En gémissant sur cette calamité publique, chacun avait à pleurer

ses pertes particulières. Point de famille qui ne fut en deuil: les

guerriers les plus chers à la patrie avaient été moissonnés: la

famille des Justiniani en avait fourni cent, il n'en restait pas un

seul. Cette maison, dont le nom figurait dans les vieux fastes de

la république, allait être éteinte, si on n'eût tiré du fond d'un

cloître le seul rejeton qui eût survécu à tous les siens, et qui

devint la tige de tous ceux qui ont ajouté depuis à l'illustration de

ce nom.

[Note en marge: Retour à Venise. 1172.]

Venise, plongée dans la désolation, n'était pas encore au terme de

ses malheurs. L'armée portait avec elle cette affreuse maladie qui

l'avait moissonnée; le désastre de la flotte devait s'étendre sur

la capitale. La peste fit d'affreux ravages dans cette immense

population. Plusieurs milliers de citoyens périrent en quelques

jours[131].

[Note 131: SABELLICUS, décad. I, lib. 7. Justiniani dit seulement:

«Contagiosa lues totam urbem invadens lethali clade eam miserabilem

in modum deformavit, lib. 2.»]

[Note en marge: Le doge est massacré. 1172.]

Ce fut alors qu'un cri général s'éleva contre le doge. On n'avait

à accuser que son irrésolution, sa crédulité, son imprudence; on

inculpa sa fidélité. Triste condition des hommes qui sont chargés de

la destinée de tous! on exagère leurs fautes, on ne leur pardonne pas

le malheur. Les murmures contre Michieli devinrent des imprécations.

Une multitude furieuse s'amassa devant le palais. Le doge parut et se

présenta avec beaucoup de fermeté; il essaya de parler, il ne put se

faire entendre. Désespérant de calmer ces furieux, il tenta de leur

échapper; mais un coup de poignard l'atteignit, et il expira.

Venise voyait son armée détruite, son ennemi triomphant de la

désolation de tant de familles. Elle était en proie à la peste et à

la sédition; la majesté publique était outragée, le sang du prince

venait d'être répandu; c'est du sein de cette confusion que va sortir

un ordre de choses plus stable et plus régulier qu'auparavant.

[Note en marge: XLVII. Changement dans la constitution de l'état.

1172.]

Nous venons de parcourir l'histoire de cinquante doges[132]. Nous en

avons vu cinq qui abdiquent, neuf exilés ou déposés, cinq bannis

avec les yeux crevés, et cinq massacrés. Ainsi dix-neuf de ces

princes avaient été chassés du trône par la violence. Le retour

si fréquent des révolutions ne pouvait que fomenter les haines,

encourager les factions, et entretenir le peuple dans la funeste

habitude de punir les malheurs comme des crimes. On avait eu plus

d'une fois à se plaindre de l'excès du pouvoir: on avait eu à rougir

de la manière dont il avait été renversé.

[Note 132:

Paul-Luc Anafeste, premier doge.

Marcel Tegaliano.

Urse.--Massacré.

Dominique Léo, maître de la milice. } Ce sont les cinq maîtres

Félix Cornicula, _id._ } de la milice ou

Theodat Urse, _id._ } tribuns militaires,

Julien Cepario, _id._ } qui remplacèrent les

Jean Fabriciatio.--Déposé, les yeux } doges pendant cinq

crevés. } ans.

Theodat Urse, doge--C'est le même que le tribun militaire

déposé, les yeux crevés.

Galla.--_Idem._

Dominique Monegario.--_Idem._

Maurice Galbaio.

Jean Galbaio.--Exilé.

Maurice Galbaio II.--Exilé, associé à son père, n'a point

régné seul.

Obelerio.--Mis à mort.

Valentin.--Exilé. } Associés à leur frère Obelerio,

Béat.--Exilé. } n'ont point régné seuls.

Ange Participatio.

Justinien Participatio.

Ange Participatio II, associé à son père Justinien, n'a

point régné seul.

Jean Participatio.--Déposé deux fois.

Carossio.--Exilé, les yeux crevés pour avoir usurpé le

dogat.

Pierre Tradenigo.--Massacré.

Jean Tradenigo, associé à son père Pierre, n'a point

régné seul.

Urse Participatio.

Jean Participatio.--Abdique.

Pierre Candiano I.--Tué en combattant.

Pierre Tribuno.

Urse Participatio.--Abdique.

Pierre Candiano II.

Pierre Badouer.

Pierre Candiano III.

Pierre Candiano IV.--Massacré.

Pierre Urseolo I.--Abdique.

Vital Candiano.--Abdique.

Tribun Memmo.--Abdique.

Pierre Urseolo II.

Jean Urseolo, associé à son père Pierre, n'a point

régné seul.

Othon Urseolo.--Exilé.

Pierre Centranigo.--Déposé et relégué dans un couvent.

Dominique Urseolo.--Chassé après avoir usurpé le

dogat.

Dominique Flabenigo.

Dominique Contarini.

Dominique Silvio.--Déposé selon quelques historiens.

Vital Falier.

Vital Michieli.

Ordelafe Falier.--Mort en combattant.

Dominique Michieli.

Pierre Polani.

Dominique Morosini.

Vital Michieli II.--Massacré.]

