Il serait difficile de juger si Thiepolo avait eu connaissance de ce

dessein qu'il fit lui-même avorter: on serait tenté de le croire,

aux regrets qu'en témoigna sa famille, et aux entreprises qu'elle

hasarda quelque temps après, pour réparer ce mauvais succès; mais

dans toute conspiration la première condition est le choix d'un bon

chef. On avait compté sur Jacques Thiepolo, on l'avait mal connu;

s'il abandonna ceux qu'il avait compromis, il ne fut qu'un lâche:

appelé au trône sans son aveu, s'il sacrifia les intérêts de son

ambition à la tranquillité de sa patrie, ce fut l'acte d'un noble

et digne citoyen: tant il est difficile quelquefois d'apprécier la

conduite des hommes à travers les incertitudes de l'histoire.

La multitude cherchait vainement celui qu'elle voulait couronner.

Quand on veut la tenir pendant quelque temps en effervescence, il

faut que cet état lui soit profitable par le pillage, ou qu'au moins

elle ne soit pas rappelée par le besoin à de paisibles travaux.

Rien de tout cela n'avait été prévu: cette flamme, n'ayant plus

d'aliment, s'éteignit au bout de huit à dix jours, et les électeurs,

qui avaient fait semblant de délibérer, pendant qu'ils temporisaient,

proclamèrent le nouveau prince qu'ils avaient donné à la république.

[Note en marge: III. Pierre Gradinego, doge. 1289.]

C'eût été une faiblesse de nommer Jacques Thiepolo. La faveur du

peuple, et peut-être sa propre connivence, lui donnaient évidemment

l'exclusion pour toujours. On ne pouvait pas non plus, comme cela

arrive souvent dans les élections où l'on est embarrassé par des

ambitions rivales, ne hasarder qu'un choix provisoire, en le faisant

tomber sur un vieillard. La place de doge, que la politique du

conseil avait amoindrie, reprenait en ce moment toute son importance.

Il fallait un chef d'une capacité éprouvée, plein de courage et de

vigueur, et sur-tout imbu, dès sa jeunesse, de toutes les maximes

du patriciat. Cet homme se trouvait dans Pierre Gradenigo, alors

gouverneur de la colonie de Capo-d'Istria, et qui n'était pas encore

âgé de quarante ans. Il est toujours beau, aux yeux d'un homme

courageux, d'être choisi pour être à la tête des affaires de sa

patrie dans un temps d'orage. Dix galères, envoyées au-devant de

Gradenigo, le ramenèrent dans Venise, où son entrée fut un triomphe,

mais un triomphe incomplet, car le morne silence du peuple condamnait

cette élection.

[Note en marge: Insultes du patriarche d'Aquilée.]

Ce règne commençait sous de sinistres présages. Le patriarche

d'Aquilée défit complètement l'armée chargée de défendre Trieste; il

poursuivit sa victoire, pilla Caorlo, et vint jusqu'à Malamocco, où

il mit tout à feu et à sang, insultant ainsi la république jusques

dans ses faubourgs; et, après avoir déployé ses bannières à la vue

de la capitale, il embarqua paisiblement son butin, et se retira dans

ses ports sans être poursuivi. C'était une médiocre gloire pour un

archevêque de faire une guerre de pirate; mais c'était une honte pour

la république d'être bravée par un tel voisin.

[Note en marge: IV. État des affaires des chrétiens en Orient.]

Les affaires des chrétiens en Orient étaient ruinées. Une flotte

de vingt galères, que les Vénitiens avaient envoyée en Syrie, pour

secourir la ville de Tripoli, n'avait pu empêcher cette place de

succomber. Le soudan d'Égypte, après l'avoir prise d'assaut, l'avait

réduite en cendres, et les chrétiens n'avaient conservé que par une

trêve incertaine un reste d'établissement précaire sur la côte de la

Palestine: ils avaient perdu Antioche; ils étaient réduits aux villes

de Sidon, de Bérythe et de Ptolémaïs.

[Note en marge: Discorde dans Ptolémaïs.]

