capitale que la fortune lui avait donnée. Il y trouva les colonies de
marchands vénitiens, pisans et génois, qui y étaient restés après
la conquête; il leur conserva les priviléges et les franchises dont
ils jouissaient, et le droit d'avoir parmi eux des juges de leur
nation. Seulement il prit des précautions pour que cette population
latine ne pût pas se réunir. Les Génois fiers de s'être déclarés pour
l'empereur de Nicée avant sa nouvelle conquête, crurent pouvoir se
permettre tout impunément; ils assaillirent et pillèrent le palais du
podestat vénitien; l'empereur saisit ce prétexte, pour les obliger de
se retirer au-delà du golfe, dans le faubourg de Galata, dont il fit
démolir les fortifications. Les Vénitiens cessèrent d'être souverains
dans Constantinople; mais ils conservèrent le droit d'avoir un chef
de leur nation, sous le titre de bailli ou baile. Ils furent exempts
envers l'empereur des corvées dues par les sujets ou par les vassaux;
et tel est l'esprit du commerce, que cette colonie a toujours
subsisté, malgré les guerres survenues depuis entre la république et
Constantinople.
[Note en marge: XI. Observations sur l'établissement des Vénitiens à
Constantinople.]
On ne peut pas douter que les Vénitiens n'eussent dès long-temps
senti combien leur puissance dans l'Orient était mal affermie.
L'emploi continuel de leurs forces en prouvait l'insuffisance. Il
n'était pas dans la nature des choses qu'une population étrangère,
qui diminuait tous les jours, restât maîtresse paisible d'un grand
empire, à qui elle demandait le sacrifice de ses richesses et de sa
religion.
Il n'y avait aucune proportion entre la colonie et la métropole.
Aussi dit-on que, dès l'année 1225, pendant le règne déplorable du
second des Courtenai, on mit en délibération, dans le conseil de
Venise, s'il ne convenait pas de transférer le gouvernement et la
population tout entière de la république dans ces nouveaux états
qu'il s'agissait de défendre. On ajoute que les avis furent tellement
partagés sur cette importante question, que la proposition contraire
ne prévalut que d'une voix, qu'on appela la voix de la providence.
Ce devait être une délibération bien solennelle que celle où l'on
agitait le déplacement de la capitale, un changement de patrie.
Cependant la plupart des historiens n'en font aucune mention; leur
silence ne peut qu'inspirer des doutes sur la réalité de ce fait;
d'un autre côté on cite d'anciennes chroniques qui l'attestent[263].
Cette idée est d'ailleurs si naturelle qu'il est impossible qu'elle
ne se soit pas présentée à des hommes continuellement occupés de la
conservation de cette précieuse conquête. Il ne peut donc y avoir
d'incertitude que sur le nombre plus ou moins grand des partisans de
cette proposition hardie.
[Note 263: Voyez _Principj di storia civile di Venezia_, de SANDI;
les chroniques qu'il cite sont manuscrites; il les désigne sous les
noms de _Savina_ et de _Barbaro_.
Dans son _Essai sur l'histoire de Venise_, l'abbé Tentori, tom. IV,
chap. 9, cite aussi la même chronique, et une histoire manuscrite;
mais il ne croit pas que cette délibération ait jamais eu lieu ni
pour Constantinople, ni pour Candie.
L'architecte Thomas Temanza, dans sa _Dissertation topographique,
historique et critique_, sur l'ancienne ville de Venise, rapporte
les discours attribués au doge Pierre Ziani, qui proposait la
translation, et au procurateur Ange Falier qui s'y opposa.]
Quoiqu'on ne puisse pas, sur une simple tradition rapportée dans des
manuscrits dont il est difficile d'apprécier l'autorité, admettre un
fait si important au nombre des vérités historiques, il peut être de
quelque intérêt de consigner ici l'extrait du récit qu'on en lit dans
la chronique dite de Barbaro.
