Six députés, Conon de Béthune, Villehardouin, Miles de Brabant, et

trois Vénitiens, se hasardèrent à entrer seuls dans Constantinople,

pour remplir cette périlleuse mission: «Sire, dit Conon de

Béthune[229], nous venons de la part des barons et duc de Venise,

pour vous rappeler leurs services. Personne ne les ignore; vous leur

avez juré, vous et votre père, de tenir les traités dont vos chartes

font foi; vous ne les avez point exécutés comme vous le deviez; ils

vous ont sommé maintes fois de tenir vos engagements, et nous vous

en sommons de leur part, en présence de tous vos barons. Si vous le

faites, ce sera justice; si vous y manquez, sachez que dorénavant

ils ne vous tiennent ni pour seigneur ni pour ami; ils useront de

tous les moyens qui sont en leur pouvoir. Ils n'auraient pas voulu

attaquer, ni vous ni les vôtres, avant de vous avoir porté le défi;

ce n'est pas leur coutume, ni celle de leur pays, d'user de trahison.

Vous avez ouï ce que nous avions à vous dire, c'est à vous de prendre

votre parti.»

[Note 229: VILLEHARDOUIN, § 112.]

Les députés après cette harangue se retirèrent, montèrent promptement

à cheval, traversèrent les flots d'un peuple furieux de leur audace,

et, lorsqu'ils furent hors des portes, se tinrent fort heureux

d'avoir échappé à un si grand péril.

Alexis fut extrêmement irrité de cette menace, et dès ce moment ce

prince se considéra comme en état de guerre avec ses bienfaiteurs.

On croit qu'il fut porté à se commettre avec les Latins par un

seigneur de la maison de Ducas, allié de la famille impériale, nommé

Alexis Murtzuphle (à cause de ses sourcils épais), et qui cherchait à

fomenter de nouveaux troubles dont il espérait profiter.

Les croisés occupaient les faubourgs de Péra et de Galata. Leurs

vaisseaux étaient à l'ancre de ce côté du port; la ville et le

camp se menaçaient, sans tenter de part ni d'autre aucune attaque

sérieuse. Les forces étaient assurément fort inégales; c'était une

armée réduite à vingt mille hommes, éloignée de son pays, n'attendant

aucun secours et mal approvisionnée, qui assiégeait la capitale

la plus populeuse du monde connu; mais, dans cette capitale, le

gouvernement et le peuple étaient sans énergie; le seul qui eût du

courage était ce Murtzuphle, qui méditait une nouvelle usurpation;

il en donna de grandes preuves dans une sortie où il fut lâchement

abandonné par ses soldats.

[Note en marge: XXVIII. Tentative des Grecs pour brûler la flotte des

croisés.]

Une nuit, au milieu de l'hiver, les sentinelles des croisés crièrent,

Alerte; une lueur subite venait d'éclairer tout le golfe; le camp

prit les armes; on vit s'avancer sur la mer, toutes les voiles

déployées et poussés par un vent favorable, dix-sept navires en

flammes, qui venaient porter l'incendie au milieu de la flotte des

pélerins. Les Vénitiens se jetèrent dans des barques, allèrent

au-devant de ces colonnes de feu, et, malgré les traits que leur

lançaient les Grecs, ils accrochèrent plusieurs brûlots, et les

entraînèrent hors du port à force de rames. Cette manoeuvre fut

exécutée avec tant d'audace et de diligence, qu'un seul des vaisseaux

de la flotte fut atteint par les flammes.

[Note en marge: XXIX. Révolution à Constantinople.]

Découragé par le mauvais succès de cette entreprise, Alexis se laissa

déterminer par Murtzuphle à entrer en négociation. Il réclamait

encore le secours des barons contre le peuple de Constantinople, et

offrait de leur livrer le château fortifié des Blaquernes. Mais ce

conseil de Murtzuphle était un piége; il divulgua lui-même ce projet

pour rendre l'empereur odieux. La multitude furieuse de la lâcheté

d'un prince, qui voulait livrer la ville une seconde fois, s'assembla

en tumulte autour de l'église de Sainte-Sophie, demandant à grands

cris qu'on la délivrât d'un vieillard imbécile et d'un traître, et

qu'on nommât un nouvel empereur.

