Pendant ce temps-là des intérêts temporels brouillaient l'empereur

Frédéric II et le pape. L'empereur s'était engagé à faire le voyage

d'outre-mer; déjà héritier du royaume de Naples, il avait exigé

de Jean de Brienne, son beau-père, la cession de la couronne de

Jérusalem; mais, depuis sept ans, il différait d'accomplir son voeu.

Grégoire IX eut beau lui écrire: «Le Seigneur nous a mis en ce monde,

comme un chérubin armé d'un glaive tournoyant, pour montrer à ceux

qui s'égarent le chemin de l'arbre de vie[266].» Il eut beau lancer

l'excommunication, pour se débarrasser d'un voisin dangereux, en

l'envoyant au-delà des mers; Frédéric disait que si Dieu avait connu

le royaume de Naples, il n'aurait pas fait choix du stérile pays de

la Judée; et il répondait au pape[267]: «L'église romaine brûle d'une

telle avarice, que les biens ecclésiastiques ne lui suffisent plus;

elle n'a pas honte de dépouiller les princes souverains. Je ne parle

point des simonies, des exactions qu'elle exerce sur le clergé, des

usures manifestes ou palliées dont elle infecte le monde. Cependant

ces sangsues insatiables usent de discours tout de miel, disant que

la cour de Rome est l'église _notre mère et notre nourrice_, tandis

que c'est une marâtre, et la source de tous nos maux. Elle envoie

de tous côtés des légats, avec pouvoir de punir, de suspendre,

d'excommunier, non pour répandre la parole de Dieu, mais pour amasser

de l'argent, et moissonner ce qu'ils n'ont point semé; et maintenant

ces Romains, sans noblesse, sans courage, vains de leur littérature,

aspirent aux royaumes et aux empires.»

[Note 266: _Histoire ecclésiastique_, liv. 79e.]

[Note 267: Ibid.]

C'étaient là de singuliers sentiments pour un croisé; aussi le pape

prononça-t-il l'anathème contre Frédéric[268]. «Voyant que l'empereur

négligeait son salut, en refusant d'accomplir son voeu, nous avons,

dit-il, tiré contre lui le glaive médicinal de saint Pierre, et

publié, en esprit de douceur, la sentence d'excommunication. Tous les

lieux où il arrivera seront frappés de l'interdit ecclésiastique;

tant qu'il y sera présent, on n'y célébrera aucun office; s'il

assiste au service divin, nous procéderons contre lui comme contre

un hérétique qui méprise les clefs de l'église; et s'il ne se soumet

à l'excommunication, nous absoudrons de leur serment tous ceux qui

lui ont juré fidélité: car on n'est point obligé de garder la foi

que l'on a jurée à un prince chrétien, quand il s'oppose à Dieu et à

ses saints, et méprise leurs commandements.» Cette terrible maxime

montrait un digne successeur d'Innocent III, qui, en excommuniant

Louis de France, fils de Philippe-Auguste, avait pris pour texte ces

paroles d'Ézéchiel: «Glaive, glaive, sors du fourreau, et aiguise-toi

pour tuer.»

[Note 268: Ibid.]

[Note en marge: Frédéric passe en Palestine.]

Frédéric, sans être ébranlé par les anathèmes du pape, jugea

cependant que les intérêts de son royaume de Jérusalem pouvaient

réclamer sa présence. Il se disposa à partir pour la Palestine.

Grégoire lui signifia qu'il ne pouvait pas prétendre à y passer

comme croisé, jusqu'à ce qu'il fût absous des censures qu'il avait

encourues. Ce prince ne tint aucun compte de cette défense. Pendant

qu'il allait combattre les Sarrasins, il laissa en Italie une

armée qui attaqua l'état de l'église; et par une singularité assez

remarquable, il y avait dans cette armée des Sarrasins-siciliens

qu'il avait enrôlés dans ses troupes.

[Note en marge: Il conclut une trêve avec le soudan d'Égypte.]

Arrivé dans la Terre-Sainte avec vingt galères et cent chevaliers, il

y trouva un clergé décidé à le méconnaître, et les soudans d'Égypte

et de Damas campés à Gaza et à Naplouse. Frédéric jugea fort sagement

qu'attendu la difficulté de conquérir par les armes ces saints lieux,

qui avaient déjà coûté tant de sang, c'était rendre un grand service

à la chrétienté, que de s'assurer, au moins pour quelque temps, par

la négociation, la possession non contestée du royaume de Jérusalem.

