dessein qu'il fit lui-même avorter: on serait tenté de le croire,
aux regrets qu'en témoigna sa famille, et aux entreprises qu'elle
hasarda quelque temps après, pour réparer ce mauvais succès; mais
dans toute conspiration la première condition est le choix d'un bon
chef. On avait compté sur Jacques Thiepolo, on l'avait mal connu;
s'il abandonna ceux qu'il avait compromis, il ne fut qu'un lâche:
appelé au trône sans son aveu, s'il sacrifia les intérêts de son
ambition à la tranquillité de sa patrie, ce fut l'acte d'un noble
et digne citoyen: tant il est difficile quelquefois d'apprécier la
conduite des hommes à travers les incertitudes de l'histoire.
La multitude cherchait vainement celui qu'elle voulait couronner.
Quand on veut la tenir pendant quelque temps en effervescence, il
faut que cet état lui soit profitable par le pillage, ou qu'au moins
elle ne soit pas rappelée par le besoin à de paisibles travaux.
Rien de tout cela n'avait été prévu: cette flamme, n'ayant plus
d'aliment, s'éteignit au bout de huit à dix jours, et les électeurs,
qui avaient fait semblant de délibérer, pendant qu'ils temporisaient,
proclamèrent le nouveau prince qu'ils avaient donné à la république.
[Note en marge: III. Pierre Gradinego, doge. 1289.]
C'eût été une faiblesse de nommer Jacques Thiepolo. La faveur du
peuple, et peut-être sa propre connivence, lui donnaient évidemment
l'exclusion pour toujours. On ne pouvait pas non plus, comme cela
arrive souvent dans les élections où l'on est embarrassé par des
ambitions rivales, ne hasarder qu'un choix provisoire, en le faisant
tomber sur un vieillard. La place de doge, que la politique du
conseil avait amoindrie, reprenait en ce moment toute son importance.
Il fallait un chef d'une capacité éprouvée, plein de courage et de
vigueur, et sur-tout imbu, dès sa jeunesse, de toutes les maximes
du patriciat. Cet homme se trouvait dans Pierre Gradenigo, alors
gouverneur de la colonie de Capo-d'Istria, et qui n'était pas encore
âgé de quarante ans. Il est toujours beau, aux yeux d'un homme
courageux, d'être choisi pour être à la tête des affaires de sa
patrie dans un temps d'orage. Dix galères, envoyées au-devant de
Gradenigo, le ramenèrent dans Venise, où son entrée fut un triomphe,
mais un triomphe incomplet, car le morne silence du peuple condamnait
cette élection.
[Note en marge: Insultes du patriarche d'Aquilée.]
Ce règne commençait sous de sinistres présages. Le patriarche
d'Aquilée défit complètement l'armée chargée de défendre Trieste; il
poursuivit sa victoire, pilla Caorlo, et vint jusqu'à Malamocco, où
il mit tout à feu et à sang, insultant ainsi la république jusques
dans ses faubourgs; et, après avoir déployé ses bannières à la vue
de la capitale, il embarqua paisiblement son butin, et se retira dans
ses ports sans être poursuivi. C'était une médiocre gloire pour un
archevêque de faire une guerre de pirate; mais c'était une honte pour
la république d'être bravée par un tel voisin.
[Note en marge: IV. État des affaires des chrétiens en Orient.]
Les affaires des chrétiens en Orient étaient ruinées. Une flotte
de vingt galères, que les Vénitiens avaient envoyée en Syrie, pour
secourir la ville de Tripoli, n'avait pu empêcher cette place de
succomber. Le soudan d'Égypte, après l'avoir prise d'assaut, l'avait
réduite en cendres, et les chrétiens n'avaient conservé que par une
trêve incertaine un reste d'établissement précaire sur la côte de la
Palestine: ils avaient perdu Antioche; ils étaient réduits aux villes
de Sidon, de Bérythe et de Ptolémaïs.
[Note en marge: Discorde dans Ptolémaïs.]
