regardait comme un vain cérémonial tous les respects que les papes
avaient exigés jusque-là si impérieusement. Il baisa les pieds de
Victor, qui n'était que sa créature, et Victor, assis sur un trône,
au milieu du concile, prononça l'anathème contre Roland et ses
adhérents.
[Note en marge: X. Alexandre III excommunie Frédéric.]
Alexandre, de son côté, excommunia Frédéric et l'antipape, et délia
tous les sujets de l'empereur de leur serment de fidélité. Il n'y
eut dans toute l'Allemagne que deux prélats qui se déclarèrent
pour Alexandre[163]; aussi dans la suite leur constance fut-elle
récompensée par la canonisation. Mais les évêques de France ne
s'étaient point rendus au concile; plusieurs reconnurent les droits
du pape Roland: il était naturel que la France protégeât celui contre
lequel l'empereur s'était déclaré. L'église d'Angleterre hésita plus
long-temps, mais finit par suivre cet exemple. Les rois de Hongrie,
de Danemark et de Norvège se réunirent au parti de Victor; de sorte
que l'Europe se trouva partagée entre les deux compétiteurs qui se
disputaient le trône pontifical.
[Note 163: Eberhard, archevêque de Salzbourg, et Hartmann, évêque de
Brixen.]
Alexandre III, dans la longue durée de ce schisme, montra une grande
fermeté. L'opposition de l'empereur et de presque tous les évêques
de l'empire, n'ébranla point son courage. Il semblait avoir sans
cesse devant les yeux ces peintures du palais de Latran, où les
schismatiques téméraires servent de marchepied aux papes[164]. Il
prodiguait les excommunications, les anathèmes, et n'épargnait pas à
ses partisans les récompenses spirituelles. Il y en eut qui portèrent
l'enthousiasme jusqu'au fanatisme, et on leur attribua le don des
miracles. L'un des plus zélés, Pierre, archevêque de Tarentaise, osa,
en présence de l'empereur et de l'archevêque de Besançon, qui tenait
pour l'antipape, ordonner au peuple de cette ville de prier pour que
Dieu convertît l'archevêque, ou qu'il en délivrât l'église. Le peuple
se mit en prières, et le prélat schismatique mourut quatre jours
après. On conçoit ce que de tels exemples devaient avoir d'influence
au XIIe siècle.
[Note 164: C'était ce que lui écrivait Arnoul, évêque de Lisieux.
Voyez l'_Histoire ecclésiastique_ de FLEURY, liv. 70.]
De son côté, le pape Victor dominait en Italie, tenait un concile,
et excommuniait l'archevêque et la ville de Milan, que l'empereur
assiégeait alors, parce que, ainsi que plusieurs autres villes
d'Italie, elle voulait secouer le joug de la domination impériale.
Cette ville malheureuse fut obligée de se rendre; Frédéric la fit
raser, et fit passer la charrue sur les remparts.
Le succès des armes de l'empereur rendait la position d'Alexandre,
en Italie, trop périlleuse pour qu'il pût y rester. Il s'embarqua
sur des galères du roi de Sicile, et vint aborder en France près de
Montpellier, où il fut reçu avec de grands honneurs.
C'était un hôte incommode: le roi Louis-le-Jeune ne tarda pas à s'en
apercevoir, et à se repentir de l'appui qu'il lui avait donné. On
négocia long-temps avec l'empereur une réconciliation, qui devenait
tous les jours plus difficile. Frédéric, partant du principe que Rome
faisait partie de ses états, ne voulait point que le roi de France
intervînt dans un différend pour le premier siége de la chrétienté.
Cependant l'évêque de Lisieux prédisait en chaire que l'empereur
se convertirait, confesserait la suprématie de l'église, et se
reconnaîtrait redevable envers elle de la couronne impériale.
[Note en marge: XI. Mort de Victor IV. Élection de Paschal III. 1164.]
Rien n'annonçait assurément de pareilles dispositions; car,
l'antipape étant mort sur ces entrefaites, les deux seuls cardinaux
restés fidèles à son parti résolurent de lui donner un successeur,
et en même-temps un nouveau compétiteur à Alexandre. Mais il était
difficile que seuls ils fissent une élection qui devait tomber sur
l'un des deux. Ils appelèrent à leur secours les schismatiques
d'Allemagne et d'Italie, et le cardinal Gui de Crème, nommé pape,
prit le nom de Paschal III. L'empereur, qui fut prié de confirmer
cette élection, n'avait garde de s'y refuser. Il jura sur l'évangile
qu'il reconnaîtrait toujours pour papes légitimes, non-seulement
Paschal, mais encore ses successeurs, à l'exclusion d'Alexandre, et
de ceux qui pourraient être nommés après lui.
