Hic vir natione Thuscus, sed ratione, fide, sufficientiâ præditus,

sed sanctimoniâ inclytus, gratus in verbo, et fortis in bello, in

persecutionis fornace multipliciter est probatus; nam illo suggerente

cujus anhelitus prunas etiam mortuas in ardorem hæresis reviviscere

facit, IV in ecclesiâ schismata surrexerimt. Quibus Petrus quam

Christi vicario ecclesiæ primogenitus imperator indivisibiliter

hærens, unà cum sponsâ dilectâ, videlicet Româ, prædictum Alexandrum

papam ex urbe secedere compulerunt, cinereque dolore conspersum, ut

olim David, jam senex, et Hierusalem etiam nudis pedibus fugiens,

cedendum quandoque docuerat minorum iræ et furori etiam filiorum; quo

usus consilio ad christianissimum Francorum regem se transferens, ut

pastor ovium benignissimè est receptus, quod molestè ferens Federicus

ad ferrum convertitur, et opus pium in gladium acuens prægrandem

exercitum congregavit, regum Angliæ, Bohemiæ, Daciæ auxilio fultus,

in Burgundiamque veniens per ipsum fidelissimum Francorum regem magis

est coelitùs quam armis conflictus, sed ne præsentia papæ occasio

foret et causa effusionis sanguinis filiorum, in se volvens discrimen

potiùs quàm in filiis, idem pius papa clam fugere cogitavit clamque

discessit, ut in se potiùs quærendam quàm de conflictu ulciscendum

imperatoris animum provocaret, in Appuliamque perveniens, quia

cognitus ex eâdem causâ ibidem gradum sistere noluit, per mareque ut

ignotus pervenit Venetias civitatemque tutissimamque omnibus, et in

religiosorum loco qui sancta Maria dicitur de Caritate, ut simplex

sacerdos capellanatus functurus officio se locavit, ubi tam humiliter

quàm frequenter celebrans, post aliquandiu a quodam Venetiarum

cive utique nobile ejus orationi affecto, qui aliquandò ejus pedes

osculari meruerat evidentibus signis est certitudinaliter agnitus;

