départ. Le marquis de Montferrat avait été élu par les barons
français pour commander l'armée; il ne restait qu'à désigner celui
qui devait commander la flotte. Après qu'on eut fait des prières pour
le succès de l'expédition, le doge monta dans la tribune de l'église
de Saint-Marc, et en suppliant la république de lui permettre de
prendre la croix, déclara qu'il était prêt à se mettre à la tête de
l'armée vénitienne et à accompagner les croisés, non-seulement à
Zara, mais par-tout où les conduirait leur zèle, heureux s'il pouvait
trouver le terme d'une vie déjà si longue en combattant pour la
délivrance du tombeau du Sauveur.
[Note en marge: VIII. Siége et prise de Zara.]
Une pareille résolution dans un vieillard de quatre-vingt-quatorze
ans, qui conservait toute l'énergie de l'âge mûr, ne pouvait
qu'exciter une admiration mêlée d'attendrissement; il descendit de la
tribune au milieu des acclamations, alla se mettre à genoux devant
l'autel, et se fit attacher la croix sur son bonnet ducal. Son fils,
Renier Dandolo, fut nommé pour le suppléer pendant son absence.
Venise vit partir le doge déployant l'étendard de Saint-Marc, sur
une flotte de près de 500 voiles qui portait une armée d'environ
quarante mille hommes[203] et une illustre noblesse dont les écus
pendaient sur le bord des navires et dont les bannières flottaient au
haut des mâts[204]. Commencer le siége de Zara, c'était entreprendre
de soumettre un peuple révolté pour la quatrième fois, d'autant plus
déterminé à la résistance, qu'il en avait déjà éprouvé la possibilité
et qu'il se sentait moins digne de pardon; c'était attaquer un prince
puissant, qui, en sa qualité de chrétien et de croisé lui-même,
devait être protégé par le saint-siége; c'était enfin braver les
foudres de Rome.
[Note 203: D'après Ramnusio, _de Bello constantinopolitano_, il y
avait cinquante galères, deux cent quarante bâtiments chargés de
troupes, soixante et dix chargés de vivres et de machines de guerre,
et cent vingt palandres portant de quatre à cinq mille chevaux.
Sanuto dit seulement trois cents voiles.]
[Note 204: VILLEHARDOUIN, § 38.]
Zara avait une enceinte garnie de fortes tours et était défendue par
une garnison hongroise. Le port était fermé par une chaîne de fer,
il fallait forcer ce passage pour compléter l'investissement de la
place. La flotte vénitienne rompit cet obstacle. On se disposait à
l'assaut; les chefs de l'armée étaient assemblés pour en concerter
l'exécution, lorsque Gui, abbé Du vaux de Sernay, l'un des croisés,
se présenta dans l'assemblée, une lettre du pape à la main: «Au nom
du saint père, dit-il, je vous défends d'attaquer cette ville; elle
est habitée par des chrétiens, elle appartient à un prince croisé,
vous l'êtes vous-mêmes, et si vous bravez la défense, vous n'êtes
plus que des excommuniés.» Cette menace ébranla plusieurs des chefs;
le comte de Montfort déclara qu'il ne pouvait désobéir au pape; mais
les Vénitiens s'emportèrent contre l'orateur jusqu'à mettre sa vie
en danger, s'opposèrent à ce qu'on lût la lettre d'Innocent III,
et sommèrent les Français de tenir leurs engagements. Il fallait
manquer à sa parole ou à l'obéissance due au saint père. La plupart
de ces chevaliers jugèrent que, pour eux, le premier devoir était de
montrer leur vaillance. Les assauts furent donnés, répétés pendant
cinq jours, et les assiégés, qui avaient suspendu des croix autour de
leurs murailles, désespérant de résister à des attaques si vives et
si continues, se rendirent à discrétion. On ne leur laissa que la vie.
[Note en marge: IX. Discorde entre les Français et les Vénitiens.]
[Note en marge: Ils sont excommuniés par le pape.]
La ville fut livrée au pillage et démantelée. Il y avait trois
jours qu'on la saccageait, lorsqu'une querelle s'alluma entre les
vainqueurs. Le partage du butin, ou la distribution des logements,
en fut la cause; on se battit avec fureur pendant une nuit entière;
les deux partis perdirent beaucoup de monde, mais les Vénitiens, fort
inférieurs en nombre, furent les plus maltraités. Le doge et les
principaux chefs de l'armée française, se précipitèrent parmi les
combattants pour les séparer. Il fallut huit jours de négociations et
d'efforts pour faire cesser l'effusion du sang.