Cependant le clergé de la ville de Lucques, où Victor IV était mort,
refusa de l'enterrer, ce qui n'empêcha point qu'il ne se fît des
miracles sur le tombeau qui lui fut accordé dans un monastère de
campagne. Pour que rien ne manquât de ce qui pouvait caractériser
la cour romaine, le pape Alexandre pleura beaucoup la mort de son
rival, dont la damnation était indubitable, puisqu'il était mort dans
le schisme et l'excommunication.
Cette mort et une ligue qui se forma entre toutes les villes de
la Lombardie, pour s'affranchir du joug de l'empereur, ramenèrent
beaucoup d'Italiens dans le parti d'Alexandre. Le peuple de Rome, qui
ne l'avait pas encore formellement reconnu, y fut déterminé par des
largesses, et le pape, voyant ses affaires s'améliorer en Italie,
quitta la France, où il avait séjourné près de quatre ans, et arriva
à Rome au mois de novembre 1165.
Le nouvel antipape fit à cette époque un acte qui paraissait devoir
être réservé à l'autorité du pape légitime; il canonisa Charlemagne,
canonisation dont l'église romaine n'a jamais contesté la validité.
[Note en marge: XII. Fuite du pape Alexandre III. L'empereur vient se
faire couronner une seconde fois par l'antipape. 1167.]
L'empereur marcha vers l'Italie, dès qu'il sut qu'Alexandre III y
était de retour. Son armée se présenta aux portes de Rome, après
avoir battu celle du pape, attaqua le château Saint-Ange, mit le
feu à l'église Saint-Pierre, et obligea Alexandre à se sauver vers
Bénévent sous un déguisement de pélerin. L'antipape vint prendre
possession de la chaire apostolique, et l'empereur jugea à-propos de
se faire couronner encore une fois. Mais cette armée d'Allemands,
campée dans les environs de Rome au commencement du mois d'août,
éprouva la funeste influence d'un climat très-malsain dans cette
saison. Les ravages de la maladie, furent si rapides que Frédéric se
vit obligé de faire partir ses troupes peu de jours après, et de les
ramener dans l'Italie septentrionale.
Les excommunications du pape l'y poursuivirent[165], et les villes
d'Italie liguées se disposaient à attaquer cette armée déjà vaincue
par la maladie. On relevait les murs de Milan, on bâtissait sur
la Bormida une ville nouvelle à laquelle on donnait le nom du pape
Alexandre[166]. Frédéric se trouvait tellement affaibli qu'il feignit
de n'être pas éloigné de reconnaître ce pontife. Pendant qu'on
négociait cette réconciliation, il traita avec le comte de Maurienne
pour obtenir de ce prince le passage sur ses états. Ce même empereur,
qui venait de forcer le pape à fuir de Rome sous un habit de pélerin,
se vit réduit, sept mois après, à prendre un déguisement pour passer
les Alpes.
[Note 165: Voici dans quels termes un des plus fougueux prélats de la
chrétienté, l'évêque de Salisbury, parlait de cette excommunication;
«Le pape ayant attendu long-temps en patience le tyran teutonique
pour l'exciter à pénitence, et ce schismatique continuant d'ajouter
péchés sur péchés, le vicaire de S. Pierre, établi de Dieu sur les
nations et les royaumes, a absous les Italiens et tous les autres du
serment de fidélité par lequel ils lui étaient engagés, à cause de
l'empire ou du royaume, et lui a ainsi enlevé presque toute l'Italie.
Il lui a aussi ôté la dignité royale, l'a frappé d'anathème, et a
défendu par l'autorité de Dieu, qu'il ait à l'avenir aucune force
dans les combats; qu'il remporte la victoire sur aucun chrétien, ou
qu'il ait nulle part ni paix ni repos, jusqu'à ce qu'il fasse de
dignes fruits de pénitence; en quoi le pape a suivi l'exemple de
Grégoire VII, son prédécesseur, qui, de notre temps, a déposé de même
l'empereur Henri.»
(_Histoire ecclésiastique_ de l'abbé FLEURY, liv. 71e.)]
[Note 166: Alexandrie, que les impériaux appelèrent par dérision,
_Alexandrie de la paille_.]
