vendant à-peu-près tout son patrimoine, et à l'aide des secours du
roi de France, son cousin, (car ils étaient l'un comme l'autre
petits-fils de Louis-le-Gros[256]), parvint à réunir une armée de
cent quarante chevaliers, et d'environ cinq mille hommes, pour venir
prendre possession de l'empire d'Orient.
[Note 256: Reginald de Courtenai, dont l'abbé Suger raconte les
rapines dans ses lettres 114 et 116, maria sa fille Élisabeth à
Pierre de France, septième fils de Louis-le-Gros, en exigeant que
ce prince prît le nom et les armes de la maison de Courtenai; ce
fut de ce mariage que naquit Pierre de Courtenai, empereur de
Constantinople. Ainsi les Courtenai de la branche de France ne
descendaient point de la maison de Courtenai par les mâles, mais par
Élisabeth, fille de Reginald de Courtenai. C'étaient des descendants
de Louis-le-Gros, qui avaient pris le nom de Courtenai, et qui par
conséquent étaient réellement des princes du sang royal de France.
Quand le parlement de Paris voulut rejeter leurs prétentions à ce
titre qu'ils invoquaient contre les maisons de Valois et de Bourbon,
il établit en principe qu'il fallait compter la filiation, non depuis
Louis-le-Gros ou Hugues Capet, mais depuis saint Louis seulement:
«Principis nomen nusquam in Galliâ tributum nisi iis qui per mares e
regibus nostris originem repetunt, qui nunc _tantùm_ à Ludovico nono
beatæ mémoriæ numerantur; nam Cortinæi et Drocences à Ludovico crasso
genus ducentes hodiè inter eos minimè recensentur.» (De THOU.)]
[Note en marge: Il est fait prisonnier en Épire.]
Il eut recours aux Vénitiens pour son passage. La république exigea
que l'empereur et sa petite armée, en reconnaissance de ce service,
lui fissent restituer la ville de Durazzo, que le prince d'Épire
occupait. On l'assiégea, mais sans succès. Débarqué en Épire,
Pierre de Courtenai entreprit de pénétrer par terre jusque dans
ses états. Il fallait traverser ceux de Théodore Lange, à qui on
venait de déclarer la guerre, en attaquant la ville de Durazzo.
Cette imprudence eut le résultat qu'elle devait avoir. L'armée du
nouvel empereur fut retardée, égarée, enveloppée dans sa marche, puis
affamée et réduite à mettre bas les armes. Courtenai et le légat qui
l'accompagnait, se virent prisonniers du despote d'Épire. Le pape
lança les plus terribles anathèmes contre Théodore. Ce prince conjura
l'orage, en renvoyant le légat, et retint l'empereur, qui mourut dans
sa captivité.
[Note en marge: VII. Robert de Courtenai, empereur. 1221.]
[Note en marge: Il flatte les Vénitiens.]
[Note en marge: Il est battu par l'empereur de Nicée.]
Robert de Courtenai, second fils de Pierre, fut appelé sur ce trône
que son père n'avait pu occuper. Il arriva à Constantinople par
l'Allemagne et par la Hongrie; mais il s'y trouvait resserré par
trois voisins dangereux. Théodore Lange avait enlevé la Thessalie au
fils du marquis de Montferrat, s'était emparé d'Andrinople, et avait
pris le titre d'empereur de Thessalonique. Les empereurs de Nicée
et de Trébizonde, qui étaient alors Jean Vatace et David Comnène,
pressaient, d'un autre côté, le nouvel empereur latin. Contre tant
d'ennemis il n'avait de secours que les excommunications du pape.
Les Vénitiens auraient pu le servir plus utilement; aussi prenait-il
grand soin de les flatter. Il n'écrivait jamais au doge qu'en lui
donnant le titre de collègue. Mais les révoltes de Candie exigeaient,
dans ce moment, l'emploi des forces de la république. Robert n'était
pas d'un caractère à conquérir son empire ni l'amour de ses sujets.
Vaincu par Jean Vatace, sans avoir combattu en personne, il perdit,
dans une bataille, la plupart des chevaliers qui lui étaient restés
attachés, et tandis qu'il achetait la paix avec l'empereur de Nicée,
par la cession de toute la côte méridionale du Bosphore, il vit les
troupes de l'empereur de Thessalonique se présenter jusque devant les
faubourgs de Constantinople.
