Cet ambassadeur, que la perfidie de Manuel venait de priver presque

totalement de la vue, se nommait Henri Dandolo: nous verrons bientôt

à quelles brillantes destinées la fortune le réservait après ce

malheur[145], et quelle gloire l'attendait aux mêmes lieux où il

avait reçu un tel outrage.

[Note 145: Remarquons avec quelle simplicité un de ses descendants,

le doge André Dandolo, raconte ce fait:

«Emannuel itaque erga Venetos furore accensus, se eos ad nihilum

redacturum adjurans, in legatos, dum ea quæ pacis erant requirerent,

injuriosè prorupit. Cui Henricus Dandolo pro salute patriæ constanter

resistens, visu aliqualiter obtenebratus est. Qui illatam injuriam

sub dissimulatione secretam tenens, unà cum socio Venetias redeunt.

«Ceterum Venetis de consequendâ pace datâ spe dux legatos imperatori

mittit, etc. (_Chronique_, liv, 10, chap. 1, part. 4 et 5.)]

[Note en marge: II. Emprunt forcé.]

L'insensibilité de la république ne prouvait que trop sa faiblesse.

On obligea tous les citoyens à déposer dans le trésor de Saint-Marc

une somme égale au centième de leur fortune mobilière ou immobilière,

dont ils étaient tenus de faire la déclaration. On ne trouve point

dans les anciens écrivains quelles furent les précautions que

l'on prit pour s'assurer de l'exactitude des déclarations que les

redevables avaient à faire. Il est probable que, chez un peuple épris

des richesses, l'avarice devait se trouver en opposition avec le

patriotisme et la bonne foi. Machiavel[146] cite avec admiration

de petites républiques d'Allemagne, ou, quand une loi avait imposé

les citoyens à deux, trois, quatre pour cent de leur fortune, chacun

venait verser sa contribution dans la caisse publique, sans déclarer

ce qu'il devait, sans dire ce qu'il payait, et sans avoir d'autre

témoin de sa probité que sa conscience. On n'était pas en droit

d'attendre la même vertu des citoyens de Venise. Nous verrons bientôt

qu'on ne s'en rapporta pas long-temps aux déclarations, et qu'on

nomma des magistrats pour taxer chaque redevable; ainsi on substitua

l'arbitraire à l'infidélité. Quelle que fût au reste la forme de cet

emprunt, c'était un emprunt forcé: la république payait un intérêt

aux propriétaires des fonds; mais le remboursement du capital était

renvoyé à l'époque où la situation des affaires le permettrait[147].

Telle fut l'origine de la caisse aux dépôts ou aux emprunts, qui

s'est perpétuée jusqu'à ces derniers temps. On avait déjà eu occasion

de faire un emprunt d'un millier de marcs d'argent, pour lequel

on avait engagé le marché de Rialte. Je trouve, sous la date de

1187[148], un autre acte portant concession du revenu des sels, et du

produit de l'atelier monétaire pour douze ans, en paiement d'un prêt

fait à la république par des citoyens, à la tête desquels le fils

du doge Seb. Ziani est inscrit pour mille livres; la somme totale

ne monte pas à quinze mille livres vénitiennes: c'était un prêt

volontaire.

[Note 146: _Discours sur Tite-Live_, liv. 1, chap 55.]

[Note 147: Donec respublica in melius profecta creditoribus

satisfacere poterit. (André DANDOLO, _Chron._ liv. 10, ch. 1.)]

[Note 148: Marin SANUTO, _vite de' duchi Mastro Piero_.]

Les emprunts forcés devinrent habituels, et furent exigés

ordinairement dans la proportion du centième de la fortune présumée

de chaque habitant. L'intérêt dans le principe était fixé à cinq pour

cent, d'autres disent à quatre. Un second dépôt fut ordonné environ

deux siècles après (en 1382); un troisième en 1433, et plusieurs

autres l'ont été successivement; mais l'intérêt de l'emprunt primitif

fut réduit à deux pour cent, en 1520, et enfin une partie des

remboursements eut lieu, non sur le pied du capital originairement

versé, mais au prix de l'achat fait par les possesseurs actuels de

ces créances[149].

[Note 149: _Mémoires historiques et politiques sur la république de

Venise_, par Léopold CURTI, 1re partie, chap. 10.]