[Note en marge: Cannabé, empereur.]

Le sénateur Nicétas, qui a écrit l'histoire de ces temps déplorables,

eut la sagesse et le courage de représenter, que les Latins étaient

aux portes de la ville; que ce n'était pas le moment de leur fournir

un nouveau prétexte et de les irriter, en détrônant un prince qui

était leur ouvrage. C'était précisément ce qui faisait haïr Alexis;

on prodigua à cet empereur les noms d'esclave et de traître; il

fallut que le sénat lui désignât sur-le-champ un successeur. Mais

cette couronne, que si souvent on brigue au péril de la vie; personne

alors n'osait l'accepter. Elle fut successivement offerte à plusieurs

sénateurs, dont la prudence sut échapper à un honneur si dangereux,

et on finit par proclamer tumultuairement un jeune homme, nommé

Nicolas Cannabé, qui, en se laissant faire cette violence, montra

moins de courage que de faiblesse.

[Note en marge: XXX. Murtzuphle, empereur. 1204.]

Les espérances de Murtzuphle étaient trompées; il gagna l'eunuque

intendant du trésor, les gardes, courut à l'appartement d'Alexis

qu'il réveilla par des cris d'effroi, et, sous prétexte de le sauver,

le fit sortir par une porte dérobée; des hommes apostés le saisirent

et le jetèrent dans un cachot, où il fut étranglé. Isaac, son père,

alors malade, fut tellement frappé de cette révolution qu'il succomba

à son saisissement. Murtzuphle, ne tenant aucun compte de l'élection

qui venait d'être faite, se fit proclamer par ses partisans, et

l'imprudent, qui avait osé accepter l'empire, alla expier dans un

cachot un règne de quelques heures. Ces évènements se passèrent le 26

janvier 1204.

Ce nouvel usurpateur au moins n'était pas indigne du rôle de

défenseur de son pays[230]. Il suppléa par son activité au peu

d'énergie de son peuple, multiplia les périls autour du camp des

croisés, fit plusieurs tentatives pour détruire leur flotte, exécuta

de nombreuses sorties, se montrant dans tous ces combats une massue

de fer à la main. Ces expéditions n'étaient pas heureuses, mais elles

fatiguaient une armée qui diminuait tous les jours, et, pendant

les trois mois qu'elles durèrent, un meilleur ordre s'établissait

dans les finances; la confiscation des biens de tous ceux qui

s'étaient enrichis aux dépens de l'état, sous les règnes précédents,

fournissait au trésor des ressources, qui dispensaient de recourir à

de nouveaux impôts. Les murailles de Constantinople étaient réparées,

exhaussées; elles se couvraient de machines de guerre; on élevait,

sur les tours déjà existantes, des retranchements, et d'autres tours

de plusieurs étages, en charpente, pour conserver l'avantage de la

position sur les assaillants. Murtzuphle essaya même de conjurer la

guerre par la ruse ou la négociation: il fit demander une entrevue

à laquelle les barons ne consentirent qu'avec répugnance. Ce fut le

doge qu'ils chargèrent de les représenter. Dans cette conférence on

mit à la paix trois conditions; la première, qu'il serait payé aux

croisés une contribution[231]; la seconde, que le nouvel empereur

leur fournirait un secours pour la conquête de la Terre-Sainte; enfin

qu'il se soumettrait à l'église romaine. C'étaient, comme on voit,

les conditions qui avaient été souscrites par Isaac et par Alexis;

Murtzuphle refusa de se soumettre à la troisième, et il fallut se

préparer de part et d'autre à des actions de guerre plus décisives.

[Note 230: GIBBON, ch. 60.]

[Note 231: Nicétas, _Hist. d'Alexis Ducas_, ch. 2, et d'après

lui, Gibbon et Le Beau, attestent cette négociation. Quant à la

somme demandée, on l'exprime fort différemment. Le Beau dit cinq

mille livres d'or, et Gibbon, qui suit en cela l'historien grec,

cinquante mille, qu'il évalue à quarante-huit millions. L'or valant

à-peu-près quatorze ou quinze fois l'argent, cinq mille livres d'or

équivaudraient à environ 150 mille marcs d'argent. Il y a apparence

que cette somme était le reste des 200,000 marcs promis par Isaac

et par Alexis. Mais, s'il fallait admettre la version de Gibbon, la

contribution demandée à Murtzuphle se serait élevée à 1,500,000 marcs

d'argent, et il n'y aurait plus aucune proportion entre cette seconde

contribution et la première.]

