«Alors le grec, l'ayant considéré et jugeant que c'était un

religieux, crut plus tolérable de lui confier des reliques que de

les abandonner à des séculiers, qui les profaneraient de leurs

mains sanglantes, et lui ouvrit un coffre ferré où l'abbé enfonça

les deux mains avec empressement, et emplit de ce qu'il jugea le

plus précieux son habit retroussé exprès. Ces reliques étaient, du

sang de Notre-Seigneur, du bois de la vraie croix, des os de saint

Jean-Baptiste, un bras de saint Jacques, et grand nombre d'autres.

«Galon de Sarton, chanoine de Saint-Martin de Péquigny, prit d'abord

dans le pillage le chef de saint Christophle, le bras de sainte

Eleuthère, et quelques autres reliques. Se promenant dans un vieux

palais demi-ruiné, il aperçut une fenêtre bouchée de foin et de

paille, où il soupçonna qu'il y avait des reliques, et en effet il

trouva deux vases dont l'un contenait le doigt, l'autre le bras

de saint George; mais, craignant d'être surpris, il les remit. Le

lendemain, fouillant plus avant, il trouva deux bassins d'argent avec

leurs étuis, qu'il emporta, et connut, par les inscriptions, que dans

l'un était le chef de saint George, et dans l'autre le chef de saint

Jean-Baptiste. Pour les transporter plus facilement et plus sûrement,

Galon rompit les grands bassins qu'il vendit, puis il s'embarqua et

porta ces reliques dans la cathédrale d'Amiens.»

Parmi toutes ces circonstances du sac de Constantinople, ces

horreurs, ces orgies, ces excès d'avarice, quelques traits

caractérisent la dévotion grossière des Occidentaux, beaucoup

attestent leur orgueilleuse ignorance. Les Grecs étaient un peuple

corrompu, avili, mais fort supérieur alors aux Latins dans tout ce

qui tenait à la culture des arts et des lettres; on ne le vit que

trop à la manière dont les vainqueurs profanèrent les monuments

qui décoraient l'ancienne Byzance. Ces vainqueurs parcouraient

Constantinople, parés avec tout le faste de l'Orient, et portant des

plumes et des écritoires en dérision de la science des vaincus.

[Note en marge: XXXV. Partage du butin.]

Quand les chefs commencèrent à croire que leur voix pouvait être

entendue d'une soldatesque effrénée, ils ordonnèrent d'apporter

dans un dépôt commun tout ce qui avait été trouvé dans le pillage.

On ne pouvait pas s'attendre à une restitution fidèle; cependant

il se trouva que la masse du butin à partager s'élevait à quatre

cent mille marcs d'argent. Un quart fut réservé pour l'empereur qui

devait être élu; le reste fut partagé également entre les Vénitiens

et les Français. La part de ceux-ci fut donc de cent cinquante

mille marcs. Ils commencèrent par en prélever cinquante mille, pour

s'acquitter envers les Vénitiens de ce qu'ils leur devaient encore;

de sorte qu'il resta cent mille marcs à répartir entre tous ceux qui

composaient l'armé. Chaque fantassin eut cinq marcs, chaque homme de

cheval le double, et chaque chevalier ou prêtre le quadruple; ce qui

prouve qu'il ne restait pas plus de quinze mille hommes dans l'armée

des Français.

Mais la somme régulièrement partagée n'était qu'une faible partie de

ce que le pillage avait produit. Villehardouin évalue le butin des

Français à quatre cent mille marcs, sans compter ce dont on n'eut pas

connaissance. Or, si on ajoute à cette somme une somme égale pour

les Vénitiens, les cinquante mille marcs qu'on préleva pour leur

créance, et les cent mille qui furent mis en réserve pour l'empereur,

on trouvera un total de 950 mille marcs; à quoi il faut ajouter les

parts des seigneurs, sans doute bien plus considérables, les rapines

ignorées, les objets vendus, estimés à vil prix ou détruits; et si

on considère que cette ville, où l'on faisait un pillage équivalent

au moins à deux cents millions de notre monnaie d'aujourd'hui[239],

venait d'être ravagée par trois incendies effroyables, on se fera

quelque idée de la richesse de cette capitale.

[Note 239: En supposant que depuis 1204 l'argent n'ait perdu que les

trois-quarts de sa valeur.]