L'antipape était resté à Rome, malgré la retraite de Frédéric, ce qui
prouverait qu'il avait de nombreux partisans dans cette capitale.
Ils furent encore assez puissants pour lui donner un successeur; car
Paschal étant venu à mourir, les schismatiques ne se découragèrent
pas, et élurent à sa place Jean, abbé de Strum, qui prit le nom de
Calixte III.
[Note en marge: XIII. Caractère d'Alexandre III.]
Le pape Alexandre opposait à leur opiniâtreté un de ces caractères
fermes, dont le temps ni les revers ne peuvent affaiblir les
résolutions. Plusieurs fois des accommodements avaient été négociés
entre l'empereur et lui; jamais on n'avait pu le déterminer à la
moindre concession.
Il apprit que Thomas, archevêque de Cantorbéry, avait été assassiné.
Du fond de sa retraite de Bénévent, il obligea le roi d'Angleterre
à faire pénitence publique, à recevoir l'absolution d'un meurtre,
auquel ce monarque protestait n'avoir pris aucune part; et, pour
enfoncer plus avant le trait de la vengeance, il mit au nombre des
saints ce prélat hautain, qui avait porté le trouble dans l'église
d'Angleterre, et excommunié deux fois son prince. Ce ne fut pas tout,
la guerre civile éclata; le roi eut beau écrire au pape: «Je me jette
à vos pieds, je reconnais votre juridiction; mon royaume relève de
vous, daignez le protéger et le défendre.» il fallut se soumettre
à de nouvelles expiations; il fallut que le roi d'Angleterre, vêtu
de haillons, marchant pieds nus dans la boue, allât au tombeau du
nouveau martyr, y demeurât prosterné pendant un jour et une nuit
entière, observant un jeûne rigoureux, et reçut des coups de verges
de la main de tous les prêtres triomphants de cette humiliation[167].
[Note 167: Tous ces détails sont rapportés par l'abbé Fleury
lui-même, liv. 72e. L'origine de toutes ces querelles avait été la
punition d'un prêtre accusé de meurtre.]
On ne devait pas s'attendre à voir plier un pape qui faisait subir
de pareilles pénitences à des rois. Frédéric, voulant essayer encore
de le réduire par les armes, revint pour la cinquième fois en Italie.
Il eut une action fort vive avec les Milanais et leurs alliés[168].
Ses troupes y furent complètement battues, lui-même, ayant eu son
cheval tué sous lui, faillit à perdre la vie ou la liberté, et,
sa disparition momentanée augmentant le désordre de son armée, la
défaite devint un désastre. Il semblait que la fortune se plût à
vérifier toutes les prédictions menaçantes, hasardées par les prêtres
acharnés contre lui.
[Note 168: Le 4 juin 1176.]
Il y avait dix-huit ans que le pape Alexandre errait d'états en
états, faiblement soutenu par les princes, demandant un asyle à l'un,
tandis qu'il en excommuniait un autre, chassé plusieurs fois de son
église, voyant sans cesse renaître ses compétiteurs, et opposant
avec une constance inébranlable toutes les prétentions de la tiare
à toutes les forces de l'empire. Ce pape, dit Machiavel[169], qui
exerçait au loin une si grande autorité, ne pouvait ni se faire obéir
dans Rome, ni même obtenir la permission d'y demeurer, en promettant
de ne se mêler que du gouvernement ecclésiastique; tant il est vrai,
ajoute cet historien, que les fantômes sont plus imposants de loin
que de près.
[Note 169: _Histoire de Florence_, liv. 1er.]
[Note en marge: XIV. Les villes de la Lombardie liguées pour secouer
le joug de l'empereur. 1166.]