Il eut le bonheur, ou l'habileté, de conclure avec le soudan d'Égypte

une trêve de dix ans, par laquelle celui-ci lui cédait Jérusalem,

Bethléem, Nazareth et Sidon, avec la faculté de fortifier ces places;

seulement le soudan se réservait, dans Jérusalem, une mosquée que

les musulmans avaient bâtie à la place de l'ancien temple, détruit

par Titus, et qui avait été changée en église, après la conquête de

Godefroi de Bouillon.

Cette restriction excita la colère du patriarche. Il se plaignit

de l'impiété qui laissait le temple de Salomon entre les mains des

infidèles, et poussa l'emportement jusqu'à défendre de réconcilier

les saints lieux, d'y faire aucun pélerinage, d'y célébrer le service

divin.

[Note en marge: Il arrive en Italie.]

Au mépris de toutes ces censures, l'empereur fit faire les cérémonies

de la religion dans l'église du Saint-Sépulcre; et comme il n'y avait

point d'évêque pour le couronner, il prit lui-même la couronne sur

l'autel, et se la mit sur la tête; deux jours après il partit pour

Ptolémaïs. Le clergé ne lui pardonnait pas d'avoir signé la trêve.

Des moines s'étant permis de prêcher contre lui, il les fit fustiger

par ses soldats. Le patriarche mit les lieux saints en interdit.

Frédéric se rembarqua, et fit voile pour l'Italie, où les succès de

l'armée du pape réclamaient sa présence.

Son arrivée changea l'état des affaires, et lui attira une troisième

excommunication. Le pape délia tous les sujets de l'empereur de leur

serment de fidélité. Ce grand éclat fut suivi d'une assez prompte

réconciliation; mais quelque temps après les guerres de l'empereur

contre les villes insoumises de la Lombardie, et ses prétentions

sur la Sardaigne, attirèrent sur lui de nouveaux anathèmes et la

publication d'une croisade. «Il y a, disait le pape, plus de mérite

à combattre Frédéric, ennemi de la foi, qu'à retirer la Terre-Sainte

d'entre les mains des infidèles[269].» Grégoire déposa Frédéric,

et donna l'empire à Robert, frère de saint Louis; mais le roi

lui fit une fort belle réponse, dont la sagesse contrastait avec

l'emportement du pontife. L'empereur marcha sur Rome.

[Note 269: Lettre de Grégoire IX à saint Louis: «Un curé de Paris

ayant reçu l'ordre de publier cette excommunication, dit en chaire:

J'ai ordre de dénoncer l'empereur comme excommunié; j'ignore

pourquoi. J'ai appris seulement qu'il y avait un grand différend

entre lui et le pape. Je ne saurais dire de quel côté est le bon

droit. En conséquence, autant que je le puis, j'excommunie celui des

deux qui a tort. Le pape ne manqua pas de punir cette hardiesse, et

l'empereur de la récompenser.»]

[Note en marge: XIV. Guerre en Italie.]

Ce pontife violent, qui luttait depuis quatorze ans contre le plus

puissant prince de la chrétienté, était presque centenaire; il

mourut. Son successeur ne régna que quelques jours. Les cardinaux

furent près de deux ans à s'accorder sur un choix. Lorsque ce choix

fut connu, on en félicitait Frédéric. «Le cardinal de Fiesque,

répondit-il, était de mes amis; vous verrez qu'Innocent IV sera

mon ennemi le plus acharné.» En effet, le nouveau pape ne se

montra pas plus disposé que son prédécesseur à rien abandonner des

prétentions de l'église. Les hostilités recommencèrent, et avec

elles les excommunications. Le pape poussait si loin la violence

dans l'exercice de son autorité spirituelle, qu'en même temps

qu'il déposait l'empereur et publiait une croisade contre lui,

il excommuniait deux autres rois, Jacques d'Arragon et Sanche de

Portugal. Tandis qu'il offrait la couronne de Sicile à un prince

français, il la proposait à un fils du roi d'Angleterre[270]; enfin

il entrait en négociation avec le soudan d'Égypte, pour l'engager à

rompre la trêve jurée entre lui et Frédéric, comme roi de Jérusalem.

Il y eut des conspirations contre la vie de l'empereur[271]; il y en

eut pour tuer le pape. Frédéric fit pendre son médecin pour lui avoir

présenté du poison.

