Les quatre divisions du corps de bataille avaient pour chefs,

Henri, frère du comte de Flandre; Hugues, comte de Saint-Paul;

Louis, comte de Blois, et Mathieu de Montmorency. On y distinguait

Mathieu de Valincourt, Baudouin de Beauvoir, Pierre d'Amiens,

Eustache de Canteleu, Antoine de Cahieu, Eudes de Champlitte, Oger

de Saint-Chéron, Manassés de l'Île, Miles de Brabant, Machaire de

Sainte-Menehould, Jean Foisnons, Guy de Chappes, Clerambault, Robert

de Roncoy, et Geoffroy de Villehardouin, qui nous a conservé tous ces

noms dans son histoire.

Enfin le corps de réserve était conduit par le marquis de Montferrat.

Il était composé des Italiens, des Dauphinois et des Allemands.

Chaque galère remorquait un vaisseau chargé de troupes; les bannières

flottaient, les trompettes sonnaient, les chevaliers, armés de pied

en cap, et que, dans sa naïve frayeur, l'historien grec[216] nous

représente aussi hauts que leurs lances, étaient debout, s'appuyant

sur leurs chevaux déjà tout sellés; «On ne demandait pas, dit celui

d'entre eux qui nous a transmis tous ces détails, on ne demandait

pas qui devait aller le premier; chacun s'efforçait de gagner les

devants et les chevaliers s'élançaient dans la mer jusqu'à la

ceinture, le heaume en tête, l'épée à la main[217].»

[Note 216: NICÉTAS, _Histoire d'Alexis_, liv. 3, ch. II.]

[Note 217: Il ne demandent mie chascuns qui doit aller devant; mais

qui ainçois puet, ainçois arrive, et li chevalier issirent des

vissiers, et saillent en la mer trosque à la ceinture, tuit armé, les

hielmes laciez et les glaives ez mains.

(VILLEHARDOUIN, § 82.)]

[Note en marge: Les Grecs ne s'opposent point au débarquement.]

Dès qu'on put prendre terre on jeta les ponts, les chevaux sortirent

des vaisseaux et les chevaliers se rangèrent en bataille à l'est du

golfe du côté de Galata. L'armée impériale ne fit que de faibles

efforts, pour empêcher le débarquement; ils se bornèrent à quelques

décharges contre les premiers qui abordèrent; ces 70,000 hommes, sans

attendre le premier choc, se hâtèrent de rentrer dans Constantinople,

avec une telle précipitation, que l'avant-garde des Latins pilla leur

camp et les tentes de l'empereur.

[Note en marge: Prise de la tour de Galata.]

La flotte vénitienne était à l'entrée du port, l'armée au pied des

murs du faubourg de Péra; on y prit poste le soir même. Dans la nuit,

la garnison de la tour de Galata, secondée par des troupes qu'on

lui envoya de la ville, à travers le port, fit une sortie que les

assiégeants repoussèrent avec vigueur. Les Grecs se jetèrent pour se

sauver, les uns dans leurs barques, d'autres vers la campagne; ceux

qui voulurent regagner la tour furent si vivement poursuivis, que les

croisés y entrèrent pêle-mêle avec eux et s'en emparèrent.

[Note en marge: XVIII. Les Vénitiens forcent l'entrée du port.]

Au point du jour, et pendant que l'on combattait encore sur terre,

les galères vénitiennes attaquèrent le port. Une chaîne de la

longueur de quatre portées de flèches, soutenue par des pieux, en

fermait l'entrée; derrière cette chaîne vingt galères grecques

chargées de soldats et de machines lançaient contre les assaillants

des pierres et des traits. Il fallait briser cette chaîne, pour

s'ouvrir un passage au travers de la flotte ennemie. On avait

préparé, pour la rompre, d'énormes ciseaux qu'une machine faisait

mouvoir; des matelots s'élançaient sur la chaîne, pour travailler

à en séparer les anneaux ou à couper les pieux qui la soutenaient;

enfin un gros navire, dont le vent secondait l'effort, vint briser

cet obstacle: les Vénitiens pénétrèrent dans le canal et prirent ou

détruisirent tous les bâtiments qui s'y trouvaient.

[Note en marge: XIX. Siége de Constantinople.]

