armée combinée fit quelques prises de médiocre importance; on se
partagea les prisonniers. Les Grecs firent crever les yeux aux
leurs; les Génois massacrèrent tous ceux qui leur étaient échus
en partage[285]. Ces atrocités trouvèrent leur juste punition au
commencement de la campagne suivante. La flotte de Venise attaqua
et battit complètement la flotte génoise sur les côtes de la Morée.
Non contents d'ensanglanter la Syrie et l'Archipel, les Génois
vinrent insulter leurs ennemis dans l'Adriatique. Ceux-ci, pour
interdire l'approche de leurs côtes, envoyèrent trente-sept galères
dans le canal de Malthe. En interceptant ce passage, elles coupaient
toute communication entre Gênes et Constantinople. Les Génois, avec
cette diligence que l'animosité seule peut donner, en équipèrent
trente-deux; elles mirent aussitôt à la voile pour rompre cette
barrière qui séparait tout le Levant de la partie occidentale de la
Méditerranée.
[Note 285: L'historien génois ne rapporte que la moitié de ce fait:
«Imperator autem ad dedecus Venetorum omnibus nasum abscindi, et
oculos erui fecit, præter quibusdam, qui, precibus Januensium, dictam
poenam evaserunt.»]
[Note en marge: Bataille de Trapani.]
Ce fut à la hauteur de Trapani, port de la Sicile, que les Génois
aperçurent enfin le pavillon de Saint-Marc. La fortune ne l'avait
point encore abandonné, mais la victoire fut achetée par un horrible
carnage. Les Génois combattirent avec une telle fureur, que leur
défaite fut désastreuse; pas un de leurs vaisseaux ne chercha son
salut dans la fuite; tous furent pris, brûlés ou engloutis dans la
mer; il ne resta de leur armée que deux mille et quelques cents
prisonniers. Les vainqueurs n'étaient pas en état de poursuivre
vivement leurs succès après une victoire si long-temps disputée;
cependant ils en recueillirent le fruit. L'empereur grec, ne comptant
plus sur les secours de ses alliés, se hâta de conclure, en 1268,
avec les Vénitiens, une trêve de cinq ans, dont la ratification
fut signée par le doge assisté de son conseil et de neuf autres
citoyens, qui apparemment avaient été nommés pour délibérer sur cette
affaire[286]. L'empereur, en désespérant de la cause des Génois,
n'avait pas apprécié tout ce que peuvent fournir de ressources le
commerce, le patriotisme et la haine.
[Note 286: Fù ratficato dal doge con li suoi consiglieri e nove altri
cittadini che saranno stati insigniti delle dignità più cospicue.
(_Memorie storico-civili sopra le successive forme del governo de'
Veneziani_ da Sebastiano CROTTA.)
Ce traité est rapporté textuellement dans l'histoire de Venise, par
André Navagier; mais il le met sous la date de 1265.]
Quatre batailles perdues coup sur coup, une grande flotte détruite,
n'avaient point ébranlé la constance de ces implacables rivaux.
Pendant qu'à Constantinople Michel Paléologue signait une trêve sans
avoir combattu, à Gênes toutes les fortunes, tous les bras étaient
employés à préparer un nouvel armement. Trop faibles encore pour
ressaisir la victoire, les Génois ne voulaient point abandonner le
champ de bataille, et cherchaient à se consoler de leur malheur
par des ravages. Tout-à-coup on apprit à Venise qu'une expédition
partie de Gênes avait débarqué des troupes dans l'île de Candie,
attaqué brusquement, emporté d'assaut, pillé, livré aux flammes, rasé
entièrement la ville de la Canée, nouvelle fondation de la colonie
vénitienne. Les flottes des deux nations se rencontrèrent, l'année
suivante, sur la côte de Tyr; les Génois furent encore défaits sans
être découragés. Ne pouvant plus rassembler des armées, ils firent
une guerre de corsaires. Il y avait huit ans que cette fureur des
deux peuples rivaux ensanglantait la Méditerranée; leur rage, loin de
se consumer, trouvait sans cesse de nouvelles armes.
[Note en marge: Trêve. 1269.]
Trois autres campagnes ne purent l'affaiblir, et laissèrent indécis
de quel côté il y avait le plus d'opiniâtreté et de haine. Les
vaincus n'étaient pas plus disposés à la paix que les vainqueurs; il
fallut que des circonstances indépendantes de leur volonté vinssent
suspendre cette lutte terrible.
