires: la ville n'était-elle que d'une médiocre importance:

les seigneurs territoriaux y dominaient, parce qu'ils pouvaient

affamer et assiéger la commune. Les barons se fortifiaient dans

leurs châteaux; les moins forts devenaient les auxiliaires des plus

puissants, pour avoir part au droit d'oppression. Telle était la

situation des républiques de la marche Trévisane. L'autorité y était

oligarchique, et devenait tyrannique par intervalles, lorsqu'un

de ces petits souverains se trouvait assez fort pour réduire tous

les autres à la condition de ses auxiliaires. Ce fut l'histoire de

Padoue, de Trévise, de Vérone, de Mantoue, de Ferrare, de Vicence;

toutes se qualifiaient de républiques, mais les trois premières

étaient sous l'autorité des seigneurs de la maison de Romano; Mantoue

sous l'influence du comte de Saint-Boniface; les deux dernières

étaient opprimées par le marquis d'Este: la plupart de ces pays

étaient sans gouvernement; ils n'avaient que des maîtres.

[Note en marge: Milan.]

Ces succès de quelques seigneurs avaient excité l'ambition de tous.

Mais, dans les grandes villes, la masse de la population leur

opposait une forte résistance. Milan obligeait ses patriciens à se

contenter d'une part dans la magistrature. Après avoir excité, par

l'envahissement de tous les emplois, une indignation générale, les

nobles milanais se virent réduits à signer avec les plébéiens un

traité, par lequel ceux-ci étaient admis au partage égal de toutes

les fonctions publiques, depuis la charge d'ambassadeur jusqu'à

l'emploi de trompette de la communauté[336]. Les plus fiers se

retiraient dans leurs châteaux, et se vengeaient de leur nullité en

dévastant les campagnes; mais ces dévastations mêmes augmentaient

la force des villes, c'est-à-dire leur population. Les habitants

dispersés dans un pays ouvert aux ravages des seigneurs, couraient

chercher, dans une enceinte de murailles, un asyle pour leur famille

et pour leurs biens. C'est la tyrannie des seigneurs féodaux qui a

peuplé les villes, où tant de ressentiments fermentaient contre eux,

et où les progrès de l'industrie et des richesses fournirent enfin

les moyens d'écraser ces petits tyrans.

[Note 336: Le 4 avril 1258, _Histoire milanaise_, de Bernard CORIO,

part. II.]

Lorsque la translation du saint-siége à Avignon laissa Rome livrée

à elle-même, le tocsin du Capitole obligea les barons à quitter

leurs retraites fortifiées, pour venir s'humilier devant le tribun

populaire; et l'histoire nous représente les Savelli, les Frangipani,

les Colonne, les Ursins, debout, tête nue, dans l'attitude de la

soumission, prêtant, en tremblant, le serment de fidélité à la loi de

_bon état_[337], entre les mains du fils d'un cabaretier.

[Note 337: Poi se faceva stare venante a se, mentre sedeva, li baroni

tutti, in piedi, ritti, co' le vraccia piegate, e co' li capucci

tratti. Deh! come stavano paurosi! (FORTIFIOCCA, _Hist. rom._, liv.

I, ch. 20.)]

Leurs palais n'étaient plus des asyles, leurs excès n'avaient plus

le privilége de l'impunité: une tentative de révolte les réduisit

à entendre leur condamnation comme les plus vils criminels, et à

recevoir une grâce plus humiliante encore.

[Note en marge: Usage des villes d'Italie de choisir un chef

étranger.]

Dans la plupart des républiques, où la guerre demandait un chef, mais

où l'abus du pouvoir avait rendu odieux tous les nobles indigènes,

les factions rivales appelaient au gouvernement un magistrat

étranger. On vit Rome demander un chef à Bologne[338], et Venise en

fournir à Padoue, à Pise, à Milan.

[Note 338: Brancaleone.]

[Note en marge: Gênes, Pise, Florence.]

