conquêtes.]
La république était plus puissante que le nouvel empereur. Elle
venait d'acquérir plusieurs millions de sujets; mais il restait
à les soumettre et à les contenir. Telle était l'entreprise d'un
état, qui, si on ne compte pas la Dalmatie, presque continuellement
révoltée, n'avait guère que deux cent mille âmes de population[248].
Il y avait dans cette conquête un avantage au partage duquel les
belliqueux alliés des Vénitiens ne prétendaient pas: c'était le
commerce.
[Note 248: Dans le tableau rapide des révolutions de l'Italie, placé
à la tête de l'histoire de Florence, Machiavel se borne à dire: «Les
services que les Vénitiens rendirent aux Français pour leur passage
en Asie, leur valurent en récompense l'île de Candie.» Il faut en
convenir, c'est dire trop peu: ils coopérèrent à la conquête, et ils
ne reçurent point l'île de Candie à titre de récompense, puisqu'ils
l'achetèrent. D'autres possessions leur furent cédées, mais à titre
de partage.]
Les nouvelles possessions échues aux Vénitiens par le traité étaient
toutes maritimes, à l'exception d'Andrinople. Elles présentaient
une suite de ports et d'îles, depuis le golfe Adriatique jusqu'au
Bosphore. Dans l'impossibilité où le gouvernement se voyait d'occuper
à-la-fois un si grand nombre de points isolés, il accorda, en 1207,
à tous les citoyens vénitiens la permission d'armer, pour conquérir
les îles de l'Archipel et les ports de la côte, non encore soumis,
à condition qu'ils les tiendraient comme fiefs de la république.
On ne réservait que l'île de Candie et celles de la mer Ionienne.
Cette proclamation ouvrit une nouvelle carrière à l'ambition et à la
cupidité. Les nobles et les marchands vénitiens, citoyens égaux d'une
république où les fiefs étaient inconnus, s'empressèrent de hasarder
leurs richesses pour devenir conquérants et feudataires. La lâcheté
des Grecs leur facilita ces conquêtes.
Marc Dandolo et Jacques Viaro s'emparèrent de Gallipoli, qu'ils
firent ériger en duché.
Les îles de Naxos, Paros, Melos et Horinée, formèrent une
principauté, que la famille de Marc Sanudo conserva près de quatre
cents ans.
Marin Dandolo s'établit à Andros.
André et Jérôme Ghisi prirent Theonon, Sciros et Micone; Pierre
Justiniani et Dominique Michieli, l'île de Céos; Raban Cornaro
s'établit sur les côtes de Négrepont, où il eut de la peine à se
maintenir; et Philocole Navagier porta le titre de grand-duc de
Lemnos.
[Note en marge: XLI. Révolte dans les provinces conquises. 1205.]
[Note en marge: Baudoin et Dandolo partent pour réprimer
l'insurrection.]
Nous avons fait remarquer que la ville d'Andrinople était la seule
possession de la république dans l'intérieur des terres. Cette place
était un poste avancé pour la défense de Constantinople. Elle se
trouvait dans le voisinage d'un prince puissant, auquel les Grecs
avaient eu recours en haine de leurs nouveaux maîtres. Le roi des
Bulgares profita de l'occasion, promit des secours: la révolte éclata
dans toutes les provinces, la garnison vénitienne d'Andrinople fut
obligée de se retirer, et il fallut rappeler des troupes de tout côté
pour aller faire le siége de cette ville. Mais tel était le mépris
des Latins pour le peuple conquis, qu'ils ne voulurent pas admettre
les Grecs dans leur armée, même comme recrues.
[Note en marge: L'empereur est défait et prisonnier. Le doge ramène
l'armée battue à Constantinople.]