Saint Louis préparait alors (en 1269), sa seconde et déplorable
expédition pour l'Afrique; mais tel était dans ce temps-là le
système de l'administration, qu'un roi de France entreprenait une
guerre au-delà des mers, sans avoir les moyens d'y transporter son
armée; il fallait, pour effectuer le passage, emprunter les vaisseaux
des Vénitiens ou des Génois, et pour qu'ils pussent en fournir, il ne
fallait pas qu'ils eussent un ennemi à poursuivre.
Toute la chrétienté s'interposa pour déterminer les deux républiques
à cesser de mettre obstacle, par leurs divisions, à la délivrance
des lieux saints; mais tout ce qu'on put en obtenir, ce fut une
suspension d'armes momentanée, qui devint cependant une trêve de
quelques années, par la médiation de Philippe-le-Hardi, successeur de
saint Louis. On accusa les Génois d'avoir retenu leurs prisonniers,
quoiqu'ils fussent convenus de les rendre, et d'en avoir fait périr
deux mille de misère[287].
[Note 287: Mon savant confrère, M. Raynouard, m'a communiqué des vers
en langue romane, qui attestent les plaintes des Vénitiens.
_Fragment d'une pièce de Barthelemi Zorgi._
Quar judeus ni reneiatz
Non deuria voler
Preizoniers destener
Al sos guerriers accordats;
E lur ven a plazer
Prop dos mil prés tener,
Ben qu'il sion accordat
Qu'a tort et à pechat
En moran tuit malamen
E saboun veramen
Qu'à negun d'els tan ne valou li sieu
Que ja per els si dechaia ni s. leu.
Quant sol per far parer
Qu'il si tengron per paiat
Dels près com an coindat
Laisson morir tanta gen.
(_Manusc. de la bibliot. du Vatican_, nº 3204, fº 81.)]
Venise fournit quelques vaisseaux à saint Louis[288]: les deux
républiques employèrent le temps de cette trêve forcée à d'autres
guerres et à des révolutions. Si on a été étonné de l'opiniâtreté du
peuple génois à soutenir, pendant dix ans, une guerre si ruineuse,
on le sera bien davantage en se rappelant que cette ville, d'où
partaient continuellement des flottes pour réparer des désastres et
en éprouver de nouveaux, était en proie aux discordes civiles. Le
peuple jaloux du pouvoir des nobles, redoublait ses efforts pour
ressaisir sa liberté intérieure, comme pour disputer l'empire de la
mer. Il renversait des familles puissantes, à l'aide de quelques
autres qui usurpaient à leur tour l'autorité, et il repoussait en
même temps l'armée de Charles d'Anjou, dont l'ambition voulait
envahir toute l'Italie.
[Note 288: Le contrat entre saint Louis et les Vénitiens pour le
loyer des bâtiments qui devaient porter l'armée française, se trouve
dans le _Codex Italiæ diplomaticus_ de LUNIG, tom. II, part. 2,
sect. 6, XII. Il y en a plusieurs copies dans les manuscrits de la
Bibl.-du-Roi.]
[Note en marge: XVII. Révolte du peuple de Venise.]
Tandis que Gênes combattait pour échapper à l'aristocratie, Venise
était agitée par d'autres causes, qui préparaient aussi des
troubles domestiques. La guerre avait été brillante, mais ruineuse;
il fallut recourir à des impôts; et pour atteindre toutes les
fortunes, on s'arrêta à l'idée de lever une taxe sur les farines.