Au fond du port coule une rivière assez large, dont les Grecs avaient

rompu le pont. Il fut rétabli sans qu'ils osassent entreprendre de

s'y opposer. L'armée, après avoir passé la rivière, vint camper sous

le palais des Blaquernes, qui était fortifié. On ne pouvait pas

penser, avec si peu de monde, à faire l'investissement d'une ville,

qui avait plusieurs lieues de tour. Les Français se bornèrent à

attaquer une des portes: on prépara les machines, on traça un camp,

qui fut fermé de fortes palissades; une division entière de l'armée

était de garde jour et nuit; malgré ces précautions, les sorties

étaient continuelles, on avait plusieurs alertes par jour, il fallait

dormir et manger sous les armes.

Il est vrai que ces sorties étaient constamment repoussées; mais on

y perdait toujours du monde et souvent de vaillants hommes. On ne

pouvait s'éloigner du camp de quatre portées de trait; la disette

était une suite inévitable de cette gêne; il ne restait de farine que

pour trois semaines; presque point de viande salée, et on se voyait

déjà réduit à manger des chevaux. Telle était au bout de dix jours la

situation de l'armée assiégeante.

On résolut de donner l'assaut. Les Vénitiens étaient d'avis

d'attaquer du côté de la mer, qui leur paraissait plus accessible,

et de dresser les échelles sur les vaisseaux, pour atteindre le haut

des murailles. Cette manière de combattre n'était pas familière aux

chevaliers français. Ils ne purent consentir à se priver de leurs

chevaux et de leurs armes ordinaires. Il fut résolu qu'on ferait

deux attaques à-la-fois, l'une par mer, du côté du port, l'autre par

terre, à la porte du palais des Blaquernes.

[Note en marge: XX. Assaut. Les Vénitiens pénètrent dans la ville.]

Deux divisions furent laissées en réserve pour la garde du camp,

sous le commandement du marquis de Montferrat et de Mathieu de

Montmorency; les autres s'avancèrent pour donner l'assaut. On eut

d'abord à combler le fossé; deux cent cinquante béliers, tours

roulantes ou autres machines, commencèrent à jouer contre la muraille

et à lancer une grêle de pierres et de flèches sur ceux qui la

défendaient. C'étaient, de ce côté, des Pisans, qui avaient fourni un

corps auxiliaire à l'empereur: ainsi les Vénitiens trouvaient devant

eux les rivaux de leur commerce prêts à leur disputer les remparts de

Constantinople. L'empereur, du haut d'une tour, était spectateur du

combat; il avait confié le commandement de ses troupes à son gendre

Théodore Lascaris.

À peine la muraille fut-elle endommagée qu'on y appliqua les

échelles. Cinq chevaliers et dix soldats parvinrent jusqu'au haut du

rempart, où ils eurent à soutenir un terrible combat à coups de hache

et d'épée.

Pendant qu'on livrait cet assaut du côté des Blaquernes, la flotte

avançait, rangée sur une longue ligne; les uns avaient élevé des

tours sur le pont de leurs vaisseaux, d'autres tenaient les échelles

toutes prêtes; quatre cents balistes lançaient des traits. «Ores

pourrés ouïr estrange prouesse. Le duc de Venise, qui vieil homme

estoit et goutte ne voyoit, tout armé sur la proue de sa galère, le

gonfanon de Saint-Marc par-devant lui, s'écriant aux siens qu'ils le

missent à terre[218].» Il fut obéi, sa galère aborda la première;

les Vénitiens, voyant leur chef et leur étendard sur le rivage,

se crurent perdus d'honneur s'ils ne les suivaient. Tout s'élança

à-la-fois; les ponts-levis, les échelles, furent approchés de la

muraille: du haut des vaisseaux, à l'aide de quelques planches

ou de quelques cordages, les Vénitiens combattaient contre les

assiégés avec la lance et l'épée; les uns étaient précipités,

d'autres atteignaient le rempart; tout-à-coup une main, qui n'est

point connue, arbore l'étendard de Saint-Marc sur une des tours.

L'enthousiasme des assaillants en redouble, les Grecs épouvantés

font moins de résistance, les soldats les poursuivent sur les murs,

vingt-cinq tours sont prises, les vainqueurs et les vaincus se

précipitent ensemble dans la ville.

[Note 218: VILLEHARDOUIN, § 90.]

Le doge fait partir sur-le-champ un bateau pour donner avis de ce

succès à ses alliés. Il leur envoie même quelques chevaux que ses

soldats venaient de prendre.