ducemque civitatis ipsius adiens secreto dixit dominum apostolicum

in civitate adesse in loco sanctæ Mariæ dictæ superiùs: quo audito

dux ipse facie et animo lætus factus, occultè missis exploratoribus

aliis, qui eum optimè vultu noverant, deprehenderunt eum esse

pontficem summum, paratisque vestibus calceis et mitrâ decentibus,

dux ipse cum omnium civitatis nobilium comitivâ et viris qui eum

noverant ad locum pervenit, et eo viso cunctis genubus provolutis

se non negavit, oblatisque quæ et tulerant cum ingenti lætitiâ,

concurrente populo universo, in majus ipsum palatium per ecclesiam

conduxerunt, honores ei honoribus proferendo, ejusque ascensu

ambaxatam solemnem pro pace et concordiâ reformandis imperatori

mittentes nusquam, ut nec dum à deo tactus assensit, sed nimis

ambaxiatores exagerans petebat sibi captivari pontificem; quod illis

nequaquàm se facturos dicentibus, ad propria redeuntes diffidavit

ut hostes, paratisque stolis ex utrâque parte, et multis galeis

ampliori numero excedente imperatoris exercitu cui præerat legitimus

imperatoris filius, juxta Venetorum littora ad bellum convenientes

exercitus crudeli pugnâ peractâ, tandem magis Deo favente quàm

gladio, expugnatur, sucumbit imperatoris virtus, incolumesque

capti ipse imperatoris natus et barones multi, qui postmodum ad

fidem relicti adeuntes imperatorem, manumque domini sibi adversam

monstrantes, post multam filii et nobilium et baronum instantiam,

jamque à dominio incipiens deliniri pacem assensit, etiam usque

Venetias se venturum asserens, culpamque suam coram vicario Christi

recognoscere velle, quod et fecit. Nam usque ad fores ecclesiæ sancti

Marci civitatis ipsius perveniens ibidem coram summo pontifice se

prosternens veniam petiit, nec minus libenter et lætiùs papa remisit,

simulque ecclesiam ipsam intrantes universi, Te Deum laudamus

solemniter cantaverunt et missam, quam ipse pontifex celebravit

devotè, ad imperatorisque verbum ex instantiâ Venetorum, in æternam

memoriam pacis tam gratè ecclesiam ipsam amplâ benedictione dotavit,

perfectè videlicet expurgationis animæ in festo Ascensionis

tantummodo die tamen ipso perpetuis temporibus valitura, ut inquit,

duntaxat verè poenitentibus, et confessis in illam ingressus, ibidem

autem sanctissimus papa, et inclytus imperator festa diebus aliquibus

celebrantes versus Romam aggressi ad urbem venientes imperator papam

in sede beati Petri festinus locavit, ducemque Venetiarum eorum

itineris factum comitem spiritualibus privilegiis et honoribus

insigniter decorarunt; sicque ecclesiæ, urbi et orbi feliciter pace

datâ, papâ in suâ sede remanente, unusquisque lætus ad propria

remeavit.

Hæc autem particulariùs scripsi, ut quilibet noscat quantùm obsit

veritati et ecclesiæ obicem se dare, et quantùm possit dura ferens

pro ecclesiâ et fide, etiam in arduis optimum finem sperare, quem

Christus nobis concedat, quæ quidem omnia supra dicta ut fidem

faciant in agendis et lectoribus suis aures aperiant ad credendum

suprà scriptas particulas de libello facto de verbo ad verbum, prout

in eo particulariter continetur, manu quondam Bartholomæi, omnia

sancti de Filippinis de urbe notam publici nostri scribere mandavimus

et fecimus transumptari, ac notariorum publicorum infra scriptorum

suscriptionibus roborari et sigilli nostri pontificalis appensione

muniri sub anno domini millesimo tercentum quinquaginta novem,

pontificatus Dom. Innocentii IV papæ anno VII, die XVII mensis junii,

XII indictionis.

Suivent les signatures des quatre notaires.]

[Note en marge: XXIII. Retour du pape à Rome. Le doge l'y accompagne.]

La victoire du pape fut complète, il fut rappelé à Rome, et il eut la

satisfaction d'y voir son compétiteur abjurer le schisme à ses pieds.

Le doge Ziani suivit le pape dans ce voyage. Si quelqu'un avait le

droit d'accompagner Alexandre lors de son entrée à Rome, c'était sans

doute celui qui lui en avait ouvert le chemin par la victoire.

[Note en marge: XXIV. Situation de la république. 1178.]

La paix qui venait de se conclure, et le traité de Constance, qui

bientôt après en compléta les dispositions, plaçaient Venise dans une

situation plus favorable qu'à aucune époque antérieure. Non-seulement

c'était un titre à la considération de l'Europe, que d'avoir protégé

contre l'empereur le chef de l'église et la liberté des villes

d'Italie; mais encore il résultait, de diverses combinaisons amenées

par les évènements, des motifs de sûreté et des moyens d'influence

pour la république. L'empereur d'Occident avait perdu son autorité

dans la péninsule, c'était un voisin dangereux écarté pour long-temps.

Les villes de l'Italie septentrionale, qui venaient d'être

affranchies, ne formaient que de petits états, dont aucun ne pouvait

donner de l'inquiétude, et qui tous avaient besoin de repos et de

protection. Venise était naturellement appelée à devenir leur arbitre.

Le saint-siége lui devait de la reconnaissance. Le roi de Naples,

lié avec elle par des traités, et redoutant les Grecs et les

Sarrasins, avait d'autant plus d'intérêt de la ménager que lui-même

cessait d'être une puissance maritime. L'empire d'Orient, déjà

depuis long-temps dans un état de décadence, éprouvait toutes les

alternatives de la crainte et de l'irrésolution, redoutant les

croisés, recherchant, trompant les Vénitiens, sollicitant leur

alliance, les apaisant par des concessions.

Les puissances du midi de l'Europe engagées dans une guerre

d'outre-mer, pour laquelle elles ne pouvaient se passer du concours

des puissances maritimes, devaient nécessairement acheter l'amitié

de celle dont les moyens étaient certainement les plus considérables.

Le patriarche d'Aquilée était un voisin quelquefois incommode, mais

ne pouvait être isolément un ennemi bien dangereux.

Le roi de Hongrie était le seul voisin que la république eût à

redouter.

