Michel Paléologue s'empressa de venir se faire couronner dans la

capitale que la fortune lui avait donnée. Il y trouva les colonies de

marchands vénitiens, pisans et génois, qui y étaient restés après

la conquête; il leur conserva les priviléges et les franchises dont

ils jouissaient, et le droit d'avoir parmi eux des juges de leur

nation. Seulement il prit des précautions pour que cette population

latine ne pût pas se réunir. Les Génois fiers de s'être déclarés pour

l'empereur de Nicée avant sa nouvelle conquête, crurent pouvoir se

permettre tout impunément; ils assaillirent et pillèrent le palais du

podestat vénitien; l'empereur saisit ce prétexte, pour les obliger de

se retirer au-delà du golfe, dans le faubourg de Galata, dont il fit

démolir les fortifications. Les Vénitiens cessèrent d'être souverains

dans Constantinople; mais ils conservèrent le droit d'avoir un chef

de leur nation, sous le titre de bailli ou baile. Ils furent exempts

envers l'empereur des corvées dues par les sujets ou par les vassaux;

et tel est l'esprit du commerce, que cette colonie a toujours

subsisté, malgré les guerres survenues depuis entre la république et

Constantinople.

[Note en marge: XI. Observations sur l'établissement des Vénitiens à

Constantinople.]

On ne peut pas douter que les Vénitiens n'eussent dès long-temps

senti combien leur puissance dans l'Orient était mal affermie.

L'emploi continuel de leurs forces en prouvait l'insuffisance. Il

n'était pas dans la nature des choses qu'une population étrangère,

qui diminuait tous les jours, restât maîtresse paisible d'un grand

empire, à qui elle demandait le sacrifice de ses richesses et de sa

religion.

Il n'y avait aucune proportion entre la colonie et la métropole.

Aussi dit-on que, dès l'année 1225, pendant le règne déplorable du

second des Courtenai, on mit en délibération, dans le conseil de

Venise, s'il ne convenait pas de transférer le gouvernement et la

population tout entière de la république dans ces nouveaux états

qu'il s'agissait de défendre. On ajoute que les avis furent tellement

partagés sur cette importante question, que la proposition contraire

ne prévalut que d'une voix, qu'on appela la voix de la providence.

Ce devait être une délibération bien solennelle que celle où l'on

agitait le déplacement de la capitale, un changement de patrie.

Cependant la plupart des historiens n'en font aucune mention; leur

silence ne peut qu'inspirer des doutes sur la réalité de ce fait;

d'un autre côté on cite d'anciennes chroniques qui l'attestent[263].

Cette idée est d'ailleurs si naturelle qu'il est impossible qu'elle

ne se soit pas présentée à des hommes continuellement occupés de la

conservation de cette précieuse conquête. Il ne peut donc y avoir

d'incertitude que sur le nombre plus ou moins grand des partisans de

cette proposition hardie.

[Note 263: Voyez _Principj di storia civile di Venezia_, de SANDI;

les chroniques qu'il cite sont manuscrites; il les désigne sous les

noms de _Savina_ et de _Barbaro_.

Dans son _Essai sur l'histoire de Venise_, l'abbé Tentori, tom. IV,

chap. 9, cite aussi la même chronique, et une histoire manuscrite;

mais il ne croit pas que cette délibération ait jamais eu lieu ni

pour Constantinople, ni pour Candie.

L'architecte Thomas Temanza, dans sa _Dissertation topographique,

historique et critique_, sur l'ancienne ville de Venise, rapporte

les discours attribués au doge Pierre Ziani, qui proposait la

translation, et au procurateur Ange Falier qui s'y opposa.]

Quoiqu'on ne puisse pas, sur une simple tradition rapportée dans des

manuscrits dont il est difficile d'apprécier l'autorité, admettre un

fait si important au nombre des vérités historiques, il peut être de

quelque intérêt de consigner ici l'extrait du récit qu'on en lit dans

la chronique dite de Barbaro.