[Note en marge: Il s'enfuit et meurt.]
[Note en marge: VIII. Jean de Brienne, empereur. 1228.]
Comme si ce n'eût pas été assez de ces désastres, il acheva de
se perdre par une folle passion. Il y avait à Constantinople la
veuve d'un chevalier français, qui venait de fiancer sa fille à
un chevalier bourguignon. L'empereur, devenu éperduement amoureux
de cette demoiselle, offrit sa main, sa couronne, et obtint que
la mère et la fille vinssent habiter son palais. On ignore si le
mariage avait été célébré. Le chevalier bourguignon, furieux de
se voir enlever l'épouse qui lui avait été promise, assemble ses
amis, attaque le palais, au milieu de la nuit, en force la garde,
et, pendant que Robert se cache, ce rival furieux pénètre jusqu'à
l'appartement des deux dames françaises, précipite la mère dans le
port, coupe le nez et les lèvres à la fille, et laisse dans cet état
la maîtresse ou la femme de l'empereur[257]. Celui-ci, au lieu de
faire punir ce crime, se sauva de Constantinople, et alla implorer
la protection du pape. Sa mort, qui suivit de près cette fuite,
faisait tomber la couronne sur la tête de son frère Baudouin; mais on
ne pouvait pas songer à confier l'empire, dans des circonstances si
difficiles, à un enfant de dix ans. Les barons appelèrent un chef qui
en avait quatre-vingts; c'était Jean de Brienne, seigneur champenois,
illustre par de grands exploits, de grandes alliances[258] et de
hautes vertus. Le trône de Jérusalem étant venu à vaquer, le roi
Philippe-Auguste l'avait désigné pour le remplir; mais Jean s'en
était vu déposséder par l'empereur Frédéric II, son gendre.
[Note 257: Marin SANUTO. (_Secreta fidelium crucis_; liv. 2, p. 4.
ch. 18.)]
[Note 258: Il était beau-père de l'empereur Frédéric II, et son frère
Gautier avait épousé Marie, reine de Sicile.]
[Note en marge: Les Vénitiens envoient une flotte à son secours.]
On convint que le roi de Jérusalem, car il conservait ce titre,
serait reconnu empereur d'Orient, et qu'il marierait sa fille au
prince Baudouin de Courtenai, lequel serait empereur après lui. En
arrivant dans sa nouvelle capitale, deux ans après son élection, il
la trouva menacée par une ligue, que Jean Vatace, empereur de Nicée,
avait formée avec le roi des Bulgares et l'empereur de Trébizonde.
Le vieil empereur concerta son plan de défense avec Théophile Zeno,
alors chef de la colonie vénitienne. Ils sollicitèrent l'envoi d'une
flotte; mais la république ne mit pas dans cet armement sa diligence
ordinaire, car lorsque les vingt-cinq galères, parties de Venise,
arrivèrent aux Dardanelles, les Grecs étaient déjà au pied des
remparts: la flotte de Jean Vatace, commandée par Léon Gavalla, et
forte de trois cents voiles, croisait à l'entrée du détroit.
On était déjà aux mains sous les murs de la ville. L'empereur, au
lieu d'attendre dans des fortifications une armée de cent mille
ennemis, osa paraître dans la plaine, à la tête de cent soixante
chevaliers, et de trois ou quatre mille hommes de cavalerie. Cette
petite troupe vit se déployer devant elle quarante-huit escadrons,
et les chargea avec une telle vigueur, que tous furent rompus, à
l'exception de trois, qui couvrirent la retraite de l'empereur de
Nicée et du roi des Bulgares.
[Note en marge: Elle bat la flotte de l'empereur grec.]
Pendant ce combat, l'escadre vénitienne, conduite par les
provéditeurs Léonard Querini et Marc Gussoni, déployait toutes ses
voiles pour attaquer la flotte grecque. Le combat fut long, sanglant
et quelque temps incertain; mais l'habileté des marins vénitiens
décida enfin la victoire. Plusieurs des navires ennemis furent
brisés; on s'empara de quelques autres, le reste prit la fuite, et
l'escadre victorieuse, ayant franchi le détroit, parut devant le port
de Constantinople, au moment où la garnison qu'on y avait laissée se
précipitait sur une partie de la flotte grecque, mouillée près du
rivage, et s'emparait de vingt-quatre galères.