Quant à la jalousie des Pisans et des Génois, elle avait ses dangers,

mais elle avait aussi cet avantage qu'elle entretenait la république

dans cet état d'activité qui conserve et augmente les forces:

d'ailleurs Gênes et Pise étaient encore plus acharnées l'une contre

l'autre qu'ennemies des Vénitiens, et elles étaient sur le point de

commencer entre elles une guerre d'extermination, pour la possession

de la Corse et de la Sardaigne.

Si l'on considère que, depuis sa fondation, Venise n'avait éprouvé

que des revers passagers, comme des batailles perdues, des calamités

naturelles, mais qu'elle n'avait pas encore appris à signer des

traités désastreux; que sa puissance était toujours allée croissant;

que son gouvernement prenait de la stabilité, tandis que plusieurs

états voisins n'étaient pas même fixés sur le choix du leur; qu'enfin

son commerce s'agrandissait de jour en jour, et que ce moyen

d'augmenter la richesse, la population, les forces d'un état, était

inconnu de toutes les autres nations européennes, on entrevoit que la

puissance relative de la république s'était accrue plus rapidement

encore que sa prospérité, et on doit s'attendre à la voir jouer un

rôle important dans les vicissitudes que la fortune préparait au

monde.

[Note en marge: XXV. Règne d'Orio Malipier. 1178. Nouvelle forme

d'élection.]

Sébastien Ziani étant mort peu de temps après son retour de Rome

à Venise, on eut à procéder à l'élection de son successeur. Il

n'entrait pas dans les vues de ceux qui avaient la plus grande

influence dans les affaires d'appeler le peuple à cette élection;

mais on prévit les inconvénients qu'il y avait à en charger un

petit nombre d'électeurs. Ce fut là que commença ce nouveau système

d'élection, qui s'est tant compliqué depuis dans le gouvernement

de Venise. Le grand conseil choisit à la pluralité des voix quatre

commissaires, ceux-ci nommèrent chacun séparément dix électeurs, et

le choix de ces quarante électeurs se fixa sur Orio Malipier, le même

qui avait refusé le dogat après la mort de Vital Michieli.

Ce changement dans la constitution de la république fut suivi de

quelques autres innovations. Il avait été réglé, au commencement

du règne précédent, que les six conseillers intimes du doge

représenteraient les six quartiers de la capitale. Il y a apparence

qu'on avait éludé l'obligation de les choisir chacun dans un quartier

différent, puisqu'on fut obligé de faire un réglement, par lequel il

était décidé que nul ne pourrait être élu que pour le quartier dans

lequel il faisait réellement sa résidence.

[Note en marge: XXVI. Création des avogadors.]

Deux grandes assemblées, le sénat qui était composé de soixante

membres, et le conseil général qui l'était de près de cinq cents,

étaient appelées à prononcer sur tous les grands intérêts de l'état;

mais les assemblées sont sujettes à se laisser entraîner par la

passion au-delà des formes ou des lois existantes; on sentit la

nécessité d'un pouvoir régulateur ou modérateur, qui réclamât, dans

l'intérêt des lois, même devant l'autorité suprême. On créa, sous

le nom d'Avogadors, trois magistrats, pour représenter la partie

publique, non-seulement dans les délibérations sur les affaires de

l'état, mais encore dans les causes des particuliers. Devant les

tribunaux, ils réglaient la compétence, ils défendaient les intérêts

publics dans les affaires civiles, et poursuivaient l'accusation dans

les affaires criminelles. Devant les conseils, ils requéraient la

constante observation des lois et des formes, ils s'opposaient à la

publication des ordonnances qui y étaient contraires. La présence

de l'un d'eux au moins était nécessaire, pour la validité des

délibérations du grand conseil et du sénat; ils étaient dépositaires

de tous les actes de la législation; ils poursuivaient le paiement

des amendes pécuniaires auxquelles les fonctionnaires pouvaient

être condamnés. Enfin, relativement aux magistrats, leur pouvoir

s'étendait jusqu'à mettre opposition à la prise de possession des

charges, lorsque ceux qui y avaient été nommés, étaient susceptibles

de quelque reproche.