[Note 270: Cette bulle d'Innocent IV au roi d'Angleterre a été

imprimée pour la première fois par le savant et judicieux auteur de

l'_Essai sur la puissance temporelle des papes_, tom. II.]

[Note 271: Presque tous les conjurés condamnés à mort, après la

découverte de la conjuration tramée par les frères mineurs pour

assassiner Frédéric, déclarèrent que le pape en avait connaissance.

(_Lettres de_ Pierre DESVIGNES, liv. II.)]

[Note en marge: Commencement des deux factions connues sous le nom de

Guelfes et de Gibelins.]

Tant d'animosité ne pouvait manquer de donner naissance à des

factions. Il s'en forma deux en Italie, sous le nom de Guelfes et

de Gibelins, noms dont on ignore l'origine, mais à qui de longs

malheurs, fruit de tant de discordes, donnèrent une déplorable

célébrité.

À la faveur de ces troubles, Azon, marquis d'Este, réclama

l'assistance du pape et des Vénitiens, pour recouvrer ses états,

dont il avait été dépouillé par l'empereur, et mit le siége devant

Ferrare, qui tenait pour la faction gibeline. Le doge alla en

personne à ce siége, après avoir laissé le gouvernement de Venise

à son fils Jean[272], et Ferrare s'étant rendue, le marquis, en en

prenant possession, s'acquitta envers la république par la concession

de divers priviléges, dont les commerçants vénitiens devaient jouir

dans ses états. Ces priviléges furent, dans la suite, l'occasion

d'une guerre.

[Note 272: _Storia veneziana di_ Andrea NAVAGIERO.]

[Note en marge: La république arme une flotte contre l'empereur.]

L'empereur avait beaucoup à faire pour soutenir ses droits en

Allemagne, en Lombardie, en Sicile, en Syrie. Le pape, qui lui

suscitait des ennemis de tous côtés, ne manqua pas de s'adresser

aux Vénitiens, dont la politique constante fut de contrarier

l'agrandissement des empereurs en Italie. La république arma une

flotte, qui, sous le commandement de Pierre Thiepolo, fils du doge,

alla croiser dans les mers de Naples, fit quelques dégâts sur les

côtes, et se retira, sans avoir livré bataille, devant la flotte

impériale.

[Note en marge: Le fils du doge va combattre contre l'empereur; il

est pris et décapité.]

Pour réparer la honte de cette retraite, le jeune Thiepolo alla

combattre à la tête des Milanais. Vaincu par Erzelin, l'un des

partisans de l'empereur, il fut fait prisonnier et envoyé à Frédéric,

qui, contre toutes les lois de la guerre et de l'humanité, lui fit

trancher la tête, pour se venger du doge et insulter le gouvernement

vénitien. Non-seulement la république ne témoigna aucun ressentiment

de cet outrage, mais après la mort de l'empereur, qui survint en

1250, elle fournit à son fils Conrad une flotte pour passer à Naples,

quoiqu'il fût poursuivi avec la même animosité, et frappé des mêmes

anathèmes que son père.

[Note en marge: Guerre contre Erzelin, tyran de Padoue.]

La vengeance du sénat de Venise tomba sur Erzelin. C'était un homme

de basse extraction, qui, à la faveur des troubles qui désolaient

l'Italie, s'était fait chef du parti des Gibelins, c'est-à-dire des

Impériaux dans la Lombardie. Il avait établi sa résidence à Padoue,

dont il était devenu le tyran, et répandait encore plus la terreur

par ses cruautés que par ses armes. Le pape, pour se délivrer d'un

ennemi si dangereux, publia, contre ce fils de perdition, cet homme

de sang, réprouvé par la foi[273], une croisade, dans laquelle les

Vénitiens s'engagèrent avec l'ardeur qu'inspirent le désir d'une

juste vengeance, et l'inquiétude que donne toujours le voisinage

d'un tyran. Dans le traité qui fut conclu à cette occasion avec le

pape, le doge ne stipula point en son nom, comme avaient fait souvent

ses prédécesseurs, mais au nom du conseil et de la communauté des

Vénitiens[274]. Ils armèrent des troupes, des vaisseaux. Padoue, la

place d'armes d'Erzelin, fut emportée d'assaut, et pillée pendant

sept jours par ceux qui se disaient ses libérateurs. Le tyran,

furieux en apprenant la perte de cette ville, fit égorger tous les

Padouans qui étaient dans son armée; poursuivi dans Vérone, dans

Vicence, dans Brescia, il mourut enfin d'une blessure qu'il avait

reçue en combattant. Ce fut en reconnaissance de ce service, rendu

au parti de l'église, que le pape accorda au doyen du chapitre de

Saint-Marc le droit de porter la mître et le bâton pastoral.