Le renchérissement du pain, excita de violents murmures; le peuple
s'assembla en tumulte, environna le palais du gouvernement, et
demanda à grands cris la suppression du nouvel impôt[289]. Le doge
se présenta accompagné de ses conseillers, il essaya de haranguer
le peuple; mais, au lieu de réussir à calmer la sédition, il se
vit accablé de huées, de menaces, et contraint de rentrer dans son
palais, pour échapper aux pierres qu'on lui lançait. Les séditieux
se répandirent dans la ville, attaquèrent et pillèrent les maisons
de plusieurs nobles odieux ou suspects à la populace. Ce fut une
confusion épouvantable qui mit la république en péril. Des troupes
accourues à la hâte des garnisons les plus voisines, parvinrent
cependant à la faire cesser. Aussitôt que le sénat eut ressaisi son
autorité, il la vengea par un grand nombre d'exécutions; mais les
supplices ne procurent jamais qu'une tranquillité imparfaite. La
discorde avait jeté des racines même parmi les nobles. Déjà, quelque
temps auparavant, un homme considérable, illustré par une victoire,
Laurent Thiepolo, avait failli d'être victime de l'inimitié de deux
autres hommes d'un grand nom. Laurent et Jean Dandolo l'avaient
attaqué et blessé grièvement, en plein jour, au milieu de la place
publique[290]. Cet acte de violence avait divisé les principaux
habitants de la ville en deux partis. Les Thiepolo paraissaient alors
les ardents défenseurs des prétentions des anciennes familles.
Les Dandolo, quoique leur origine remontât aussi au berceau de la
république, s'étaient déclarés les chefs de tous ceux en qui les
richesses ou une illustration récemment acquise, avaient fait naître
une ambition nouvelle. Venise portait dans son sein le germe des plus
fatales dissensions.
[Note 289: Marin SANUTO, _Vite de' duchi R. Zeno_.]
[Note 290: DANDOLO (_Chron_. ch. 7, p. 37) dit: _Mortiferè vulneratus
est_, ce qui semblerait annoncer que Thiepolo fut tué; mais on voit
qu'ensuite il fut élu doge, et sa réconciliation avec les frères
Dandolo est même racontée plus bas par l'historien.]
Ce fut dans ces circonstances que le doge Renier Zeno mourut.
Son règne avait été signalé par un grand revers, la perte de
Constantinople, et par des victoires sur les Génois chèrement
achetées. Cependant la ville avait reçu, pendant son administration,
des embellissements considérables; le pont de Rialte avait été
achevé, et les rues avaient été pavées en briques.
[Note en marge: XVIII. Changement dans la forme des élections.]
Les passions qui agitaient les esprits, les rendaient moins sensibles
aux désastres de la guerre. Aux yeux de chaque faction, la plus
grande des calamités était le triomphe de la faction opposée. On
chercha à éviter les brigues, les coalitions, en faisant intervenir
le sort dans le choix des électeurs; cette idée donna naissance à une
forme d'élection, que je ne puis me dispenser de faire connaître,
parce qu'elle est singulière, et qu'elle a été maintenue jusqu'à ces
derniers temps.
Pendant les six premiers siècles de la république, le droit d'élire
le doge avait été exercé par le peuple entier.
En 1173, ce choix fut confié à onze électeurs: cinq ans après on
procéda différemment; le grand conseil nomma quatre commissaires, qui
désignèrent chacun dix électeurs. Le nombre des électeurs fut porté à
quarante-un, en 1249.
Tel était l'ordre existant en 1268, à la mort de Renier Zeno.
On régla, pour l'avenir, que trente membres du grand conseil,
désignés par le sort, se réduiraient par un second tirage, au
nombre de neuf. Ces neuf conseillers désignaient quarante électeurs
provisoires (savoir les quatre premiers cinq chacun, et les cinq
derniers quatre chacun). On allait aux voix pour la confirmation
des quarante électeurs désignés, et sur les neuf voix il fallait en
réunir sept pour que la nomination fût confirmée; on exigeait que ces
électeurs provisoires fussent âgés de plus de trente ans.
Ces quarante électeurs provisoires se réduisaient, par le sort, à
douze. De ces douze, le premier désignait trois personnes, chacun des
autres en désignait deux; il en résultait une liste de vingt-cinq
autres électeurs, dont la confirmation était le sujet d'un ballottage
dans lequel il fallait obtenir neuf voix, pour être maintenu sur la
liste.
Ces vingt-cinq nouveaux électeurs se réduisaient, par le sort, à
neuf. Chacun des neuf proposait cinq personnes, d'où résultait une
nouvelle liste de quarante-cinq, où l'on n'était maintenu qu'à la
pluralité de sept voix sur les neuf.
Les quarante-cinq électeurs de ce troisième choix se réduisaient
à onze par le sort. Les huit premiers nommaient chacun quatre
personnes, et les trois derniers chacun trois. Ces désignations
produisaient une liste de quarante-une personnes, qui devaient être
les électeurs définitifs. On allait au scrutin, et on excluait celles
qui ne réunissaient pas neuf suffrages sur onze.