Cette dernière ville était partagée entre des Européens de diverses

nations, non-seulement insubordonnés, indisciplinables, mais divisés

entre eux, ayant des intérêts divers, des passions opposées. Les

Génois, les Pisans, les Vénitiens, hasardaient leurs spéculations

commerciales, à la faveur d'une trêve momentanée, et chacune de ces

trois colonies cherchait sur-tout à nuire à ses rivales. Les rois de

Chypre et de Jérusalem, le prince d'Antioche, les comtes de Tyr et de

Tripoli, étaient venus chercher un asyle et porter leurs prétentions

à Ptolémaïs; un légat du pape compliquait encore les difficultés en

réclamant l'autorité. Les chevaliers du Temple, les hospitaliers

de Saint-Jean, des aventuriers de toutes les nations, fort peu

occupés de l'intérêt des marchands, ne songeaient qu'à acquérir des

possessions où ils pussent dominer. Quelques-uns n'étaient que des

turbulents, d'autres des fanatiques. Ils n'étaient venus que pour

s'enrichir en tuant des infidèles, et ils prétendaient accomplir leur

voeu, expier leurs péchés, en commettant d'horribles désordres, en

portant le ravage sur les terres des Sarrasins, au mépris de la trêve

à laquelle ils devaient eux-mêmes un reste de sûreté.

Les conseils, les prières de ceux qui avaient quelque chose à perdre,

ne purent les retenir. Ces imprudents, s'autorisant de cette maxime

du droit public d'alors, qu'on n'était pas obligé de tenir une trêve

que le pape avait désapprouvée, se répandirent dans les campagnes,

interceptèrent les caravanes, dévastèrent les villages voisins, et

signalèrent leur zèle par le pillage et le massacre.

[Note en marge: V. Le soudan d'Égypte vient attaquer cette place.

1290.]

Le soudan irrité se borna cependant à demander qu'on lui livrât

les principaux coupables. On voulut qu'il se contentât de quelques

explications, de mauvaises excuses; mais il n'en tint aucun compte,

et il marcha en Syrie, sur la fin de l'année 1290, avec une armée,

que des récits, vraisemblablement exagérés, font monter à plus

de cent cinquante mille hommes d'infanterie, et à soixante mille

chevaux[323].

[Note 323: Marin Sanuto dit seulement vingt mille chevaux et trente

mille fantassins.]

Quelle que put être la force de cette armée, Ptolémaïs n'aurait pas

été dans l'impuissance de résister, si ses défenseurs eussent été

capables de s'entendre. Il y avait, dit-on, dans la ville dix-huit

mille croisés, et une population qui pouvait fournir trente mille

soldats. Une telle garnison, bien conduite, aurait pu défendre de

bonnes murailles, dans lesquelles le soudan ne pouvait l'affamer, ni

la bloquer par mer, n'ayant point de flotte.

[Note en marge: Prise de Ptolémaïs. 1291.]

On sentit cependant la nécessité de se donner un chef, et le

grand-maître du temple, Guillaume de Beaujeu, fut chargé de ce

difficile emploi; mais il fut tué dans une des premières attaques,

et on ne songea point ou on ne parvint pas à le remplacer. Dès-lors

ce ne fut plus dans la ville qu'une horrible anarchie; les ennemis

poussèrent si vivement leurs attaques, que le 18 mai 1291, après un

siége d'environ quarante jours, ils livrèrent un assaut général,

auquel les assiégés ne purent résister.

Le jour qui vit l'irruption des Sarrasins dans cette dernière

retraite de la chrétienté, fut marqué par un des plus épouvantables

carnages dont l'histoire fasse mention. Les fortifications

renversées, les magasins pillés, toutes les richesses dispersées,

la ville en flammes de tous côtés, tous les asyles souillés, trente

mille personnes égorgées, et le reste de la population réduit en

esclavage; tels furent les résultats de l'inconduite et de la

discorde des chrétiens.

Tandis que des malheureux de toutes nations se précipitaient vers le

rivage pour échapper au massacre, que le roi de Jérusalem se sauvait

honteusement sur une galère, et que le patriarche se noyait dans

une barque surchargée de monde, au milieu du port[324]; d'autres

se réfugiaient dans le temple, et l'abbesse de Sainte-Claire,

assemblant ses chastes filles, leur disait: «Méprisons cette vie pour

nous conserver pures à notre divin époux.» À son exemple, toutes

se coupèrent le nez, se mutilèrent, et offrirent à des vainqueurs

furieux le spectacle horrible d'un dévouement dont le martyre fut la

récompense.