Le doge Pierre Ziani, après avoir eu sur ce grand projet des

conférences avec les principaux de l'état, assembla le grand

conseil et y proposa la délibération. Il commença par faire valoir

l'importance des établissements que la république possédait dans

le Levant, la force et la fertilité de Corfou, l'étendue et

l'heureuse situation de Candie, toutes les côtes de la Grèce, les

meilleures îles de l'Archipel soumises aux Vénitiens, le reste

occupé par des maîtres si faibles qu'ils seraient trop heureux de

se ranger sous la protection du pavillon de Saint-Marc; au fond

de cet Archipel, une ville superbe, populeuse, assise entre deux

mers. Il n'existait pas dans le monde entier un site plus attrayant

et plus avantageux. C'était là qu'avec toutes les commodités de

la vie on pouvait se promettre une sûreté parfaite: c'était de là

que, par une communication facile avec les colonies, on pouvait

les protéger efficacement, ou en tirer des secours au besoin. Ces

colonies d'ailleurs, sans cesse révoltées contre une métropole

éloignée et située au fond de l'Adriatique, obéiraient sans murmure

à la dominatrice naturelle du commerce de l'Europe et de l'Asie.

La conservation de toutes ces colonies et les avantages à en tirer

dépendaient donc de l'occupation de Constantinople.

Que si l'on considérait l'état précaire d'un reste de Français,

leur petit nombre, leurs divisions, leur pénurie, il n'était pas

douteux que la république ne fût appelée à la gloire de réunir sous

sa domination la totalité d'un empire qu'elle avait fondé. Si elle

ne se chargeait de le défendre, elle perdait tout le fruit de

ses anciennes victoires, et laissait avorter les bienfaits de la

providence. Bientôt les Grecs allaient renverser le trône des Latins;

au contraire, ces Grecs ne seraient plus que de faibles ennemis en

présence des Vénitiens établis sur le canal du Bosphore.

D'ailleurs, si ce voisinage n'était pas exempt de dangers, la

république, dans sa situation actuelle, n'avait-elle rien à

craindre? Les Padouans, le patriarche d'Aquilée, le roi de Hongrie,

ne l'avaient-ils pas fatiguée de guerres continuelles, depuis sa

fondation, et ces guerres pouvaient-elles être regardées comme

terminées? «Quand elles le seraient, ajoute l'orateur, quand il

serait permis de se confier avec une entière sécurité à une paix

suspecte, quelle est notre situation? Nous avons un état et nous

n'avons point de territoire; sans territoire comment espérer de voir

notre population s'accroître; et sans population comment maintenir

notre puissance, comment accomplir les destinées auxquelles nous

devons nous croire appelés? Tant que nous resterons renfermés dans

ces lagunes, au fond d'un golfe orageux, les peuples que nous avons

soumis, et à qui notre domination n'assure aucun avantage, ne

pourront se considérer comme formant avec nous une nation; nous en

tirerons quelques tributs, mais ils seront absorbés par les efforts

continuels que nous aurons à faire pour contenir les tributaires

dans l'obéissance. Nous n'avons rien à vendre à nos îles qu'elles ne

pussent se procurer avec avantage de par-tout ailleurs. Pour qu'elles

nous soient profitables, il faut que nous nous emparions de leurs

productions, et que notre commerce soit un monopole; mais ce monopole

excite le désespoir des colons, et des révoltes continuelles vous

l'attestent.

«Je veux que vous repoussiez vos voisins, que vous conteniez vos

sujets, que votre commerce florissant vous procure de nouvelles

richesses; comment en jouirez-vous dans ce marais où vous manquez de

toutes les choses nécessaires à la vie; où l'air est impur quand les

eaux viennent à baisser, où ces mêmes eaux, quand elles s'élèvent,

menacent votre ville? déjà elles ont détruit Malamocco qu'il a fallu

abandonner. Vos digues renversées tous les ans par des tempêtes,

vos îles submergées, vos ports ensablés, vous annoncent que tôt ou

tard ces lagunes seront envahies par la mer; et, quand vous voudriez

croire ce danger plus éloigné qu'il ne l'est peut-être, n'en est-il

pas un autre dont vous avez été souvent avertis? En vain vous vous

efforcez de consolider vos habitations sur cette arène mouvante,

les tremblements de terre viennent de temps en temps les renverser;

tout vous dit que vous êtes sur un sol contre lequel les éléments

sont conjurés. Ce n'est point là le siége d'un empire puissant. Il

dépend de vous de changer cette plage aride, cette mer orageuse, ces

marais infects, où vous vous trouvez loin de vos ressources et au

milieu de vos ennemis, pour le plus beau site de l'univers, dont vous

interdirez à votre gré l'approche aux Pisans et aux Génois, d'où vous

dominerez les îles de l'Archipel, toute la Grèce et les côtes d'Asie,

heureuses de vous obéir, et où vous appellerez à vous, sans efforts

comme sans rivaux, le commerce du monde.»