Cette dernière ville était partagée entre des Européens de diverses
nations, non-seulement insubordonnés, indisciplinables, mais divisés
entre eux, ayant des intérêts divers, des passions opposées. Les
Génois, les Pisans, les Vénitiens, hasardaient leurs spéculations
commerciales, à la faveur d'une trêve momentanée, et chacune de ces
trois colonies cherchait sur-tout à nuire à ses rivales. Les rois de
Chypre et de Jérusalem, le prince d'Antioche, les comtes de Tyr et de
Tripoli, étaient venus chercher un asyle et porter leurs prétentions
à Ptolémaïs; un légat du pape compliquait encore les difficultés en
réclamant l'autorité. Les chevaliers du Temple, les hospitaliers
de Saint-Jean, des aventuriers de toutes les nations, fort peu
occupés de l'intérêt des marchands, ne songeaient qu'à acquérir des
possessions où ils pussent dominer. Quelques-uns n'étaient que des
turbulents, d'autres des fanatiques. Ils n'étaient venus que pour
s'enrichir en tuant des infidèles, et ils prétendaient accomplir leur
voeu, expier leurs péchés, en commettant d'horribles désordres, en
portant le ravage sur les terres des Sarrasins, au mépris de la trêve
à laquelle ils devaient eux-mêmes un reste de sûreté.
Les conseils, les prières de ceux qui avaient quelque chose à perdre,
ne purent les retenir. Ces imprudents, s'autorisant de cette maxime
du droit public d'alors, qu'on n'était pas obligé de tenir une trêve
que le pape avait désapprouvée, se répandirent dans les campagnes,
interceptèrent les caravanes, dévastèrent les villages voisins, et
signalèrent leur zèle par le pillage et le massacre.
[Note en marge: V. Le soudan d'Égypte vient attaquer cette place.
1290.]
Le soudan irrité se borna cependant à demander qu'on lui livrât
les principaux coupables. On voulut qu'il se contentât de quelques
explications, de mauvaises excuses; mais il n'en tint aucun compte,
et il marcha en Syrie, sur la fin de l'année 1290, avec une armée,
que des récits, vraisemblablement exagérés, font monter à plus
de cent cinquante mille hommes d'infanterie, et à soixante mille
chevaux[323].
[Note 323: Marin Sanuto dit seulement vingt mille chevaux et trente
mille fantassins.]
Quelle que put être la force de cette armée, Ptolémaïs n'aurait pas
été dans l'impuissance de résister, si ses défenseurs eussent été
capables de s'entendre. Il y avait, dit-on, dans la ville dix-huit
mille croisés, et une population qui pouvait fournir trente mille
soldats. Une telle garnison, bien conduite, aurait pu défendre de
bonnes murailles, dans lesquelles le soudan ne pouvait l'affamer, ni
la bloquer par mer, n'ayant point de flotte.
[Note en marge: Prise de Ptolémaïs. 1291.]
On sentit cependant la nécessité de se donner un chef, et le
grand-maître du temple, Guillaume de Beaujeu, fut chargé de ce
difficile emploi; mais il fut tué dans une des premières attaques,
et on ne songea point ou on ne parvint pas à le remplacer. Dès-lors
ce ne fut plus dans la ville qu'une horrible anarchie; les ennemis
poussèrent si vivement leurs attaques, que le 18 mai 1291, après un
siége d'environ quarante jours, ils livrèrent un assaut général,
auquel les assiégés ne purent résister.
Le jour qui vit l'irruption des Sarrasins dans cette dernière
retraite de la chrétienté, fut marqué par un des plus épouvantables
carnages dont l'histoire fasse mention. Les fortifications
renversées, les magasins pillés, toutes les richesses dispersées,
la ville en flammes de tous côtés, tous les asyles souillés, trente
mille personnes égorgées, et le reste de la population réduit en
esclavage; tels furent les résultats de l'inconduite et de la
discorde des chrétiens.
Tandis que des malheureux de toutes nations se précipitaient vers le
rivage pour échapper au massacre, que le roi de Jérusalem se sauvait
honteusement sur une galère, et que le patriarche se noyait dans
une barque surchargée de monde, au milieu du port[324]; d'autres
se réfugiaient dans le temple, et l'abbesse de Sainte-Claire,
assemblant ses chastes filles, leur disait: «Méprisons cette vie pour
nous conserver pures à notre divin époux.» À son exemple, toutes
se coupèrent le nez, se mutilèrent, et offrirent à des vainqueurs
furieux le spectacle horrible d'un dévouement dont le martyre fut la
récompense.