L'esprit spéculateur des Vénitiens se montra au milieu de ce désordre

général, dont ils entrevirent l'occasion de profiter. Ils proposèrent

de se charger de tout le butin, et de donner cent marcs d'argent

à chaque homme de pied, deux cents à chaque homme de cheval, et

quatre cents aux chevaliers et aux prêtres. Ce marché ne fut pas

accepté; mais cette offre prouverait que la somme trouvée était bien

plus considérable que celle dont on a cherché ci-dessus à établir

l'évaluation.

Les reliques furent partagées avec le même soin que les richesses,

sauf les pieux larcins dont nous avons cité quelques exemples. Le

doge envoya à Venise une portion de la vraie croix, un bras de saint

George, une partie du chef de saint Jean-Baptiste, le corps de

sainte Luce, celui du prophète saint Siméon, et une fiole du sang de

Jésus-Christ.

L'avidité spécule sur-tout: les reliques vraies ou supposées

devinrent un objet de commerce.

Il y avait à Constantinople d'autres trophées dont les guerriers

occidentaux ne connaissaient pas encore le prix. Tout ce que les

lettres grecques et latines avaient produit, tout ce que le savoir

avait confié au papier, était recueilli depuis neuf siècles dans de

vastes bibliothèques, que les soldats dispersèrent ou que la flamme

dévora. On doit déplorer cette perte; mais il n'est pas possible de

l'apprécier.

La magnificence des empereurs avait embelli la capitale de tous les

monuments des arts: la Grèce, l'Égypte, Rome elle-même, avaient été

mises à contribution pour décorer Byzance. On citait une multitude

d'ouvrages célèbres dans lesquels les vainqueurs ne virent que

les objets d'un luxe inutile ou une matière qui, pour recouvrer

quelque valeur, devait être rendue à des usages grossiers. Les

statues de marbre furent mutilées; on fondit celles d'airain; et,

de tant de chefs-d'oeuvre, on ne connaît aujourd'hui que quatre

chevaux de bronze doré, qui étaient placés dans l'hippodrome de

Constantinople[240], et que Dandolo envoya à Venise, où on les éleva

sur le portail de St.-Marc. C'est ce même trophée que nous avons vu

devenir ensuite pour la France un juste monument d'orgueil et de

douleur[241].

[Note 240: Nicétas dit que, sur la tour de l'Hippodrome, il y avait

quatre chevaux dorés vis-à-vis l'un de l'autre.

(_Hist. de_ Manuel COMNÈNE, liv. 3, ch. 5.)]

[Note 241: Furono portati a Venesia quatro cavalli grandi di bronso

dorati ch'erano a Constantinopoli, i quali furono fatti in Persia,

e quando i Romani acquistarono la Persia, tolsero i quatro cavalli

e li fecero portare alla marina, e fecero mettere sulle loro

monete e medaglie nel rovescio i detti quatro cavalli e portati

poi a Roma, demum Constantino imperator romano quando andò ad

abitare a Constantinopoli, cioè a edificare la detta città, tolse

i detti quatro cavalli di Roma, e li porto con lui, ed è opera

excellentissima ben gittata e netta. Uno de' quali cavalli era sulla

galera di ser Dominico Morosini e per sinistro si ruppe un piede

di dietro, e giunti a Venesia e scaricati furono posti sopra la

chiesa di S. Marco; ma il signor Morosini volle tenere per memoria

quel piede. Onde la signoria ne fece far un altro e aggiungerlo al

cavallo, come al presente appare; ed io ho veduto il delto piede.

(Marin SANUTO, _Vite de' Duchi. A._ DANDOLO.)]

[Note en marge: XXXVI. Élection d'un empereur latin.]

Il y avait un mois que les croisés dominaient dans Constantinople

au seul titre de vainqueurs. Ils s'occupèrent enfin du choix d'un

souverain, et, conformément à leurs conventions, désignèrent des

électeurs pour y procéder. De la part des Français on nomma six

ecclésiastiques, afin d'être plus sûr de leur impartialité dans un

choix dont ils ne pouvaient être l'objet. Ce furent le légat du pape,

Pierre, évêque de Bethléem; Conrad, évêque d'Halberstadt; Jacques de

Vitry, évêque d'Acre; l'abbé de Loces, au diocèse de Verceil, et les

deux prélats dont les bannières avaient été arborées les premières

sur les tours de Constantinople, Garnier, évêque de Troyes, et

Nevelon, évêque de Soissons. Les électeurs vénitiens furent Vital

Dandolo, amiral de la flotte; Othon Querini, Bertuce Contarini,

Nicolas Navagier, Pantaléon Barbo. Les auteurs ne s'accordent pas

sur le sixième; les uns le nomment Jean Balegio, les autres Jean

Michieli. C'est un devoir de l'histoire de conserver les noms des

hommes qui ont pris une noble part aux grands évènements. Ce sont là

les véritables titres de noblesse des familles, c'est la plus belle

récompense de l'héroïsme ou de la capacité.