Ne pouvant rétablir son commerce dans l'Orient, Venise venait de

renouveler son alliance avec le roi de Sicile; elle était tombée

dans un tel état de faiblesse, que les pirates d'Ancône insultaient

ses vaisseaux dans l'Adriatique, et qu'on eut bien de la peine à les

repousser[150].

[Note 150: _Chronique_ d'André DANDOLO, lib. 10, pars 15. cap. 1.]

[Note en marge: III. Établissement des procurateurs de St.-Marc.]

Le doge voulut mériter la bienveillance de sa nation au moins par des

actes de munificence. Il fit de grandes libéralités à Saint-Marc.

L'église du patron de la république s'embellissait et s'enrichissait

tous les jours: le soin de diriger les travaux qu'on y faisait sans

cesse et de veiller sur son trésor devint une charge importante. On

donna le nom de procurateurs de Saint-Marc aux marguilliers de la

chapelle ducale. Leurs attributions s'étendirent; cette fonction

devint une dignité, la seconde de la république; le nombre des

marguilliers ou procurateurs, fut porté de trois à neuf, et ensuite

jusqu'à quarante ou cinquante, lorsque cette dignité fut devenue

vénale.

Les citoyens de Venise n'étaient pas encore distingués en nobles et

en plébéiens, mais on comptait déjà des familles anciennes tombées

dans la pauvreté. Ziani fonda de ses deniers un monastère destiné aux

demoiselles appartenant à ces familles. Cette maison connue sous le

nom de _Monistero delle vergini_, devint l'asyle des filles d'un sang

patricien, nées sans fortune. Le doge en conserva le gouvernement

spirituel et temporel; c'était lui qui en nommait l'abbesse, et il

l'épousait en grande cérémonie le jour qu'elle prenait possession.

[Note en marge: IV. Embellissements de Venise. Élévation de deux

colonnes sur la place St.-Marc.]

Il y avait plus de cinquante ans que deux colonnes de granit trouvées

dans une île de l'Archipel, avaient été débarquées sur le rivage

de Venise, sans qu'on eût entrepris de les élever; l'art de la

mécanique n'était pas puissant à cette époque. Ce fut un architecte

lombard, nommé Barratier, qui réussit à ériger ces deux énormes

masses sur la petite place Saint-Marc. Le moyen qu'il employa

consistait à les exhausser peu-à-peu en mouillant les câbles qui les

tenaient suspendues, et qu'il raccourcissait après avoir étayé le

fardeau[151]. On l'avait, dit-on, laissé le maître de fixer le prix

de ce service; sa demande fut bizarre; il exigea que les jeux de

hasard, sévèrement défendus alors dans Venise, fussent permis dans

l'intervalle qui séparait les deux colonnes. Le doge consentit à

l'introduction d'un abus plutôt que de rétracter sa promesse, et les

jeux défendus eurent un asyle au milieu de la place publique, en face

du palais du gouvernement.

[Note 151: _Traité de mécanique_, de Mr J. A. BORGNIS, p. 75. Il

dit que ces colonnes pèsent chacune plus de quarante-cinq milliers

métriques.]

Ce scandale a duré près de quatre cents ans, jusqu'à ce qu'on ait

imaginé d'attacher quelque honte à la fréquentation de ce lieu, en

l'affectant à l'exécution des criminels.

Une autre anecdote relative aux embellissements de Venise peut servir

à faire connaître les moeurs de ce peuple. L'agrandissement de la

place Saint-Marc exigeait la démolition d'une vieille église; mais

le gouvernement n'osait pas l'ordonner sans la permission du pape.

L'ambassadeur à Rome fut chargé de la solliciter, et la chambre

apostolique répondit par cette décision: «La[152] sainte église

ne permet jamais de faire le mal, mais quand il est fait elle le

pardonne.»

[Note 152: La chiesa ne questa santa sede può concedere che si faccia

alcun male: ma poi fatto lo perdona.--Marin SANUTO _vite de' duchi S.

Ziani_.]

En conséquence de cette décision, on démolit l'église de

Saint-Geminien, et le pape imposa aux Vénitiens une pénitence, qui

était tous les ans l'occasion d'une cérémonie publique. Le doge,

accompagné de son conseil et des ambassadeurs étrangers, venait sur

la place Saint-Marc. Le curé de la paroisse, à la tête de son clergé,

s'avançait de son côté jusque sur le terrain que l'ancienne église

occupait autrefois. Là il adressait ces paroles au doge: «Je demande

à votre sérénité quand il lui plaira de faire bâtir mon église sur

son premier emplacement»; le doge répondait: «L'année prochaine.»