Le doge Pierre Ziani, après avoir eu sur ce grand projet des
conférences avec les principaux de l'état, assembla le grand
conseil et y proposa la délibération. Il commença par faire valoir
l'importance des établissements que la république possédait dans
le Levant, la force et la fertilité de Corfou, l'étendue et
l'heureuse situation de Candie, toutes les côtes de la Grèce, les
meilleures îles de l'Archipel soumises aux Vénitiens, le reste
occupé par des maîtres si faibles qu'ils seraient trop heureux de
se ranger sous la protection du pavillon de Saint-Marc; au fond
de cet Archipel, une ville superbe, populeuse, assise entre deux
mers. Il n'existait pas dans le monde entier un site plus attrayant
et plus avantageux. C'était là qu'avec toutes les commodités de
la vie on pouvait se promettre une sûreté parfaite: c'était de là
que, par une communication facile avec les colonies, on pouvait
les protéger efficacement, ou en tirer des secours au besoin. Ces
colonies d'ailleurs, sans cesse révoltées contre une métropole
éloignée et située au fond de l'Adriatique, obéiraient sans murmure
à la dominatrice naturelle du commerce de l'Europe et de l'Asie.
La conservation de toutes ces colonies et les avantages à en tirer
dépendaient donc de l'occupation de Constantinople.
Que si l'on considérait l'état précaire d'un reste de Français,
leur petit nombre, leurs divisions, leur pénurie, il n'était pas
douteux que la république ne fût appelée à la gloire de réunir sous
sa domination la totalité d'un empire qu'elle avait fondé. Si elle
ne se chargeait de le défendre, elle perdait tout le fruit de
ses anciennes victoires, et laissait avorter les bienfaits de la
providence. Bientôt les Grecs allaient renverser le trône des Latins;
au contraire, ces Grecs ne seraient plus que de faibles ennemis en
présence des Vénitiens établis sur le canal du Bosphore.
D'ailleurs, si ce voisinage n'était pas exempt de dangers, la
république, dans sa situation actuelle, n'avait-elle rien à
craindre? Les Padouans, le patriarche d'Aquilée, le roi de Hongrie,
ne l'avaient-ils pas fatiguée de guerres continuelles, depuis sa
fondation, et ces guerres pouvaient-elles être regardées comme
terminées? «Quand elles le seraient, ajoute l'orateur, quand il
serait permis de se confier avec une entière sécurité à une paix
suspecte, quelle est notre situation? Nous avons un état et nous
n'avons point de territoire; sans territoire comment espérer de voir
notre population s'accroître; et sans population comment maintenir
notre puissance, comment accomplir les destinées auxquelles nous
devons nous croire appelés? Tant que nous resterons renfermés dans
ces lagunes, au fond d'un golfe orageux, les peuples que nous avons
soumis, et à qui notre domination n'assure aucun avantage, ne
pourront se considérer comme formant avec nous une nation; nous en
tirerons quelques tributs, mais ils seront absorbés par les efforts
continuels que nous aurons à faire pour contenir les tributaires
dans l'obéissance. Nous n'avons rien à vendre à nos îles qu'elles ne
pussent se procurer avec avantage de par-tout ailleurs. Pour qu'elles
nous soient profitables, il faut que nous nous emparions de leurs
productions, et que notre commerce soit un monopole; mais ce monopole
excite le désespoir des colons, et des révoltes continuelles vous
l'attestent.
«Je veux que vous repoussiez vos voisins, que vous conteniez vos
sujets, que votre commerce florissant vous procure de nouvelles
richesses; comment en jouirez-vous dans ce marais où vous manquez de
toutes les choses nécessaires à la vie; où l'air est impur quand les
eaux viennent à baisser, où ces mêmes eaux, quand elles s'élèvent,
menacent votre ville? déjà elles ont détruit Malamocco qu'il a fallu
abandonner. Vos digues renversées tous les ans par des tempêtes,
vos îles submergées, vos ports ensablés, vous annoncent que tôt ou
tard ces lagunes seront envahies par la mer; et, quand vous voudriez
croire ce danger plus éloigné qu'il ne l'est peut-être, n'en est-il
pas un autre dont vous avez été souvent avertis? En vain vous vous
efforcez de consolider vos habitations sur cette arène mouvante,
les tremblements de terre viennent de temps en temps les renverser;
tout vous dit que vous êtes sur un sol contre lequel les éléments
sont conjurés. Ce n'est point là le siége d'un empire puissant. Il
dépend de vous de changer cette plage aride, cette mer orageuse, ces
marais infects, où vous vous trouvez loin de vos ressources et au
milieu de vos ennemis, pour le plus beau site de l'univers, dont vous
interdirez à votre gré l'approche aux Pisans et aux Génois, d'où vous
dominerez les îles de l'Archipel, toute la Grèce et les côtes d'Asie,
heureuses de vous obéir, et où vous appellerez à vous, sans efforts
comme sans rivaux, le commerce du monde.»