Dans les états où un sol peu fertile n'invitait qu'une faible partie

de la population à l'agriculture, et n'offrait pas de grands moyens

de puissance aux seigneurs territoriaux, ils virent leur influence

décroître, à mesure que d'autres fortunes s'élevaient, à la faveur

du commerce. Ils eurent cependant, pour se maintenir, la ressource

du service militaire, et sur-tout les factions. Cette condition

était celle des nobles de Gênes, de Pise et de Florence. Lorsqu'ils

voulurent ressaisir violemment le pouvoir, ils furent comprimés,

punis; leurs forteresses furent rasées, et on porta la haine contre

eux jusqu'à l'injustice, en les dépouillant des droits communs à tous.

Ce fut dans ces villes commerçantes que des citoyens, enrichis

rapidement par d'heureuses entreprises, commencèrent à se comparer à

ces anciens possesseurs des priviléges, et à en réclamer le partage.

Une noblesse s'éleva qui avait une origine toute différente de la

première, et qui lui disputa l'autorité, disposée, comme l'autre, à

la retenir et à en abuser.

On voit que l'influence des classes privilégiées se modifiait selon

les circonstances. Les seigneurs établis en Italie par le droit de la

conquête, au temps de l'invasion des Goths et des autres étrangers,

cessèrent d'être des dominateurs, et ne furent plus que de puissants

vassaux, lorsque des monarchies régulières s'élevèrent.

Après que les communes se furent affranchies de la domination des

empereurs, les seigneurs féodaux conservèrent du pouvoir là où la

possession territoriale suffisait pour leur conserver la prééminence;

ils la partagèrent ou la perdirent là où d'autres causes, et

sur-tout le commerce, firent naître d'autres moyens de puissance qui

rivalisaient avec les leurs.

Quand ces deux espèces de noblesse cessèrent d'être rivales,

elles s'accordèrent pour dominer. La haine du peuple contre les

nobles précipitait les villes sous le joug de quelques-uns de ces

hommes puissants, qui avaient su faire croire qu'ils embrassaient

sincèrement le parti populaire; ce fut ce qui coûta à la république

de Milan son orageuse liberté.

À Gênes, quelques nobles ambitieux prirent le même moyen pour

conserver de l'influence. Les Doria, les Spinola, contractèrent une

alliance avec le peuple, et concoururent, avec un zèle peu sincère, à

l'introduction des formes démocratiques dans le gouvernement.

D'autres républiques, qui ne se jetaient pas dans les bras d'un

maître, tombaient dans l'excès de la méfiance; l'injustice

nourrissait d'éternelles haines, et privait l'état de ses plus

illustres citoyens.

À Florence, il fallait être marchand, être inscrit parmi ceux qui

professaient un art, ou qui exerçaient un métier, pour avoir part au

gouvernement de la république[339]. Les anciens nobles qui s'étaient

livrés au commerce, et ceux qui, pour conserver leurs droits de

citoyens, se firent inscrire sur le contrôle des artisans, n'en

devinrent pas moins l'objet de la jalousie, et les victimes d'une

injuste exclusion. Par une inconséquence ordinaire chez les hommes,

les marchands voulurent être ennoblis par leur profession même. On

vit _la noblesse de soie, la noblesse de laine_; et celle-là se crut

bientôt en droit de mépriser celle-ci.

[Note 339: 1283.]

[Note en marge: Sienne.]

À Sienne, les marchands exclurent non-seulement les nobles, mais le

peuple. Ce fut une oligarchie d'une nouvelle espèce, qui devint à

son tour suspecte, tyrannique et odieuse, comme celle qu'elle avait

remplacée[340].

[Note 340: _Chronique de Sienne_, par André DEI, tom. XV, année 1283,

et _Histoire de Sienne_, de MALAVOLTI, part. 2, liv. 3.]

[Note en marge: Pistoia.]

À Pistoia, les gentilshommes furent déclarés pour toujours

inhabiles à gouverner; et la peine des roturiers qui encouraient

la dégradation, consista à être inscrit sur le registre de la

noblesse[341].

[Note 341: _Mémoires historiques de la ville de Pistoia_, par Jacq.