Cette opération terminée, on soumettait au grand conseil la liste des
quarante-un électeurs présentés, pour procéder au choix du doge; le
grand conseil délibérait successivement au scrutin sur chacun d'eux,
et si quelqu'un ne réunissait pas la majorité absolue des suffrages,
les onze électeurs provisoires étaient obligés d'en désigner un autre.
Ainsi la nomination des quarante-un électeurs était le résultat
de cinq tirages au sort entre-mêlés de cinq scrutins[291].
Immédiatement après leur nomination, ils passaient dans une salle, où
ils demeuraient enfermés jusqu'à ce qu'ils eussent fait l'élection du
doge. Là, on les traitait splendidement, aux frais de la république,
on leur accordait tout ce qu'ils demandaient, et on donnait également
à tous ce que chacun avait demandé[292]. Mais toute communication
au-dehors leur était interdite.
[Note 291: J'ai trouvé dans un manuscrit quelques vers populaires qui
expriment assez bien cette opération si compliquée:
Trenta elegge il conseglio,
De quei nove hanno il meglio:
Questi elegon quaranta,
Ma chi più in lor si vanta
Son dodeci, che fanno
Vinti cinque: ma stanno
Di questi soli nove,
Che fan con le lor prove
Quaranta cinque a ponto
De quali undeci in conto
Eleggon quarant'uno,
Che chiusi tutti in uno,
Con venti cinque al meno
Voti, fanno il Sereno
Principe che coregge
Statuti, ordini e legge.
_De l'État présent de la république de Venise_, etc., par H. D. V.,
chevalier de l'ordre de Saint-Michel. (_Man. de la Bibliot.-du-Roi_,
nº 10,465).]
[Note 292: Léopold Curti rapporte, dans ses Mémoires historiques
et politiques sur le gouvernement de Venise, que quelquefois les
membres du conclave faisaient des demandes un peu singulières.
Il y en eut un qui un jour demanda un chapelet, on leur envoya
quarante-un chapelets; une autre fois un des électeurs demanda les
fables d'Ésope, il fallut courir toute la ville pour en trouver
quarante-et-un exemplaires.]
Les électeurs assemblés commençaient par se choisir trois présidents,
qu'on désignait sous le nom de _priori_. Ils demandaient ensuite deux
secrétaires, qui devaient rester enfermés avec eux. L'assemblée ainsi
constituée, ils étaient appelés, par rang d'âge, devant le bureau
des _priori_; là, chacun écrivait de sa main sur un billet, le nom
de celui qu'il désignait pour doge, et jetait le billet dans une
urne. Deux conditions seulement étaient exigées des candidats, d'être
membres du grand conseil, et âgés de plus de trente ans.
Après avoir compté les billets, l'un des secrétaires en tirait un et
lisait le nom qui y était porté; alors chacun des électeurs pouvait
énoncer librement les reproches qu'il croyait devoir faire au sujet
proposé.
Si le nom sorti de l'urne était celui de l'un des électeurs, il était
obligé de passer dans un cabinet séparé, pour laisser une entière
liberté aux accusations. Après qu'on avait développé hors de sa
présence tous les griefs énoncés contre lui, il était rappelé; le
président lui en faisait part, et on entendait ce qu'il avait à dire
pour sa justification.
Cette information sur tous les noms contenus dans l'urne étant
terminée, on ballottait successivement les noms de tous les
candidats, au moyen de deux urnes, dont l'une était pour les
suffrages affirmatifs, l'autre pour les boules d'exclusion, et
aussitôt que l'un des noms avait obtenu vingt-cinq suffrages,
l'élection était consommée.
Tel était ce mode d'élection, qui a été jugé fort diversement.
Les uns y ont trouvé un chef-d'oeuvre de sagacité et de prudence;
d'autres n'y ont vu qu'une complication de formes, dont il était
impossible de prévoir et de diriger le résultat selon les besoins
de la république. Tous sont demeurés d'accord que des procédés si
méthodiques, si lents ne pouvaient convenir qu'à un peuple grave et
fidèle à ses usages.