Cette perspective brillante, l'attrait de la nouveauté séduisait une
partie de l'assemblée, mais les esprits moins hasardeux craignaient
de se laisser entraîner dans un avenir inconnu, et les hommes
sur qui l'amour de la terre natale et les habitudes conservaient
plus d'empire, éprouvaient une répugnance invincible à changer de
patrie. Le conseil était agité; un bruit confus de voix annonçait
la diversité des opinions, lorsqu'un personnage vénérable, le
procurateur Angelo Falier, monta à la tribune.
«Quelque répugnance que j'éprouve, dit-il, à combattre le sentiment
du prince à qui je dois obéissance et respect, je le fais cette
fois avec confiance, parce que je viens plaider devant vous la
cause de la patrie; je me croirais ingrat envers elle, envers cette
terre natale où mes aïeux ont été honorés, où moi-même j'ai été
nourri, élevé, comblé de bienfaits, si je consentais aujourd'hui
à l'abandonner pour aller chercher d'autres biens sur une terre
étrangère. Et quels sont-ils donc ces biens? un air plus pur, un
site plus riant, un sol plus fertile, la richesse, un commerce plus
étendu, une domination plus vaste et plus facile. Ah! lorsque les
habitants de Padoue s'enfuirent du plus beau pays de la terre pour
venir chercher un asyle dans les lagunes, ils surent gré à ces plages
d'être stériles, incultes, inhabitées, situées au milieu des eaux.
Si elles eussent été riches, si elles n'eussent été cachées par la
mer qui les environne, nos pères n'y auraient pas trouvé leur sûreté,
notre république, notre patrie n'existerait pas, nous serions nés
sujets de quelqu'un des petits princes de l'Italie, et nous ne nous
verrions pas aujourd'hui occupés à délibérer s'il nous convient de
trahir notre mère commune pour aller dominer dans l'orient. Nos
pères songèrent-ils à la quitter lorsqu'ils n'eurent plus besoin
d'un asyle? ils s'attachèrent à ces tristes plages en reconnaissance
du bienfait qu'ils en avaient reçu. Ils travaillèrent pendant huit
cents ans à les assainir, à s'y fortifier contre leurs ennemis et
contre les tempêtes; ils les couvrirent d'édifices somptueux; ils y
appelèrent toutes les commodités de la vie; ils y suspendirent dans
les temples les trophées de leurs victoires; et nous qui jouissons
de tous ces biens, nous voulons les méconnaître pour en chercher de
nouveaux. Nous reprochons à notre terre natale son insalubrité; et,
aveugles que nous sommes, nous oublions que les contagions les plus
redoutables viennent de l'Orient, où l'on veut nous conduire! Nous
nous plaignons de la stérilité de notre sol, comme si quelque chose
manquait à nos besoins, à nos caprices: comme si les eaux qui nous
environnent ne nous fournissaient pas à-la-fois et une nourriture
abondante, et un moyen d'industrie. On nous parle de tremblements
de terre: Eh! quel pays y est plus exposé que Constantinople? Des
inondations: les Romains quittèrent-ils leur ville, parce que le
Tibre menaçait d'en renverser les remparts? De sûreté, de richesses:
n'est-ce pas ici que vous avez trouvé votre sûreté? que vous avez
acquis ces richesses qui vous rendent ambitieux? De colonies: et
sur qui donc avons-nous conquis les plus belles de celles que
nous possédons? sur les maîtres de cet empire à qui ces colonies
tiennent, dit-on, indissolublement. Nos colonies grecques sont
importantes sans doute; mais sont-elles les seules que nous ayons à
conserver? L'Istrie, la Dalmatie, n'auraient-elles plus de prix à nos
yeux? Et si nous allions à Constantinople pour être plus à portée de
surveiller Candie et la Grèce, ne serait-ce pas abandonner au roi de
Hongrie nos provinces de l'Adriatique?