Cette perspective brillante, l'attrait de la nouveauté séduisait une

partie de l'assemblée, mais les esprits moins hasardeux craignaient

de se laisser entraîner dans un avenir inconnu, et les hommes

sur qui l'amour de la terre natale et les habitudes conservaient

plus d'empire, éprouvaient une répugnance invincible à changer de

patrie. Le conseil était agité; un bruit confus de voix annonçait

la diversité des opinions, lorsqu'un personnage vénérable, le

procurateur Angelo Falier, monta à la tribune.

«Quelque répugnance que j'éprouve, dit-il, à combattre le sentiment

du prince à qui je dois obéissance et respect, je le fais cette

fois avec confiance, parce que je viens plaider devant vous la

cause de la patrie; je me croirais ingrat envers elle, envers cette

terre natale où mes aïeux ont été honorés, où moi-même j'ai été

nourri, élevé, comblé de bienfaits, si je consentais aujourd'hui

à l'abandonner pour aller chercher d'autres biens sur une terre

étrangère. Et quels sont-ils donc ces biens? un air plus pur, un

site plus riant, un sol plus fertile, la richesse, un commerce plus

étendu, une domination plus vaste et plus facile. Ah! lorsque les

habitants de Padoue s'enfuirent du plus beau pays de la terre pour

venir chercher un asyle dans les lagunes, ils surent gré à ces plages

d'être stériles, incultes, inhabitées, situées au milieu des eaux.

Si elles eussent été riches, si elles n'eussent été cachées par la

mer qui les environne, nos pères n'y auraient pas trouvé leur sûreté,

notre république, notre patrie n'existerait pas, nous serions nés

sujets de quelqu'un des petits princes de l'Italie, et nous ne nous

verrions pas aujourd'hui occupés à délibérer s'il nous convient de

trahir notre mère commune pour aller dominer dans l'orient. Nos

pères songèrent-ils à la quitter lorsqu'ils n'eurent plus besoin

d'un asyle? ils s'attachèrent à ces tristes plages en reconnaissance

du bienfait qu'ils en avaient reçu. Ils travaillèrent pendant huit

cents ans à les assainir, à s'y fortifier contre leurs ennemis et

contre les tempêtes; ils les couvrirent d'édifices somptueux; ils y

appelèrent toutes les commodités de la vie; ils y suspendirent dans

les temples les trophées de leurs victoires; et nous qui jouissons

de tous ces biens, nous voulons les méconnaître pour en chercher de

nouveaux. Nous reprochons à notre terre natale son insalubrité; et,

aveugles que nous sommes, nous oublions que les contagions les plus

redoutables viennent de l'Orient, où l'on veut nous conduire! Nous

nous plaignons de la stérilité de notre sol, comme si quelque chose

manquait à nos besoins, à nos caprices: comme si les eaux qui nous

environnent ne nous fournissaient pas à-la-fois et une nourriture

abondante, et un moyen d'industrie. On nous parle de tremblements

de terre: Eh! quel pays y est plus exposé que Constantinople? Des

inondations: les Romains quittèrent-ils leur ville, parce que le

Tibre menaçait d'en renverser les remparts? De sûreté, de richesses:

n'est-ce pas ici que vous avez trouvé votre sûreté? que vous avez

acquis ces richesses qui vous rendent ambitieux? De colonies: et

sur qui donc avons-nous conquis les plus belles de celles que

nous possédons? sur les maîtres de cet empire à qui ces colonies

tiennent, dit-on, indissolublement. Nos colonies grecques sont

importantes sans doute; mais sont-elles les seules que nous ayons à

conserver? L'Istrie, la Dalmatie, n'auraient-elles plus de prix à nos

yeux? Et si nous allions à Constantinople pour être plus à portée de

surveiller Candie et la Grèce, ne serait-ce pas abandonner au roi de

Hongrie nos provinces de l'Adriatique?