Entre tous les seigneurs qui avaient eu part à cette grande conquête,

trois, déjà élevés à la dignité de souverain, paraissaient devoir, à

raison de leur rang et de leurs services, exclure tous les autres et

balancer les suffrages. C'étaient le marquis de Montferrat, général

de la croisade; Baudoin, comte de Flandre, qui en avait été le

promoteur, et le doge Henri Dandolo.

Le premier, que sa réputation militaire avait appelé à la tête

de cette expédition, venait de donner une nouvelle preuve de ses

talents. Le second, âgé seulement de trente-deux ans, était le plus

puissant des princes de l'armée. Le troisième presque centenaire,

avait montré une force de tête et de caractère qui avait vaincu tous

les obstacles, sans cesse renaissants dans une si grande entreprise.

[Note en marge: On propose le doge.]

Mais il était peu naturel de placer sur un trône qu'on venait de

fonder, un vieillard qui ne pouvait manquer d'éprouver bientôt la

débilité de son âge. D'une autre part, il y avait à considérer que,

si la couronne était déférée au doge, les Vénitiens se trouveraient

possesseurs de plus de la moitié de l'empire; qu'il n'y avait pas

seulement à le garder, mais à le conquérir; qu'ils avaient pour

cela peu de forces de terre; qu'il était à craindre que les barons,

peu satisfaits de leur lot, ne retirassent leurs troupes, ce qui

pouvait entraîner la perte de toutes ces conquêtes. Malgré ces

raisons, la majorité des électeurs penchait pour Henri Dandolo;

on allait recueillir les voix, lorsqu'un des Vénitiens, Pantaléon

Barbo, représenta que ce choix, quelque honorable qu'il fût, était

plus dangereux que profitable pour la république. Plus la place de

doge devenait importante, plus il était à craindre qu'un si haut

prix offert à l'ambition n'excitât des factions, et par conséquent

des troubles. La république ne serait peut-être pas assez puissante

pour garder l'empire; et le doge empereur serait trop puissant pour

respecter toujours les droits de la république. Il n'était pas dans

la nature des choses que l'empire d'Orient dépendît d'une ville

éloignée et sans territoire. La réunion de ces deux gouvernements en

entraînait la translation à Constantinople; et alors Venise devenait

sujette pour avoir voulu être souveraine. Proposer au vénérable doge

de devenir empereur en cessant d'être Vénitien, c'était lui donner

une trône sans les moyens de s'y maintenir, et priver la république

d'une de ses plus illustres familles.

[Note en marge: Baudouin, comte de Flandre, proclamé empereur.]

Ces représentations, si sages et si généreuses, déterminèrent les

électeurs à choisir entre le comte de Flandre et le marquis de

Montferrat. On a dit que les Vénitiens écartaient celui-ci, parce

qu'ils craignaient un si grand accroissement de puissance, donné

à un prince déjà établi dans le nord de l'Italie. Cette crainte

ne paraissait pas fondée. La petite souveraineté que le marquis

de Montferrat possédait au pied des Alpes, ne pouvait faire aucun

ombrage à la république. Quoi qu'il en soit, le 9 mai, après une

délibération qui durait depuis le matin, la pluralité des suffrages

se réunit en faveur du comte de Flandre, et à minuit l'évêque de

Soissons ayant proclamé ce choix du haut d'un balcon du palais, toute

la ville retentit du cri de Vive l'empereur Baudoin!

Le marquis de Montferrat fut le premier à lui baiser la main, avec

une noble abnégation de ses prétentions. Le nouvel empereur fut élevé

sur le bouclier. Ce bouclier était soutenu par le doge, le marquis de

Montferrat, le comte de Blois, et le comte de Saint-Paul.

[Note en marge: XXXVII. Partage des provinces.]

Il avait été convenu que celui des deux concurrents français qui

ne serait pas élevé au trône, aurait, avec le titre de roi, l'île

de Candie et tout ce que l'empire possédait au-delà du Bosphore:

ce fut le lot du marquis de Montferrat. Mais il demanda et obtint

d'échanger le pays situé sur la côte d'Asie, contre la province de

Thessalonique, voisine des états du roi de Hongrie, dont il devenait

le beau-frère en épousant Marguerite, veuve de l'empereur Isaac.