[Note en marge: Nouvelle défaite des Grecs.]
Deux ans après, l'infatigable Vatace voulut réparer sa double
défaite, et se montra encore aux portes de la capitale, tandis que
son amiral venait bloquer le port. Jean Michieli en sortit pour
attaquer cette flotte, à la tête de seize galères vénitiennes,
secondées de quelques navires pisans et génois, qui se trouvaient à
Constantinople; tandis que Geoffroy de Villehardouin, prince d'Achaïe
(parent de l'historien), débouchait dans la Propontide, avec six
vaisseaux, qui portaient cent chevaliers, trois cents arbalétriers et
cinq cents archers. Les Grecs, se voyant attaqués de deux côtés, ne
firent qu'une assez faible résistance; ils perdirent cinq de leurs
vaisseaux. La fuite de la flotte jeta l'épouvante dans l'armée, qui,
du rivage, avait été spectatrice de cette défaite. Il n'y eut plus
moyen de retenir des soldats trop effrayés pour calculer les forces
qui leur restaient. L'empereur de Nicée fut obligé de les suivre, en
menaçant encore de ses regards cette ville qui avait été deux fois
l'écueil de ses armes[259].
[Note 259: Les historiens grecs ne parlent pas de cette première
attaque de Constantinople. Les historiens français ne font pas
mention du secours fourni par la flotte vénitienne. Les Vénitiens
s'attribuent peut-être plus de part qu'ils n'en eurent au succès.
J'ai suivi le récit de Ducange, qui cite fort exactement ses
autorités. (_Histoire de Constantinople, sous les empereurs
français_, liv. 3, § 20, 21, 22.)]
Des attaques si fréquemment réitérées faisaient juger de
l'opiniâtreté et des ressources de l'ennemi. Les Latins étaient
vainqueurs, mais leur nombre diminuait tous les jours, comme leur
territoire. Ils étaient presque réduits à la ville de Constantinople.
Cette colonie guerrière, qui comptait déjà trente ans d'existence,
c'est-à-dire de guerres continuelles, devait avoir perdu tous ses
fondateurs. Le nombre des défenseurs qui lui restaient diminuait tous
les jours par les défections. Les uns s'embarquèrent furtivement,
pour retourner dans leur patrie; d'autres, séduits par des promesses,
passèrent dans le camp des ennemis. Il n'y eut pas jusqu'aux
chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, qui, en reconnaissance de
quelques concessions que leur fit l'empereur de Nicée, ne prêtassent
leurs forces au schismatique contre le prince orthodoxe[260].
[Note 260: L'abbé de Vertot ne nie pas ce fait, mais tâche de
l'excuser, liv. 3.]
Jean de Brienne sollicita les secours des princes chrétiens. Pour
en hâter l'arrivée, le jeune Baudouin, son gendre et son successeur
désigné, alla parcourir les cours de l'Europe. Le pape publia une
croisade pour la défense de cet empire, dont la conquête avait été
punie par les anathèmes de son prédécesseur.
[Note en marge: Mort de Jean de Brienne.]
Le vieux défenseur de Constantinople mourut, après un règne de huit
ans, le 20 mars 1237.
[Note en marge: IX. Baudouin, empereur. 1237.]
[Note en marge: Croisade pour la défense de l'empire latin d'Orient.]
[Note en marge: L'empereur met en gage la couronne d'épines de J.-C.]
Plusieurs princes prirent la croix; beaucoup de fidèles, pour
racheter leurs péchés, firent voeu d'aller combattre dans la Romanie;
la plupart se dispensèrent du pélerinage, par une contribution en
argent. On leva des impôts, pour subvenir aux frais de la guerre
future. Les ecclésiastiques virent leurs biens soumis à une retenue
du tiers de leur produit. On imposa aux Juifs du royaume de France
un forte taxe, que le roi saint Louis destinait à la croisade.