[Note 273: Ce sont les expressions de la bulle. (RAYNALDI _Annales_,

1255.)]

[Note 274: _Memorie storico-civili sopra le successive forme del

governo de' Veneziani_ da Sebastiano CROTTA.]

[Note en marge: Abdication du doge Jacques Thiepolo. 1249.]

Je n'ai pas voulu interrompre le récit de ces évènements, pour faire

mention de l'abdication du doge Thiepolo. Accablé d'années et du

chagrin d'avoir perdu si malheureusement son fils, il se démit de sa

dignité en 1249. Savant jurisconsulte, il avait recueilli, coordonné

les lois de sa patrie, et réformé le code vénitien.

Il y avait à-peu-près un siècle que les Pandectes de Justinien

avaient été retrouvées[275]; la vive lumière qu'avait répandue

ce recueil de lois, fut une des principales causes du retour

de la civilisation. Ce que les Triboniens avaient fait pour la

législation de l'empire, Pantaléon Justiniani, depuis patriarche de

Constantinople, Thomas Centranigo, Jean Michieli, et Étienne Badouer,

l'exécutèrent pour leur patrie. Tels sont les noms de ceux que la

reconnaissance publique cite comme coopérateurs de Jacques Thiepolo

dans cet utile travail. L'orgueil national des habitants de Sienne,

et peut-être la jalousie ont accrédité parmi eux l'opinion que les

Vénitiens leur avaient demandé communication de leurs statuts, et les

avaient pris pour modèle[276]. Il serait fort difficile de vérifier

ce fait, dont assurément les Vénitiens ne demeureraient pas d'accord.

[Note 275: À Amalfi, en 1137, ou en 1135, suivant Tiraboschi.

Cet historien prétend au reste que le manuscrit qu'on trouva à

Amalfi, était, ou l'original, ou au moins une copie très-ancienne

des Pandectes; mais que l'existence de ce recueil était connue

avant cette époque; et il cite à l'appui de son opinion plusieurs

jurisconsultes qui l'avaient déjà expliqué; quoi qu'il en soit, les

Pisans emportèrent ce trophée du pillage d'Amalfi, et s'en virent

dépouillés à leur tour par les Florentins.]

[Note 276: Voici ce que je lis dans une note de M. le bibliothécaire

de la ville de Sienne, sur un manuscrit intitulé: _Collezione di

leggi Venete: è costante tradizione che da Siena fossero mandati i

nostri statuti a Venezia_.]

Ce fut, dit-on, sous le règne de Jacques Thiepolo, en 1446, que

furent commencés le pont de Rialte et les embellissements de la place

Saint-Marc[277].

[Note 277: Cronica di Venezia, e come lo fù edificata, e in che

tempo, e da chi fino all'anno 1446.

(_Manuscrit de la bibliothèque de St.-Marc_, nº 21.)]

[Note en marge: Marin Morosini, doge. 1249.]

Thiepolo fut remplacé par Marin Morosini, pour l'élection duquel on

éleva le nombre des électeurs à quarante et un, afin d'éviter les

inconvénients du partage.

C'est au règne de celui-ci qu'il faut rapporter la première

croisade de saint Louis, dont je ne fais mention que parce que un

vieil historien reproche aux Vénitiens de n'avoir pas voulu se

laisser fléchir pour fournir à ce prince des vaisseaux à un prix

raisonnable[278].

[Note 278: Et li messages furent en Acre; ils ne porent en nule

manière fléchir les Genevoys, ne les Véniciens, que ils vousissent

mettre resnable pris en leur vaissiaus.

(_Annales du règne de St.-Louis_, par Guillaume de NANGIS.)]

[Note en marge: Renier Zeno, doge. 1252.]

Morosini ne régna que trois ans. Après sa mort, les quarante-un

électeurs firent choix de Renier Zeno, et annoncèrent cette élection

au peuple. C'est l'expression de l'historien Dandolo[279] que je

consigne ici, parce qu'elle fait voir ce qui restait alors au peuple

vénitien de son ancien droit d'élire le doge.