Baudouin partit aussitôt de Constantinople avec peu de monde, sans se
donner le temps d'attendre son armée, que dans les circonstances il
était fort difficile de réunir. Le vieux doge, dont l'activité ne se
ralentissait pas, arriva devant la place aussitôt que lui. Le roi
des Bulgares, prompt à la secourir, ne tarda pas à venir attaquer
les assiégeants dans leurs lignes. Ils poursuivirent imprudemment
un corps de cavalerie qui fuyait pour les attirer; l'excès de la
bravoure occasionna une déroute complète; l'empereur tomba entre
les mains des Bulgares, le comte de Blois fut tué. Le doge et
Villehardouin rallièrent les débris de l'armée, et opérèrent la
retraite sur Constantinople, vivement poursuivis par l'ennemi, ayant
à traverser un pays en état de révolte, et laissant l'empereur au
pouvoir d'un vainqueur barbare, qui lui fit indignement couper les
jambes et les bras. Telle fut la destinée d'un jeune prince, que, si
peu de temps auparavant, la fortune avait appelé de si loin au trône
de Constantinople. Mutilé, jeté sur un rocher, il y expira au bout de
trois jours.
Dandolo ramenait, à travers mille périls, les restes d'une armée
qui naguère avait soumis un empire. En considérant que de toute
cette conquête il ne restait que deux ou trois villes, il dut
éprouver cette grave douleur qui, sans les décourager, pèse sur les
âmes fortes, au moment où le fruit de leurs méditations et de leur
constance va leur échapper.
[Note en marge: XLII. Mort de Dandolo. 4 juin 1205.]
La bataille avait été perdue le 14 avril; Dandolo, le promoteur de
cette grande entreprise, qui semblait se terminer d'une manière si
déplorable, succomba, non à un siècle de travaux, non à la douleur,
mais à une maladie, le 14 juin 1205; il fut enterré dans l'église
de Sainte-Sophie. La gloire de ce doge donna lieu à une innovation
remarquable. Il paraît qu'il fut le premier dont on grava le nom sur
les monnaies de la république[249].
[Note 249: Muratori a donné la description et l'empreinte d'une pièce
d'argent portant ces mots: _H. Dandulus._ (_Antiq. italicæ medii
ævi._ _Dissertation_ 27e, p. 648.)]
Si maintenant on se demande quel fut, en dernière analyse, le fruit
de cette conquête, on est obligé de reconnaître que le résultat
en fut très-important pour les Vénitiens, puisqu'elle assura la
splendeur de leur république en lui donnant l'empire des mers;
mais, pour l'Europe, ce résultat fut la perte inutile de beaucoup
de vaillants hommes, l'incendie de Constantinople, la destruction
de monuments précieux, la chute d'un empire, et un démembrement qui
en facilita bientôt la conquête aux barbares. L'unique fruit que
l'Europe paraisse avoir retiré de cette grande révolution, c'est
l'introduction de la culture du millet, dont le marquis de Montferrat
envoya quelques graines à ses états d'Italie[250].
[Note 250: Et donaverunt bursam unam plenam de semine seu granis de
colore aureo et partim albo, non ampliùs anteà visis in regionibus
nostris qui dixerunt detulisse ab unâ provinciâ Asiæ, Natolia dicta
et vocari _Meliga_ quæ tractu temporis magnum redditum et subsidium
patriæ compararet.
Je suis redevable de la connaissance du document, d'où j'extrais ce
passage, à M. Michaud, qui l'a inséré dans les pièces justificatives
de son _Histoire des Croisades_; mais on m'a fait observer que je
m'étais trompé dans ma première édition, en traduisant _Meliga_ par
_Maïs_. Je dois cette correction à M. Dureau de la Malle.]
LIVRE V.
Pierre Ziani, doge. -- Occupation de Corfou et de Candie. --
Guerre contre les Génois. -- Révoltes de Candie, 1205-1228. --
Dogat de Jacques Thiepolo. -- Affaires de Constantinople. --
Chute de l'empire des Latins en Orient, 1228-1261. -- Nouvelle
révolte de Candie. -- Rivalité du pape et de l'empereur Frédéric
II. -- Guerre de Venise contre Erzelin, tyran de Padoue,
1228-1252. Guerre contre les Génois, 1252-1269. -- Révolte du
peuple de Venise. -- Changement dans la forme des élections.
-- Création de la charge de grand-chancelier. -- Disette. --
Établissement du droit de navigation dans l'Adriatique. --
Guerres qui en sont la suite. -- Dogat de Laurent Thiepolo,
de Jacques Contarini et de Jean Dandolo. -- Établissement du
saint-office à Venise, 1269-1289.
[Note en marge: I. Établissement des correcteurs des lois pendant
l'interrègne.]