Il y a des historiens qui font remonter l'institution de cette

magistrature à l'époque de l'assassinat du doge Pierre Tradenigo,

c'est-à-dire en 864. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle s'est

maintenue jusqu'à ces derniers temps dans toutes ses attributions.

Les _avogadori di commun_, c'est-à-dire les avocats de la commune,

étaient dans l'origine au nombre de trois; ce nombre fut doublé dans

la suite; mais il n'y en avait que trois en exercice; ils alternaient

et l'exercice était de seize mois. Ils étaient élus par le grand

conseil, sur la présentation du sénat; leur _veto_ suspendait

l'exécution des actes de tous les magistrats et même du sénat et du

grand conseil; la durée de cette suspension était d'un mois et un

jour; ils pouvaient la renouveler jusqu'à trois fois, et après ce

temps ils désignaient eux-mêmes le corps auquel ils en appelaient,

pour y faire juger les motifs de leur opposition. Il n'y avait à cet

égard d'exception que pour les actes du grand conseil, lesquels,

émanant du corps souverain, ne pouvaient être réformés que par le

grand conseil lui-même.

Le droit de s'opposer à l'entrée en charge de ceux qui avaient été

élus à quelques fonctions publiques, s'était étendu jusqu'à les

suspendre de l'exercice de ces mêmes fonctions; mais seulement dans

les trois circonstances d'incapacité légale, d'accusation criminelle,

et de dette envers le trésor public.

Ils étaient chargés des fonctions de gouverneur dans la capitale,

veillaient à la tranquillité publique, et jugeaient sommairement

toutes les petites affaires de police.

Ils avaient un droit sur les confiscations qu'ils faisaient prononcer

et sur les amendes.

Enfin plus tard, ils furent chargés de tenir les registres où étaient

inscrits les mariages des nobles et les naissances de leurs enfants.

[Note en marge: XXVII. Expédition infructueuse contre Zara.]

Le premier évènement du règne de Malipier fut une expédition contre

Zara. Les citoyens se cotisèrent pour subvenir aux frais de cet

armement, qui donna lieu à l'établissement d'un droit d'entrée dans

le port de Rialte[193]: ces offres patriotiques s'élevèrent à 1150

marcs d'argent, et on voit par un diplôme conservé dans la chronique

de Sanuto que le marché de Rialte fut engagé aux prêteurs pour la

sûreté du prêt; mais on ne réussit point cette fois à faire rentrer

cette colonie sous la dépendance de la république, et d'autres

intérêts firent remettre à un autre temps une seconde tentative.

[Note 193: _Historia venetiana_, da Gio. Nic. DOGLIONI, lib. 3. Marin

SANUTO, _vite de' duchi Michel_.]

[Note en marge: XXVIII. Troisième Croisade. Prise de

Saint-Jean-d'Acre. 1191.]

Le pape, replacé à la tête de toutes les puissances de la chrétienté,

ne négligeait aucun moyen de ressaisir son influence, et faisait

prêcher une troisième croisade. Tout l'Orient était alors dans la

confusion et presque dans l'anarchie. Le trône impérial avait été

usurpé par Andronic; celui de Jérusalem envahi par Gui de Lusignan;

Saladin le soudan d'Égypte avait profité des divisions des chrétiens

dans la Palestine; la victoire de Tibériade lui avait ouvert les

portes d'Acre et de Jérusalem. L'Europe armait pour la délivrance

de la Syrie; l'empereur Frédéric allait expier en Orient ses torts

envers le saint-siége. Les Vénitiens, que l'inimitié de Manuel

Comnène avait privés de tous leurs établissements dans l'Archipel

et dans la mer Noire, venaient d'être rétablis dans leurs anciens

droits par l'usurpateur du trône de Constantinople, qui avait intérêt

de les ménager[194]. Un nouveau traité d'alliance offensive et

défensive[195] venait d'unir l'empire grec et la république. Toujours

occupée d'étendre son commerce, elle voulut concourir au succès de la

croisade: sa flotte arriva devant St.-Jean-d'Acre au moment où Gui

de Lusignan, qui en avait commencé le siége, se trouvait lui-même

presque bloqué par Saladin, accouru pour dégager cette place.

[Note 194: La bulle qui renouvelait tous les priviléges était du mois

de février 1188.]

[Note 195: Marin le rapporte textuellement dans son _Histoire du

commerce des Vénitiens_, tom. III, liv. 3, ch. 9.]