On procéda au partage des provinces; plusieurs avaient été démembrées

depuis long-temps, et de tout ce qui restait, les croisés n'avaient

encore pu conquérir que les environs de la capitale. Il paraît

que ceux qui firent cette distribution n'étaient pas suffisamment

instruits de l'étendue de l'empire. On donna des principautés en

Asie à ceux qui voulurent tenter d'en aller prendre possession. Mais

comment faire des conquêtes avec une armée réduite à moins de quinze

mille hommes, divisée entre tant de nouveaux souverains? Il était

évident que ce partage de l'empire devait ruiner en peu de temps la

puissance des Latins dans l'Orient. Assez forts pour détruire, ils ne

l'étaient pas assez pour conserver. Quand on lit, dans Villehardouin,

les conquêtes que tel ou tel prince entreprenait avec cent ou six

vingts chevaliers, on croit lire les expéditions des lieutenants de

Pizarre ou de Fernand Cortez; et l'on est humilié de voir les fils

des Grecs et les restes de l'empire romain traités avec ce mépris.

Il n'est guère possible de dire avec exactitude quel fut le pays

qui échut à chacun des copartageants. L'acte de partage a bien été

conservé par les historiens[242]; mais il y a beaucoup de noms

qui sont méconnaissables, et, chose étonnante, on n'y trouve pas

l'indication de toutes les villes ou provinces qui appartenaient

alors à l'empire grec.

[Note 242: Il est dans les notes de la _Chronique_ de DANDOLO, liv.

10, ch. 3, par. 33.

Voici textuellement ce qui concerne les Vénitiens:

_Pars terrarum domini Ducis et communis aliàs gentis Venetiarum._

_De primâ parte imperii Romaniæ quæ devenit communi Venetiarum._

Civitas Archadiopolis,

Missini,

Bùlgarifigo,

Pertinentia Archadiopoli,

Pertinentia Pictis et Nicodemi,

Civitas Heracleæ,

Pertinentia Caludro cum civitate Rodesto et Panedo cum

omnibus quæ sub ipsis,

Civitas Adrianopolis, cum omnibus quæ sub ipsâ,

Casalia Corici vel Coltrichi,

Pertinentia Brachiali,

Sageedei vel Saguelai,

Pertinentia de Muntimanis et Sigopotomo cum omnibus

quæ sub ipsis,

Pertinentia Gani,

Certasca Miriofitum,

Casalia de Raulatiset Examilli,

Pertinentia Gallipoli,

Cortocopi Casalia,

Pertinentia Peristatus,

Emborium vel Estborium,

Lazua et Lactu.

_Hæc est secunda, pars terrarum Dî ducis et communis Venetiarum de

secundâ parte imperii Romani._

Provinciæ Lacedæmoniæ Miera et Megali Epicephis,

Parva et magna pertinentia Calobries vel Calobrita,

Ostrones vel Ostrovos, provincia Colonis, Oréos, Caristos,

Antrus, Concilani, vel Conchi Latica, Cavisia vel Nisia,

Egina et Calirus vel Culuris, pertinentia Lapadi,

Zacinthos, Oprium vel Orili,

Cæphalonia, Patre, Methone, cum omnibus suis scilicet

pertinentiis de Brana, pertinentia de Catacha Gomo, cum

villis, Chiræ hermis filiæ imperatoris, vel kir Alexii, cum

villis de Molineti, et de cæteris monasteriorum sub quibusdam

villis, quæ sunt imperatoris, scilicet de Micra, et Megali

Epicepsi, scilicet parva et magna provincia Ricopalla

vel Nicopalla, cum pertinentiis de Artha et Bohello, de Anatholico,

de Lesconis et de cæteris....... et monasteriorum

cum Cartolaratis.

Provincia Dirrachii et Arbani, cum Clominissa, vel

Clavinissa de Vagnetia,

Provincia de Granina,

Provincia Drinopoli, provincia Aeridis, Leucas et Coripho.