La longue absence de Henri Dandolo, ses succès, l'importance
personnelle qu'il s'était acquise, les conquêtes qu'il avait
faites pour la république, tout cela avait placé le gouvernement
vénitien dans une situation absolument nouvelle. On n'avait rien à
reprocher au doge qu'on venait de perdre. Son ambition avait paru
désintéressée; cependant le sénat n'avait pu voir sans inquiétude
le chef de l'état acquérir une si grande puissance. On nomma une
commission de cinq membres, pour proposer dans l'interrègne la
réforme des abus qu'on aurait pu remarquer dans le gouvernement.
L'institution de ces nouveaux magistrats, auxquels on donna le
titre de correcteurs du serment du doge, ayant été maintenue à
chaque vacance du trône, il en résulta que ces censeurs, appelés à
faire l'examen des réformes dont le gouvernement était susceptible,
passèrent de la censure des lois à celle de l'administration, et
de l'administration à l'administrateur, de sorte qu'à la mort de
chaque doge il se trouva un tribunal tout prêt à prononcer sur sa
conduite: et il en fut des doges comme des rois d'Égypte, ils eurent
un jugement à subir après leur mort.
[Note en marge: Pierre Ziani, doge. 1205.]
On donna pour successeur à Henri Dandolo, Pierre Ziani, fils
de l'ancien doge du même nom. Son premier soin fut d'envoyer à
Constantinople un représentant de la république, auquel on donna
le titre de Podestat. Le choix tomba sur Marin Zeno, qui partit
accompagné de quatre conseillers ou provéditeurs.
[Note en marge: II. Départ d'une flotte vénitienne.]
Une flotte de trente-une galères mit à la voile pour aller prendre
possession des îles que la république s'était réservées.
Dans sa route elle rencontra un corsaire génois, qui, bien
qu'accompagné d'une escadre de neuf galères, fut enveloppé, attaqué,
pris, et pendu sur-le-champ.
[Note en marge: Elle s'empare de Corfou.]
Pour un état qui prétendait exercer le droit de souveraineté sur
toute la surface de l'Adriatique, Corfou, qui garde ou menace
l'entrée de ce golfe, était une possession indispensable. Cette île
n'appartenait point alors à l'empire grec, mais elle en avait été une
dépendance. Nous avons rapporté que les princes normands établis dans
la Pouille s'en étaient emparés. Le royaume de Naples avait passé
depuis dans des mains qui n'étaient pas en état de garder ce poste
important. Quand la flotte vénitienne se présenta devant le port,
elle n'éprouva aucune résistance. On s'empressa de mettre quelques
troupes à terre pour prendre possession de la capitale, et on mit à
la voile pour Candie.
[Note en marge: Prend possession de Modone et de Coron.]
En passant devant Modone et Coron, sur la côte du Péloponnèse, on
y jeta de faibles garnisons; la Grèce était au premier occupant.
Étrange exemple des vicissitudes humaines! Athènes, dès qu'elle
apprit qu'on avait vu une flotte vénitienne dans ces mers, se hâta
d'envoyer des députés à Venise pour demander des maîtres.
[Note en marge: Elle occupe l'île de Candie.]
Peu de jours après, on aperçut le mont Ida; la flotte vint jeter
l'ancre sous cette île fameuse, qui ferme l'Archipel, et à qui son
étendue d'environ soixante lieues, sa fertilité, ses cent villes, et
l'avantage de sa position, avaient procuré autrefois la domination de
la Méditerranée.
L'armée vénitienne était sous le commandement de Rainier Dandolo et
de Roger Premareni. La conquête de la ville de Candie ne coûta que
peu d'efforts, et la soumission de tout le pays fut le résultat d'une
campagne. Jacques Thiepolo y fut envoyé pour le gouverner, avec le
titre de duc. Mais cette soumission avait été trop rapide pour être
sincère: d'une autre part, les Génois ne pouvaient voir sans jalousie
les rivaux de leur commerce former de si puissants établissements
dans les mers de l'Orient. Cependant, ne voulant pas en venir dans ce
moment à une guerre ouverte contre la république, ils lui cherchèrent
un ennemi, et déterminèrent le comte de Malthe, par les secours
qu'ils lui fournirent sous-main, à se mettre à la tête des Candiotes
mécontents; de sorte que leur révolte éclata presque immédiatement
après leur soumission.