En dernière analyse, il s'agissait de choisir quarante-un électeurs
sur les quatre cent soixante-dix citoyens qui composaient le grand
conseil. Le sort désignait d'abord neuf personnes, mais c'était là
toute la part qu'on laissait à l'aveugle hasard. Le choix raisonné
de ces neuf personnes, formait une liste de quarante. Celles-ci
avaient déjà une présomption en leur faveur. Le tirage les réduisait
à douze; mais cela n'empêchait pas que les douze ne fussent le
résultat d'un choix. Une seconde opération de ces douze produisait
une liste de neuf autres électeurs, qui devaient avoir aussi des
droits à la confiance, puisqu'ils avaient été élus. Ces neuf en
élisaient onze, et enfin l'opération des onze se réduisait à former
la liste des électeurs définitifs proposés au grand conseil. Tout le
résultat de ce système était donc de mettre obstacle à la brigue, en
ne permettant pas de deviner qui serait chargé de faire la liste de
proposition; mais cette liste une fois faite, l'intrigue reprenait
tous ses droits. Dans la suite, on prit le plus sûr moyen de n'avoir
pas à se plaindre d'un mauvais choix; ce fut de rendre la place de
doge moins importante.
[Note en marge: XIX. Laurent Thiepolo, doge. 1268.]
Le premier essai de cette forme d'élection, éleva au dogat Laurent
Thiepolo, alors à la tête du parti aristocratique, et qui, dix ans
auparavant, avait remporté une victoire sur les Génois, dans la mer
de Syrie. Les marins le portèrent en triomphe jusqu'à son palais,
et de-là vint l'usage que les ouvriers de l'arsenal soutinssent sur
leurs épaules la chaise ducale du doge, lorsqu'on lui faisait faire,
après sa nomination, le tour de la place de Saint-Marc[293]. Ce fut
toute la part qui resta définitivement au peuple dans l'élection du
chef de l'état.
[Note 293: _Hist. di Venetia_, di Paolo MOROSINI, lib. 8.]
[Illustration: Gran Consiglio.]
[Note en marge: Création de la charge de grand-chancelier.]
On créa immédiatement après une charge importante, celle de
grand-chancelier de la république. C'était un ministre dépositaire
du sceau de l'état, prenant séance à tous les conseils, mais sans
voix délibérative, environné de beaucoup d'honneurs, portant la
robe sénatoriale, doté d'un revenu considérable[294], élu par le
grand conseil, inamovible, et par conséquent indépendant du prince.
Cette institution offre une particularité remarquable sous un
autre rapport. En même temps qu'on donnait au grand-chancelier
la prééminence sur les membres de tous les conseils, excepté les
conseillers du doge et les procurateurs de Saint-Marc, on réglait
que le titulaire de cette dignité serait toujours choisi dans le
corps des secrétaires: or les secrétaires n'étaient pas tirés des
familles nobles, mais de la bourgeoisie, qu'on appelait à Venise la
citadinance. Jusques-là on n'avait établi aucune distinction entre
les citoyens nobles ou non nobles, pour l'éligibilité à tous les
emplois. Il y avait, par le fait, des familles patriciennes; elles
avaient la plus grande part à toutes les dignités; elles dominaient
dans les conseils par le nombre comme par l'influence; mais rien
ne consacrait en leur faveur un droit que n'eussent pas les autres
citoyens.
[Note 294: Sorenzo, dit qu'il était de trois mille ducats.
La chancellerie se subdivisait en plusieurs espèces d'archives: il
y en avait une qu'on appelait _la Secreta_, où se déposait, sous
la responsabilité du chancelier, tous les actes et documents dont
personne ne pouvait prendre connaissance sans une autorisation
spéciale; les autres papiers du gouvernement et de l'administration
formaient les archives proprement dites; ce qu'on appelait la
chancellerie ducale, était le lieu où devaient être déposés tous
les testaments. On prétend que ce dépôt rendait au chancelier neuf
mille livres de France par an; enfin, il y avait la chancellerie
prétorienne qui était le dépôt des bulles de Rome et autres actes
relatifs au clergé ou aux affaires ecclésiastiques; les droits du
chancelier sur ces actes s'élevaient à dix-huit cents livres.
On sent bien que toutes ces distinctions et toutes ces évaluations ne
se rapportent pas au moment où cette charge fut créée.]
Ce fut un trait d'habileté de l'aristocratie, de concéder un
privilége aux citadins; c'était supposer qu'il pouvait y avoir des
priviléges, et que la noblesse avait déjà les siens. Leur assurer
la possession de la seconde place, c'était déclarer qu'ils étaient
exclus de la première.