Mais de nouvelles troupes accouraient du dedans pour arrêter les

progrès des Vénitiens, peu nombreux encore. Assaillis de toutes

parts, ils mettent le feu au quartier où ils ne peuvent se maintenir,

regagnent les tours dont ils s'étaient rendus maîtres; le vent

s'élève, l'incendie devient plus rapide, tout est en flammes, depuis

la porte des Blaquernes jusqu'à la porte dorée, c'est-à-dire, dans un

espace d'une lieue.

[Note en marge: XXI. Sortie qui oblige les croisés à abandonner

l'assaut.]

Les Grecs, après avoir forcé les Vénitiens à se retirer dans les

tours, font une sortie contre les Français. Les braves qui avaient

déjà atteint le sommet de la muraille et qui y combattaient encore,

en sont précipités; soixante divisions débouchent par plusieurs

portes et se déploient dans la plaine. Il n'était plus possible

de continuer l'assaut, ni de recevoir le choc au pied du rempart.

Il fallut se hâter de regagner le camp, pour se réunir aux deux

petits corps qu'on y avait laissés, et se mettre à l'abri dans les

retranchements contre cette nuée d'ennemis. Lascaris conduisait

cette attaque. L'empereur lui-même, que les murmures et les insultes

du peuple avaient tiré de sa honteuse inaction, sort à cheval, revêtu

de ses ornements impériaux, et exhorte ses soldats à un dernier

effort, qui doit les délivrer des barbares et sauver leur pays, leur

prince et leur religion.

Les six divisions françaises se rangèrent en dehors de leurs

palissades, les archers en avant: on forma un bataillon des

chevaliers qui avaient été démontés, et dans cette posture ils

attendirent l'ennemi de pied ferme; mais sans aller à lui, de peur

d'être enveloppés et accablés par le nombre.

Aussitôt que Dandolo fut averti du péril de ses alliés, il s'écria

qu'il voulait vivre et mourir avec eux, et abandonnant les tours dont

il s'était rendu maître, il fit voile pour traverser le port, vint

débarquer avec ses troupes au fond du golfe et se ranger auprès des

Français.

Malgré ce renfort, le péril était extrême[219]. L'armée grecque

s'approcha jusqu'à la portée de l'arc; on commença à tirer. Lascaris

voulait tenter une attaque vigoureuse, mais l'empereur ne le permit

pas; et après avoir essayé par quelques manoeuvres d'attirer les

croisés dans la plaine, il donna ordre à ses troupes de rentrer dans

la ville, au grand étonnement des assiégeants et des assiégés.

[Note 219: Et sachiez que onques Dieu ne tira de plus grand péril

nulz gens, et qu'il n'y eut si hardi qui n'eût grande joie.

(VILLEHARDOUIN, § 93.)]

Il eût peut-être sauvé la ville, dit Nicétas[220], s'il eût permis à

son gendre de se livrer à toute l'ardeur de son courage et de charger

les ennemis.

[Note 220: NICÉTAS, _Hist. d'Alexis_, liv. 3, ch. 12.]

Cette terrible journée venait de se terminer sans aucun résultat.

Les Français avaient escaladé les murailles, les Vénitiens avaient

pénétré dans la ville; les uns et les autres, abandonnant les postes

qu'ils avaient conquis, s'étaient vus obligés de chercher leur sûreté

dans le camp qu'ils occupaient la veille.

[Note en marge: XXII. Fuite de l'empereur Alexis. Rétablissement sur

le trône d'Isaac Lange et de son fils.]

Mais Constantinople était en flammes. On était indigné d'avoir vu

l'armée impériale se retirer sans combattre. On avait appris ce

que pouvait l'audace des assiégeants. Alexis, qui n'avait pas osé

attaquer les croisés, ne put se déterminer à les attendre. Il avait

préparé sa fuite; dès cette nuit même, abandonnant sa femme, deux de

ses filles, son trône et son peuple, il se sauva dans un port de la

Thrace, sur une barque qui portait ses pierreries et son trésor. Il

y a des historiens qui le font monter à dix mille livres d'or, ce qui

n'est guère vraisemblable dans une administration aussi vicieuse que

celle de cet empire.