Il était naturel de voir dans cette discorde une juste punition de
la désobéissance dont les croisés s'étaient rendus coupables envers
le saint-siége. Le pape, qui jugeait les Français plus disposés à la
soumission que les Vénitiens, leur adressa des reproches sévères.
Les premiers députèrent vers lui un évêque et trois chevaliers, pour
s'excuser sur la nécessité où ils s'étaient trouvés de remplir leurs
engagements envers leurs alliés, sans le concours desquels ils ne
pouvaient accomplir leur pieuse entreprise. Ils le suppliaient de les
relever des censures qu'ils avaient encourues, et lui demandaient
ses ordres sur la conduite qu'ils devaient tenir désormais avec les
Vénitiens.
La réponse du pape fut qu'ils pouvaient continuer de se servir des
vaisseaux de la république, mais à condition qu'ils se sépareraient
le plutôt possible d'un peuple assez endurci dans sa désobéissance
pour ne pas même demander l'absolution; que, quant à eux, avant
d'être absous, il fallait qu'ils restituassent tout le butin qu'ils
avaient fait, et renouvelassent leur serment de soumission à
l'église. Les croisés français demandèrent humblement et obtinrent
leur pardon. Il n'en fut pas de même des Vénitiens: ce vieillard
nonagénaire qu'ils avaient à leur tête opposa toujours la plus
respectueuse fermeté aux prétentions de la cour de Rome, soutint
qu'elle n'avait pas dû s'immiscer dans les affaires de la république,
et ne daigna pas même solliciter l'absolution des censures[205].
[Note 205: Veneti verò, tanquam qui gloriantur cùm malè fecerint
et exultant in rebus pessimis, nec ad indulgentiam agendam, nec ad
indulgentiam implorandam voluerunt aliquatenus inclinari.
(Vita Innocentii papæ III, ex man. Bernardi GUIDONIS. _Rerum
italicarum scriptores_, tom. III, p. 530.)]
La saison était trop avancée pour qu'au jugement des gens
expérimentés, il fût prudent de commencer une campagne de mer sur une
côte ennemie; on résolut de faire hiverner la flotte dans le port
de Zara. Pendant le séjour que les croisés y firent, on vit arriver
une ambassade qui réclamait leur concours pour une expédition bien
différente de celle pour laquelle ils avaient pris les armes.
[Note en marge: X. Révolutions de Constantinople.]
L'empire de Constantinople passait depuis long-temps d'usurpateur
en usurpateur: les Comnène ne méritaient pas un autre nom; mais
comme il n'y a rien de si rare qu'un pouvoir dont l'origine soit
absolument pure, on appelait légitime ce qui était injuste depuis
quelque temps. L'odieux Manuel[206] avait laissé le trône à son fils
âgé de neuf ans. Andronic son cousin parvint à s'y asseoir auprès de
cet enfant, à qui il fit signer l'arrêt de sa mère et qu'il priva
enfin de la vie. Cet Andronic, quand il eut consommé l'usurpation de
l'empire, prouva par son administration qu'il n'en était pas indigne.
Il établit un ordre sévère dans les finances, se montra fort habile
au choix des gouverneurs et des magistrats, pesa les petits et les
grands dans la même balance, mit fin aux disputes de religion, éleva
des monuments utiles, et honora les savants, quoiqu'il n'eût qu'une
légère teinture des sciences[207].
[Note 206: C'est au sujet de ce prince que l'historien Nicétas,
d'ailleurs flatteur, laisse échapper cette réflexion: «Défiants
et timides, la plupart des princes sont ravis de faire périr les
hommes éminents en naissance, en mérite, ou en vertu. Riche, ils
vous soupçonnent; brave, ils vous redoutent; et s'il paraît un homme
qui se distingue par les avantages du corps, les dons de l'esprit,
ou la sagesse de sa conduite, il n'y a plus pour eux ni plaisir ni
repos. Ces monstres d'orgueil voudraient pouvoir s'en prendre au
créateur d'avoir fait d'autres hommes capables de commander; aussi,
contrariant sans cesse les desseins de la providence, sacrifient-ils
les gens de bien, pour pouvoir attenter impunément aux propriétés
et à la liberté de leurs sujets. C'est ainsi que Manuel ayant conçu
d'injustes défiances contre la fidélité d'Alexis, etc.;» et si on
veut savoir pourquoi il persécutait cet Alexis; le même auteur nous
apprend que c'était parce que son nom commençait par la première
lettre de l'alphabet, signe évident qu'il était destiné à l'empire.