Cette promesse a été renouvelée pendant six cents ans[153].

[Note 153: _De l'état présent de la république de Venise_,

etc., par H. D. V. chevalier de St. Michel.--Manuscrit de la

Bibliothèque-du-Roi, nº 10465.

4.

Amelot de la Houssaye, dans son _Histoire du gouvernement de Venise_,

rapporte le même fait, et ajoute que le pape avait jeté un interdit

sur la république à cette occasion; mais il y a apparence qu'il se

trompe; les autres auteurs ne parlent pas de l'interdit.]

[Note en marge: V. Démêlés des papes avec les empereurs d'Occident.]

Venise, dans son état de faiblesse, ne paraissait pas destinée à

prendre une grande influence dans les différends des principales

cours de l'Europe. Cependant elle allait devenir l'asyle et la

protectrice d'un illustre fugitif. L'intelligence de cette partie de

son histoire exige que nous remontions jusqu'à l'origine de la guerre

qui désolait alors l'Italie.

Les empereurs d'Occident se prétendaient souverains de la ville de

Rome, et cependant ils venaient à Rome recevoir du pape la couronne

impériale; ils la recevaient à genoux; ils se soumettaient à tenir

l'étrier du pape, à marcher à pied devant lui, et à conduire sa

haquenée par la bride.

La puissance temporelle étant réunie à la puissance spirituelle dans

celui qui était l'objet de tous ces respects, il était naturel que

le prince se prévalût des hommages rendus au pontife; aussi, tandis

que les empereurs voulaient considérer tous ces actes comme des

cérémonies de religion, le pape s'obstinait-il à y voir un témoignage

de sa suprématie temporelle. Grégoire VII, dont les prédécesseurs

n'avaient été élus qu'avec la permission des empereurs[154], qui

lui-même avait demandé à Henri IV la confirmation de son élection,

Grégoire VII, dis-je, avait excommunié, déposé cet empereur, délié

ses sujets du serment de fidélité, l'avait obligé à venir lui-même

à Rome demander l'absolution, à se présenter sans suite, pieds nuds,

couvert d'un cilice, et à attendre trois jours dans la neige la

permission de lui baiser les pieds[155].

[Note 154: Il pontefice Adriano primo, in un concilio di 153 vescovi,

diede l'autorità di eligere il papa a Carlo primo, rè di Francia, che

fù poi detto Carlomagno e ciò dal 773; dono che non seppe conservare

Ludovico, suo figliuolo, che fece permuta di questa autorità regale

col titolo imaginario di pio al quale si può aggiungere quello di

simplice.

(Paul SARPI, _Opinione in quai modo debba governarsi la republica di

Venezia_.)]

[Note 155: Voyez les maximes de ce pape dans les _Annales_ de

BARONIUS, année 1076, § 24.]

Adrien IV avait fait représenter l'empereur Lothaire II à genoux

devant Alexandre II, et tenant les mains jointes entre celles du

pape. Ce tableau était placé dans une salle où se donnaient les

audiences publiques, et, pour qu'on ne se méprît pas sur l'intention,

on y avait ajouté cette inscription:

_Rex venit ante fores, jurans prius urbis honores

Post homo fit papæ, sumit quo dante coronam._

«Le roi se présente à la porte, jure d'abord de maintenir les

priviléges de Rome, se fait l'homme (le vassal) du pape, et reçoit de

lui la couronne.»

[Note en marge: VI. Frédéric Barberousse, empereur. 1155.]

Frédéric Barberousse, élevé à l'empire par les seigneurs de

l'Allemagne et de la Lombardie[156], ne crut pas pouvoir se dispenser

d'une cérémonie qui semblait mettre le sceau à son autorité.

Il alla recevoir à Rome la couronne impériale des mains du pape

Adrien. L'entrevue des deux augustes personnages fut précédée d'un

serment, par lequel ils se promirent de ne pas attenter à la vie

l'un de l'autre, ce qui justifie cette réflexion d'un illustre

historien[157]: «Telle était alors la confuse anarchie de l'Occident

chrétien, que, des deux premiers personnages de cette partie du

monde, l'un se vantant d'être le successeur des Césars, l'autre le

successeur de Jésus-Christ, et l'un devant donner l'onction sacrée à

l'autre, tous deux étaient obligés de jurer qu'ils ne seraient point

assassins, pour le temps de la cérémonie.»