Il fallait bien que le concours de quelques circonstances expliquât
la longue durée d'une lutte si inégale. Le pape n'avait pas même
pour lui le sénat et la noblesse de Rome. Le roi d'Angleterre le
craignait, et par conséquent ne le servait pas. Le roi de France fut
sur le point de reconnaître l'antipape, et ne donna son suffrage à
Alexandre que pour contrarier l'empereur. Aucun de ces rois ne lui
fournit un secours de troupes; mais la domination des Allemands était
odieuse à l'Italie; la punition de Milan avait appris ce qu'on devait
attendre de pareils maîtres. Milan, qui, depuis la destruction de
ses murs, s'était entourée d'un large fossé[170], Brescia, Mantoue,
Bologne, Vicence, Padoue, Trévise, Vérone, et plusieurs autres villes
s'étaient confédérées: «une grande infortune avait fait oublier les
anciennes rivalités[171].» Il paraît que la politique des Vénitiens
hésita quelque temps entre Frédéric et Alexandre; car, en 1172, ils
fournirent à l'empereur une flotte pour l'aider à soumettre Ancône,
dont son armée entreprit le siége sans succès; mais bientôt après,
Venise, revenant à une des maximes de son invariable politique,
qui était d'empêcher, autant que cela pouvait dépendre d'elle,
l'établissement de la puissance des empereurs dans son voisinage,
accéda à la ligue des villes lombardes. Cette alliance d'une nation
indépendante avec des peuples qui voulaient le devenir, n'ajoutait
pas seulement à leurs forces; elle était déjà une reconnaissance de
leurs droits. Cette ligue des villes lombardes fut le premier élan
des peuples du moyen âge vers la liberté, et est un des évènements
les plus importants de l'histoire moderne[172].
[Note 170: Les Allemands ayant abattu les murailles de Milan, et
ayant obligé les habitants par serment à ne les point relever,
ceux-ci usèrent d'abord de cette adresse de faire un fossé, en quoi
ils ne contrevenaient point à leur serment.
(NICÉTAS, _Histoire de Manuel Comnène_, liv. 7, chap. 1.)]
[Note 171: _Histoire des républiques italiennes du moyen âge_, par M.
Simonde SISMONDI, liv. 10.]
[Note 172: L'acte de confédération contre Frédéric, se trouve dans
les dissertations de Muratori sur les antiquités du moyen âge,
dissertation 48e, p. 277. On y remarque, parmi les signataires de
cette confédération, outre les villes que je nommerai ci-après, le
marquis Obizzo de Malaspina, le comte de Bertenore, et Ruffin de
Trino.]
[Note en marge: XV. Nouvelle fuite d'Alexandre III. Il se réfugie à
Venise. 1177.]
La cause du pape se liait naturellement à celle des ennemis de
l'empereur. Soit qu'il voulût être plus à portée d'exciter la ligue
à de nouveaux efforts, soit qu'il ne se crût pas en sûreté[173] sur
le continent de l'Italie, où en effet un édit de Frédéric lui avait
interdit le feu et l'eau, défendant, sous peine de la vie, de lui
accorder un asyle; il s'embarqua sur l'Adriatique, toucha d'abord à
Zara, et arriva ensuite à Venise. Il y garda le plus grand incognito;
jusque-là qu'il passa, dit-on, une nuit à la porte d'un monastère,
où il fut reçu comme un pauvre prêtre[174]; mais il venait chercher
un asyle et des secours à Venise; il fallait bien qu'il se fit
connaître. Il fut reçu avec tout le respect dû à sa dignité et à son
malheur.
[Note 173: Anno ducis quinto Alexander papa furorem imperatoris
abhorrens, cum galeis Guillelmi régis Siciliæ die XXIII mensis martii
Venetorum portus applicuit. (Andreæ DANDULI _chronicon_, lib. 10,
cap. 1, pars 18.)
Sive impium Foederici edictum qui Alexandro omni Italiâ interdixisse
dicitur, ut capitale esset si quis eum cibo, potuve aut hospitio
juvisset, civitatibus quæ illum excepissent excidium inteminatus,
regulis et aliis illustribus viris ultricia arma; quum nihil ille
sibi tutum reliquâ Italiâ cerneret, coepissetque et Guillelmi quoque
fides suspecta esse, per Appuliam et Garganum montem transiit;
mox inde, ut Obbo Ravenas ait, liburnico navigio Jaderam delatus,
ex Dalmatiâ ignoto habitu Venetias tanquam ad unicum libertatis
domicilium divertit. (M. A. SABELLICI, _Rerum venetarum_, lib. 7.)
Il papa spaventato, servitosi di due galee del rè di Sicilia, andò
prima a Gaeta e poi a Benevento, ne si tenendo sicuro in luogo alcuno
nel resto d'Italia e già cominciando ancora aver sospetta la fede di
Guillelmo, rè di Sicilia, passò per Puglia e andò al monte S. Angelo;
e di a sopra un brigantino si condusse a Zara, e quindi travestito si
fuggì a Vinegia. (_Vite de' principi di Vinegia_, di Pietro MARCELLO,
_trad. da lod. Domenichi._)
Non sapendo più come provedervi, dopo alcuni discorsi, si deliberò
finalmente per lo meglio di ridursi a Venetia. (_Historia venetiana_
da Gio. Nic. DOGLIONI, lib. II.)