(_Histoire de Manuel Comnène_, liv. 4, chap. 6.)
Quant au droit des Comnène sur le trône de Constantinople, il était
fondé sur deux usurpations, celle d'Isaac Comnène, qui, s'étant
mis à la tête d'une faction, ravit l'empire à Michel V en 1057, et
celle d'Alexis Comnène, qui, en 1081, se révolta contre l'empereur
Nicéphore Botoniate. Manuel Comnène était petit-fils d'Alexis.]
[Note 207: NICÉTAS, _Histoire d'Andronic_, liv. 2, chap. 3 et 4.]
Sous lui, dit Nicétas, chacun se reposait avec sécurité à l'ombre de
ses arbres, et se nourrissait de leurs fruits; et ceux qui avaient
été ensevelis sous les malheurs des temps précédents, se réveillèrent
au commencement de son règne. Déjà vieux, il épousa Anne de France,
âgée de onze ans, qui avait été promise à Alexis. Peut-être, s'il eût
régné quelques années de plus, le vaisseau de l'état aurait-il évité
le naufrage. Mais bien qu'Andronic eût cru devoir faire légitimer
son usurpation par le patriarche et par un concile, il n'en fut pas
moins précipité d'un trône qu'il devait à des crimes.
Isaac Lange, qui l'y remplaçait, le livra à la fureur d'une populace
inconstante. On ne peut retracer toutes les barbaries qui furent
exercées sur ce grand coupable, qui d'ailleurs avait montré de
l'habileté dans le gouvernement. Après lui avoir meurtri les joues,
arraché la barbe, cassé les dents, crevé un oeil, et coupé la main
droite, on le promena dans Constantinople, pour lui faire éprouver
tous les outrages, et on le pendit par les pieds: ce supplice dura
trois jours.
Le nouvel empereur, qui permettait ces atrocités, était un lâche, qui
fut privé de l'empire et de la vue, et jeté dans une fosse par son
frère Alexis. C'était cet Alexis qui régnait depuis quelques années à
Constantinople, lorsque les croisés s'embarquèrent pour délivrer les
lieux saints.
Un jeune homme, fils d'Isaac, échappé de la prison où son oncle les
avait renfermés, parcourait l'Europe, en cherchant des vengeurs à
son père. Ce prince s'appelait aussi Alexis. Il s'était adressé
au pape, aux Vénitiens, aux croisés, sans en rien obtenir qu'une
pitié stérile. Venise devait peu d'affection à cette famille,
parce qu'entre les fautes que les princes de ce nom avaient à se
reprocher, c'est-à-dire parmi beaucoup d'actes de cruauté, de
duplicité, d'avarice et de vanité ridicule, ils avaient opprimé les
peuples, pour subvenir à des profusions inouies, et n'avaient pas
épargné dans leurs extorsions la colonie vénitienne, qu'ils avaient
mise plus d'une fois aux mains, dans Constantinople même, avec la
colonie des Pisans[208]. Les princes de l'Occident, sollicités par
le jeune Alexis, se bornèrent à lui donner le conseil de réclamer
les secours de l'empereur Philippe de Souabe, son beau-frère. On lui
avait fait entendre que, si l'empereur voulait joindre ses forces
à celles des croisés, pour la conquête de la Palestine, ceux-ci
reconnaîtraient ce secours, en lui fournissant le leur pour replacer
Isaac sur le trône.
[Note 208: NICÉTAS, _Histoire d'Alexis Lange_, surnommé _Comnène_,
liv. 3, ch. 10.]
[Note en marge: XI. Arrivée à Zara des ambassadeurs du fils d'Isaac
Lange, empereur d'Orient détrôné. 1203.]
Les ambassadeurs qui arrivèrent à Zara venaient de la part de
Philippe. Admis à l'audience dans le palais du doge, où les chefs de
l'armée s'étaient assemblés, ils dirent: «Nous sommes envoyés vers
vous par le roi des Romains; il désire vous confier le jeune prince
son beau-frère. Vous avez entrepris une expédition périlleuse pour
soutenir les droits de la justice; c'est remplir votre voeu que de
venger un opprimé. Qu'est-il de plus équitable que de rétablir dans
leurs biens ceux qu'on en a privés? Que si vous secourez le prince
de Constantinople, il vous offre ce qui peut contribuer le plus
efficacement au bien de l'église et à la conquête de la Terre-Sainte.