Le siége d'Acre fut très-meurtrier; il fallut neuf fois livrer

bataille à Saladin. La rivalité de Lusignan et du marquis de

Montferrat, celle du roi de France Philippe-Auguste avec le roi

d'Angleterre Richard-Coeur-de-lion, prolongèrent pendant près de

trois ans les discordes et le siége. Les maladies enfin consumaient

cette armée, et probablement la ville ne se serait pas rendue, si

le soudan n'eût été obligé de l'abandonner à elle-même. On la prit

par capitulation en 1191: les Vénitiens furent rétablis dans la

possession du quartier qui leur avait été assigné après la première

conquête, et aussitôt leur flotte rentra dans ses ports.

Le doge avait montré, lors de sa première élection qu'il

n'ambitionnait point cette dignité; l'expérience ne l'y avait pas

attaché davantage; il abdiqua pour embrasser la vie monastique.

On remarqua que, pendant l'interrègne, les conseillers du doge

s'établirent dans le palais ducal[196]: cet usage qui s'est maintenu

depuis, était propre à rappeler aux peuples que le prince n'était que

le magistrat de la république.

[Note 196: _Histoire de la ville et de la république de Venise_, par

Paul MOROSINI, liv. 6; _Storia civile e politica del commercio de'

Veneziani_, di Carlo-Ant. MARIN, tom. III, lib. 3, cap. 1. Celui-ci

croit cet usage plus ancien.]

LIVRE IV.

Règne de Henri Dandolo. -- Nouvelle croisade. -- Prise de Zara.

-- Excommunication des Vénitiens, 1192-1203. -- Conquête de

Constantinople. -- Partage de l'empire grec, 1203-1205.

[Note en marge: I. Henri Dandolo, doge. 1192.]

Les suffrages des quarante électeurs se réunirent sur Henri Dandolo,

cet ambassadeur que Manuel Comnène avait voulu priver de la vue. Il y

a apparence que Dandolo n'était pas dans un état de cécité complète,

car il serait difficile de concevoir qu'absolument aveugle, il eût pu

entreprendre, comme on le verra bientôt, de commander une armée, et

de diriger une conquête. C'est déjà une chose assez remarquable de

voir un prince plus que nonagénaire[197] se mettre à la tête d'une

expédition lointaine.

[Note 197: Il avait quatre-vingt-quatorze ans; au surplus, quant au

commandement d'une armée par un aveugle, ce n'était point une chose

nouvelle dans ce temps-là. J'en trouve deux exemples sous le même

empereur. Lorsque Isaac Lange envoya une flotte contre Isaac Comnène,

qui s'était emparé de l'île de Chypre, il en donna le commandement

à Alexis Comnène, qui était aveugle, à la vérité en lui adjoignant

un collègue. Peu de temps après, l'armée destinée à soumettre les

Bulgares révoltés, partit sous la conduite de Jean Cantacuzène,

qui avait eu les yeux crevés. On peut voir ces faits dans NICÉTAS,

_Histoire de Isaac Lange_, liv. 1, chap. 5 et 7.]

[Note en marge: II. Guerre contre les Pisans.]

Une entreprise des Pisans fournit à Dandolo une première occasion

de signaler la vigueur de son caractère et l'activité de son

administration. Les Pisans, qui avaient une part considérable au

commerce de la Méditerranée, ne pouvaient voir sans inquiétude

Venise s'arroger un droit presque exclusif de navigation dans le

golfe Adriatique. La flotte de la république était alors désarmée,

ils profitèrent de ce moment pour tenter un coup-de-main, qui

avait plutôt l'air d'une insulte que d'un projet d'établissement.

Quelques-uns de leurs vaisseaux arrivèrent à l'improviste sur la côte

d'Istrie, mirent des troupes à terre et s'emparèrent de la ville de

Pola.

Il n'y avait aucune apparence qu'ils pussent s'y maintenir; aussi

vit-on partir sur-le-champ une escadre vénitienne, qui vint les

attaquer dans la rade de Pola, détruisit plusieurs de leurs

vaisseaux et poursuivit les autres jusques sur les côtes de la Morée.