[Note 324: Dominus rex Cypri cum suis evasit. Dominus verò patriarcha
Hierusalem, dum intraret in navem ut evaderet, propter nimiam
multitudinem personarum intrare volentium in navem cum eo, submersus
est cum omnibus in mare qui secum erant.
(Chronicon parmense auctore anonymo synchrono.
_Rerum italicarum scriptores_, tom. IX, p. 821.)]
[Note en marge: Ruine des établissements de commerce en Syrie.]
Ce désastre fit perdre totalement le courage au peu de chrétiens qui
restaient encore sur cette côte désolée; ils abandonnèrent Bérythe
et Sidon. Il ne paraît pas que les Vénitiens aient eu une part plus
considérable que les autres dans ce siége mémorable; mais je n'ai
pu passer sous silence un évènement, qui, en renversant pour jamais
cet empire, que les chrétiens avaient fondé et défendu, au prix de
tant de sang, sur la côte de Syrie, détruisit les établissements de
commerce que la république y avait formés.
[Note en marge: Les marchands expulsés de cette côte arrivent à
Venise.]
On vit arriver à Venise quelques vaisseaux chargés de fugitifs et de
débris, qui annoncèrent à cette capitale qu'elle venait de perdre un
grand nombre de ses citoyens, et ses comptoirs, la source de tant de
richesses depuis deux siècles. Les principaux de ces fugitifs furent
admis dans le grand conseil[325].
[Note 325: Marin SANUTO, _Vite de' duchi_, P. Gradenigo. Jean Charles
SIVOS en donne la liste composée de sept noms, et il l'intitule:
«_Famiglie che furono fatte del gran consiglio l'anno 1296, 1º
maggio, le quali vennero con grandissime richezze dalla città di
Ptolemaide e non volsero entrar nel porto di Venezia se prima non
erano fatti del gran consiglio e così gli fù concessa la gratia._»
(_Casade nobili di Venetia_, manusc. de la bibliot. de Monsieur, nº
62.)
Ces prétentions ne convenaient guères à des fugitifs: il est probable
qu'ils n'avaient pu sauver toutes leurs richesses. Où seraient-ils
allés s'ils n'étaient pas entrés à Venise? Mais il faut remarquer que
cette république avait accueilli avec la même faveur les fugitifs de
Constantinople, et qu'elle en usa de même dans la suite pour ceux de
Candie.]
Ces nouvelles, qui devaient répandre une désolation générale,
ne produisirent qu'une médiocre consternation. On apprenait ces
désastres au moment où l'on se promettait d'en faire éprouver de
pareils à d'irréconciliables ennemis. La trêve avec Gênes venait
d'expirer; tout Venise retentissait du bruit des armes; la haine
imposait silence à toutes les autres passions. Serait-il vrai qu'elle
en fût la plus violente?
[Note en marge: VI. Guerre contre les Génois. 1293.]
Les Génois étaient alors en guerre avec les Pisans, leurs voisins,
leurs rivaux, et par conséquent leurs ennemis naturels. Venise
devenait nécessairement l'alliée de ceux-ci. C'était sous le
commandement d'un de ses citoyens[326], alors podestat de Pise, que
les Pisans, quelques années auparavant, avaient disputé aux Génois,
sans succès à la vérité, l'empire de la mer de Ligurie.
[Note 326: Albert Morosini, qui perdit la bataille de Miloria contre
la flotte de Gênes, en 1284.]
Gênes, quoique sa dernière guerre contre Venise eût été malheureuse,
avait alors une puissance maritime égale, ou peut-être même
supérieure, à celle des Vénitiens. Elle renversait son gouvernement
aristocratique pour revenir à la démocratie. Dans Venise, au
contraire, l'aristocratie faisait continuellement des progrès. Les
deux républiques avaient au loin des colonies considérables. Les
Vénitiens étaient maîtres de la côte orientale de l'Adriatique, de
toute l'île de Candie, d'une partie de celle de Négrepont et de
plusieurs ports de la Morée. Les Génois avaient battu complètement
les Pisans, et comblé la passe du port de Livourne: ils étaient
alliés avec l'empereur grec; maîtres de l'île de Scio, établis dans
le faubourg de Péra, de l'autre côté du port de Constantinople: ils
possédaient plusieurs comptoirs sur les côtes de la mer Noire, et
avaient conquis depuis trente ans, sur les Tartares, ou acheté[327]
la ville de Théodosie, aujourd'hui Caffa, à l'entrée du canal qui
communique de la mer Noire aux Palus-Méotides. Ils avaient, comme
on voit, succédé à toute la puissance des Vénitiens dans les mers
qui sont au-delà du Bosphore. Ils ne possédaient Péra que comme
fief[328]: ils n'avaient pas le titre de maîtres du quart de l'empire
romain; mais ils étaient parvenus à en faire exclusivement le
commerce, et ces audacieux marchands finirent par être les maîtres
d'affamer ou d'approvisionner Constantinople, par s'en approprier la
pêche, les douanes, par faire la guerre à l'empereur grec, et par lui
interdire le droit de mettre à la mer un seul vaisseau.