Les croisés faisaient la guerre contre Murtzuphle en sûreté de

conscience et avec tout le zèle du prosélytisme. C'était un

usurpateur: les Latins oubliaient que leurs secours n'avaient pu

rendre les droits d'Isaac plus légitimes; mais combattre un prince,

qui refusait de se soumettre à l'église romaine, leur semblait une

guerre sainte, une manière d'acquitter leur voeu. «C'est une guerre

juste, disaient les évêques qui avaient suivi l'armée; le meurtrier

de son seigneur n'a droit de posséder aucune terre, tous ses

adhérents participent au crime, et en outre ils se sont soustraits à

l'obédience de Rome: pourquoi nous vous disons que la bataille est

légitime. Si vous avez la pieuse intention de conquérir le pays et

de le ranger sous l'autorité du pape, vous mériterez les indulgences

et les pardons qu'il a octroyés à ceux qui mourraient confessés et

repentants de leurs fautes[232].»

[Note 232: VILLEHARDOUIN, § 117.]

[Note en marge: XXXI. Traité entre les croisés, par lequel ils se

partagent d'avance l'empire.]

Ces exhortations donnèrent aux barons une telle assurance qu'ils

signèrent avec le doge un traité pour le partage de l'empire, qu'ils

se promettaient de conquérir. Ce traité, que Dandolo rapporte dans

sa chronique[233], est du mois de mars 1204. Le premier article

était relatif au partage du butin: on promettait de le mettre

fidèlement dans un dépôt commun, de le répartir également entre les

deux nations, et de prélever sur la part des Français la somme qui

restait due par eux aux Vénitiens. Quant aux approvisionnements, il

devait en être fait deux parts égales pour la subsistance de l'armée

et de la flotte. Les Vénitiens devaient être rétablis dans tous les

priviléges dont ils avaient joui. Aussitôt après la conquête, douze

électeurs, dont six Français et six Vénitiens, devaient nommer un

empereur à la pluralité des suffrages: le patriarcat de l'empire

et l'église de Sainte-Sophie devaient appartenir à la nation dont

l'empereur ne serait pas. Il était stipulé qu'on prélèverait sur

toutes les terres conquises un quart des provinces et un quart de la

capitale, pour former les états du nouvel empereur; que, des trois

autres quarts, une moitié formerait le lot des Vénitiens et l'autre

serait répartie entre les barons français; que douze commissaires

seraient désignés, pour assigner à chaque baron les provinces qui

devaient être son partage; que les barons les posséderaient à titre

de souveraineté transmissible à leur descendance, masculine et

féminine, mais comme feudataires de l'empire, et qu'en cette qualité

ils prêteraient tous, à l'exception du duc de Venise, hommage à

l'empereur. Enfin les Français et les Vénitiens s'engageaient à

prolonger encore leur séjour dans l'empire grec jusqu'au dernier

jour de mars de l'année suivante, pour y affermir la puissance du

nouveau souverain.

[Note 233: Liv. 10, ch. 3, par. 32.]

On connaît peu d'actes diplomatiques aussi importants, et qui aient

été suivis d'une exécution aussi littérale: il était donné à ces

vaillants hommes d'écrire d'avance l'histoire de l'empire qu'ils

allaient attaquer.

[Note en marge: XXXII. Assaut de Constantinople, 9 avril 1204. Les

croisés sont repoussés.]

Leurs préparatifs étaient faits; les pertes que l'armée avait

essuyées ne permettaient plus de faire les approches de deux côtés

différents; se borner à un assaut par terre, c'était se priver du

secours de la flotte et des soldats vénitiens, dont l'attaque avait

eu un plein succès lors du premier siége. On se détermina à embarquer

toute l'armée, et à donner l'assaut du côté de la mer. Quelques

officiers avaient proposé d'attaquer de préférence le front de la

place qui s'étendait le long de la Propontide, et qu'ils jugeaient

le plus faible; mais les Vénitiens représentèrent que, si on faisait

l'attaque hors du port, le courant entraînerait les vaisseaux

et rendrait l'abordage plus difficile. Il fut donc décidé qu'on

donnerait l'assaut là même où les Vénitiens l'avaient déjà donné la

première fois, vers cette partie de la ville qui avait été incendiée.