[Note en marge: III. Révolte de cette île.]
Je ne me propose point de raconter tous les combats que les Vénitiens
eurent à livrer pour conserver la possession de cette île. Ce fut,
de part et d'autre, une suite non interrompue d'efforts pour secouer
le joug et pour l'appesantir[251].
[Note 251:
En 1207, révolte soutenue par le comte de Malthe.
En 1220, révolte des Agiostéphanites.
En 1226, nouvelle insurrection.
En 1228, révolte soutenue par Jean Vatace, empereur de Nicée.
En 1241, révolte à l'instigation de Michel Paléologue.
En 1242, révolte de George et de Théodore Cortazze.
En 1243, révolte, d'Alexis Calerge, qui dure dix-huit ans.
En 1324, trois révoltes moins considérables.
En 1324, révolte de Varda Calerge.
En 1326, révolte de Léon Calerge.
En 1327, insurrection apaisée par Justinien Justianiani.
En 1341, révolte punie par Justiniani et Morosini.
En 1361, révolte des colons vénitiens de Candie, qui
dure jusqu'en 1364.
En 1365, révolte des frères Calerge, calmée en 1366.]
Toujours de nouvelles tentatives de la part d'un peuple moins jaloux
de son indépendance qu'impatient d'une domination lointaine; secours
insuffisants fournis par les ennemis de la métropole; sacrifice
continuel des soldats et des trésors de celle-ci, pour faire rentrer
les révoltés dans le devoir; résultat uniforme des expéditions
maritimes; succès des invasions, toujours rapide, parce qu'elles
sont imprévues, toujours peu durable, parce qu'elles ne peuvent être
soutenues; toutes les descentes suivies d'une occupation facile,
jamais d'une possession paisible; la partie montagneuse du pays
offrant toujours une retraite assurée aux rebelles; les campagnes
commencées par une victoire éclatante, finissant par une guerre de
postes, qui ruine ordinairement le vainqueur; clémence après les
succès incomplets; exécutions après les victoires décisives; c'est
ce que présente cette guerre de cent soixante ans, qui ajoute à la
difficulté de résoudre le problème de l'utilité des grandes colonies.
Les Vénitiens appelaient toutes ces insurrections des révoltes. Ils
prétendaient à la fidélité, à la reconnaissance d'un peuple qu'ils
avaient acheté. Ils attribuaient cette résistance à l'inconstance, à
la perfidie; mais, comme l'a dit un historien très-estimable[252], il
était aussi facile de l'expliquer par des vertus que par des vices.
[Note 252: M. SIMONDE-SISMONDI.]
La première insurrection des insulaires obligea le duc de Candie et
les généraux vénitiens à se rembarquer. La république fit partir de
nouvelles troupes; le comte de Malthe, qui s'était mis à la tête
des révoltés, ne jugeant pas à propos de se sacrifier pour leur
défense, les abandonna, et les Vénitiens furent bientôt maîtres des
principales positions.
On proposa dans le sénat de faire démolir toutes les places
fortifiées de l'île. Rainier Dandolo représenta qu'elles étaient
encore plus utiles aux troupes régulières, mais peu nombreuses de la
métropole, qu'à la population insurgée, et il proposa noblement de
pourvoir, de ses deniers, à l'entretien de ces fortifications. Son
offre ne fut point acceptée, mais son avis prévalut.
[Note en marge: Les Vénitiens y envoient une colonie.]
Il importait d'accoutumer les Candiotes à ne plus considérer la
nation vénitienne comme une nation étrangère; dans cette vue, on
délibéra d'engager les citadins de Venise à former des établissements
dans cette île, à y transporter leur résidence, et, pour les y
déterminer, on confisqua la moitié des terres des révoltés, et on les
distribua aux nouveaux colons[253]: singulier moyen de s'attacher un
peuple, que de le dépouiller, et de vouloir qu'il reconnaisse des
concitoyens dans ceux qui ont envahi son héritage. Tite-Live raconte
qu'après la conquête d'Antium, lorsque le sénat voulut en partager
le territoire et y envoyer une colonie, on eut peine à trouver dans
Rome, encore pauvre, des citoyens qui consentissent à s'expatrier
pour s'enrichir; ils aimaient mieux désirer du bien à Rome, qu'en
posséder à Antium. À Venise on vit partir cinq ou six cents familles,
pour aller fonder la nouvelle colonie.