En attendant tous ces secours, les barons qui gouvernaient, en
l'absence du nouvel empereur, s'étaient vus obligés d'emprunter de
marchands vénitiens trois ou quatre mille marcs d'argent. C'était
une somme d'à-peu-près 200,000 francs; encore l'empereur d'Orient ne
trouva-t-il à l'emprunter que sur gage, et quel gage! On y affecta la
sainte couronne d'épines, encore teinte du sang de Jésus-Christ.
[Note en marge: Saint Louis l'acquiert.]
Lorsque l'échéance du prêt fut arrivée, l'empereur n'était pas plus
en état de rembourser la dette qu'au moment où il l'avait contractée.
Nicolas Querini, commerçant Vénitien, se mit à la place des prêteurs,
et, pour prix d'un court délai qu'il accorda, il exigea que ce
gage sacré fût transporté à Venise et y restât en dépôt. La sainte
couronne allait devenir la propriété d'un banquier, si le prince
pieux qui régnait alors sur la France ne l'eût dégagée, en faisant
rembourser la somme dont elle répondait. C'eût été une simonie
de l'acheter; mais, quand il l'eut rendue à l'empereur Baudouin,
celui-ci lui en fit présent, et lui offrit en même-temps un morceau
de la vraie croix, le lange de Jésus-Christ, la chaîne, l'éponge et
le calice de la passion, une partie du crâne de saint Jean-Baptiste,
et la verge de Moïse. Saint Louis fit bâtir la Sainte-Chapelle pour y
déposer ces reliques.
Baudouin avait amené à Constantinople quelques troupes qu'il
avait ramassées dans l'Occident; mais il ne voyait point arriver
les princes qui s'étaient croisés pour le défendre. Le zèle avait
malheureusement alors plusieurs occasions de se signaler. On pouvait
se croiser contre les infidèles de la Terre-Sainte, et contre les
schismatiques grecs. Pour ajouter à la complication de tous ces
intérêts, le pape publia successivement deux nouvelles croisades;
l'une contre Asan, roi des Bulgares, qui avait faussé sa promesse
de se soumettre à l'église latine; l'autre contre l'empereur
d'Allemagne, Frédéric II, qui opposait la force de ses armes aux
prétentions du saint-siége. Il y avait les mêmes indulgences à gagner
en combattant le soudan d'Égypte ou de Syrie, les princes grecs et
l'empereur catholique. Au milieu de tant de guerres, il n'était pas
possible qu'il restât des troupes disponibles pour soutenir Baudouin
II sur le trône de Constantinople, d'autant plus qu'au lieu de
veiller à la conservation de son empire, il en était presque toujours
absent, pour solliciter par lui-même l'assistance des princes de
l'Occident.
Il perdit en voyages infructueux presque toute la durée d'un règne de
vingt-quatre ans. Las d'attendre ou de solliciter en vain les secours
des chrétiens, cet empereur, en faveur duquel le pape avait publié
une croisade, fit une alliance avec les Comans, peuple sauvage, qui
s'était établi dans la Moldavie; de sorte qu'on pouvait voir dans
la même armée des Français, des Vénitiens, des croisés de diverses
nations, des Grecs, des mahométans et des barbares, marchant, une
bulle du pape à la main, contre l'empereur de Nicée, qui, par une
autre singularité, avait les Génois pour alliés.
[Note en marge: L'empereur s'allie avec les Comans.]
Lorsque l'empereur orthodoxe conclut son traité avec les chefs des
Comans, les deux parties contractantes se tirèrent mutuellement du
sang et se le donnèrent à boire. Un des chefs de cette nation étant
mort à Constantinople, on pendit sur sa tombe vingt-six chevaux
vivants, et huit de ses officiers, qui s'offrirent pour aller le
servir dans un autre monde. On ne devait pas s'attendre à voir ces
choses se passer dans le camp des croisés.
Les armes de Baudouin eurent d'abord quelques succès; il prit
plusieurs villes que tenait l'empereur de Nicée. Sa flotte, qui
n'était que de treize voiles, battit la flotte grecque, composée de
trente vaisseaux, et en enleva la moitié. Vatace prit sa revanche sur
quelques places de son rival, attira les Comans sous ses drapeaux,
et força Baudouin à signer une trêve de deux ans, ce qui donna à
l'empereur de Nicée le loisir d'étendre ses possessions aux dépens
du prince de Thessalie et du roi des Bulgares; de sorte qu'il
enveloppait de tous les côtés le petit territoire qui restait à
l'empereur de Constantinople.