Murtzuphle, qui prévit ces dispositions, fit dresser sa tente au

milieu des décombres et attendit les assaillants.

Le 9 avril, la flotte, qui formait une ligne d'une demi-lieue de

longueur, quitta le rivage de Péra pour traverser le port, et l'armée

vint aborder au pied des murs de Constantinople, tandis que du haut

de leurs huniers les Vénitiens, impatients de combattre avec la

lance, jetaient des ponts sur les tours. Tout le front de la ville

était attaqué à-la-fois et par-tout avec une égale impétuosité, mais

tous les efforts des assiégeants ne purent compenser l'infériorité

de leur nombre et le désavantage de leur position. Après plusieurs

heures de combat il fallut se décider à la retraite, et ce ne fut pas

sans beaucoup de difficultés et de dangers que ceux qui avaient mis

pied à terre regagnèrent leurs vaisseaux. Leur perte avait été fort

considérable; les Grecs triomphaient; mais les barons, dès le soir

même, résolurent un nouvel assaut, qui eut lieu trois jours après

et sur le même point. On enchaîna deux à deux les gros vaisseaux

qui devaient attaquer les tours; on promit cent marcs d'argent aux

premiers soldats qui atteindraient le haut de la muraille.

[Note en marge: XXXIII. Nouvel assaut. Prise de Constantinople. 12

avril 1204.]

Le combat commença au point du jour. Les croisés appliquèrent leurs

échelles au rempart. Les assiégés les combattaient avec la lance ou

l'épée, et les écrasaient avec des pierres ou des poutres qu'ils

faisaient rouler sur eux. Les gros vaisseaux n'avaient pu encore

aborder; il était midi, et les Grecs avaient repoussé toutes les

attaques, lorsque le vent, venant à fraîchir, poussa contre une tour

deux bâtiments nommés le Pélerin et le Paradis, que montaient les

évêques de Troyes et de Soissons. L'échelle du Pélerin atteignit le

rempart; soudain un Français, André d'Urboise, et Pierre Alberti,

vénitien, s'élancent, franchissent ce périlleux passage et sont

suivis de quelques braves; la bannière des évêques est plantée sur

le rempart; cette vue redouble l'ardeur des assaillants, quatre

tours sont emportées, trois portes cèdent aux coups du bélier, les

chevaliers sautent sur leurs chevaux et se précipitent dans la

ville[234] à la tête de toute l'armée.

[Note 234: Nicétas dit: Un cavalier nommé Pierre, grand comme un

géant, coiffé d'un casque presque aussi haut qu'une tour, et capable

de mettre seul en fuite toute une armée, entra par la porte du

Pitrion. _Hist. d'Alexis Ducas_, chap. 2.]

Murtzuphle avait rangé sa garde en bataille pour les recevoir;

mais il se vit abandonné et contraint de se retirer dans le palais

de Bucoléon; le carnage devint épouvantable. Cependant la nuit

approchait; il eût été imprudent de laisser l'armée se répandre sans

ordre dans une ville immense: les chefs l'arrêtèrent, pour se tenir

à portée de leurs vaisseaux, et prirent poste au pied des tours, près

des portes dont ils venaient de s'emparer. Soit que l'on craignît

quelque attaque, soit que l'on voulût établir des communications plus

faciles, les assiégeants eurent encore recours au funeste expédient

de l'incendie; le feu dévora cette nuit plus de maisons que n'en

contiennent, suivant l'expression de Villehardouin, trois des plus

grandes villes de France; c'était la troisième fois, dans moins d'un

an, que Constantinople éprouvait ce terrible fléau.

[Note en marge: Fuite de Murtzuphle. Nomination d'un nouvel empereur.

Sa fuite.]

Au point du jour les Latins croyaient avoir encore beaucoup à faire.