[Note 324: Dominus rex Cypri cum suis evasit. Dominus verò patriarcha

Hierusalem, dum intraret in navem ut evaderet, propter nimiam

multitudinem personarum intrare volentium in navem cum eo, submersus

est cum omnibus in mare qui secum erant.

(Chronicon parmense auctore anonymo synchrono.

_Rerum italicarum scriptores_, tom. IX, p. 821.)]

[Note en marge: Ruine des établissements de commerce en Syrie.]

Ce désastre fit perdre totalement le courage au peu de chrétiens qui

restaient encore sur cette côte désolée; ils abandonnèrent Bérythe

et Sidon. Il ne paraît pas que les Vénitiens aient eu une part plus

considérable que les autres dans ce siége mémorable; mais je n'ai

pu passer sous silence un évènement, qui, en renversant pour jamais

cet empire, que les chrétiens avaient fondé et défendu, au prix de

tant de sang, sur la côte de Syrie, détruisit les établissements de

commerce que la république y avait formés.

[Note en marge: Les marchands expulsés de cette côte arrivent à

Venise.]

On vit arriver à Venise quelques vaisseaux chargés de fugitifs et de

débris, qui annoncèrent à cette capitale qu'elle venait de perdre un

grand nombre de ses citoyens, et ses comptoirs, la source de tant de

richesses depuis deux siècles. Les principaux de ces fugitifs furent

admis dans le grand conseil[325].

[Note 325: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, P. Gradenigo. Jean Charles

SIVOS en donne la liste composée de sept noms, et il l'intitule:

«_Famiglie che furono fatte del gran consiglio l'anno 1296, 1º

maggio, le quali vennero con grandissime richezze dalla città di

Ptolemaide e non volsero entrar nel porto di Venezia se prima non

erano fatti del gran consiglio e così gli fù concessa la gratia._»

(_Casade nobili di Venetia_, manusc. de la bibliot. de Monsieur, nº

62.)

Ces prétentions ne convenaient guères à des fugitifs: il est probable

qu'ils n'avaient pu sauver toutes leurs richesses. Où seraient-ils

allés s'ils n'étaient pas entrés à Venise? Mais il faut remarquer que

cette république avait accueilli avec la même faveur les fugitifs de

Constantinople, et qu'elle en usa de même dans la suite pour ceux de

Candie.]

Ces nouvelles, qui devaient répandre une désolation générale,

ne produisirent qu'une médiocre consternation. On apprenait ces

désastres au moment où l'on se promettait d'en faire éprouver de

pareils à d'irréconciliables ennemis. La trêve avec Gênes venait

d'expirer; tout Venise retentissait du bruit des armes; la haine

imposait silence à toutes les autres passions. Serait-il vrai qu'elle

en fût la plus violente?

[Note en marge: VI. Guerre contre les Génois. 1293.]

Les Génois étaient alors en guerre avec les Pisans, leurs voisins,

leurs rivaux, et par conséquent leurs ennemis naturels. Venise

devenait nécessairement l'alliée de ceux-ci. C'était sous le

commandement d'un de ses citoyens[326], alors podestat de Pise, que

les Pisans, quelques années auparavant, avaient disputé aux Génois,

sans succès à la vérité, l'empire de la mer de Ligurie.

[Note 326: Albert Morosini, qui perdit la bataille de Miloria contre

la flotte de Gênes, en 1284.]

Gênes, quoique sa dernière guerre contre Venise eût été malheureuse,

avait alors une puissance maritime égale, ou peut-être même

supérieure, à celle des Vénitiens. Elle renversait son gouvernement

aristocratique pour revenir à la démocratie. Dans Venise, au

contraire, l'aristocratie faisait continuellement des progrès. Les

deux républiques avaient au loin des colonies considérables. Les

Vénitiens étaient maîtres de la côte orientale de l'Adriatique, de

toute l'île de Candie, d'une partie de celle de Négrepont et de

plusieurs ports de la Morée. Les Génois avaient battu complètement

les Pisans, et comblé la passe du port de Livourne: ils étaient

alliés avec l'empereur grec; maîtres de l'île de Scio, établis dans

le faubourg de Péra, de l'autre côté du port de Constantinople: ils

possédaient plusieurs comptoirs sur les côtes de la mer Noire, et

avaient conquis depuis trente ans, sur les Tartares, ou acheté[327]