Le pape, qui voulait sans cesse ramener les forces des chrétiens

vers l'Orient, se hâta de se porter pour médiateur entre les deux

républiques. L'ambition des Vénitiens se dirigeait toujours vers

le Levant. Ils conclurent, en 1196, avec les princes qui régnaient

alors sur les côtes de la mer Noire, un traité de commerce qui leur

assurait quelques priviléges et le droit d'avoir un consul à Tana, à

Trébisonde et dans l'Arménie[198].

[Note 198: _Storia veneziana di_ Andrea NAVAGIERO.]

[Note en marge: III. Quatrième croisade. 1199.]

[Note en marge: Les barons français traitent avec la république pour

le transport de leur armée. 1201.]

On préparait une nouvelle croisade, qui avait pour chefs des

seigneurs ou princes français, parmi lesquels on remarquait Baudouin

comte de Flandre, Louis comte de Blois, Geoffroy comte du Perche,

Henri comte de S. Paul, Simon de Montfort, deux comtes de Brienne,

Mathieu de Montmorency. Le voyage était long, le passage sur les

terres de l'empire grec n'était pas sans danger. Pour arriver avec

toutes ses forces, il fallait nécessairement arriver par mer. On se

décida à traiter avec les Vénitiens, pour que leur flotte transportât

l'armée des croisés dans la Terre-Sainte. Les seigneurs envoyés

pour conclure ce traité évaluaient cette armée à quatre mille cinq

cents chevaliers, ayant chacun deux écuyers, et à vingt mille hommes

d'infanterie. Il s'agissait donc de transporter plus de trente mille

hommes, et plusieurs milliers de chevaux.

C'était le sujet d'un marché plutôt que d'un traité; mais la

république ne pouvait guères fournir un si grand nombre de vaisseaux

sans devenir l'auxiliaire, l'alliée des croisés: ceux-ci, dans

leur impatience d'accomplir leur voeu, ne se montrèrent point

difficiles sur les conditions; on fut bientôt d'accord. Cependant le

gouvernement vénitien jugea nécessaire de soumettre ce traité à la

sanction du peuple, n'osant pas apparemment risquer, sans son aveu,

une expédition lointaine, dont plus d'une expérience rendait le

succès douteux. On assembla le peuple; on célébra l'office divin, et

les seigneurs, députés par les croisés de France, parurent devant la

foule immense qui remplissait l'église et la place de Saint-Marc.

L'un d'eux, Geoffroy de Villehardouin, maréchal de Champagne, qui

a écrit l'histoire de cette expédition, harangua en ces termes:

«Seigneurs, les barons de France les plus hauts et les plus puissants

nous ont envoyés vers vous: ils vous crient merci; qu'il vous prenne

pitié de Jérusalem, qui est en servage des Turcs; que pour Dieu vous

veuillez les accompagner, afin de venger la honte de Jésus-Christ.

Ils ont fait choix de vous, parce qu'ils savent que nul n'est aussi

puissant que vous sur la mer. Ils nous ont commandé de nous jeter à

vos pieds, de ne nous relever que lorsque vous nous aurez octroyé

notre demande, et que vous aurez pris pitié de la Terre-Sainte

d'outre-mer[199].»

[Note 199: C'est le texte même de Villehardouin, un peu rajeuni par

Ducange, § 16. Je n'y ai changé que l'orthographe et quelques mots.]

Alors les six députés s'agenouillèrent en pleurant beaucoup, et le

doge et tous les autres s'écrièrent d'une commune voix, en levant

leurs mains au ciel, «Nous l'octroyons, nous l'octroyons.»

Le traité fut signé et juré le lendemain, et l'on convint que

l'expédition se dirigerait d'abord sur l'Égypte.

Les Vénitiens prirent un délai d'un an, pour équiper les vaisseaux

nécessaires. Ils s'engagèrent à fournir des vivres à l'armée pendant

neuf mois. Le prix de ce service fut réglé à deux marcs d'argent par

homme, et quatre par cheval, ce qui faisait quatre-vingt-cinq mille

marcs d'argent, représentant environ quatre millions et demi de la

monnaie actuelle, à une époque où le septier de bled valait de cinq

à six sols, le marc d'argent cinquante et quelques sols, et, par

conséquent, quatre-vingt-cinq mille marcs d'argent, plus de neuf cent

mille septiers de bled.