Premièrement, si Dieu permet que vous rétablissiez Alexis dans
son héritage, ce prince remettra toute l'église d'Orient sous
l'obéissance de l'église romaine, dont elle est depuis si long-temps
séparée; en second lieu, instruit que vous avez fait déjà de grands
sacrifices pour votre entreprise, il vous paiera deux cent mille
marcs d'argent, et vous fournira des vivres pour toute votre armée.
Lui-même il vous accompagnera en Égypte; ou, si vous le préférez,
il y enverra dix mille hommes à sa solde, qu'il y laissera pendant
un an. Tant qu'il vivra, il entretiendra cinq cents chevaliers pour
la défense de la Terre-Sainte. Telles sont les conditions que nous
sommes autorisés à vous offrir.»
[Note en marge: XII. Ils proposent aux croisés de rétablir Isaac.
Division à ce sujet.]
Ainsi on proposait aux croisés une nouvelle infraction des défenses
du pape. Il fallait encore aller attaquer un prince chrétien, qui,
à dire vrai, avait envahi le trône, mais le trône d'un usurpateur;
et la conquête de l'empire grec n'était considérée que comme un
préliminaire, un épisode de la délivrance de la Terre-Sainte.
Les uns s'écrièrent que c'était violer son voeu et mériter
l'excommunication une seconde fois; les autres répondirent que,
pour accomplir ce voeu, il n'y avait pas de meilleur moyen que de
s'assurer l'alliance de l'empereur grec; et que, pour obtenir sa
coopération, il fallait le rétablir sur son trône. Les pélerins
disputèrent là-dessus avec tant de chaleur qu'ils s'aigrirent et se
divisèrent; plusieurs quittèrent une armée qui se mettait en révolte
déclarée contre le souverain pontife; cinq cents, pour s'éloigner, se
jetèrent à-la-fois dans un bâtiment qui coula à fond.
[Note en marge: XIII. Les Vénitiens et après eux l'armée, embrassent
cette cause.]
Ces défections affaiblirent considérablement l'armée. Mais les
Vénitiens, qui ne considéraient pas les défenses du pape à cet égard
comme légitimes, et qui avaient à Constantinople de bien autres
intérêts que dans la Palestine, insistèrent si fortement, que le
traité proposé au nom de l'empereur d'Allemagne fut signé. Ils
avaient deux griefs principaux contre l'empereur de Constantinople.
Manuel Comnène, lorsqu'il s'était réconcilié avec eux, après avoir
confisqué leurs vaisseaux et leurs marchandises, leur avait promis
une indemnité de 1,500 mille bisans d'or. Ses successeurs avaient
négligé le paiement de cette dette, il restait 200 mille bisans à
payer. Mais, ce qui était encore plus digne du ressentiment des
Vénitiens, ces empereurs avaient montré de la partialité en faveur
des Pisans, et leur avaient accordé de grands priviléges[209]. Il y
a des historiens à-peu-près contemporains[210] qui expliquent d'une
autre manière cette détermination des Vénitiens; ils l'attribuent à
la corruption au moins autant qu'à la haine. Selon eux, le sultan
Maleck-Adel, pour détourner l'orage qui paraissait menacer l'Égypte,
avait envoyé à Venise des sommes considérables. La chose n'est
pas impossible, mais elle n'est pas prouvée, et il ne serait pas
impossible non plus que la cour de Rome, dont ils transgressaient les
ordres, et les chrétiens de la Palestine, abandonnés par ceux qu'ils
croyaient leurs défenseurs, eussent accrédité cette calomnie.
[Note 209: Voyez NICÉTAS, _Histoire de Manuel Comnène_, liv. 5 ch. 9,
et le commentaire que fait sur son texte l'auteur de l'_Histoire du
commerce de Venise_, tom. IV, liv. 1, chap. 1.]
[Note 210: _Le continuateur anonyme de Guillaume de Tyr_, tom. V
_de la Collection de Martenne et Durand. L'Histoire de la conquête
de la Terre-Sainte_, traduite, dit-on, du français de Bernard (dont
l'original est perdu) par Pépin de Boulogne, et augmentée par lui,
tom. VII de la _Collection_ de MURATORI.]