[Note 156: On n'est pas d'accord que les seigneurs italiens aient

concouru à cette élection. Voyez l'_Histoire des républiques

italiennes du moyen âge_, par M. Simonde SISMONDI, chap. 8.]

[Note 157: VOLTAIRE, _Essai sur les moeurs_, chap. 48.]

L'empereur se soumit à tout le cérémonial qu'exigea l'église romaine.

Le premier objet qui frappa ses yeux, en entrant dans le palais

pontifical, fut le tableau qui représentait un de ses prédécesseurs

dans l'attitude d'un vassal rendant hommage. Il en témoigna du

mécontentement, on lui promit de faire disparaître le tableau; mais

on n'eut garde de tenir cette promesse[158]. Au contraire un bref lui

fut adressé pour lui rappeler qu'il tenait la couronne impériale des

mains du pape.

[Note 158: Il semblerait, d'après le récit de Voltaire, que ce

tableau n'eût été exposé qu'après le couronnement de Frédéric

Barberousse; mais l'abbé Fleury, (liv. 70e), raconte le fait comme il

est rapporté ici.]

[Note en marge: VII. Il se brouille avec le pape. 1157.]

Ces hauteurs de la cour de Rome ne pouvaient qu'irriter un prince

fier et heureux jusque-là. Il renvoya les légats du pape, fit publier

qu'il tenait sa couronne de Dieu et des électeurs, que c'était un

mensonge de dire qu'elle lui avait été confiée comme un bénéfice,

que l'église voulait détruire l'empire, qu'on avait commencé par une

peinture insultante, qu'on en venait à des écrits, mais qu'il ne

souffrirait point un pareil attentat à son autorité.

Après cette déclaration, il s'avança vers l'Italie avec une armée.

Le pape lui envoya des ambassadeurs, pour expliquer d'une manière

satisfaisante le sens des expressions qui l'avaient choqué,

protestant que, par ces mots, _Beneficium imperii romani contulimus_,

il n'avait nullement voulu donner à penser que l'empereur fût son

vassal. Malgré ces explications, Frédéric continua sa marche jusqu'à

Plaisance, et convoqua à Roncaille une assemblée d'évêques, de

seigneurs et de magistrats, pour déterminer avec précision quels

étaient les droits régaliens attachés à sa couronne d'Italie. Des

docteurs de l'université de Bologne rédigèrent ce travail. Le savoir

des jurisconsultes, la politique des seigneurs, et la conscience

des évêques, ne manquèrent pas d'étendre, au lieu de les limiter,

ces prérogatives de l'autorité royale; il en résulta que plusieurs

droits, dont l'église avait joui jusque alors, furent retenus par

l'empereur; ce qui occasionna de nouvelles plaintes de la part du

pape, et une correspondance pleine d'aigreur, où celui-ci menaçait

Frédéric de la perte de sa couronne. L'empereur lui répondit: Tout ce

que vous avez, vous le tenez de la libéralité de mes prédécesseurs:

lisez l'histoire, vous y verrez si les vôtres possédaient quelque

chose.

[Note en marge: VIII. Mort du pape; double élection. Alexandre III et

Victor IV. 1159.]

On négociait avec peu d'apparence d'accommodement[159], lorsque

Adrien IV mourut, en 1159. Cette mort, qui délivrait l'empereur d'un

pontife ambitieux, lui fournit une occasion favorable en apparence,

pour avoir raison des prétentions de l'église romaine.

[Note 159: Voici ce que Frédéric répondit aux légats du pape.

«Je ne demande point l'hommage aux évêques, s'ils ne veulent rien

posséder de nos régales; mais s'ils écoutent volontiers le pape,

lorsqu'il leur dit, Qu'avez-vous affaire du roi? je leur dirai aussi,

Qu'avez-vous affaire de terres? Il dit que nos nonces ne doivent pas

être reçus dans les palais des évêques: j'en conviens, pourvu que ces

palais soient bâtis sur le fonds des évêques, et non sur le nôtre;

car la superficie cède au fonds. Il dit que la magistrature et les

régales de Rome appartiennent à S. Pierre; puisque je suis empereur

romain par l'ordre de Dieu, je ne porte qu'un vain titre, si Rome

n'est pas en ma puissance.»