Ils étaient sous les armes et s'attendaient à combattre un mois

entier, pour emporter tant de palais, tant d'églises, qui pouvaient

offrir des points de résistance, et pour soumettre une innombrable

population; mais pendant la nuit Murtzuphle, après avoir inutilement

parcouru la ville pour rallier ses soldats, avait désespéré de sa

cause, s'était jeté dans un vaisseau, et s'était enfui vers la Thrace.

Qui croirait que dans cette ville en flammes, dont une partie était

déjà occupée par l'ennemi, et dont le reste devait être saccagé

au point du jour, il se trouva des hommes assez aveugles pour

ambitionner un trône prêt à crouler, et ensanglanté depuis six mois

par trois empereurs? Dès qu'on eut appris la fuite de Murtzuphle,

le patriarche, le clergé, les sénateurs, le peuple, coururent à

Sainte-Sophie; là, deux concurrents passèrent le reste de cette

nuit déplorable à briguer un diadême en lambeaux. On proclama

Théodore Lasearis, prince digne sous plusieurs rapports d'une

couronne. Il harangua, avec toute l'éloquence naturelle aux Grecs,

ces soldats prêts à passer sous le joug, ce peuple menacé du plus

honteux esclavage. Il voulut les exciter à faire un dernier effort

pour repousser l'étranger; mais, les trouvant incapables d'aucune

résolution généreuse, il fut réduit à se sauver avant que le soleil

eût éclairé ce règne d'un moment.

À peine le jour commençait-il à paraître que les vainqueurs,

impatients de dévorer leur proie, virent venir à eux de longues

files d'habitants, précédés de prêtres, qui portaient des croix

et des reliques. Ces suppliants se prosternèrent pour demander la

vie: c'était de leurs richesses que les soldats étaient altérés,

après un an de misère et de privations. Maître dès-lors de la ville

de Constantin, qui venait de succomber pour la première fois, les

chefs dirigèrent leurs troupes dans les différents quartiers, pour

s'emparer des postes principaux.

Le marquis de Montferrat, en entrant dans le palais impérial, le

trouva plein des plus illustres captives. C'étaient, parmi beaucoup

de femmes du sang royal, ou des premières maisons de l'empire, la

soeur du roi de France Louis VII, veuve des deux empereurs[235],

et Marguerite de Hongrie, en deuil depuis deux mois de l'empereur

Isaac. La beauté de celle-ci frappa d'admiration tous ces guerriers,

à qui l'ardeur du combat laissait quelque chose de farouche. Le chef

des croisés, le marquis de Montferrat, ne put se défendre d'une

impression que ses compagnons éprouvaient. Pour être digne de la

plus belle des impératrices, il ne lui manquait qu'un trône, et sa

vaillance venait de le lui conquérir.

[Note 235: Alexis Manuel, fils de Manuel Comnène et Andronic.]

[Note en marge: XXXIV. Pillage de Constantinople.]

Cependant la ville était en proie à l'avidité et à la licence

des soldats répandus dans tous les quartiers; les habitations

des citoyens, les magasins du commerce, les palais, les églises,

étaient fouillés sans égards pour l'humanité, sans respect pour la

majesté des lieux. Les historiens, qui ont le plus soigneusement

évité l'exagération dans le récit de ces malheurs, évaluent à deux

mille le nombre des habitants qui furent victimes de l'irruption

des vainqueurs ou des excès qui la suivirent. Ni les ordres des

généraux pour faire respecter la faiblesse et l'infortune; ni

l'excommunication dont les évêques menaçaient quiconque détournerait

une partie du butin, ou pillerait les temples; ni la sévérité du

comte de Saint-Paul qui fit pendre un chevalier; rien ne put arrêter

les désordres jusqu'à ce qu'enfin l'avarice fût assouvie. Les

soldats, après avoir pillé les demeures des particuliers, menaçaient

ou torturaient les propriétaires, pour leur arracher l'aveu de

quelque trésor caché; et un premier aveu, loin de satisfaire une

avidité insatiable, devenait le prétexte de nouveaux tourments.

Les habitants se jetaient aux genoux de tous les officiers, en

faisant des signes de croix, pour faire comprendre qu'ils étaient

chrétiens, et croyant voir dans chacun d'eux le chef de l'armée, ils

s'écriaient: «Saint roi marquis, ayez pitié de nous.»