Muratori, dans son édition de la _Chronique de Dandolo_, rapporte,

à la suite de ce traité, une variante, qu'il dit avoir vue sur le

manuscrit de la bibliothèque Ambrosienne. Il y a quelques noms

écrits différemment, et même quelques-uns de plus ou de moins; mais

il est fort difficile d'expliquer tout-à-fait l'une et l'autre

leçon. Quand les Français et les Vénitiens voulurent se mettre en

possession d'un territoire si imparfaitement connu et si vaguement

désigné dans l'acte de partage, quelques difficultés s'élevèrent

entre les copartageants; mais elles furent terminées à l'amiable

par des arbitres qui, de la part de Henri Baudouin, furent Geoffroy

de Villehardouin et Miles de Brabant; et de la part de Marin Zeno

podestat vénitien, Bartole, Aldibrand, et André Bembo; ils prennent

dans l'acte le titre de _Judices Veneti_. Cet acte est rapporté par

MURATORI, dans ses antiquités du moyen âge. Dissertation 47e, p.

233.]

Ces possessions furent concédées aux barons avec des titres inconnus

jusque alors dans l'Orient. Le comte de Blois fut duc de Nicée;

Villehardouin, maréchal de Romanie. La nouveauté des titres attestait

un grand changement qui s'était opéré dans le système de la société;

et la Grèce dut sans doute être étonnée de voir un comte de Naxe, un

prince de Lacédémone, un duc d'Athènes.

On se partageait, on troquait, on vendait les provinces et les

villes; et ces mutations prouvaient également l'avidité et

l'ignorance des nouveaux possesseurs. Des villes jadis libres étaient

jouées aux dés par des hommes grossiers, qui n'en connaissaient pas

même la position.

[Note en marge: Celles qui échurent aux Vénitiens.]

Je n'ose me hasarder à traduire la liste des pays qui entrèrent dans

le partage des Vénitiens.

Parmi les noms qu'on peut reconnaître, on y remarque, au fond du

Pont-Euxin, Lazi; sur la côte de l'Asie mineure, Nicopolis; dans

le bassin de la Propontide, au nord, Héraclée, Ægos-Potamos et

Rodosto; sur la côte méridionale, Nicomédie; Gallipoli, à l'extrémité

du détroit de l'Hellespont; sur l'Hebre de Thrace, Adrianopolis,

aujourd'hui Andrinople; deux places dans l'île d'Eubée, Oréos et

Caristos; plusieurs ports autour du Péloponnèse, savoir, Égine, dans

le golfe Saronique; Mégalopolis, dans la Laconie; Colone et Méthone,

à la pointe de la Messénie, et Patre, aujourd'hui Patras, au détroit

qui sépare le golfe de Corinthe de la mer Ionienne; enfin toutes les

îles de cette mer, depuis Zante jusqu'à Corfou, et Dirrachium, sur la

côte de la Dalmatie.

Il faut ajouter à ces possessions plusieurs îles de l'Archipel, dont

il n'est pas fait mention dans l'acte de partage: l'île de Candie,

que les Vénitiens acquirent du marquis de Montferrat, le 12 août de

la même année, pour dix mille marcs d'argent[243], et enfin le quart

de la ville de Constantinople. On voit que le traité leur assurait

la possession de ces rivages où la fable ingénieuse avait supposé

autrefois la conquête de la Toison-d'Or. Ce fut à bon droit que le

doge, après avoir chaussé les brodequins rouges, marque de la dignité

impériale, ajouta à ses titres celui de seigneur du quart et demi de

l'empire romain[244].

[Note 243: Marin Sanuto, dans son _Histoire des ducs de Venise_,

rapporte cette transaction. Elle est aussi dans l'histoire des

marquis de Montferrat, par Benvenuto di S. Georgio, lequel dit que

les Vénitiens n'acquittèrent pas entièrement le prix de la vente.

Les auteurs varient sur ce prix. Ducange, dans son histoire de

Constantinople, dit mille marcs d'argent; et en effet, la copie de

l'instrument, rapportée par l'historien du Montferrat, contient ces

mots: «Vos ad præsens mihi dare debetis mille marchas argenti, et

tantas possessiones à parte occidentis quarum redditus decem millia

iperpera auri, juxta existimationem unius mei amici et alterius

vestri, annuatim capiam.»]

[Note 244: Dominus quartæ partis et dimidiæ imperii romani.]

[Note en marge: XXXVIII. Les croisés se réconcilient avec le pape.]

Aussitôt qu'ils furent maîtres de Constantinople, le nouvel empereur,

le marquis de Montferrat et le doge, écrivirent au pape pour le prier

de sanctionner, par son approbation, tout ce qui avait été fait.

L'excommunication avait été lancée contre les Vénitiens à cause de

l'expédition de Zara: le moment était favorable pour demander qu'elle

fût levée; et il devenait nécessaire de réconcilier la république

avec le saint-siége, afin de prévenir toutes les difficultés que

pourrait éprouver, de la part de la cour de Rome, l'élection d'un

Vénitien au patriarcat de Constantinople.