(_Histoire ecclésiastique_ de l'abbé FLEURY, liv. 70.)]

De vingt-cinq cardinaux assemblés pour donner un successeur à

Adrien, vingt-trois réunirent leurs suffrages sur le cardinal Roland

Bandinelli de Sienne; il n'y en eut que trois qui lui refusèrent

leurs voix, et deux de ces dissidents, soutenus d'une faction

populaire[160], nommèrent pape le troisième, qui s'appelait Octavien,

de la maison de Frescati.

[Note 160: Le pape Victor l'avoue lui-même dans la lettre par

laquelle il annonçait son élection à l'empereur et à toute la

chrétienté: «Post verò longam collationem et diutinam deliberationem,

divinâ tandem inspirante clementiâ, electione venerabilium fratrum

nostrorum episcoporum, presbyterum S. R. E. cardinalium, cleri quoque

romani petitione, ejusdem populi assensu, etiam senatoriæ dignitatis

honoratorum, insuper capitaneorum, ad summum pontificatum, annuente

Deo, canonicè sumus electi.»

(RADEVIC. _De rebus gestes Friderici primi. Rerum italicarum

scriptores_, tom. VI, p. 824)]

Cette double élection était déjà un scandale. Elle en occasionna

un bien plus grand, lorsqu'il fallut revêtir le nouveau pape de

la chape d'écarlate, signe de sa dignité. On allait la placer sur

les épaules de Roland, Octavien l'arracha des mains de ceux qui la

tenaient, et s'en revêtit avec tant de précipitation, qu'il la

mit à l'envers[161]. Un pareil acte de violence pouvait en faire

craindre d'autres. Roland et ses adhérents se réfugièrent dans le

fort Saint-Ange. Sur-le-champ ils y furent investis et gardés par

les partisans d'Octavien, tandis que celui-ci était intronisé dans

la chaire de Saint-Pierre, et installé dans le palais pontifical.

Après avoir passé neuf jours dans le château, Roland en fut tiré,

mais pour être jeté dans une prison, où il resta trois jours. Enfin

une partie du peuple lui rendit la liberté, et il alla se faire

sacrer à quelques lieues de Rome, sous le nom d'Alexandre III. Son

compétiteur, qui avait pris le nom de Victor IV[162], ne put réunir

que quinze jours après le nombre de prélats nécessaires pour la même

cérémonie.

[Note 161: Et dum Rolandus decentissimè et religiosissimè se

excusaret, Octavianus iste accepit pallium, et sibi ipsi imposuit,

versatum tamen ità, ut pars illa, quæ debebat esse circà humeros,

esset juxtà pedes.

(_De rebus gestis Friderici primi in Italiâ commentarius_ a sive RAUL

sive RADULPHO, auctore synchrono, dans la collection de MURATORI.)

Les chanoines de St.-Pierre racontent le même fait dans leur lettre à

l'empereur; mais d'une manière favorable à Victor, dont ils étaient

partisans:

«Surrexit tandem velut iratus Otto, diaconus S. Georgii, et Adebaldus

Crassus, cardinalis SS. Apostolorum, et Joannes Neapolitanus, et,

accepta manto, voluerunt immantare dominum Rolandum cancellarium;

sed saniore et meliori parte cardinales ex parte Dei omnipotentis et

beatorum principum apostolorum Petri et Pauli, atque totius ecclesiæ

autoritate prohibente, non potuerunt et cancellarium cum manto nullo

modo tetigerunt: per eos tamen non stetit quin immantaretur. Coeterum

clerus romanus, qui in ecclesiâ beati Pauli pro electione summi

pontificis convenerant, audito clamore, cucurrerunt, circumdantes

dominum Ottonem, qui erat cum cardinalibus juxtà altare beati Petri,

et clamaverunt omnes dicentes, Dominum Octavianum eligite, per quem

solum ecclesia pacem potest habere. Tunc petitione populi romani et

erectione totius cleri, consentiente et desiderante universo capitulo

basilicæ beati Petri, dominus Octavianus cardinalis a saniore parte

cardinalium electus est et manto indutus, et in sede beati Petri

positus, absque omni contradictione, cantantibus omnibus, Te Deum

laudamus in Jubilo.»

(_Radevici frisigensis canonici appendix ad Ottonem, de rebus gestis

Friderici primi_, lib. 2, cap. 46, dans la collection de MURATORI,

tom. VI.)