[Note en marge: XX. Disette à Venise. 1269.]
[Note en marge: Les voisins de Venise lui refusent des grains.]
Une cité comme Venise, remplie d'une population immense, qui
quelquefois s'accroissait rapidement, par l'affluence des étrangers,
par l'armement ou le retour d'une flotte, devait faire une
consommation considérable de tous les objets nécessaires à la vie.
Cette même ville était sans territoire, et ne possédait que des
colonies moins florissantes par la culture que par le commerce. Pour
les peuples commerçants, les moissons naissent du sein des eaux.
Mais les côtes de la Grèce n'ont jamais été fertiles; l'Afrique
était depuis plusieurs siècles en état de guerre perpétuelle avec
l'Europe; la côte orientale de l'Espagne était encore occupée par
les Sarrasins; il n'y avait donc que le royaume de Naples et la
Sicile qui pussent offrir à Venise le pain que devaient consommer
ses habitants. Telle était la sécurité du gouvernement, telle était
son excessive confiance dans les ressources du commerce, que cette
capitale se trouva sans approvisionnements, lorsqu'une mauvaise
récolte dans la Sicile et dans la Pouille vint faire prohiber
l'exportation des grains de ces deux provinces. Le gouvernement
vénitien, qui n'en avait guère que pour un mois, envoya sur-le-champ
dans toute la Lombardie; il écrivit aux magistrats des villes de
Padoue, de Ferrare et Trévise, pour demander à partager l'abondance
dont elles jouissaient. On rappelait dans ces lettres les services
que la république avait rendus à ces villes, notamment pour la
destruction du tyran de Padoue. Mais les Vénitiens éprouvèrent
ce qu'on doit attendre, dans la détresse, de voisins dont on a
excité la jalousie par sa prospérité. Il fallait que déjà Venise
eût mérité de l'inimitié, puisque toutes les villes de la côte
voisine refusèrent à la reconnaissance ce que l'humanité avait
droit d'exiger. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peines, de dangers et
de sacrifices, qu'on parvint à faire venir de la Dalmatie, et de
quelques autres points éloignés, des secours tardifs, incertains
et toujours insuffisants. Cette disette dura tout l'hiver de 1269.
On créa, à cette occasion, une magistrature, chargée de prévenir
désormais un semblable malheur. Mais les soins de cette magistrature
auraient été sans effet, si Venise n'eût su mettre à profit son
influence, pour s'assurer la faculté de puiser à volonté sur tous les
points qui pouvaient lui fournir des approvisionnements abondants.
Elle n'avait point de territoire en Italie; celui qu'elle possédait
sur les côtes de la Dalmatie était hérissé de rochers; par conséquent
la population vénitienne sur les deux rives de l'Adriatique pouvait
être exposée fréquemment à la disette.
L'île de Candie était un pays fertile; mais les révoltes de cette
colonie en interrompaient souvent le commerce, et ne permettaient pas
à la métropole de compter sur cette ressource.
[Note en marge: Mesures pour éviter le retour de ce fléau.]
Quand la république renouvela ses traités avec l'empereur grec
Michel Paléologue, après l'expulsion des Latins du trône de
Constantinople, elle eut soin d'y faire insérer la condition expresse
qu'elle pourrait extraire, sans aucune opposition, autant de grains
qu'elle voudrait de la Crimée, et de tout le territoire que l'empire
grec possédait encore en Europe et en Asie[295]. Elle se fit
autoriser par le soudan de Tunis à exporter des grains de cette côte,
jusqu'à concurrence de la cargaison de douze bâtiments à-la-fois,
tant que le froment ne s'élèverait pas au-dessus du prix de trois
bisans et demi la mesure[296].
[Note 295: Le document est à la suite du tom. 4 de l'_Histoire du
commerce de Venise_, par MARIN.]
[Note 296: _Id._ tome V, liv. 1, ch. 3.]
Elle obtint des concessions à-peu-près semblables des autres régences
barbaresques et des royaumes de Naples et de Sicile, où elle payait
moins de droits d'exportation que les naturels du pays[297]. Elle
soumit ses voisins, le patriarche d'Aquilée, le comte de Gorice et
le seigneur de Ferrare, à souffrir ces extractions, quelquefois même
gratuitement.
[Note 297: _Ibid._]