Marie FIORAVANTI, ch. 16.]

Pise, en se vengeant cruellement du cruel Ugolin, dont un poëte

contemporain a rendu le supplice si célèbre, montra la même

partialité contre l'ordre privilégié.

Gênes, Bologne, Modène, Padoue et Brescia, finirent par adopter

ce système de législation. Cette haine contre la noblesse fut, en

Italie, le trait caractéristique de l'esprit du treizième siècle.

L'ouvrage des passions est rarement durable: cette autorité

arrachée aux uns pour être concentrée dans la main de quelques

autres, mérita et excita de nouveaux mécontentements; et comme les

hommes, quand ils souffrent dans une situation, se jettent toujours

imprudemment dans une situation opposée, on ne voulut point se

rappeler que le gouvernement oligarchique des marchands avait fait

fleurir l'agriculture, l'industrie, les arts, enrichi et embelli

les cités; on ne se souvint que de l'insolence de ces parvenus, et

presque toutes ces républiques tendaient à se rapprocher des formes

monarchiques.

[Note en marge: X. De la noblesse vénitienne.]

Venise n'avait jamais été conquise; aucun droit, par conséquent, ne

pouvait y dériver de la force. Venise n'avait point de territoire; le

système féodal ne pouvait y être connu. Point de seigneurs, point de

vassaux, point de serfs, point de droits résultant de la propriété

territoriale. Les biens que les citoyens pouvaient posséder, soit

dans les colonies, soit en Italie, ne leur donnaient dans la capitale

aucune autre influence que celle des richesses. Mais Venise existait

depuis neuf cents ans; pendant ce long intervalle, un grand nombre de

ses citoyens avait été appelé successivement aux fonctions publiques.

Plusieurs avaient fait de grandes choses, beaucoup avaient acquis une

grande opulence.

Cette administration qui offrait tant d'occasions de s'illustrer,

cet immense commerce, qui fournissait tant de moyens de s'enrichir,

avaient créé une noblesse la plus respectable de l'Europe, parce que

sa source était pure, son origine antique, sa filiation constatée,

ses services connus, ses honneurs mérités: elle était digne de la

liberté qu'elle avait su défendre. Chaque fois que le peuple ou

l'un des corps de l'état, élevait d'anciens citoyens à une place

éminente, cette nomination semblait rappeler les services de leurs

aïeux, et renouer les liens d'une famille avec la république. Si la

situation de Venise se fût trouvée telle qu'il eût pu y avoir une

noblesse oisive, puissante, orgueilleuse de ses possessions, de ses

vassaux, de ses priviléges, la république n'aurait pas subsisté.

Un doge ambitieux se serait servi de ses auxiliaires pour changer

l'état en monarchie; ou bien la masse des habitants aurait expulsé la

classe privilégiée. Mais les principaux citoyens de cette république

avaient des richesses mobilières, du crédit, de la gloire, sans

aucun appareil de force qui avertît de se méfier d'eux. Ce fut la

modération qui les maintint, et qui leur donna le temps de prendre

des mesures pour s'emparer de la souveraineté.

[Note en marge: Sa tendance à l'aristocratie.]

C'eût été exiger des illustres citoyens de Venise plus qu'on ne doit

attendre de l'espèce humaine, que de leur demander d'oublier la

gloire et la splendeur de leur maison, pour s'élever au-dessus des

intérêts domestiques, pour ne voir que la grandeur de l'état, et

faire consister cette grandeur dans l'égalité de tous les citoyens.

La tendance à l'aristocratie ne fut pendant long-temps que le

résultat de l'influence donnée par les richesses, par les emplois,

par le souvenir des services rendus, par le respect qui s'attache

naturellement à un nom illustre. Cette espèce d'aristocratie exista

long-temps avant l'aristocratie légale. Dans l'ordre politique, on

ne distinguait pas les citoyens en nobles et plébéiens; et quand on

admettait un étranger, un prince même, à la qualité de Vénitien, on

lui disait: «_Te civem nostrum creamus_» nous vous faisons notre

concitoyen.

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 27 / 35 段