Vatace étant mort, et sa couronne ayant passé de son fils à son
petit-fils, encore en bas âge, l'empire fut envahi par le tuteur
de cet enfant. Ce tuteur était Michel Paléologue, guerrier déjà
illustre, digne par beaucoup de qualités d'occuper le trône de
Vatace. Le faible Baudouin, renfermé dans sa capitale, était réduit
à faire de la monnaie avec le plomb qui couvrait les édifices, à
démolir des maisons pour suppléer au défaut de bois de chauffage, et
à mettre son fils unique entre les mains des marchands vénitiens,
pour sûreté de quelque argent qu'il leur empruntait[261].
[Note 261: Ei solùm urbis Constantinopolis moenia remanserunt, quem
et tam diù generis hujus afflixerunt, ut filium suum, Philippum
nomine, quibusdam burgensibus constantinopolitanis coactus fuit, pro
certâ quantitate pecuniæ obligare; qui dictum puerulum, securioris
custodiæ causâ, Venetias postmodum transmiserunt. Et nonnulla palatia
sua, plumbo cooperta nobiliter ab antiquo, discooperire, et plumbi
vendere cooperturam, et alia plura agere, ut vivere posset augustæ in
convenientia dignitati.
(Marin SANUTO. _Secreta fidelium crucis_; liv. 2,
4e partie, chap. 18.)]
[Note en marge: X. L'empereur grec Paléologue fait la guerre aux
Latins.]
Paléologue, maître de tout le pays des deux rives du Bosphore,
voyait avec dépit la ville impériale reconnaître d'autres lois. Il la
resserra peu-à-peu, assiégea même, quoique sans succès, le faubourg
de Galata, et obtint de ses alliés les Génois[262] une flotte pour
bloquer le port.
[Note 262: Et acceptans (Paleologus) negotium pro quo iverant (legati
Januenses), utpotè quòd Venetos intimo cordis exosos habebat,
confoederationem et pacta inivit cum eis, in quâ nomine communis
Januæ immunitatibus multis concessis, civitatem Smyrnarum liberaliter
tradidit et donavit. Ità quod Januenses ad partes Romanioe
navigantes, tanquam ad eorum propriam terram, portum facerent et
accessum haberent.
(Barthelemi Scriba, _continuateur des Annales de Gênes_, par Caffari,
liv. 6. Collection de MURATORI, t. VI, p. 528.)]
[Note en marge: Surprise de Constantinople. 1261.]
L'empereur latin avait pratiqué quelques intelligences avec le
gouverneur de Daphnusie, place appartenant à l'empereur grec, sur le
Pont-Euxin, à quarante lieues de la capitale. La flotte vénitienne,
sous le commandement du podestat de la colonie, Marc Gradenigo,
partit pour aller surprendre cette place.
Pendant qu'elle était occupée à cette expédition, Paléologue envoya
son général Stratégopule, avec huit cents chevaux et quelque
infanterie, au-delà du Bosphore, pour faire une diversion dans la
Thrace. Ce général avait ordre, en passant près de Constantinople,
d'observer l'état de cette place; mais il n'y avait aucune apparence
de tenter, avec une poignée de soldats, une entreprise sur la
capitale de l'Orient. Ce détachement grec se grossit de paysans des
environs. Stratégopule s'avança près des murs pendant la nuit du 25
juillet 1261, dans l'intention de faire une reconnaissance, laissant
même le gros de ses gens derrière lui. Il apprit que la plupart
des troupes de Baudouin étaient parties, pour aller assiéger une
ville de Thrace. Un Grec, qu'on lui amena, lui offrit d'introduire
quelques soldats dans Constantinople par un souterrain. Il fallait
pénétrer dans la ville, égorger un corps-de-garde, s'emparer d'une
porte, l'ouvrir à sa petite troupe, et devenir maître de cette grande
capitale, avant que les Français eussent le temps de se reconnaître.