[Note 327: Nicéphore GREGORAS, _Hist. bysantine_, liv. 13, ch. 2.]
[Note 328: _Histoire de la décadence de l'empire romain_, par GIBBON,
ch. 63.]
Pour se faire une juste idée du commerce de la mer Noire, il faut
considérer que les fleuves qui s'y jettent, le Tanaïs, le Borysthène,
le Niester, le Danube, traversent dans leur cours immense des
pays fertiles, qui alors n'avaient que très-peu de débouchés pour
l'écoulement de leurs productions. La ville la plus populeuse de
l'Europe se trouvait située à l'embouchure de cette mer; elle avait
droit d'être la capitale du commerce du monde; mais il n'y a point de
commerce là où l'on dispute sur des dogmes et sur la lumière incréée
du mont Thabor. Cette capitale déchirée par des guerres civiles
et religieuses, avait besoin de grains, de bois, de bestiaux. Ses
habitants professaient un culte qui, dans certains temps, fait du
poisson une nourriture nécessaire; l'embouchure du Tanaïs en fournit
une quantité inépuisable. Le luxe de Constantinople appelait toutes
les marchandises de l'Asie; la Perse les fournissait aux vaisseaux
qui venaient les recevoir au fond de la mer Noire. Ces vaisseaux
appartenaient aux Génois; le port de Théodosie était leur entrepôt.
C'était à la faveur d'un commerce si étendu, qu'une petite
république, assise sur d'arides rochers, au bord de la Méditerranée,
entretenait une quantité innombrable de marins, couvrait les mers de
ses navires, en promettait cent à l'empereur grec, en fournissait
deux cents à saint Louis, et cela après une guerre de dix ans, dans
laquelle elle avait vu plusieurs de ses flottes détruites. Cette
puissance du commerce, qui renouvelle sans cesse les capitaux et qui
multiplie les hommes, se développa dans la guerre que les Génois
recommencèrent contre les Vénitiens, en 1293. Les deux républiques
firent des armements, que tous leurs contemporains ensemble
n'auraient pu égaler, et dont l'appareil n'était ni moins dispendieux
ni moins formidable, sauf les différences qui résultent de l'état de
l'art, que les flottes des plus puissantes nations de nos jours.
[Note en marge: Pillage de Péra par les Vénitiens.]
Les Vénitiens prirent l'avantage de l'offensive. Soixante galères
sorties de leurs ports, firent voile vers l'Archipel, sous le
commandement de Roger Morosini. Au mépris de l'empire grec, cette
flotte passa les Dardanelles, traversa la Propontide, et vint jeter
l'ancre dans la baie de Constantinople, pour attaquer le faubourg de
Péra. Cet établissement n'était pas fortifié; les Génois se jetèrent
dans Constantinople, abandonnant leurs comptoirs et leurs magasins à
l'ennemi, qui, après le pillage, signala son départ par un incendie.
Michel Paléologue n'eut pas assez d'énergie pour témoigner son
ressentiment de cet outrage autrement que par les plaintes de ses
ambassadeurs.
Les Génois surent tirer un grand avantage de leur désastre. La
conquête trop facile de Péra leur fournit un prétexte pour demander
et obtenir de l'empereur grec la permission de s'y fortifier, et ce
poste, mis à l'abri de toute attaque avec une étonnante diligence,
devint le boulevard de leur puissance, la clef du Bosphore, et
bientôt après l'effroi de Constantinople.
[Note en marge: Ils détruisent les comptoirs des Génois dans la mer
Noire.]