[Note 253: L'acte de cette concession est rapporté dans l'_Histoire
de Venise_, par André NAVAGIER.]
[Note en marge: Combat contre les Génois.]
Les Génois, voyant les Vénitiens à-peu-près maîtres de Candie,
voulurent couper la communication de cette colonie avec la métropole;
ils envoyèrent une flotte de trente galères croiser à l'entrée de
l'Adriatique. Aussitôt, sans se donner le temps d'armer une flotte
plus considérable, l'amiral Jean Trévisan appareilla de Venise
avec neuf gros vaisseaux, courut sur l'ennemi, qu'il rencontra à
la hauteur de Trapani, sur la côte de Sicile, et l'attaqua sans
s'embarrasser de l'inégalité du nombre. Dès le commencement de
l'action, un de ses vaisseaux tomba au pouvoir des Génois. Trévisan
continua le combat avec fureur, reprit son vaisseau, et vit les
Génois fuir à pleines voiles. Non content de ce succès, il les
poursuivit jusques sur la côte d'Afrique, les attaqua de nouveau,
s'empara de quatre de leurs galères, et, s'acharnant sur ce qui
restait, livra un troisième combat le lendemain. Six galères ennemies
seulement parvinrent à s'échapper. Le sénat de Gênes fut réduit à
demander la paix, que le gouvernement vénitien désirait ardemment,
pour pouvoir à loisir s'établir dans ses nouvelles conquêtes.
Les seigneurs français, qui s'étaient emparés de la principauté de
Négrepont et de l'Achaïe, réclamèrent le secours de la république: en
le leur accordant, elle acquit deux puissants vassaux.
[Note en marge: Colonie envoyée à Corfou.]
Ce qu'elle avait fait pour Candie, elle le fit pour Corfou; une
colonie y fut envoyée.
[Note en marge: Croisade en Égypte.]
Telle était son ambition de former de nombreux établissements dans
l'Orient, qu'elle prit part à une sixième croisade qui se dirigeait
sur l'Égypte. Les Vénitiens y coopérèrent de deux manières, en y
envoyant une flotte et des troupes, et en y transportant celles du
roi de Hongrie, qui, pour prix de ce service, céda à la république
tous ses droits sur les villes de Dalmatie, dont elle était alors
en possession. Cette nouvelle guerre, contre les Sarrasins, n'eut
aucun succès. On prit d'abord Damiette; mais bientôt après, l'armée
chrétienne, se trouvant bloquée dans une position périlleuse, entre
le Nil et l'armée du soudan Mélédin, se vit obligée d'acheter, par la
restitution de Damiette, la permission de se rembarquer. On signa une
trêve de huit ans.
[Note en marge: Révolte de Candie.]
Une seconde révolte éclata dans Candie. Le gouverneur appela à
son secours le prince de Naxe, vassal de la république. Ce prince
aida le duc à soumettre les rebelles; mais choqué des airs de
supériorité qu'affectait celui-ci, il fomenta une nouvelle sédition,
le contraignit à fuir de son palais, sous des habits de femme, à
se réfugier dans un château, l'y investit, et se rendit maître de
l'île. Il fallut faire partir des troupes de Venise en toute hâte,
pour aller délivrer le gouverneur. Ces troupes surprirent Candie,
et obligèrent le duc de Naxe à se rembarquer; mais la révolte ne
tarda pas à se rallumer. Les Candiotes taillèrent en pièces un corps
qui avait voulu les forcer dans leur retraite. Le sénat rappela
successivement ses gouverneurs, jusqu'à ce que l'un d'eux fut assez
heureux ou assez habile pour éteindre l'incendie, ce qui procura à la
colonie un calme de deux ans.
[Note en marge: Abdication et mort de Pierre Ziani.]
[Note en marge: Création de la quarantie civile.]
Il y en avait vingt-quatre que Pierre Ziani régnait. Sentant les
approches de sa fin, il abdiqua sa dignité, et mourut un mois après.
Indépendamment des évènements militaires que nous avons racontés, il
faut rapporter à son dogat l'institution d'un tribunal de quarante
membres, chargé de juger les affaires civiles. L'ancienne quarantie
ne conserva plus dans ses attributions que les affaires criminelles.