Alessandro senz'armi spaventato sene fuggi primieramente in Benevento
e poi nel monte Gargaro. Salito poscia sopra piccolo naviglio di
Dalmatia fè vela verso Zara e indi a Venetia si trasportò, unico
asilo di libertà e siccurezza. (_Compendio delle historie Venete_, da
Gio.-Bat. VERO, lib. I.)]
[Note 174: Primâ nocte quâ appulit Venetias stetit ad portam S{ti}.
Salvatoris usque ad lucem. Inde per triduum in monasterio dicto
Charitatis, dissimulatâ personâ, demùm agnitus à peregrino, principi
factus est notus. (_In margine codicis Ambrosiani hæc annotantur._)
(Il s'agit ici du manuscrit de la _Chronique_ de Dandolo.)
Sunt qui tradunt ad sordidum culinæ ministerium ut occultiùs lateret
se ultrò demisisse. (Marci-Antonii SABELLICI, _rerum venetarum_, lib.
7.)
Les autres historiens rapportent que le pape fut reconnu dans le
monastère où il s'était retiré; ils nomment même celui qui le
reconnut.
Sanuto dit qu'Alexandre était déguisé en cuisinier. Dandolo ne
rapporte cette circonstance de l'incognito que comme une version
adoptée par quelques-uns; mais il cite lui-même un document de la
cour de Rome, où cette fuite et ce déguisement sont racontés.]
[Note en marge: XVI. La république négocie pour le réconcilier avec
l'empereur. Réponse de Frédéric. 1177.]
La république fit partir sur-le-champ des ambassadeurs[175]
pour Pavie, où l'empereur était alors, avec la mission de le
supplier de rendre la paix à l'église et à l'Italie. Ils en furent
très-gracieusement accueillis; mais, lorsqu'ils lui proposèrent de
reconnaître la légitimité d'Alexandre, en le réintégrant dans ses
droits, Frédéric répondit avec plus de jactance que de grandeur:
«Retournez vers votre prince et vers votre sénat, dites-leur que
l'empereur des Romains réclame un fugitif et un ennemi; s'ils ne
commencent par me le livrer, les Vénitiens se déclarent contre
l'empire; je punirai cette offense; je les attaquerai par mer et par
terre, et je planterai mes aigles sur le portail de Saint-Marc[176].»
[Note 175: On nomme ces deux ambassadeurs; c'étaient, suivant
l'histoire de Doglioni, Philippe Orio et Jacques Centranigo.]
[Note 176: Je traduis ici le discours qui est dans Sabellicus,
en l'abrégeant: «Ite, inquit, et hæc vestro principi et populo
dicite, Foedericum Romanorum imperatorem ab eis hostem et fugitivum
reposcere; quem nisi primo quoque tempore ad se sub custodiâ vinctum
miserint, fore ut pro hostibus imperii se haberi paulò post Veneti
scirent; neque foedus neque jura ulla gentium plus apud se valitura
quàm insignem illam contumeliam pro quâ ulciscendâ omnia divina et
humana jura paratus esset evertere: admoturum se non multò post terrâ
marique ad eorum urbem copias, futurumque ut victrices aquilas, quod
ipsi nunquàm putassent, ante divi Marci ædem sisteret.
Ce même discours est rapporté dans la _Chronique_ de Dandolo; mais il
y est en vers.
Ite, duci vestro nostrum reddatis amorem;
Et licet hæc nostræ referat sibi pagina chartæ,
Ore nihilominùs nostra hæc referatis amico
Verba duci vestro: nostrum non ampliùs hostem
Sustineat, mittat nobis custodibus illum:
Ac si fortè neget fugitivum tradere papam,
Credat amicitiæ dissolvi foedera nostræ;
Securum quòd si dux se facit æquore, classes
Injiciam, cùm tempus erit, tantisque galeis
Propulsabo fretum, ut Venetos quoque remige poitus
Ingrediar, Marcique urbem, figamque plateis
Victrices aquilas non ante in sæcula fixas.
Ces vers sont fort mauvais assurément; mais ils confirment la
tradition.]
[Note en marge: XVII. Les Vénitiens arment pour soutenir la cause du
pape. 1177.]