Aussitôt après son départ, un eunuque entreprit de consommer la

révolution, distribua de l'argent aux gardes, annonça la fuite

d'Alexis au peuple. Tout-à-coup cette malheureuse capitale, ébranlée

par un assaut et dévorée par un incendie, fut illuminée comme en un

jour de fête. On courut à la prison d'Isaac, qui, dans ce tumulte,

privé de la vue, saisi de terreur, s'entendit avec étonnement

proclamer empereur, au moment où il croyait qu'on lui apportait la

mort. Pendant qu'on s'empressait déjà de lui prodiguer tous les

hommages de la bassesse, des députés allèrent au camp des assiégeants

leur annoncer cette révolution, et inviter le jeune Alexis à venir

dans les bras de son père. Toute la nuit on vit arriver de la ville

des gens qui confirmaient cette nouvelle, en venant offrir leurs

hommages au prince. Mais la foi des Grecs était si décriée que les

Latins ne voulurent point relâcher leur otage, avant d'avoir fait

confirmer toutes les promesses qu'il avait souscrites lorsqu'il avait

imploré leur secours. On retint les députés de la ville; l'armée se

mit sous les armes, et quatre seigneurs, Mathieu de Montmorency,

Villehardouin, et deux Vénitiens, furent envoyés auprès du nouvel

empereur, pour réclamer la ratification du traité.

«Ils furent conduits au palais, où ils trouvèrent Isaac, si richement

vêtu, qu'on ne pouvait voir plus de magnificence, et l'impératrice,

sa femme, qui était une belle dame, et autour d'eux, tous ceux qui

la veille étaient leurs ennemis[221]. Sire, dit le maréchal de

Champagne, vous voyez le service que nous avons rendu à votre fils,

et comment nous avons tenu nos engagements. Mais il ne peut entrer

ici qu'il n'ait rempli les siens envers nous, c'est pourquoi il

vous prie, comme votre fils, de ratifier les promesses qu'il nous a

faites.»

[Note 221: VILLEHARDOUIN.]

[Note en marge: XXIII. Isaac Lange ratifie le traité fait par son

fils avec les croisés.]

L'empereur ayant demandé à les connaître, on lui exposa ces

conditions. «Certes, répondit-il, ces engagements sont bien grands,

et je ne vois pas comment on pourrait les tenir; mais vous avez tant

fait pour lui et pour moi, que quand on vous donnerait tout l'empire,

vous l'auriez bien mérité.»

La soumission de l'église grecque à l'église romaine, et le paiement

des deux cent mille marcs d'argent[222] étaient de ces conditions

dont l'exécution était difficile. Cependant le nouvel empereur se

décida à sanctionner ces promesses; et ce fils, à qui il devait

d'être replacé sur le trône, fit son entrée dans Constantinople

le 18 juillet, au milieu de ces audacieux étrangers qui lui en

avaient ouvert le chemin. Son père l'associa à l'empire; ils furent

couronnés ensemble dans l'église de Sainte-Sophie. Mais il faut que

la reconnaissance soit un bien pesant fardeau, ou que la passion de

régner soit une passion bien jalouse, puisque ce fils allait devenir

un collègue importun pour un père aveugle et chargé d'années.

[Note 222: Dandolo dit 200 mille marcs, sans ajouter si c'est

d'argent ou d'or. Cette somme aujourd'hui vaudrait à-peu-près cinq

fois plus; c'est-à-dire un million de marcs: or, un million de marcs

d'or ferait 800 millions de notre monnaie, et il serait difficile de

croire que l'empereur eût promis une telle contribution.]

[Note en marge: XXIV. Murmures des Grecs.]

Le rétablissement d'Isaac Lange sur le trône de Constantinople avait

été le résultat d'une guerre de huit jours et d'une révolution d'une

nuit. Il est rare que les coups-de-main produisent des changements

durables. Celui-ci ne pouvait l'être, faute d'unité d'intérêts entre

l'empereur, ses sujets, et ses nouveaux alliés. Les vainqueurs

exigeaient une somme considérable, que l'empereur leur avait

promise, sans savoir comment se la procurer. Une promesse encore

plus hasardée, c'était le retour de l'église grecque à la communion

romaine. Le peuple voyait avec horreur ces Latins qui venaient lui

imposer une nouvelle croyance, en lui demandant des contributions.

Il ne s'intéressait guère plus à Isaac qu'à son frère, usurpateurs

l'un comme l'autre. On louait même celui qui venait d'être renversé:

«Sa douceur, disait-on, et sa clémence, étaient grandes. Il ne

faisait point arracher les yeux, et aucune matrone, pendant son

règne, n'avait revêtu les habits de deuil à cause de lui[223].»