la ville de Théodosie, aujourd'hui Caffa, à l'entrée du canal qui

communique de la mer Noire aux Palus-Méotides. Ils avaient, comme

on voit, succédé à toute la puissance des Vénitiens dans les mers

qui sont au-delà du Bosphore. Ils ne possédaient Péra que comme

fief[328]: ils n'avaient pas le titre de maîtres du quart de l'empire

romain; mais ils étaient parvenus à en faire exclusivement le

commerce, et ces audacieux marchands finirent par être les maîtres

d'affamer ou d'approvisionner Constantinople, par s'en approprier la

pêche, les douanes, par faire la guerre à l'empereur grec, et par lui

interdire le droit de mettre à la mer un seul vaisseau.

[Note 327: Nicéphore GREGORAS, _Hist. bysantine_, liv. 13, ch. 2.]

[Note 328: _Histoire de la décadence de l'empire romain_, par GIBBON,

ch. 63.]

Pour se faire une juste idée du commerce de la mer Noire, il faut

considérer que les fleuves qui s'y jettent, le Tanaïs, le Borysthène,

le Niester, le Danube, traversent dans leur cours immense des

pays fertiles, qui alors n'avaient que très-peu de débouchés pour

l'écoulement de leurs productions. La ville la plus populeuse de

l'Europe se trouvait située à l'embouchure de cette mer; elle avait

droit d'être la capitale du commerce du monde; mais il n'y a point de

commerce là où l'on dispute sur des dogmes et sur la lumière incréée

du mont Thabor. Cette capitale déchirée par des guerres civiles

et religieuses, avait besoin de grains, de bois, de bestiaux. Ses

habitants professaient un culte qui, dans certains temps, fait du

poisson une nourriture nécessaire; l'embouchure du Tanaïs en fournit

une quantité inépuisable. Le luxe de Constantinople appelait toutes

les marchandises de l'Asie; la Perse les fournissait aux vaisseaux

qui venaient les recevoir au fond de la mer Noire. Ces vaisseaux

appartenaient aux Génois; le port de Théodosie était leur entrepôt.

C'était à la faveur d'un commerce si étendu, qu'une petite

république, assise sur d'arides rochers, au bord de la Méditerranée,

entretenait une quantité innombrable de marins, couvrait les mers de

ses navires, en promettait cent à l'empereur grec, en fournissait

deux cents à saint Louis, et cela après une guerre de dix ans, dans

laquelle elle avait vu plusieurs de ses flottes détruites. Cette

puissance du commerce, qui renouvelle sans cesse les capitaux et qui

multiplie les hommes, se développa dans la guerre que les Génois

recommencèrent contre les Vénitiens, en 1293. Les deux républiques

firent des armements, que tous leurs contemporains ensemble

n'auraient pu égaler, et dont l'appareil n'était ni moins dispendieux

ni moins formidable, sauf les différences qui résultent de l'état de

l'art, que les flottes des plus puissantes nations de nos jours.

[Note en marge: Pillage de Péra par les Vénitiens.]

Les Vénitiens prirent l'avantage de l'offensive. Soixante galères

sorties de leurs ports, firent voile vers l'Archipel, sous le

commandement de Roger Morosini. Au mépris de l'empire grec, cette

flotte passa les Dardanelles, traversa la Propontide, et vint jeter

l'ancre dans la baie de Constantinople, pour attaquer le faubourg de

Péra. Cet établissement n'était pas fortifié; les Génois se jetèrent

dans Constantinople, abandonnant leurs comptoirs et leurs magasins à

l'ennemi, qui, après le pillage, signala son départ par un incendie.

Michel Paléologue n'eut pas assez d'énergie pour témoigner son

ressentiment de cet outrage autrement que par les plaintes de ses

ambassadeurs.

Les Génois surent tirer un grand avantage de leur désastre. La

conquête trop facile de Péra leur fournit un prétexte pour demander

et obtenir de l'empereur grec la permission de s'y fortifier, et ce

poste, mis à l'abri de toute attaque avec une étonnante diligence,

devint le boulevard de leur puissance, la clef du Bosphore, et

bientôt après l'effroi de Constantinople.

[Note en marge: Ils détruisent les comptoirs des Génois dans la mer

Noire.]