Il fallut se préparer à repousser les efforts d'un prince
très-redoutable, car il arma rapidement une flotte de soixante-quinze
galères, dont il donna le commandement à Othon, l'un de ses
fils[177]. Venise ne put lui en opposer que trente[178]. Le doge
voulut les conduire lui-même contre l'ennemi; et quand il fut sur le
point de mettre à la voile, le pape lui ceignit une épée d'or, en
invoquant la protection du ciel sur son entreprise.
[Note 177: Jules Faroldo, dans ses _Annales vénitiennes_, dit que cet
Othon était fils naturel; mais le document cité dans la _Chronique_
de Dandolo, liv. 10, chap. 1er, partie 31, porte expressément:
«Exercitus cui præerat legitimus imperatoris filius.»]
[Note 178: Dandolo rapporte les noms des commandants de ces trente
galères.]
[Note en marge: XVIII. Victoire des Vénitiens. 1177.]
Les deux armées se rencontrèrent le jour de l'Ascension entre
Pirano et Parenzo en Istrie. Celle de l'empereur était composée
de bâtiments que lui avaient fournis Gênes, Pise et Ancône. Le
combat était inégal, mais le vent était favorable aux Vénitiens; la
victoire, vivement disputée, se décida pour eux après six heures de
carnage[179]. Le pape vit arriver dans le port quarante-huit galères
de cette flotte armée pour sa perte, et le fils lui-même de son
ennemi au nombre des prisonniers. On renvoya honorablement ce prince
à son père, que le malheur avait rendu plus accessible à de nouvelles
propositions de paix. Othon s'en était rendu porteur; Frédéric
consentit à ouvrir des conférences.
[Note 179: Les détails de ce combat sont rapportés par Doglioni,
_Historia venetiana_, lib. 2, et SABELLICUS, lib. 7.]
[Note en marge: XIX. Paix. 1177.]
Cette paix intéressait toute l'Europe. Les rois de France et
d'Angleterre y assistèrent par leurs ambassadeurs; tous les
seigneurs, tous les prélats de l'Italie, les députés de toutes les
villes liguées, accoururent pour se recommander au pape, qui leur
dit avec attendrissement: «Vous savez, mes enfants, la persécution
que l'église a soufferte de la part de l'empereur, qui devait la
protéger. Vous savez que l'autorité de l'église en a été affaiblie,
parce que les péchés demeuraient impunis, et les canons sans
exécution; nous avons porté la peine de la destruction des églises
et des monastères, du pillage, des incendies, des meurtres et des
crimes de toutes sortes. Dieu a permis ces maux pendant dix-huit ans,
mais enfin il a apaisé la tempête et tourné le coeur de l'empereur à
demander la paix. C'est un miracle de sa puissance qu'un prêtre vieux
et désarmé ait pu résister à la fureur des Allemands et vaincre sans
combattre un prince si redoutable; mais c'est afin que tout le monde
connaisse qu'il est impossible de combattre contre Dieu[180].»
[Note 180: _Histoire ecclésiastique_ de l'abbé FLEURY, liv. 73.]
Le congrès se tint à Venise. Alexandre fut reconnu pour pape
légitime, et rétabli dans tous ses droits[181]. Quant aux villes de
la Lombardie, qui avaient supporté le principal fardeau de la guerre,
il n'y eut pas moyen de faire leur paix, et l'on convint seulement
pour elles d'une trêve de six ans, pendant laquelle l'empereur
renonça à exiger leur serment de fidélité. La ligue lombarde se
trouvait composée à cette époque de la république de Venise, des
villes de Milan, Vérone, Brescia, Bergame, Trévise, Vicence, Padoue,
Ferrare, Bologne, Mantoue, Modène, Reggio, Bobbio, Plaisance, Lodi,
Côme, Carnesino, Belmonte, Alexandrie, Tortone, Verceil, Novarre,
Crémone, Parme, Ravenne et Rimini. Cette trêve qui venait de leur
être accordée, ne devint une paix définitive que par le traité de
Constance, conclu en 1183[182].
[Note 181: _Codex Italiæ diplomaticus_ Joannis Christiani LUNIG, tom.
I, pars 1, sect. 1, IX.]
[Note 182: _Cod. ital. diplom._ tom. I, part 1, sect. 1, X.]
[Note en marge: XX. Frédéric vient à Venise, et baise les pieds du
pape. 1177.]
Aussitôt que le traité fut signé, l'empereur s'approcha de Venise.
Six cardinaux vinrent recevoir son serment de soumission, et ensuite
l'absoudre et le réconcilier avec l'église.