La république ne borna pas ses spéculations à ce marché: elle stipula

que cinquante de ses galères seconderaient les opérations de l'armée,

sous la condition que le butin et les conquêtes seraient partagés

également entre les Vénitiens et les Français[200].

[Note 200: Ce traité est rapporté textuellement par Dandolo,

_Chronique_, liv. 10, ch. 3, part. 33. Voyez aussi le _Codex Italiæ

diplomaticus de_ LUNIG, tom. II, part. 2, sect. 6, IX.]

[Note en marge: IV. Défense du pape d'employer les forces de la

croisade contre les chrétiens.]

Après avoir juré l'observation de ce traité sur les saints évangiles,

on voulut lui donner encore plus de solennité en le soumettant

à l'approbation du pape. Innocent III, qui régnait alors, était

bien éloigné de refuser cette approbation; mais, pour s'assurer

encore davantage de l'exécution du plan qui venait d'être arrêté,

il défendit expressément aux croisés d'employer leurs armes contre

les chrétiens, et même dans le cas où ceux-ci opposeraient quelque

obstacle au passage de l'armée, de les attaquer avant d'avoir pris

les ordres du saint-siége[201].

[Note 201: Ipse verò quod futurum erat præsagium, cautè respondit,

quod conventiones illas ita duceret confirmandas, ut videlicet ipsi

christianos non læderent nisi forsan illi iter eorum impedirent,

aut alia causa justa vel necessaria forsan occurreret, propter quam

aliud agere non possent apostolicæ sedis consilio accedente. (_Gesta

Innocentii III, papæ_, p. 72.)]

[Note en marge: V. Embarras des barons pour payer la somme convenue.

1202.]

En signant l'engagement de payer 85,000 marcs d'argent, les députés

des pélerins avaient moins consulté leurs moyens que leur zèle. Les

princes, les barons arrivèrent successivement; mais quelques-uns

des principaux croisés étaient morts, notamment Thibaut comte de

Champagne. D'autres avaient renoncé à cette entreprise; plusieurs

avaient pris une autre direction; de sorte qu'il ne se trouvait pas

au rendez-vous plus de la moitié des seigneurs qui, dans le principe,

avaient promis de coopérer à cette expédition. Tous ensemble

n'avaient pas la somme promise, et qui devait être payée d'avance. La

cotisation des croisés n'en fournit guères que la moitié; les chefs

engagèrent leur vaisselle, leurs effets les plus précieux; et malgré

ces efforts, il s'en fallait encore de trente-quatre mille marcs

qu'ils n'eussent acquitté la somme stipulé[202].

[Note 202: VILLEHARDOUIN, § 31.]

[Note en marge: VI. Le doge leur propose d'aider la république à

soumettre Zara.]

Cependant les vaisseaux étaient prêts, les croisés impatients de

partir, et les Vénitiens bien décidés à ne pas leur faire crédit.

Convaincu de l'insuffisance de leurs ressources pécuniaires, le

doge proposa aux barons d'obtenir un délai pour payer leur dette,

en aidant la république à faire rentrer Zara sous son obéissance.

C'était leur proposer une guerre contre le roi de Hongrie, à qui

cette ville s'était donnée. Les ordres du pape s'y opposaient

formellement; plusieurs croisés manifestèrent des scrupules;

le cardinal-légat, qui était alors à Venise, voulut s'opposer

à cette expédition; mais Dandolo représenta, avec fermeté, que

le pape n'avait point le droit et ne pouvait avoir l'intention

de protéger une ville rebelle: que si on n'était maître de Zara

avant de commencer l'entreprise, les vaisseaux de cette ville

ennemie pourraient intercepter les communications entre Venise et

la Palestine; qu'enfin c'était la seule condition à laquelle la

république pût permettre le départ de sa flotte, et que, quant au

cardinal, s'il voulait s'embarquer, il serait reçu sur les vaisseaux

comme prédicateur de la croisade, mais non avec le caractère de légat.

Cette déclaration énergique leva les difficultés, le cardinal

partit pour Rome, et les croisés se déterminèrent à commencer leur

pélerinage par le siége de Zara.

[Note en marge: VII. Dandolo prend le commandement de la flotte.

Départ de l'armée. 1202.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 14 / 35 段