«Ce prince est un voisin dangereux; la jalousie des Padouans et
l'inimitié du patriarche d'Aquilée vous fatiguent; vous allez mettre
les mers entre eux et vous; mais dans quel pays allez-vous vous fixer
où l'ambition de la domination et des richesses ne vous suscitent
bientôt des ennemis? Déjà il s'agit de transporter le siége de votre
nouvel état dans une ville que nous ne possédons pas tout entière.
Il faudra commencer par en chasser ou par assujettir les Français;
ensuite, vous aurez à vous assurer de l'obéissance des naturels
du pays; enfin, il vous restera à repousser vos nouveaux voisins,
c'est-à-dire le roi des Bulgares, le prince de Thessalie, l'empereur
de Trébizonde et celui de Nicée, dont le territoire s'étend jusqu'aux
faubourgs de Constantinople. Il y a plus, on parle d'un nouveau
peuple déjà établi dans la Natolie, peuple redoutable par son
courage, par son fanatisme, et par la haine qu'il a vouée au nom
chrétien.
«Voilà pourtant les ennemis que vous iriez chercher pour échapper
à l'incommodité d'avoir pour voisins les Padouans et le patriarche
d'Aquilée.
«Avez-vous formé le projet de vivre en paix avec tous ces peuples
dont vous allez vous rapprocher? Mais l'amitié des Grecs est toujours
suspecte; celle des Français, impuissante et onéreuse; enfin, je
suppose que vous conserviez la paix avec les uns et les autres; quel
moyen de la conserver avec les infidèles?
«De deux choses l'une, ou vous partez pour faire des conquêtes, et
alors les projets de votre politique sont subordonnés aux évènements;
ou bien vous allez vous établir paisiblement dans un quartier de
Constantinople; mais conçoit-on l'existence de deux gouvernements
dans l'enceinte d'une même ville? Où sera notre sûreté dans un
pareil établissement? Quelle sera la condition de nos concitoyens
transplantés sur cette terre nouvelle? Quelle sera la destinée de
nos vieillards, de nos parents, de tout ce que nous laisserons ici?
Abandonnés au fond de ce golfe, c'est alors qu'ils s'apercevront que
ces plages sont tristes et stériles. Le commerce, la richesse, la
puissance, s'évanouiront à-la-fois; un voisin ambitieux ne tardera
pas à se montrer entreprenant: nous apprendrons de loin que notre
patrie est devenue sujette. Ceux d'entre nous qui pourront encore
y aborder trouveront la ville dépeuplée, les canaux ensablés, les
digues renversées, les lagunes infectes, nos édifices démolis,
leurs débris précieux transportés ailleurs, nos trophées dispersés
chez l'étranger, quelques religieux errants sur les ruines de
monastères autrefois magnifiques, le peuple sans travail et sans
pain, la religion sans pompe, le magistrat de quelque ville voisine
dictant des lois dans ce palais où nous délibérons; et l'histoire
dira que, pour écouter une ambition inquiète et peu réfléchie, nous
avons renoncé aux bienfaits les plus signalés de la providence,
et détruit l'un des monuments les plus admirables de l'industrie
humaine.» «Non», s'écria l'orateur, en se jetant aux pieds d'un
Christ qui écorait la salle, «Non, vous ne permettrez pas, ô notre
divin Sauveur, que nous abandonnions la patrie que vous nous aviez
assignée; c'est vous qui en avez posé les fondements sur l'abyme des
mers; c'est vous qui l'avez défendue et gouvernée. Daignez toucher le
coeur de ce peuple qui vous fut toujours fidèle; qu'il ne se montre
pas ingrat envers vous, et qu'il accomplisse, sous une protection
dont il a reçu tant de témoignages, les destinées que vous lui
réservez.»
Falier descendit alors de la tribune, les yeux pleins de larmes; on
alla aux voix: et une boule ou deux décidèrent du sort de Venise.