Tout le monde envoya à Rome; les uns pour justifier cette nouvelle
entreprise, les autres pour la faire condamner. L'usurpateur du trône
de Constantinople lui-même, dans l'espoir de conjurer l'orage,
s'adressa au pape. Innocent III aurait bien voulu ramener l'empire
grec à son obéissance, et devenir l'arbitre de ce grand différend;
il ordonna de nouveau aux croisés d'aller droit au secours de la
Terre-Sainte, et renouvela ses menaces d'excommunication. Les menaces
restèrent sans effet. La flotte mit à la voile le 7 avril 1203,
après avoir achevé la démolition des murs de Zara, au mépris de la
protection que le pape avait accordée à cette ville.
[Note en marge: XIV. Arrivée de l'armée d'Alexis, fils d'Isaac.]
Le rendez-vous de l'armée avait été assigné à Corfou. On y vit
avec joie arriver le jeune Alexis, suivi d'un assez grand nombre
de seigneurs allemands qu'il avait recrutés à la cour de Philippe.
Le prince de Constantinople, qui jusque-là n'avait obtenu que des
consolations et des conseils à Rome, à Venise, et même à la cour
de son beau-frère, fut si touché de voir une armée de vaillants
hommes décidés à embrasser sa cause qu'il se jeta aux pieds du doge
et du marquis de Montferrat, pour leur exprimer sa reconnaissance.
Infortuné! qui ne savait pas combien il est dangereux d'implorer le
bras d'autrui pour reconquérir une couronne!
[Note en marge: XV. Arrivée de l'armée des croisés devant
Constantinople. 1203.]
Quoique les projets des croisés contre l'empire grec fussent
publics depuis plusieurs mois, quoiqu'il y eût, dit-on, seize cents
bâtiments dans le port de Constantinople, l'armée ne rencontra aucun
obstacle dans sa route, les îles où elle prit terre se rendirent
sans résistance et reconnurent pour empereur Isaac, père du jeune
Alexis. Cet empire déjà affaibli par de si longues divisions, l'était
encore plus par une administration honteuse. L'empereur Alexis
n'avait d'abord parlé qu'avec dérision des préparatifs des Latins,
et avait dédaigné d'en faire. Plongé dans la mollesse, il laissait
les rênes de l'état à un beau-frère, qui avait vendu à son profit
tous les approvisionnements de la marine, et à des eunuques, qui ne
voulurent jamais souffrir qu'on abattît des arbres dans les forêts
réservées pour les chasses du prince[211]. Quand le bruit des armes
ennemies parvint jusque dans ces jardins où l'empereur, au milieu des
voluptés, échappait aux murmures de son peuple; quand les courtisans
effrayés n'osèrent plus prolonger l'illusion, on fit accourir à la
hâte des troupes des provinces voisines, on voulut armer une flotte,
mais il n'était plus temps; les vaisseaux étaient sans agrès, sans
matelots; et la ville impériale, alors certainement la plus grande du
monde civilisé, vit la flotte vénitienne se déployer sans obstacle,
et débarquer au pied de ses murs un nouvel empereur.
[Note 211: NICÉTAS, _Histoire d'Alexis_, liv. 3, ch. II.]
Ce fut à la fin de juin que cette armée se présenta à l'entrée du
canal des Dardanelles: on se rallia devant Abydos, les cinq cents
voiles défilèrent dans le détroit, couvrirent le bassin de la
Propontide et vinrent, les bannières déployées, longer les murs
de Constantinople de si près que plusieurs vaisseaux reçurent et
envoyèrent des décharges de traits et de pierriers.
En voyant cette superbe ville, ses dômes, ses palais, ses hautes
murailles, les quatre cents tours qui les couronnaient, et le peuple
innombrable dont elles étaient couvertes: «Il n'y eut là, dit un
témoin oculaire, coeur si assuré ni si hardi qui ne frémît, et non
sans raison, vu que, depuis la création du monde, jamais une si haute
entreprise ne fut faite par un si petit nombre de gens, et chacun
jeta les yeux sur ses armes[212].»
[Note 212: VILLEHARDOUIN, § 66 et 67.]
[Note en marge: XVI. Les croisés débarquent sur la côte méridionale
du Bosphore.]