«Ce prince est un voisin dangereux; la jalousie des Padouans et

l'inimitié du patriarche d'Aquilée vous fatiguent; vous allez mettre

les mers entre eux et vous; mais dans quel pays allez-vous vous fixer

où l'ambition de la domination et des richesses ne vous suscitent

bientôt des ennemis? Déjà il s'agit de transporter le siége de votre

nouvel état dans une ville que nous ne possédons pas tout entière.

Il faudra commencer par en chasser ou par assujettir les Français;

ensuite, vous aurez à vous assurer de l'obéissance des naturels

du pays; enfin, il vous restera à repousser vos nouveaux voisins,

c'est-à-dire le roi des Bulgares, le prince de Thessalie, l'empereur

de Trébizonde et celui de Nicée, dont le territoire s'étend jusqu'aux

faubourgs de Constantinople. Il y a plus, on parle d'un nouveau

peuple déjà établi dans la Natolie, peuple redoutable par son

courage, par son fanatisme, et par la haine qu'il a vouée au nom

chrétien.

«Voilà pourtant les ennemis que vous iriez chercher pour échapper

à l'incommodité d'avoir pour voisins les Padouans et le patriarche

d'Aquilée.

«Avez-vous formé le projet de vivre en paix avec tous ces peuples

dont vous allez vous rapprocher? Mais l'amitié des Grecs est toujours

suspecte; celle des Français, impuissante et onéreuse; enfin, je

suppose que vous conserviez la paix avec les uns et les autres; quel

moyen de la conserver avec les infidèles?

«De deux choses l'une, ou vous partez pour faire des conquêtes, et

alors les projets de votre politique sont subordonnés aux évènements;

ou bien vous allez vous établir paisiblement dans un quartier de

Constantinople; mais conçoit-on l'existence de deux gouvernements

dans l'enceinte d'une même ville? Où sera notre sûreté dans un

pareil établissement? Quelle sera la condition de nos concitoyens

transplantés sur cette terre nouvelle? Quelle sera la destinée de

nos vieillards, de nos parents, de tout ce que nous laisserons ici?

Abandonnés au fond de ce golfe, c'est alors qu'ils s'apercevront que

ces plages sont tristes et stériles. Le commerce, la richesse, la

puissance, s'évanouiront à-la-fois; un voisin ambitieux ne tardera

pas à se montrer entreprenant: nous apprendrons de loin que notre

patrie est devenue sujette. Ceux d'entre nous qui pourront encore

y aborder trouveront la ville dépeuplée, les canaux ensablés, les

digues renversées, les lagunes infectes, nos édifices démolis,

leurs débris précieux transportés ailleurs, nos trophées dispersés

chez l'étranger, quelques religieux errants sur les ruines de

monastères autrefois magnifiques, le peuple sans travail et sans

pain, la religion sans pompe, le magistrat de quelque ville voisine

dictant des lois dans ce palais où nous délibérons; et l'histoire

dira que, pour écouter une ambition inquiète et peu réfléchie, nous

avons renoncé aux bienfaits les plus signalés de la providence,

et détruit l'un des monuments les plus admirables de l'industrie

humaine.» «Non», s'écria l'orateur, en se jetant aux pieds d'un

Christ qui écorait la salle, «Non, vous ne permettrez pas, ô notre

divin Sauveur, que nous abandonnions la patrie que vous nous aviez

assignée; c'est vous qui en avez posé les fondements sur l'abyme des

mers; c'est vous qui l'avez défendue et gouvernée. Daignez toucher le

coeur de ce peuple qui vous fut toujours fidèle; qu'il ne se montre

pas ingrat envers vous, et qu'il accomplisse, sous une protection

dont il a reçu tant de témoignages, les destinées que vous lui

réservez.»

Falier descendit alors de la tribune, les yeux pleins de larmes; on

alla aux voix: et une boule ou deux décidèrent du sort de Venise.