Quelle préférence pouvait mériter celui que l'intrigue d'un eunuque,

l'inconstance populaire et des soldats étrangers, venaient de porter

du fond de sa prison sur le trône? Ce trône était évidemment trop mal

affermi pour qu'Isaac pût s'y croire en sûreté. Ce n'était pas tout

de posséder la capitale, il restait à soumettre les provinces; et le

séjour même de Constantinople était dangereux pour lui. Il fallait

y retenir les étrangers; mais l'empereur ne le pouvait qu'en leur

faisant de nouvelles promesses, et ses premiers engagements n'étaient

pas remplis. D'une autre part, les croisés français, poursuivis par

les reproches, par les excommunications du pape, étaient impatients

d'accomplir leur voeu, et de porter leurs armes dans la Terre-Sainte.

Les Vénitiens, moins zélés, avaient des projets d'établissement pour

leur commerce, et n'étaient pas au bout de leurs demandes. L'avidité

vint aplanir toutes ces difficultés, et faire naître de nouvelles

circonstances.

[Note 223: NICÉTAS, _Hist. d'Alexis_, liv. 3, ch. 12.]

[Note en marge: XXV. Extorsions pour payer les contributions dues aux

croisés.]

[Note en marge: Discorde dans Constantinople.]

Il n'était guère vraisemblable que les plus grands seigneurs de

France et l'armée vénitienne ne fussent venus à Constantinople

que pour se partager deux cent mille marcs d'argent. On confisqua

les biens des partisans de l'empereur dépossédé, on dépouilla sa

femme, on prit l'argenterie des églises, on fondit les statues des

saints. Ces premières mesures, qui ne pouvaient manquer d'indigner

les peuples, ne produisirent qu'une somme très-insuffisante, qui

fut remise aux vainqueurs. Cet à-compte ne servit qu'à exciter leur

cupidité. Il y avait dans la ville des religions diverses, un mélange

de toutes les nations, des intérêts opposés: c'étaient autant de

causes de discorde. En apprenant l'irruption des Latins, le peuple de

cette capitale, au lieu de songer à se défendre, s'était précipité

dans les maisons des marchands occidentaux, et les avait démolies

sans distinction d'amis et d'ennemis. Il en résulta que les Pisans se

réfugièrent à Péra, et devinrent les alliés des Vénitiens, oubliant

pour un moment leurs anciennes rivalités. Une nuit, les Vénitiens et

les pélerins flamands se jetèrent dans un quartier de Constantinople

occupé par des Juifs et des marchands sarrasins, brisèrent les portes

d'une synagogue; les Juifs prirent les armes, le peuple accourut pour

favoriser leur résistance. Les pillards mirent le feu à ce quartier,

et un incendie de huit jours dévora tout ce qui occupait l'intervalle

d'une mer à l'autre, une partie de l'hippodrome, un grand nombre

d'édifices, plusieurs vaisseaux dans le port, en un mot, un tiers de

la ville. Cette nouvelle calamité excita d'autant plus la rage du

peuple, que l'empereur Alexis semblait y applaudir, et qu'on voyait

les agents du fisc chercher dans les décombres fumants les restes des

trésors sacrés ou des richesses privées, pour acquitter d'autant la

contribution[224]. Quinze mille marchands de toutes les nations de

l'Occident, qui étaient établis à Constantinople, se virent obligés

de fuir, et d'aller chercher leur sûreté dans le camp des Latins.

[Note 224: NICÉTAS, _Hist. d'Isaac Lange_, ch. 1 et 2.]

Les horreurs d'un siége, le pillage, les extorsions, deux incendies,

devenaient les torts du jeune Alexis envers sa nation; elle ne

pouvait lui pardonner sur-tout d'avoir stipulé pour les consciences

d'autrui, d'avoir promis un changement de religion au nom de tout un

peuple. Son ignorance grossière, sa figure ignoble, les débauches,

dans lesquelles il prostituait sa dignité, auraient suffi pour en

faire un objet de mépris. Il n'y avait pas jusqu'à ses fréquentes

communications avec les croisés, jusqu'aux familiarités qu'ils se

permettaient avec lui, qui ne devinssent un sujet de reproche et de

dérision; on racontait avec indignation que ces étrangers lui ôtaient

son diadême d'or pour le coiffer de leur bonnet de laine[225]. Aux

yeux des Grecs, ces Vénitiens, ces Français, n'étaient que des

marchands et des espèces de barbares[226].