Cependant la flotte vénitienne entra dans la mer Noire, renversa

les établissements que les Génois avaient sur ces côtes, et reprit

ensuite la route de l'Archipel, après avoir détaché, sous les ordres

de Jean Soranzo, une escadre de vingt-cinq galères, chargée de

détruire Théodosie. Cette ville n'était pas plus en état de défense

que Péra. Les Vénitiens s'en emparèrent facilement; mais l'hiver

surprit leur escadre au fond de cette mer; les glaces fermèrent

le bosphore Cimmérien, le froid fit périr plus de la moitié des

équipages, et Jean Soranzo eut plus de peine à en ramener les

restes, au retour de la belle saison, qu'il n'en avait eu à ruiner

l'établissement des Génois.

Ceux-ci venaient de mettre à la mer une flotte de cent soixante

galères, dont chacune, dit-on, était montée par deux cent vingt

matelots ou soldats. C'était une armée de trente-cinq mille hommes,

et on ajoute qu'on n'y avait admis que des Génois. Mais cet armement

si formidable avait inutilement cherché l'ennemi dans les mers de la

Sicile.

[Note en marge: VII. Une flotte génoise entre dans l'Adriatique et

bat la flotte vénitienne à Curzola.]

Soixante-six galères de cette armée, sous le commandement de Lamba

Doria, vinrent attaquer Venise dans cette mer dont elle se disait

souveraine. Charles et André Dandolo allèrent à sa rencontre avec

une flotte de quatre-vingt-quinze bâtiments. Les deux armées

combattirent devant Corcyre-la-Noire, ou Curzola, l'une des îles de

la Dalmatie. Malgré l'infériorité du nombre de ses vaisseaux, Lamba

Doria en détacha quinze, qui devaient s'élever au vent de la flotte

vénitienne, et fondre sur elle pendant l'action. Avec le reste il

n'hésita point à engager le combat, qui fut long et vivement soutenu.

Le choc des quinze galères qui avaient pris le vent détermina la

victoire. Jamais il n'y en eut de plus complète. Le feu couvrit et

dévora en un instant toute la flotte de Venise; douze vaisseaux

seulement parvinrent à s'échapper, soixante-cinq furent brûlés,

et dix-huit tombèrent au pouvoir du vainqueur, avec sept mille

prisonniers, au nombre desquels étaient un fameux voyageur vénitien

nommé Marc Pol, qui avait parcouru l'Asie pendant un grand nombre

d'années, et l'amiral André Dandolo lui-même. Ce malheureux général,

assis sur le banc d'une galère, les mains enchaînées, se voyait

conduire à Gênes. Mais il ne voulut pas servir au triomphe de son

ennemi, et, montrant qu'un homme de coeur a toujours des ressources

contre la honte, il se fracassa la tête contre le bord du navire, et

déroba au peuple de Gênes le cruel plaisir de voir un amiral vénitien

chargé de fers[329].

[Note 329: Il y a un récit très-détaillé de cette bataille, dans

un ouvrage intitulé: _Ferreti Vicentini historia rerum in Italiâ

gestarum ab anno 1250, ad annum usque 1318._ (_Rerum italicarum

scriptores_, tom. IX, p. 987.) Suivant cet historien, les Génois

n'avaient que soixante-deux galères, et les Vénitiens 96; mais

les premiers furent renforcés vers la fin du combat par treize

de leurs vaisseaux qu'ils avaient laissés en arrière. André

Dandolo ne fut point fait prisonnier, mais tué dans le combat, en

embrassant son pavillon. Quatorze galères vénitiennes se sauvèrent,

quatre-vingt-deux tombèrent au pouvoir du vainqueur avec six mille

six cent cinquante-quatre hommes.

André Navagier dit positivement: «Il generale della signoria, avanti

di giungere a Genova, disperato, non volendo prender cibo, e battendo

la testa sopra un banco della galera, si diede la morte.»]

Lorsque les douze vaisseaux échappés de ce combat entrèrent dans

Venise, on craignit de voir paraître presque aussitôt la flotte des

Génois; mais elle n'était pas en état de tenir la mer. Deux de leurs

galères osèrent venir seules jusqu'à Malamocco, et braver la flotte

de la république. On commença une information contre les officiers

qu'on accusait de n'avoir pas fait leur devoir à la bataille de

Curzola. Les historiens ne sont pas d'accord sur le résultat de cette

procédure. Il y en a qui disent que plusieurs coupables furent punis

du dernier supplice; d'autres prétendent que tous les accusés furent

absous[330]. La première version serait plus conforme aux maximes des

républiques, maximes qui ne doivent jamais être plus inflexibles que

dans l'adversité.