Sous une infinité de rapports, la situation de Constantinople

était certainement préférable. Mais de tels avantages ne sont que

relatifs, et, si les Vénitiens délibérèrent en effet sur le choix,

ils firent sagement de préférer une position moins brillante, où ils

trouvaient leur sûreté, et que leurs forces maritimes suffisaient à

défendre. Transporté dans l'Orient, ce peuple de commerçants et de

marins, plus braves sans doute que les Grecs, mais moins lettrés, et

considérés par eux comme des barbares, n'aurait pu y être supporté

qu'en se confondant avec la population indigène et en en prenant la

mollesse. Mais les différences de religion, de langue et d'intérêts,

étaient autant d'obstacles à cette fusion. Jamais ils n'auraient

eu assez de bras pour contenir la population, pour détruire trois

ou quatre empereurs inquiets de leur voisinage, ni sur-tout pour

arrêter le nouveau torrent de barbares qui devaient bientôt fondre

sur ces belles contrées. Ce n'était pas avec une trentaine de galères

qu'on pouvait défendre une ville comme Constantinople. D'ailleurs

les Vénitiens ne possédèrent jamais que le quart de la ville, et

quand ils auraient pu devenir maîtres de toute cette capitale, que

serait devenu le gouvernement de Venise au milieu de cette nouvelle

population? Un gouvernement municipal pouvait convenir à un état

qui était tout entier dans une ville. On peut admettre même chez

une grande nation un gouvernement collectif; mais il faut que les

intérêts du peuple et ceux de l'administration soient homogènes; il

faut que ceux qui exercent les droits de tous, soient revêtus de

leur magistrature par la confiance; que les patriciens, s'il y en

a, soient dès long-temps environnés de considération: or conçoit-on

ce que serait une poignée de citadins et de nobles, qui viendraient

dans un pays, où leurs noms ne seraient pas même connus, imposer

silence à toutes les vanités? De deux choses l'une: ou on aurait

appelé les habitants du pays à siéger dans les conseils investis de

la souveraineté, et alors les Vénitiens n'auraient plus été que des

Grecs, et l'empire d'Orient aurait été une république; ou bien les

Vénitiens auraient prétendu gouverner sans partage, et pour soutenir

un tel gouvernement (en supposant la chose possible), il aurait

nécessairement fallu donner une telle puissance à celui qui en

aurait été le chef, que bientôt les conquérants n'auraient pas été

plus libres que le peuple conquis.

La puissance, la liberté, la conservation de la république, tenaient

à sa position insulaire. Comme Athènes, elle dominait sur la mer;

comme Athènes, elle avait vaincu le grand-roi; mais elle avait un

avantage de plus, celui de ne point tenir à la terre. Ceci rappelle

cette réflexion de Xénophon, dont il a été fait une application si

brillante: si les Athéniens étaient à-la-fois maîtres de la mer et

insulaires, ils seraient terribles sans être vulnérables.

[Note en marge: XII. Nouvelle révolte des colonies vénitiennes.]

Pendant que les Latins perdaient l'empire d'Orient, il était naturel

que les colonies vénitiennes essayassent de nouveaux efforts pour

secouer le joug de la métropole. C'est un des inconvénients attachés

au gouvernement républicain, que cette méfiance déclarée contre tous

les dépositaires du pouvoir, qui le fait passer rapidement dans

une multitude de mains, parmi lesquelles il y en a nécessairement

de malhabiles. Le sénat de Venise changeant continuellement les

gouverneurs de ses provinces, ceux-ci administraient nécessairement

sans expérience: les plus capables n'osaient rien hasarder: il

semblait qu'on ne voulût laisser à aucun d'eux le temps de réparer

ses fautes ou d'achever ce qu'il avait heureusement commencé. De là

résultaient pour les colons de justes sujets de plainte. Quelquefois

l'administrateur était tenté d'abuser d'un pouvoir qui allait lui

échapper, et souvent les peuples éprouvaient la tentation non

moins vive de profiter, pour ressaisir leur liberté, de l'occasion

favorable que leur offrait un mauvais choix.

Les villes de Pola et de Zara chassèrent le podestat vénitien, et se

mirent, comme de coutume, sous la protection du roi de Hongrie. Il

fallut armer une flotte, et réduire ces deux places par des siéges.

[Note en marge: 1241.]

Les Candiotes, qui avaient un asyle plus sûr dans leurs montagnes,

fatiguaient sans cesse la république de leurs insurrections. Deux

frères, Georges et Théodore Cortazzi, se mirent à la tête de celle

qui éclata en 1241. Ils rassemblèrent assez de forces pour que cette

révolte devînt une guerre. Le gouverneur Marin Geno y fut tué.