Tout ce qu'on put faire en faveur de ces malheureux ce fut de laisser

les portes de la ville ouvertes, afin qu'ils pussent au moins, en

abandonnant leur fortune, échapper aux derniers outrages, et voir

de loin brûler leurs maisons. Ils erraient dans la campagne, les

uns avec leurs enfants éplorés, les autres encore plus à plaindre,

seuls, séparés de leur famille et incertains de son sort. Dans leur

fuite, les riches empruntaient des haillons pour devoir leur sûreté à

la livrée de l'indigence, les pères couvraient de boue le visage de

leurs filles, afin de les dérober à la brutalité des soldats[236].

Les sénateurs, le patriarche lui-même, sans suite, presque sans

vêtements et monté sur un âne, parce qu'il avait été dépouillé de sa

chaussure, suivaient le rivage de la mer, cherchant un esquif qui les

emportât, à travers d'autres périls, loin de cette terre désolée.

[Note 236: C'est l'aventure du sénateur Nicétas qu'il rapporte

lui-même dans son récit des évènements qui suivirent la prise de

Constantinople, ch. 2.]

À côté de ces scènes de douleur, le pillage en offrait de hideuses

et de risibles. Les soldats de la croix brisaient les châsses

des saints, violaient les tombeaux, enfonçaient les tabernacles,

profanaient les vases sacrés, dispersaient ce que la religion a de

plus vénérable, arrachaient les balustres d'argent de Sainte-Sophie,

et, pour enlever ces dépouilles, amenaient dans le sanctuaire des

chevaux qui le souillaient. Leur fanatisme ne croyait pas commettre

une impiété en profanant les temples des schismatiques, ils

insultaient au culte de leurs ennemis. Une prostituée vint s'asseoir

dans la chaire patriarcale, et les pélerins s'enivrant dans le

calice et dans le ciboire, dansaient aux chansons de cette fille de

Bélial[237].

[Note 237: Voici le récit d'un témoin oculaire: «Quod auditu

horrendum est, id tum erat cernere, ut divinus sanguis et corpus

Christi humi effunderetur et abjiceretur. Qui autem pretiosas

eorum capsulas capiebant ipsas confractas pro patricis et poculis

usurpabant. Muli et jumenta sellis instrata usque ad templi adita

introducebantur quorum nonnulla cum ob splendidum et lubrium solum

pedibus insistere nequirent prolapsa confodiebantur ut effusis cruore

et stercore sacrum pavimentum inquinaretur. Imo et muliercula quædam

cooperta peccatis, Christo insultans et in patriarchæ solio consedens

fractum canticum cecinit, et sæpe in orbem rotata saltavit, etc.

(NICÉTAS, _Hist. d'Alexis Ducas_, ch. 3 et 4.)

Le traducteur latin n'a pas tout dit; l'historien appelle cette

femme une prostituée chargée de péchés, une servante du diable, une

prêtresse des furies, une boutique de sortiléges. Tous ces détails

sont rapportés par Gibbon, l'abbé Fleury, M. Simonde-Sismondi, et

tous les autres historiens.]

Pendant que les soldats s'abandonnaient à ces excès, d'autres croisés

se livraient avec non moins d'ardeur à une autre espèce de pillage.

Ici je laisse parler l'auteur de l'histoire ecclésiastique[238].

«Martin abbé de Paris au diocèse de Basle vint pendant le pillage

à une église qui était en grande vénération. On y avait apporté de

tout le quartier de grandes sommes d'argent et de précieuses reliques

des églises et des monastères voisins. Plusieurs étant donc entrés

dans l'église, pour la piller, l'abbé Martin s'avança dans un lieu

plus secret où il crut trouver ce qu'il cherchait. Il y rencontra un

vieillard de bonne mine avec une grande barbe blanche, et lui dit

d'un ton menaçant: Allons, maudit vieillard, montre-moi les plus

précieuses reliques que tu gardes; autrement tu es mort. Le prêtre

grec effrayé par le ton de sa voix, car il n'entendait pas les

paroles, commença, pour l'adoucir, à lui parler en langage franc,

et l'abbé, qui n'était point en colère, lui fit entendre ce qu'il

désirait de lui.

[Note 238: Liv. 76e.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 17 / 35 段