Cependant la flotte vénitienne entra dans la mer Noire, renversa
les établissements que les Génois avaient sur ces côtes, et reprit
ensuite la route de l'Archipel, après avoir détaché, sous les ordres
de Jean Soranzo, une escadre de vingt-cinq galères, chargée de
détruire Théodosie. Cette ville n'était pas plus en état de défense
que Péra. Les Vénitiens s'en emparèrent facilement; mais l'hiver
surprit leur escadre au fond de cette mer; les glaces fermèrent
le bosphore Cimmérien, le froid fit périr plus de la moitié des
équipages, et Jean Soranzo eut plus de peine à en ramener les
restes, au retour de la belle saison, qu'il n'en avait eu à ruiner
l'établissement des Génois.
Ceux-ci venaient de mettre à la mer une flotte de cent soixante
galères, dont chacune, dit-on, était montée par deux cent vingt
matelots ou soldats. C'était une armée de trente-cinq mille hommes,
et on ajoute qu'on n'y avait admis que des Génois. Mais cet armement
si formidable avait inutilement cherché l'ennemi dans les mers de la
Sicile.
[Note en marge: VII. Une flotte génoise entre dans l'Adriatique et
bat la flotte vénitienne à Curzola.]
Soixante-six galères de cette armée, sous le commandement de Lamba
Doria, vinrent attaquer Venise dans cette mer dont elle se disait
souveraine. Charles et André Dandolo allèrent à sa rencontre avec
une flotte de quatre-vingt-quinze bâtiments. Les deux armées
combattirent devant Corcyre-la-Noire, ou Curzola, l'une des îles de
la Dalmatie. Malgré l'infériorité du nombre de ses vaisseaux, Lamba
Doria en détacha quinze, qui devaient s'élever au vent de la flotte
vénitienne, et fondre sur elle pendant l'action. Avec le reste il
n'hésita point à engager le combat, qui fut long et vivement soutenu.
Le choc des quinze galères qui avaient pris le vent détermina la
victoire. Jamais il n'y en eut de plus complète. Le feu couvrit et
dévora en un instant toute la flotte de Venise; douze vaisseaux
seulement parvinrent à s'échapper, soixante-cinq furent brûlés,
et dix-huit tombèrent au pouvoir du vainqueur, avec sept mille
prisonniers, au nombre desquels étaient un fameux voyageur vénitien
nommé Marc Pol, qui avait parcouru l'Asie pendant un grand nombre
d'années, et l'amiral André Dandolo lui-même. Ce malheureux général,
assis sur le banc d'une galère, les mains enchaînées, se voyait
conduire à Gênes. Mais il ne voulut pas servir au triomphe de son
ennemi, et, montrant qu'un homme de coeur a toujours des ressources
contre la honte, il se fracassa la tête contre le bord du navire, et
déroba au peuple de Gênes le cruel plaisir de voir un amiral vénitien
chargé de fers[329].
[Note 329: Il y a un récit très-détaillé de cette bataille, dans
un ouvrage intitulé: _Ferreti Vicentini historia rerum in Italiâ
gestarum ab anno 1250, ad annum usque 1318._ (_Rerum italicarum
scriptores_, tom. IX, p. 987.) Suivant cet historien, les Génois
n'avaient que soixante-deux galères, et les Vénitiens 96; mais
les premiers furent renforcés vers la fin du combat par treize
de leurs vaisseaux qu'ils avaient laissés en arrière. André
Dandolo ne fut point fait prisonnier, mais tué dans le combat, en
embrassant son pavillon. Quatorze galères vénitiennes se sauvèrent,
quatre-vingt-deux tombèrent au pouvoir du vainqueur avec six mille
six cent cinquante-quatre hommes.
André Navagier dit positivement: «Il generale della signoria, avanti
di giungere a Genova, disperato, non volendo prender cibo, e battendo
la testa sopra un banco della galera, si diede la morte.»]
Lorsque les douze vaisseaux échappés de ce combat entrèrent dans
Venise, on craignit de voir paraître presque aussitôt la flotte des
Génois; mais elle n'était pas en état de tenir la mer. Deux de leurs
galères osèrent venir seules jusqu'à Malamocco, et braver la flotte
de la république. On commença une information contre les officiers
qu'on accusait de n'avoir pas fait leur devoir à la bataille de
Curzola. Les historiens ne sont pas d'accord sur le résultat de cette
procédure. Il y en a qui disent que plusieurs coupables furent punis
du dernier supplice; d'autres prétendent que tous les accusés furent
absous[330]. La première version serait plus conforme aux maximes des
républiques, maximes qui ne doivent jamais être plus inflexibles que
dans l'adversité.