L'armée débarqua sur la côte méridionale du Bosphore; de là on
voyait, sur la côte opposée, le vaste amphithéâtre qui couronne le
golfe de Chrysocéras; dans le fond le palais de l'empereur, d'un côté
la capitale occupant tout l'espace entre le golfe et la Propontide,
la citadelle à l'extrémité de la pointe d'Europe, de l'autre côté
le faubourg de Péra et la tour de Galata: à l'entrée du port, vingt
galères rangées le long de la chaîne qui le fermait; et, sur le
rivage, un camp de soixante-dix mille hommes, au milieu duquel
s'élevait le pavillon de l'empereur.
Les Grecs et les Latins se trouvaient en présence, ils n'étaient
séparés que par un canal. Rien n'annonçait des dispositions pour
interdire le passage; mais il y en avait pour s'opposer à la
descente, et l'on ne pouvait guères prévoir comment une armée de
quarante mille hommes, déjà affaiblie par une campagne, réduirait
une ville d'où pouvait sortir, disait-on[213], quatre cent mille
combattants. Je suis loin de le croire, car, quelques années
auparavant, Isaac Lange avait eu peine à y lever deux mille hommes,
pour les opposer à un de ses officiers qui s'était fait proclamer
empereur.
[Note 213: Voyez LE BEAU, _Histoire du Bas-Empire_, liv. 94, et
GIBBON, _Histoire de la décadence de l'empire romain_, ch. 60.]
Les Latins débutèrent par le pillage de Chalcédoine, et d'un palais
que l'empereur avait sur la côte d'Asie, ils s'arrêtèrent quelques
jours à Chrysopolis, pour y rassembler des vivres, et, dans une
rencontre, un de leurs partis culbuta cinq cents cavaliers grecs.
Cependant un officier de l'empereur se présenta devant le chef des
croisés et les harangua en ces termes: «L'empereur n'ignore pas,
seigneurs, que vous êtes les plus grands entre les princes qui ne
portent point la couronne, et que vous appartenez aux plus vaillantes
nations de l'univers; mais il ne peut comprendre par quel motif
et à quel dessein vous êtes venus dans ses états. Il est chrétien
comme vous; il sait que vous avez entrepris la délivrance du saint
sépulcre. Si vous avez besoin de vivres ou de secours, il vous en
fournira volontiers quand vous évacuerez son territoire. Il se
verrait à regret obligé de vous attaquer, comme il en a le pouvoir;
car, quand vous seriez vingt fois plus nombreux que vous n'êtes, pas
un d'entre vous n'échapperait si mon maître voulait faire usage de
ses forces[214].»
[Note 214: VILLEHARDOUIN, § 72.]
Cette jactance fit peu d'effet sur les croisés; Conon de Béthune
répondit en leur nom: «Beau sire, vous nous avez dit que votre
maître s'étonne que nos seigneurs et barons soient entrés sur son
territoire. Ce territoire n'est pas le sien, puisqu'il ne l'occupe
que contre Dieu et le bon droit. Il appartient à son neveu que vous
voyez assis parmi nous, au fils de l'empereur Isaac. Mais si votre
maître veut se rendre à sa merci et lui restituer la couronne, nous
nous emploierons auprès du prince légitime pour qu'il pardonne à son
oncle, et lui laisse une existence honorable. À l'avenir ne soyez
plus assez hardi pour vous charger d'un semblable message[215].»
[Note 215: VILLEHARDOUIN, § 73.]
Le lendemain on essaya de montrer le jeune Alexis au peuple de
Constantinople. Toutes les galères mirent à la voile; Alexis était
debout sur la poupe de la capitane, entre le doge et le marquis de
Montferrat. On côtoya les remparts en criant: «Voici votre prince
légitime que nous vous ramenons; nous venons pour vous secourir
et non pour vous faire aucun mal, si vous-mêmes vous faites votre
devoir.» Mais cette vue, ces discours ne produisirent aucun effet: il
fallut commencer les attaques; on résolut de tenter le passage et le
débarquement en face de l'armée ennemie.
[Note en marge: XVII. L'armée passe sur la côte d'Europe.]
Le 8 juillet au soleil levant, après la célébration du saint
sacrifice, toute l'armée démarra de la côte d'Asie.
Baudouin, comte de Flandre, commandait l'avant-garde composée en
grande partie d'archers et d'arbalétriers.