Il fallait sur-tout ne point échouer dans une entreprise pour
laquelle on s'écartait des instructions de l'empereur. Quinze soldats
se glissent par le souterrain jusque dans la maison du Grec qui les
conduisait. Ils partent sur-le-champ et se dirigent vers la porte
dorée. Dans leur chemin ils rencontrent une seule sentinelle qu'ils
égorgent. Arrivés devant cette porte qui ne s'ouvrait plus depuis
long-temps, ils veulent l'abattre à coups de hache, mais elle se
trouve maçonnée. La démolition exige beaucoup d'efforts; le temps
s'écoule. Ceux qui étaient cachés à l'entrée de la ville attendaient
avec impatience le signal convenu: Stratégopule était dans la plus
grande anxiété. Le mur tombe, la porte s'ouvre, une poignée de braves
se précipite dans les rues voisines. À mesure que la petite armée
arrive, elle se range en bataille, s'empare de quelques positions,
mais n'avance qu'avec circonspection. On enveloppe et on massacre
les faibles détachements de troupes qu'on rencontre. Tout-à-coup
la flamme s'élève dans quatre quartiers; la ville est remplie de
cris, de feu, de soldats. Les Latins surpris courent aux armes,
les assaillants au pillage; les habitants, éveillés en sursaut, se
cachent pour attendre l'évènement, ou viennent se ranger sous les
drapeaux du vainqueur. Il n'y a point d'ordre dans la défense; la
résistance devient impossible. L'empereur se sauve de son palais, se
dépouille en courant des marques de sa dignité, se précipite dans une
barque. Les bâtiments qui restaient dans le port coupent leurs câbles
et s'éloignent de cette ville en flammes, emportant vers Négrepont
quelques-unes des principales familles, et cet empereur, nouvel
exemple des vicissitudes humaines. Des soldats grecs trouvent sous
leurs pas l'épée, le diadême de Baudouin; ces trophées sont portés
au bout d'une lance. Au point du jour, l'ennemi se trouve maître de
Constantinople.
Le flotte vénitienne arrivait en ce moment de sa fatale expédition
de Daphnusie. Elle avait vu pendant une partie de la nuit la lueur
d'un vaste incendie, qui lui annonçait un grand désastre; mais elle
ne pouvait en soupçonner la cause. Quelques barques avertissent
l'amiral; il veut attaquer sur-le-champ; mais ses trente galères,
à mesure qu'elles approchent, sont entourées de bateaux chargés de
familles fugitives qui viennent demander un asyle. On voit le rivage
couvert de malheureux à qui le danger n'avait pas même laissé le
temps de se vêtir. On demande aux vainqueurs de leur permettre au
moins la retraite; et, dès que cette dernière grâce est obtenue, ils
se précipitent en si grand nombre dans des barques, pour atteindre
cette flotte mal pourvue de vivres, que plusieurs périssent de misère
avant d'arriver à Négrepont. Les chefs de ces familles fugitives
et ruinées trouvèrent à Venise non-seulement des secours, mais
des honneurs; on en admit dix-neuf dans le grand conseil. Cette
république eut constamment la sage politique de bien accueillir les
habitants de ses colonies après leurs désastres.
Il y avait cinquante-sept ans que la capitale de l'Orient avait
été prise par la bravoure d'une petite armée de Latins; elle venait
d'être enlevée par une troupe encore moins nombreuse. Ce n'était là
qu'un coup-de-main, un hasard de la fortune; mais plusieurs causes
anciennes et permanentes devaient amener tôt ou tard la chute de
l'empire fondé par les croisés. Ces croisés étaient une poignée
d'aventuriers, dont le nombre avait été diminué considérablement
par les premiers combats; il n'en restait pas un au bout de
cinquante ans. Aucune nation n'était intéressée à la conservation
de cet empire; le gouvernement de Venise et le pape devaient seuls
la désirer; mais ni l'un ni l'autre ne pouvaient y envoyer des
forces suffisantes pour le soutenir. La protection du pape tenait
à l'abdication du schisme, et le schisme était précisément ce qui
rendait les vainqueurs plus odieux aux vaincus. Par un défaut de
politique assez ordinaire dans les coalitions, on avait conquis un
empire, non pour fonder un état capable de résistance, mais pour s'en
partager les lambeaux. Il était évident que la population grecque
chasserait avec le temps la population latine.