Sous une infinité de rapports, la situation de Constantinople
était certainement préférable. Mais de tels avantages ne sont que
relatifs, et, si les Vénitiens délibérèrent en effet sur le choix,
ils firent sagement de préférer une position moins brillante, où ils
trouvaient leur sûreté, et que leurs forces maritimes suffisaient à
défendre. Transporté dans l'Orient, ce peuple de commerçants et de
marins, plus braves sans doute que les Grecs, mais moins lettrés, et
considérés par eux comme des barbares, n'aurait pu y être supporté
qu'en se confondant avec la population indigène et en en prenant la
mollesse. Mais les différences de religion, de langue et d'intérêts,
étaient autant d'obstacles à cette fusion. Jamais ils n'auraient
eu assez de bras pour contenir la population, pour détruire trois
ou quatre empereurs inquiets de leur voisinage, ni sur-tout pour
arrêter le nouveau torrent de barbares qui devaient bientôt fondre
sur ces belles contrées. Ce n'était pas avec une trentaine de galères
qu'on pouvait défendre une ville comme Constantinople. D'ailleurs
les Vénitiens ne possédèrent jamais que le quart de la ville, et
quand ils auraient pu devenir maîtres de toute cette capitale, que
serait devenu le gouvernement de Venise au milieu de cette nouvelle
population? Un gouvernement municipal pouvait convenir à un état
qui était tout entier dans une ville. On peut admettre même chez
une grande nation un gouvernement collectif; mais il faut que les
intérêts du peuple et ceux de l'administration soient homogènes; il
faut que ceux qui exercent les droits de tous, soient revêtus de
leur magistrature par la confiance; que les patriciens, s'il y en
a, soient dès long-temps environnés de considération: or conçoit-on
ce que serait une poignée de citadins et de nobles, qui viendraient
dans un pays, où leurs noms ne seraient pas même connus, imposer
silence à toutes les vanités? De deux choses l'une: ou on aurait
appelé les habitants du pays à siéger dans les conseils investis de
la souveraineté, et alors les Vénitiens n'auraient plus été que des
Grecs, et l'empire d'Orient aurait été une république; ou bien les
Vénitiens auraient prétendu gouverner sans partage, et pour soutenir
un tel gouvernement (en supposant la chose possible), il aurait
nécessairement fallu donner une telle puissance à celui qui en
aurait été le chef, que bientôt les conquérants n'auraient pas été
plus libres que le peuple conquis.
La puissance, la liberté, la conservation de la république, tenaient
à sa position insulaire. Comme Athènes, elle dominait sur la mer;
comme Athènes, elle avait vaincu le grand-roi; mais elle avait un
avantage de plus, celui de ne point tenir à la terre. Ceci rappelle
cette réflexion de Xénophon, dont il a été fait une application si
brillante: si les Athéniens étaient à-la-fois maîtres de la mer et
insulaires, ils seraient terribles sans être vulnérables.
[Note en marge: XII. Nouvelle révolte des colonies vénitiennes.]
Pendant que les Latins perdaient l'empire d'Orient, il était naturel
que les colonies vénitiennes essayassent de nouveaux efforts pour
secouer le joug de la métropole. C'est un des inconvénients attachés
au gouvernement républicain, que cette méfiance déclarée contre tous
les dépositaires du pouvoir, qui le fait passer rapidement dans
une multitude de mains, parmi lesquelles il y en a nécessairement
de malhabiles. Le sénat de Venise changeant continuellement les
gouverneurs de ses provinces, ceux-ci administraient nécessairement
sans expérience: les plus capables n'osaient rien hasarder: il
semblait qu'on ne voulût laisser à aucun d'eux le temps de réparer
ses fautes ou d'achever ce qu'il avait heureusement commencé. De là
résultaient pour les colons de justes sujets de plainte. Quelquefois
l'administrateur était tenté d'abuser d'un pouvoir qui allait lui
échapper, et souvent les peuples éprouvaient la tentation non
moins vive de profiter, pour ressaisir leur liberté, de l'occasion
favorable que leur offrait un mauvais choix.
Les villes de Pola et de Zara chassèrent le podestat vénitien, et se
mirent, comme de coutume, sous la protection du roi de Hongrie. Il
fallut armer une flotte, et réduire ces deux places par des siéges.
[Note en marge: 1241.]
Les Candiotes, qui avaient un asyle plus sûr dans leurs montagnes,
fatiguaient sans cesse la république de leurs insurrections. Deux
frères, Georges et Théodore Cortazzi, se mirent à la tête de celle
qui éclata en 1241. Ils rassemblèrent assez de forces pour que cette
révolte devînt une guerre. Le gouverneur Marin Geno y fut tué.