Le père n'était ni moins odieux, ni moins ridicule; il s'entourait

de moines, qui, se pressant à sa table, et couvrant de baisers ses

mains nouées par la goutte, lui promettaient qu'il recouvrerait la

vue et la santé. Il s'irritait d'entendre les courtisans prodiguer

à son fils plus d'acclamations qu'à lui. Sa crédulité alla jusqu'à

faire transporter dans son palais, sur la foi de je ne sais quel

présage, un sanglier de bronze, ornement de l'hippodrome. Le peuple,

en qui la superstition était plus excusable, brisa une statue de

Minerve de trente pieds de haut, parce qu'elle regardait le couchant,

et qu'on l'accusait d'avoir appelé les Occidentaux[227].

[Note 225: NICÉTAS, _Hist. d'Isaac Lange_, ch. 3.]

[Note 226: L'historien Nicétas nomme ainsi les Vénitiens, et cela

non pas après la prise de Constantinople, mais à une époque où ils

étaient les alliés de l'empereur Manuel Comnène.

(Voyez _Histoire de cet empereur_, liv. 2, ch. 5.)]

[Note 227: NICÉTAS, _Hist. d'Isaac Lange_, ch. 3.]

[Note en marge: XXVI. Traité entre l'empereur Isaac et les croisés,

par lequel il les retient jusqu'au mois de mars. 1204.]

Cependant le terme du séjour des Latins arrivait au mois de

septembre. Isaac, effrayé de l'abandon où il allait se trouver après

leur départ, envoya son fils auprès des chefs de l'armée, pour leur

représenter l'impossibilité de recouvrer en deux mois une somme

aussi considérable que celle qui leur était due: il fallait préparer

graduellement les peuples à renoncer au schisme et à reconnaître la

suprématie de l'église latine. Le prince ajouta que le départ des

croisés rendrait impossible l'exécution de ces deux engagements, et

mettrait en danger la vie de son père et la sienne, l'un et l'autre

ayant encouru la haine de leurs peuples pour s'être ligués avec les

Latins. Il n'y avait qu'un moyen de les maintenir sur le trône et

de les mettre en état de s'acquitter: c'était de leur prêter des

forces pour soumettre les provinces, et de leur accorder du temps. Il

demandait que l'armée différât son départ jusqu'au mois de mars, et,

comme il fallait à cet effet prolonger l'engagement que les Vénitiens

avaient pris avec les barons, il offrait de payer pendant un an le

frêt des navires, et de fournir, pendant ce même temps, tout ce qui

serait nécessaire à l'armée. Ces propositions étaient accompagnées de

la promesse de faire tous ses efforts pour rassembler les deux cent

mille marcs d'argent, et d'équiper une flotte destinée à seconder

l'entreprise des croisés sur la Terre-Sainte.

Ce ne fut pas sans de vives discussions que ces propositions furent

acceptées dans le conseil des barons. Ceux qui avaient désapprouvé

la marche sur Constantinople pouvaient encore moins consentir à y

faire un si long séjour; mais on touchait à l'hiver; il n'était

guère possible de commencer dans cette saison la guerre de la

Palestine. Cette raison prévalut; les Vénitiens ne se firent pas

prier pour s'arrêter dans un pays où ils désiraient consolider leurs

établissements; l'expédition de la Terre-Sainte fut différée pour

une somme de trois mille deux cents marcs d'or.

Une partie de l'armée, sous les ordres du comte de Flandre, resta

devant la capitale, pour la contenir; tandis que l'autre, conduite

par le marquis de Montferrat, à qui l'empereur paya seize cents écus

d'or[228], accompagna le jeune Alexis dans les provinces voisines,

dont la soumission fut assez facile.

[Note 228: NICÉTAS, _Hist. d'Isaac Lange_, ch. 3.]

[Note en marge: XXVII. Brouilleries entre les croisés et l'empereur.

Ils lui déclarent la guerre.]

Ces succès du prince, qui auraient dû flatter son père, ne lui

inspirèrent que de la jalousie; d'un autre côté Alexis lui-même en

conçut trop d'orgueil, commença à traiter les croisés avec moins

d'attention, et à se rapprocher du parti qui leur avait voué une

haine irréconciliable. Ces hauteurs, les imprécations des Grecs,

l'interruption du paiement des sommes promises, irritèrent les barons

qui se déterminèrent sur-le-champ à déclarer la guerre à un prince

assez ingrat pour oublier qu'il leur était redevable de sa couronne.

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 16 / 35 段