Dandolo, en même temps qu'il rendait compte au pape, avec dignité

et avec mesure, des raisons qui légitimaient l'expédition de la

république contre une colonie rebelle, envoya solliciter l'absolution

auprès du cardinal Pierre de Capoue, légat du saint-siége dans la

Palestine. Ce légat se trouvait alors dans des circonstances fort

difficiles. Le peu de croisés qui étaient allés dans la Terre-Sainte

n'y avaient fait que des efforts infructueux. Pierre de Capoue était

obligé de renoncer, pour le moment, à toute nouvelle entreprise, et

il venait de conclure une trêve de six ans avec les Sarrasins. Il

accorda cette absolution, qui constatait au moins la soumission de la

république. «Les Vénitiens, dit Fleury[245], n'avaient donné aucune

satisfaction; mais le légat aimait mieux les conserver imparfaits

que les perdre entièrement; il craignait qu'ils ne gâtassent les

autres.»

[Note 245: Liv. 76e.]

Le pape ne pouvait pas oublier combien les croisés, et sur-tout les

Vénitiens, s'étaient rendus coupables de désobéissance. Au mépris de

ses anathèmes, ils étaient allés à Zara; au lieu de faire voile pour

la Palestine, ils avaient fait la guerre au roi de Hongrie, chrétien

et même croisé; ils avaient attaqué un autre prince chrétien, avaient

renversé un trône, et s'étaient partagé un empire, sans attendre les

ordres du saint-siége. Cette guerre avait fait manquer l'expédition

de la Terre-Sainte. Aussi la réponse du pape commençait-elle par une

réprimande sévère; il leur reprochait de n'avoir pas accompli leur

voeu, d'avoir préféré les richesses de ce monde aux biens célestes,

d'avoir attaqué sans mission un peuple, schismatique à la vérité,

mais sur lequel ils n'avaient aucune juridiction. Il faisait ensuite

le tableau de toutes les horreurs, de toutes les profanations qui

avaient souillé la prise de Constantinople. Ces crimes ne pouvaient

que détourner les Grecs de revenir au sein de l'église romaine;

«cependant, ajoutait Innocent III, les desseins de la Providence

sont impénétrables. Votre action est injuste, mais les Grecs avaient

péché; Dieu s'est servi de vous pour les punir. Puisque cette terre

vous est acquise par le jugement de Dieu, nous croyons pouvoir vous

autoriser à la défendre. Nous espérons que Dieu vous pardonnera, si

vous gouvernez avec justice, si vous ramenez les peuples à notre

sainte communion, si vous restituez les biens de l'église, si vous

faites pénitence, et sur-tout si vous persistez dans la résolution

d'accomplir votre voeu[246].»

[Note 246: _Codex Italiæ diplomaticus_, tom. II, par. 2, sect. 6, X.]

Le pape envoya un légat à Constantinople, qui vit avec douleur

que les barons et les Vénitiens s'étaient partagé les domaines de

l'église en même temps que le territoire de l'empire.

[Note en marge: XXXIX. Élection d'un patriarche de Constantinople.]

Il restait à élire un patriarche; il devait être pris parmi les

Vénitiens conformément au traité. Le choix tomba sur Thomas

Morosini. Ce choix n'avait rien que de louable; mais le pape jugea

que l'élection n'avait pas été faite dans les formes canoniques;

parce qu'elle avait eu lieu en vertu des ordres ou des pouvoirs

du doge, et qu'elle avait été faite par les nouveaux chanoines de

l'église de Sainte-Sophie, nommés par Dandolo. En conséquence le

pape cassa l'élection; mais, en considération du mérite du sujet, il

nomma lui-même l'élu patriarche de Constantinople. Ce patriarche

se trouvait alors à Rome. Il passa par Venise pour aller prendre

possession de son siége; là le sénat lui fit jurer de ne nommer aux

canonicats de Sainte-Sophie, et de ne promouvoir aux siéges de sa

juridiction que des sujets vénitiens. Le pape, informé de ce serment,

le déclara nul, et défendit à Morosini de le tenir[247].

[Note 247: Cette bulle est dans la vie d'Innocent III, insérée par

Muratori dans sa collection _Rerum italicarum scriptores_, tom.

III, p. 543. On y lit: «Tibi mandamus et in virtute spiritûs sancti

districtè præcipimus quatenùs juramentum illud nequaquàm observes.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 18 / 35 段