[Note 330: Voyez les additions à la _Chronique de_ DANDOLO, tom. II,

rapportées dans l'édition de MURATORI, d'après un exemplaire _manusc.

de la bibliot. Ambrosienne_.]

[Note en marge: VIII. La flotte vénitienne battue à Gallipoli. 1294.]

La campagne suivante, la fortune ne cessa pas d'être contraire aux

Vénitiens. Marc Baseio, leur amiral, rencontra et combattit la flotte

ennemie devant Gallipoli, à l'entrée des Dardanelles. De vingt-cinq

galères qu'il commandait, seize furent prises ou détruites; les

autres allèrent répandre la consternation dans leurs ports, et

laissèrent la mer libre aux Génois. Ils en profitèrent pour faire une

descente en Candie, et pillèrent encore une fois la ville de la Canée.

Déjà, dans cette guerre, Venise avait perdu plus de cent vaisseaux,

et nécessairement un grand nombre de marins et de soldats. La

principale de ses colonies était ravagée, les autres pouvaient

l'être; cependant les négociants couvraient encore les mers de

bâtiments armés en course, désolaient le commerce de l'ennemi,

insultaient ses côtes; et on cite un capitaine Sclavoni, qui, avec

quatre galères, eut l'audace d'aller brûler un vaisseau dans le port

même de Gênes.

Cette ville, qui soutenait depuis six ans une guerre si terrible,

était alors déchirée par les factions. Les Gibelins en avaient

expulsé les Guelfes. Venise n'était pas moins agitée par des passions

rivales. Les deux républiques, sous la médiation de Mathieu Visconti,

duc de Milan, consentirent, en 1299, à une paix qui n'était qu'une

suspension d'armes, pour faire les préparatifs d'une nouvelle guerre.

Par ce traité, la mer Noire et la mer de Syrie furent interdites,

pendant treize ans, aux bâtiments armés des Vénitiens[331].

[Note 331: Jean VILLANI, _Hist. de Florence_, liv. 8, ch. 27.]

[Note en marge: Une autre flotte vénitienne dévaste les côtes de

l'Archipel.]

L'empereur grec Andronic Paléologue devait à la république une somme

assez considérable, dont il éludait depuis long-temps le paiement,

sous divers prétextes. Ce prince était à bon droit irrité contre les

Vénitiens, qui étaient venus attaquer les Génois, ses alliés, jusque

dans les faubourgs de sa capitale. Le gouvernement de Venise le jugea

assez faible ou assez timide pour ne pas être ménagé. Une flotte

de trente-sept galères vint bloquer le détroit des Dardanelles,

désola le commerce des Grecs, mit tout à feu et à sang, depuis Péra

jusqu'à Argire, et s'empara d'un grand nombre de vaisseaux, dont

tous les équipages furent impitoyablement massacrés. L'auteur de

cette abominable exécution se nommait Bellet, et était de l'illustre

famille des Justiniani. Un de ses parents, qui a écrit l'histoire

de Venise, dépose de ce crime, qu'il rapporte avec la plus froide

indifférence. Il dit que Bellet Justiniani rentra vainqueur à Venise,

c'est-à-dire qu'il y revint avec la somme que l'empereur Paléologue

s'était empressé de faire porter sur cette flotte dévastatrice[332].

[Note 332: «Bellet Justiniani fit pendre tous les Grecs qui furent

trouvés sur les vaisseaux, parce que peu auparavant ils avaient, par

leur perfidie, fait perdre Constantinople aux Vénitiens. Il saccagea,

il brûla tout sur la côte. À l'aspect de la flotte les habitants des

rivages se retiraient dans les montagnes. Il revint ensuite vainqueur

à Venise apportant quinze mille perperi: c'est une monnaie grecque.»

(_Histoire de Venise_, de Pierre JUSTINIANI, liv. 3), il faut

entendre _liv. de perperi_, voyez l'_Histoire du commerce de Venise_,

par MARIN, tom. III et V, liv. 3, chap. 1.]

[Note en marge: IX. État de la noblesse en Italie au XIVe siècle.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 26 / 35 段