[Note 279: Ducem creatum populo nuntiaverunt. (_Chronicon._ lib. 10,

cap. 7.)]

[Note en marge: XV. Guerre contre les Génois. 1256.]

Le règne de Zeno fut rempli par une guerre continue de onze ans que

la république de Venise eut à soutenir contre celle de Gênes. Ce

fut vers l'an 1256 qu'éclata entre les deux peuples cette haine

née de la jalousie du commerce; haine si funeste dans ses effets

qu'elle compromit tour-à-tour l'existence des deux états. Gênes,

sans territoire comme Venise, tirait toute sa puissance de la

navigation. Cette navigation avait pour objet de fournir à l'Europe

les marchandises de l'Asie. À cette époque, la boussole n'avait pas

encore ouvert les routes de l'océan. Quatre puissances principales

possédaient de vastes côtes sur la Méditerranée, mais aucune d'elles

n'avait une marine commerçante. Les chrétiens et les Sarrasins se

disputaient encore l'Espagne; la France divisée ne songeait pas à

s'enrichir par le commerce, qu'elle semblait même dédaigner; le

royaume de Naples et de Sicile était devenue une proie que plusieurs

familles se disputaient; l'empire grec, déchiré de toutes parts,

était pressé par les peuples orientaux. C'était un immense avantage

que le privilége exclusif d'aller acheter, dans le fond de la

Méditerranée, tous les objets de luxe et de nécessité que l'Asie

fournissait à l'Europe, d'en fixer à son gré le frêt et le prix. Ce

privilége était exploité par les trois républiques de Venise, de

Pise et de Gênes. Les deux dernières n'avaient pu voir sans envie

les établissements que la première avait acquis dans l'Archipel et

dans la Morée. Si les Vénitiens avaient pu garder toutes leurs

conquêtes, ils auraient certainement fini par interdire à leurs

rivaux la navigation de la mer Noire, du Bosphore et de l'Archipel.

Sans en venir même à cette extrémité, ils auraient eu sur eux tant

d'avantages, que la concurrence serait devenue impossible; aussi

le sentiment de leur intérêt avait-il allié les Génois avec les

empereurs grecs, pour la destruction de l'empire latin en Orient.

[Note en marge: Discorde pour la possession d'une église à

St.-Jean-d'Acre.]

Sur les côtes de la Palestine, les avantages avaient été moins

inégalement partagés. On a vu que les Génois et les Vénitiens avaient

des comptoirs dans les ports principaux. Ils possédaient les uns et

les autres des quartiers dans plusieurs places; ils y étaient sous la

juridiction de leurs magistrats. Dans la ville de Saint-Jean-d'Acre

il ne se trouvait malheureusement qu'une église pour les deux

nations. Les Génois en réclamaient la possession exclusive, les

Vénitiens voulaient qu'elle fût commune; le pape jugea le différend

en faveur de ceux-ci. Les Génois, au lieu de se soumettre à cette

décision, s'emparèrent de l'église, la fortifièrent et chassèrent

tous les Vénitiens de la ville.

Ils devaient s'attendre à être bientôt attaqués. Venise arma treize

galères, qui forcèrent l'entrée du port, et brûlèrent trente

bâtiments génois qui s'y trouvaient. Quelques troupes mises à

terre marchèrent sur l'église qui était le sujet de la querelle,

l'emportèrent d'assaut, la détruisirent entièrement, forcèrent les

Génois à se réfugier dans Tyr, s'emparèrent de leurs comptoirs, et

pillèrent leurs magasins.

Les Génois établis à Tyr se mirent aussitôt en mer avec quelques

vaisseaux, pour tirer vengeance de cette perte. L'escadre vénitienne

sortit du port de Saint-Jean-d'Acre, pour aller à leur rencontre, et

les battit complètement. Mais ce n'était là que le prélude de combats

plus sérieux. Les deux républiques armaient avec la plus grande

activité. Les Vénitiens ne se bornèrent pas à déployer leurs propres

forces. Ils invoquèrent la haine que les Pisans avaient vouée au nom

génois, et oubliant pour un moment leurs propres rivalités, parce

qu'il y avait un ennemi commun à détruire, Venise et Pise s'allièrent

par un traité offensif et défensif, dont la durée était fixée à dix

ans[280].