Ses successeurs, sur-tout Marin Gradenigo, remportèrent quelques

avantages, et ramenèrent une paix qui fut scellée du sang de quelques

rebelles obscurs.

[Note en marge: 1243.]

Un autre habitant de l'île, nommé Alexis Calerge, homme considérable

par sa naissance, redoutable par sa prudence et sa ténacité,

préparait, non une révolte momentanée, mais une résistance opiniâtre.

Le sénat, averti de ses pratiques, soupçonna son dessein, et voulut

le faire enlever. Calerge, également bien servi par ses espions,

s'évada sur-le-champ, et l'insurrection éclata dans la nuit même de

son évasion. Ce fut un embrasement général, une guerre qui, pendant

dix-huit ans, conduite et soutenue avec des succès divers, fatigua,

épuisa les troupes de la république.

L'Europe eut pour la première fois le spectacle d'une puissance

maritime luttant contre une grande colonie. La métropole attaquait

toujours les rivages avec succès. Les colons trouvaient toujours

un asyle assuré dans les terres. Les Vénitiens, après une première

victoire, se trouvaient trop faibles pour en recueillir le fruit.

Quand les Candiotes étaient victorieux à leur tour, leur ennemi

leur échappait; ils ne pouvaient le suivre sur les mers, et

porter la guerre dans son territoire. Ces deux peuples étaient

dans l'impuissance de se détruire; ils sentirent l'inutilité de

leurs efforts; on négocia, et dans la négociation le gouvernement

vénitien reprit sa supériorité. Il ne lui en coûta que de gagner

le chef de l'insurrection. On accorda à Calerge des honneurs, des

priviléges, l'exemption de tous les impôts: on l'éleva au rang de

noble vénitien; et, contre l'ordinaire de cette sorte de traité entre

le maître offensé et le sujet rebelle, on ne conserva ni sentiment

de vengeance, ni projet de trahison. Pour affermir cette paix, la

métropole envoya dans l'île une nouvelle colonie, qui fonda la ville

de la Canée, sur les ruines de l'ancienne Cydon.

[Note en marge: Nouvel envoi de familles vénitiennes à Candie. Terres

qu'on leur assigne. Elles fondent la ville de la Canée.]

Le système de colonisation que les Vénitiens adoptèrent mérite de

fixer l'attention; ils divisèrent l'île en trois parts. La première

pour la république, la seconde appartenait à l'église, la troisième

aux colons; celle-ci était divisée en 132 lots pour les cavaliers

ou nobles, et 405 pour les fantassins. L'ancienne Crète pouvait

reconnaître dans ce partage une imitation de la méthode des Grecs

et des Romains[264]. Les lots de terre n'étaient point égaux; aux

plus considérables était attachée l'obligation de fournir, en cas

de guerre, un cavalier et deux écuyers avec leurs armes et leurs

chevaux; les autres devaient fournir dix soldats à pied. Plus tard la

colonie eut un gouvernement calqué sur celui de la métropole, un duc,

ou vice-doge, un grand conseil et un livre d'or[265], pour y inscrire

les noms d'une noblesse sans pouvoir.

[Note 264: Thucydide rapporte plusieurs exemples de partages

semblables ordonnés par les Grecs après la soumission d'une

colonie révoltée. Les Athéniens rentrent dans Mitylène, qui avait

été infidèle à leur alliance: ils ordonnent la mort de tous les

habitants, à l'exception des femmes et des enfants. Le vaisseau,

porteur du contre-ordre, arrive quelques instants avant l'exécution;

mais il apporte en même-temps un décret qui divise les terres de

l'île en trois mille lots; trois cents pour être consacrés aux

dieux, et le reste pour être réparti par le sort entre les citoyens

d'Athènes envoyés pour en prendre possession.

Platée, dépendance de Thèbes, et qui était devenue l'alliée des

Athéniens, est forcée de se rendre; une sentence solennelle condamne

tous les habitants à mort, les femmes sont réduites en servitude, les

Thébains envoient une colonie de Mégariens pour peupler la ville, et

les terres deviennent une propriété du trésor public.]

[Note 265: _Ricerche storico-critiche sull'opportunità della laguna

veneta pel commercio, sull'arti e sulla marina di questo stato_, par

le comte FILIASI.]

[Note en marge: XIII. Différends entre le pape et l'empereur Frédéric

II.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 21 / 35 段