[Note en marge: IV. Partage entre les électeurs. Jacques Thiepolo,
doge. 1228.]
L'élection, qui suivit la mort de Pierre Ziani, donna lieu à une
circonstance singulière. Les électeurs étaient, comme nous l'avons
vu, au nombre de quarante; il arriva qu'il y eut partage entre
Rainier Dandolo et Jacques Thiepolo; les épreuves du scrutin furent
vainement répétées pendant deux mois, tant chacun des électeurs
était déterminé à persister dans son choix. Il fallut faire pencher
la balance. Au lieu de nommer quelques électeurs de plus, le sénat
ordonna de s'en rapporter au sort, qui donna pour doge à Venise
Jacques Thiepolo.
L'île de Candie réclama ses premiers soins; cette fois la révolte
y était excitée par l'empereur de Nicée, Jean Vatace. Il avait
envoyé aux rebelles un secours de trente galères et une armée. Les
troupes vénitiennes furent obligées de se renfermer dans leurs forts,
quelques-uns se rendirent; l'insurrection éclata de toutes parts;
mais quand les renforts arrivèrent de Venise, l'armée grecque se
rembarqua, comme avaient fait le comte de Malthe et le duc de Naxe,
laissant les Candiotes sans secours, à la merci d'un maître offensé.
[Note en marge: V. Affaires de l'empire d'Orient.]
Cet empereur de Nicée était un des plus infatigables ennemis de
la puissance des Vénitiens en Orient. Il faut nous reporter à
Constantinople pour assister aux révolutions de ce nouvel empire.
[Note en marge: Henri de Flandre, empereur. 1206.]
Baudouin, premier empereur des Latins, était mort, comme nous l'avons
vu, dans les fers du roi des Bulgares. Henri de Flandre, son frère,
qui avait recueilli les débris de l'armée, fut proclamé empereur.
Il avait à combattre, indépendamment du roi des Bulgares, trois
princes grecs, qui s'étaient établis dans les provinces démembrées
de l'empire; Théodore Lascaris, empereur de Nicée; Michaël Lange,
prince d'Épire, et un Comnène, qui prenait le titre d'empereur de
Trébizonde. L'empire, suivant l'expression d'un historien grec[254],
était devenu un monstre à trois têtes.
[Note 254: NICÉTAS, _Histoire de Baudouin_, ch. 8.]
Avec quatre cents chevaliers seulement, Henri remporta, contre des
armées considérables, des avantages assez éclatants, pour forcer ses
ennemis à demander la paix. Sa bonne administration lui concilia
même, autant que cela était possible, l'affection de ses sujets
grecs. Il eut la sagesse de sentir qu'on ne peut régner sur des
hommes, en affectant de leur refuser toute confiance, et en les
excluant de l'administration de leur propre pays.
Ce même esprit de prudence l'empêchait de favoriser le zèle ambitieux
du légat du pape, qui voulait absolument interdire le culte grec,
et exiger les dîmes pour le clergé latin. Henri s'opposa à toute
persécution; son courage alla jusqu'à encourir les censures. Il les
mérita, en faisant placer son trône dans la cathédrale, au-dessus de
celui du patriarche, et en défendant aux barons d'aliéner leurs fiefs
en faveur du clergé[255]. Ce prince mourut sans héritier, après un
règne de dix ans.
[Note 255: Ce système n'était pas nouveau dans l'administration de
l'empire de Constantinople. Nicétas loue Manuel Comnène (liv. 7, ch.
3) de n'avoir pas doté les églises en biens-fonds: «Comme il savait,
dit-il, que les solitaires perdent quelque chose de la tranquillité
d'esprit, et de l'attention qu'ils doivent apporter au service de
Dieu, lorsqu'ils sont occupés des affaires temporelles, il ne leur
donna ni terres, ni vignes, et il laissa à la postérité un exemple
de la manière dont se doivent faire les fondations de monastères. Il
renouvella une ordonnance par laquelle Nicéphore Phocas, cet empereur
si sage et si avisé, avait défendu aux moines de posséder des terres
et des immeubles.»]
[Note en marge: VI. Pierre de Courtenai, empereur. 1216.]