L'autre pape, Alexandre III, se plaint de cette violence, dans la

lettre par laquelle il annonce sa nomination (Même collection, tom.

VI, p. 825 et 826).

«Tribus diebus de electione tractantes laudem in personam nostram,

insufficientem huic oneri, et tantæ dignitatis fastigio minimè

congruentem, omnes quotquot fuerunt, tribus tantùm exceptis,

Octaviano scilicet, Joanne de S. Martino, et Guidone Cremente, (Deo

teste, quia mendacium non fingimus sed meram sicut est loquimur

veritatem), concorditer atque unanimiter convenerunt, et nos

assentiente clero ac populo in romanum pontificem elegerunt. Duo verò

Joannes et Guido, quos prænotavimus, tertium Octavianum nominantes,

ad ejus electionem pertinaciter intendebant. Unde et ipse Octavianus

in tantam audaciam, insaniamque prorupit, quòd mantum, quo nos

reluctantes et renitentes, quia nostram insufficientiam videbamus,

juxta morem ecclesiæ, Odo prior diaconorum induerat, tanquam

arreptitius a collo nostro propriis manibus violenter excussit, et

secum inter tumultuosos fremitus asportavit. Coeterùm cùm quidam de

senatoribus tantum facinus inspexissent, unus ex eis, spiritu divino

succensus, mantum ipsum de manu eripuit saevientis. Ipse verò ad

quemdam capellanum suum, qui ad hoc instructus venerat, et paratus,

illicò flammeos oculos fremebundus inflexit, clamans et innuens, ut

mantum, quem fraudulenter secum portaverat, festinanter afferret.

Quo utique sinè morâ delato, idem Octavianus, abstracto pileo, et

capite inclinato, cunctis fratribus, aut loco inde aut voluntate

remotis, mantum per manus ejusdem capellani, et cujusdam clerici

sui ambitiosus assumpsit, et ipse idem, quia non erat alius, in

hoc opere capellano et clerico extitit coadjutor. Verùm ex divino

credimus judicio contigisse, quòd ea pars manti, quæ tegere anteriora

debuerat, multis videntibus et ridentibus, posteriora tegebat. Et

cùm ipse idem hoc emendare studiosiùs voluisset, quia capitium manti

extrâ se raptus non poterat invenire, collo fimbrias circumduxit, ut

saltem mantus ipse appensus ci quodammodo videretur. Sicque factum

est, ut sicut tortæ mentis erat, et intentionis obliqua, ita ex

transverso et obliquo mantum fuerit in testimonium suas damnationis

inductus.]

[Note 162: D'autres auteurs, qui adoptent une manière différente de

compter, le nomment Victor III.]

Les deux compétiteurs commencèrent par s'excommunier réciproquement,

mais ces armes spirituelles, quand ils les employaient l'un contre

l'autre, cessaient d'être enchantées; aussi les deux papes eurent-ils

recours à des armes plus réelles; tous deux écrivirent à l'empereur

pour réclamer sa protection.

[Note en marge: IX. Concile de Pavie pour prononcer entre les deux

compétiteurs. Frédéric se déclare pour Victor IV. 1160.]

Frédéric, devenu l'arbitre d'une puissance qui avait voulu empiéter

sur la sienne, convoqua un concile à Pavie, pour prononcer entre

les deux concurrents. Il y appela non-seulement les évêques de ses

états, mais ceux de France, d'Angleterre, de Danemark et de Hongrie,

et envoya des députés aux deux concurrents, pour les citer et leur

ordonner de comparaître.

Ces députés se rendirent d'abord auprès de Roland, que l'empereur

dans sa lettre n'appelait point Alexandre, et qu'il ne qualifiait que

de cardinal. Au lieu de lui rendre les respects dus à son nouveau

titre, ils s'assirent en sa présence, pour exposer l'objet de leur

mission. Alexandre refusa noblement de reconnaître l'autorité d'un

concile convoqué par un autre que par lui-même, et de soumettre

l'église au jugement de l'empereur.

Ce refus fit pencher la balance en faveur de Victor. Les députés,

en se présentant devant lui, lui baisèrent les pieds. Il se rendit

à Pavie, et le concile, qui se trouvait composé d'environ cinquante

évêques et d'un grand nombre d'abbés, et qui délibérait en présence

des envoyés des rois de France et d'Angleterre, prononça en sa

faveur, à la suite d'une information qui dura sept jours.

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 11 / 35 段