[Note 280: Il est dans les dissertations de MURATORI, _sur les

antiquités du moyen âge_. (Dissertation 49e, p. 403.)]

[Note en marge: Bataille navale. 1258.]

Quarante-neuf galères et quatre gros vaisseaux partis de Venise

arrivèrent devant Saint-Jean-d'Acre, presque dans le même temps où

quatre gros vaisseaux et quarante galères génoises entraient dans

la rade de Tyr. Les deux flottes remirent en mer, animées d'une

ardeur égale; elles s'aperçurent mutuellement vers le soir du 25

juin 1258. On passa la nuit à s'observer. Les Génois avaient pour

capitaine Guillaume Buccanigra. La flotte vénitienne était commandée

par André Zeno, fils du doge, et Laurent Thiepolo. Au point du jour

on s'attaqua avec fureur, la ligne des Génois fut rompue dès le

commencement de l'action; ils redoublèrent d'efforts pour réparer ce

désavantage. Mais la victoire se déclara en faveur des Vénitiens.

Vingt galères prises les suivirent lorsqu'ils rentrèrent triomphants

dans le port; le reste de la flotte génoise se retira vers Tyr; elle

avait perdu plus de deux mille hommes. Arrivés à Saint-Jean-d'Acre,

les vainqueurs se jetèrent sur ce qui restait dans cette ville de

négociants génois, détruisirent leurs habitations et les firent

prisonniers. Ainsi la guerre civile venait de s'allumer entre

les chrétiens dans la Terre-Sainte; et tandis que les infidèles

pouvaient voir, de leurs côtes, les fureurs de ces deux peuples qui

s'entre-détruisaient, ce qui restait de chrétiens dans la Palestine

se déclarait, au gré de ses passions, pour l'un ou l'autre parti; les

chevaliers du Temple, les hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem

devinrent les auxiliaires des deux républiques rivales[281].

[Note 281: En me conformant à la version de la plupart des

historiens, je préviens qu'elle n'est pas tout-à-fait d'accord avec

les annales génoises, liv. 6. Les annales génoises sont de Caffari,

et le 6e livre de Barthelemi Scriba son continuateur.]

[Note en marge: XVI. Guerre des Vénitiens contre l'empereur grec.]

[Note en marge: Les Génois s'allient à l'empereur. 1261.]

Les Vénitiens n'avaient pas renoncé à recouvrer les possessions

qu'ils avaient conquises, cinquante ans auparavant, vers le Bosphore;

ils faisaient avec peu d'avantage une guerre opiniâtre à l'heureux

Michel Paléologue, qui les avait chassés de Constantinople. Mais

que pouvaient des flottes d'une vingtaine de galères, contre le

nouvel empire grec? Les exploits des généraux de la république se

réduisaient à désoler le commerce, à menacer toutes les côtes et

à incendier quelques villages. Ce fut en vain que la république

sollicita, et que le pape fit prêcher une croisade contre l'empereur

schismatique. Aucun prince de l'Occident ne voulut prendre les

armes contre lui. Bien loin de-là, il trouva des alliés, grâce à

l'irréconciliable haine qui divisait les Génois et les Vénitiens. Les

Génois, au lieu de s'armer pour mériter les indulgences, encoururent

l'excommunication, en s'alliant avec Michel Paléologue, qui leur

offrait des priviléges et des établissements, aux dépens de leurs

rivaux[282], notamment la possession de l'île de Scio, où ils se

sont maintenus pendant plus de trois siècles[283]. L'empereur leur

donna aussi le palais et le comptoir de la colonie vénitienne

de Constantinople. Ces implacables ennemis le démolirent et en

transportèrent les pierres à Gênes[284].

[Note 282: Voyez le traité dans la collection Bysantine, à la suite

de l'_Histoire de Constantinople_, sous les empereurs français, par

DUCANGE; il est du 13 mars 1261.]

[Note 283: Jusqu'en 1566.]

[Note 284: Idem imperator palatium amplum et latum ad formam castri,

quod Veneti in dictâ civitate obtinebant, Januensibus donavit,

quodque Januenses cum tabis, buccinis et chordibus cadunatis funditùs

diruerunt; et ex lapidibus ipsius palatii in ipsâ nave Januam

transmiserunt, quorum quidam adhuc exstant in domo communis ædificatâ

ad clapam olei.

(_Annales genuenses ubi suprà._)]

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 22 / 35 段