Ses successeurs, sur-tout Marin Gradenigo, remportèrent quelques
avantages, et ramenèrent une paix qui fut scellée du sang de quelques
rebelles obscurs.
[Note en marge: 1243.]
Un autre habitant de l'île, nommé Alexis Calerge, homme considérable
par sa naissance, redoutable par sa prudence et sa ténacité,
préparait, non une révolte momentanée, mais une résistance opiniâtre.
Le sénat, averti de ses pratiques, soupçonna son dessein, et voulut
le faire enlever. Calerge, également bien servi par ses espions,
s'évada sur-le-champ, et l'insurrection éclata dans la nuit même de
son évasion. Ce fut un embrasement général, une guerre qui, pendant
dix-huit ans, conduite et soutenue avec des succès divers, fatigua,
épuisa les troupes de la république.
L'Europe eut pour la première fois le spectacle d'une puissance
maritime luttant contre une grande colonie. La métropole attaquait
toujours les rivages avec succès. Les colons trouvaient toujours
un asyle assuré dans les terres. Les Vénitiens, après une première
victoire, se trouvaient trop faibles pour en recueillir le fruit.
Quand les Candiotes étaient victorieux à leur tour, leur ennemi
leur échappait; ils ne pouvaient le suivre sur les mers, et
porter la guerre dans son territoire. Ces deux peuples étaient
dans l'impuissance de se détruire; ils sentirent l'inutilité de
leurs efforts; on négocia, et dans la négociation le gouvernement
vénitien reprit sa supériorité. Il ne lui en coûta que de gagner
le chef de l'insurrection. On accorda à Calerge des honneurs, des
priviléges, l'exemption de tous les impôts: on l'éleva au rang de
noble vénitien; et, contre l'ordinaire de cette sorte de traité entre
le maître offensé et le sujet rebelle, on ne conserva ni sentiment
de vengeance, ni projet de trahison. Pour affermir cette paix, la
métropole envoya dans l'île une nouvelle colonie, qui fonda la ville
de la Canée, sur les ruines de l'ancienne Cydon.
[Note en marge: Nouvel envoi de familles vénitiennes à Candie. Terres
qu'on leur assigne. Elles fondent la ville de la Canée.]
Le système de colonisation que les Vénitiens adoptèrent mérite de
fixer l'attention; ils divisèrent l'île en trois parts. La première
pour la république, la seconde appartenait à l'église, la troisième
aux colons; celle-ci était divisée en 132 lots pour les cavaliers
ou nobles, et 405 pour les fantassins. L'ancienne Crète pouvait
reconnaître dans ce partage une imitation de la méthode des Grecs
et des Romains[264]. Les lots de terre n'étaient point égaux; aux
plus considérables était attachée l'obligation de fournir, en cas
de guerre, un cavalier et deux écuyers avec leurs armes et leurs
chevaux; les autres devaient fournir dix soldats à pied. Plus tard la
colonie eut un gouvernement calqué sur celui de la métropole, un duc,
ou vice-doge, un grand conseil et un livre d'or[265], pour y inscrire
les noms d'une noblesse sans pouvoir.
[Note 264: Thucydide rapporte plusieurs exemples de partages
semblables ordonnés par les Grecs après la soumission d'une
colonie révoltée. Les Athéniens rentrent dans Mitylène, qui avait
été infidèle à leur alliance: ils ordonnent la mort de tous les
habitants, à l'exception des femmes et des enfants. Le vaisseau,
porteur du contre-ordre, arrive quelques instants avant l'exécution;
mais il apporte en même-temps un décret qui divise les terres de
l'île en trois mille lots; trois cents pour être consacrés aux
dieux, et le reste pour être réparti par le sort entre les citoyens
d'Athènes envoyés pour en prendre possession.
Platée, dépendance de Thèbes, et qui était devenue l'alliée des
Athéniens, est forcée de se rendre; une sentence solennelle condamne
tous les habitants à mort, les femmes sont réduites en servitude, les
Thébains envoient une colonie de Mégariens pour peupler la ville, et
les terres deviennent une propriété du trésor public.]
[Note 265: _Ricerche storico-critiche sull'opportunità della laguna
veneta pel commercio, sull'arti e sulla marina di questo stato_, par
le comte FILIASI.]
[Note en marge: XIII. Différends entre le pape et l'empereur Frédéric
II.]