[Note 330: Voyez les additions à la _Chronique de_ DANDOLO, tom. II,
rapportées dans l'édition de MURATORI, d'après un exemplaire _manusc.
de la bibliot. Ambrosienne_.]
[Note en marge: VIII. La flotte vénitienne battue à Gallipoli. 1294.]
La campagne suivante, la fortune ne cessa pas d'être contraire aux
Vénitiens. Marc Baseio, leur amiral, rencontra et combattit la flotte
ennemie devant Gallipoli, à l'entrée des Dardanelles. De vingt-cinq
galères qu'il commandait, seize furent prises ou détruites; les
autres allèrent répandre la consternation dans leurs ports, et
laissèrent la mer libre aux Génois. Ils en profitèrent pour faire une
descente en Candie, et pillèrent encore une fois la ville de la Canée.
Déjà, dans cette guerre, Venise avait perdu plus de cent vaisseaux,
et nécessairement un grand nombre de marins et de soldats. La
principale de ses colonies était ravagée, les autres pouvaient
l'être; cependant les négociants couvraient encore les mers de
bâtiments armés en course, désolaient le commerce de l'ennemi,
insultaient ses côtes; et on cite un capitaine Sclavoni, qui, avec
quatre galères, eut l'audace d'aller brûler un vaisseau dans le port
même de Gênes.
Cette ville, qui soutenait depuis six ans une guerre si terrible,
était alors déchirée par les factions. Les Gibelins en avaient
expulsé les Guelfes. Venise n'était pas moins agitée par des passions
rivales. Les deux républiques, sous la médiation de Mathieu Visconti,
duc de Milan, consentirent, en 1299, à une paix qui n'était qu'une
suspension d'armes, pour faire les préparatifs d'une nouvelle guerre.
Par ce traité, la mer Noire et la mer de Syrie furent interdites,
pendant treize ans, aux bâtiments armés des Vénitiens[331].
[Note 331: Jean VILLANI, _Hist. de Florence_, liv. 8, ch. 27.]
[Note en marge: Une autre flotte vénitienne dévaste les côtes de
l'Archipel.]
L'empereur grec Andronic Paléologue devait à la république une somme
assez considérable, dont il éludait depuis long-temps le paiement,
sous divers prétextes. Ce prince était à bon droit irrité contre les
Vénitiens, qui étaient venus attaquer les Génois, ses alliés, jusque
dans les faubourgs de sa capitale. Le gouvernement de Venise le jugea
assez faible ou assez timide pour ne pas être ménagé. Une flotte
de trente-sept galères vint bloquer le détroit des Dardanelles,
désola le commerce des Grecs, mit tout à feu et à sang, depuis Péra
jusqu'à Argire, et s'empara d'un grand nombre de vaisseaux, dont
tous les équipages furent impitoyablement massacrés. L'auteur de
cette abominable exécution se nommait Bellet, et était de l'illustre
famille des Justiniani. Un de ses parents, qui a écrit l'histoire
de Venise, dépose de ce crime, qu'il rapporte avec la plus froide
indifférence. Il dit que Bellet Justiniani rentra vainqueur à Venise,
c'est-à-dire qu'il y revint avec la somme que l'empereur Paléologue
s'était empressé de faire porter sur cette flotte dévastatrice[332].
[Note 332: «Bellet Justiniani fit pendre tous les Grecs qui furent
trouvés sur les vaisseaux, parce que peu auparavant ils avaient, par
leur perfidie, fait perdre Constantinople aux Vénitiens. Il saccagea,
il brûla tout sur la côte. À l'aspect de la flotte les habitants des
rivages se retiraient dans les montagnes. Il revint ensuite vainqueur
à Venise apportant quinze mille perperi: c'est une monnaie grecque.»
(_Histoire de Venise_, de Pierre JUSTINIANI, liv. 3), il faut
entendre _liv. de perperi_, voyez l'_Histoire du commerce de Venise_,
par MARIN, tom. III et V, liv. 3, chap. 1.]
[Note en marge: IX. État de la noblesse en Italie au XIVe siècle.]