Tout le monde désirait sans doute que l'exercice de l'autorité fût

soumis à des règles. Ceux à qui leurs richesses faisaient apprécier

la tranquillité publique, demandaient sur-tout qu'on se préservât

des orages populaires. Les hommes d'état portaient peut-être leurs

vues plus haut, sentant que le gouvernement de la république n'était

pas la même chose que l'administration de la ville, que les intérêts

lointains ne pouvaient pas être appréciés par la multitude, et que

plus l'administration était compliquée, moins l'autorité devait

l'être.

Il est plus que probable qu'on ne fût conduit à ces idées que par

le sentiment du besoin ou de l'intérêt. Au douzième siècle on ne

s'occupait guère de la théorie des gouvernements; celui de Venise

en était une preuve. Le prince était électif; mais, une fois élu,

rien ne limitait son pouvoir. Il nommait aux emplois, il assemblait

le peuple quand il voulait; il percevait des impôts pour son propre

compte[133]; il faisait la guerre pour ses intérêts personnels. On

en avait même vu plusieurs désigner leur successeur. Le peuple se

croyait libre, parce qu'il s'était donné un maître. Il conservait

seulement l'influence qui lui appartient dans les gouvernements où

l'état tout entier est dans une seule ville, et où une sédition peut

faire raison des abus du pouvoir. Les citoyens riches, éclairés,

puissants, ne devaient pas voir sans regret un ordre de choses qui

les assujettissait à-la-fois au prince et à la multitude.

[Note 133: Quod exploration habeo Venetorum ducibus olim quoque fuit

fisci jus; immo, quod in laudem præstantissimæ reipublicæ vergit,

fuit antiquis etiam sæculis fiscus ducalis et regalis Venetiis.

Adservatur manu exaratum in bibliothecâ Estensi chronicon venetum

Marini Sanuti ex quo hausi chartam hujus rei testem. (MURATORI.

Dissertat. 17e _Des Droits du fisc des rois, des évêques, des ducs et

des marquis du royaume d'Italie_.)(_Antiquitates italicæ medii ævi

p._ 972.)]

Nous n'avons que des notions fort imparfaites sur la manière dont on

faisait alors les élections, mais il est certain que la population

entière y prenait part; c'était une imitation des comices de Rome. On

s'assemblait dans une église, et souvent les suffrages étaient donnés

par acclamation. L'histoire atteste que plusieurs doges avaient été

élus ainsi.

On raconte qu'à la mort de Dominique Contarini, en 1069, tout le

peuple se rendit en gondole et avec des armes à la passe du Lido, et

là sans mettre pied à terre, se mit à crier, Nous voulons Silvio;

ce qui suffit pour que Dominique Silvio fût porté au trône[134].

Cette forme d'élection pouvait être une imitation des Lombards, qui

s'assemblaient en armes pour nommer leur roi.

[Note 134: E ben vero doppo molti anni che all' elezione a doge di

Domenico Silvo, che si fece dal popolo sopra il littorale di San

Nicolò del Lido, una gran parte di esso vivenne armata nelle sue

barche, dalle quali accostandosi al predetto littorale cominciò,

senza sbarcarsi, con tumulto a vociferare: _Vogliamo il Silvo e lo

approviamo._ (_Memorie storico-civili sopra le successive forme del

governo de' Veneziani_ da Sebastiano CROTTA.)]

Lors même que l'élection n'était pas un acte immédiat du peuple, elle

était censée faite en son nom, puisqu'on la lui soumettait. Le doge

élu était conduit dans l'église de Saint-Marc; là, après la messe,

on le présentait à l'assemblée, on promettait qu'il gouvernerait

sagement et dans l'intérêt de la communauté, on exhortait le peuple à

l'agréer, et pour que tout le monde pût le voir on lui faisait faire

le tour de la place. Ce n'était qu'au retour de cette cérémonie,

lorsqu'il était censé avoir été accueilli par des acclamations et

avoir réuni tous les suffrages, qu'il rentrait dans le palais où le

plus jeune des conseillers lui posait la couronne ducale sur la tête

au haut de l'escalier des géants.

Quant à l'éligibilité[135] il n'existe aucune trace de priviléges

appartenant aux familles puissantes. On voit bien, par le retour

fréquent des mêmes noms dans les élections, que ces familles y

avaient une grande influence; mais rien n'atteste un droit, un

privilége. On désignait les anciennes maisons par les charges

qu'elles avaient long-temps exercées, et comme le gouvernement de

la république avait commencé par des tribuns, on appelait familles

tribunitiennes celles qui avaient été revêtues autrefois de cette

fonction; de sorte que, s'il y avait alors une noblesse reconnue,

elle tirait son origine des fonctions publiques, et elle ne pouvait

conserver que le caractère d'une magistrature. On conçoit que toutes

les idées de la féodalité devaient être inconnues dans une ville

sans territoire, où il n'y avait jamais eu de conquérant, jamais de

protecteur, jamais de protégés.

[Note 135: Solevasi nella creazione del doge, in quei primi tempi,

fatto che non era il Squitinio dagli ottimati, condurre la persona

eletta nella chiesa di San Marco, e dal più vecchio degli elettori

veniva presentato al popolo, ed espresso insieme che sarebbe sogetto

di buona mente, et che sempre avrebbe procurato il bene della

communanza; esortando perciò a riconoscerlo per loro principe. Per

essere più facilmente veduto da tutti, era costume portarlo a torno

la piazza di San Marco, sopra una machina di legno sedente: fornito

questo giro, era ricondotto in palazzo e all' hora li era posto in

cappo preziosissimo corno ducale, che carico di gemme si conserva nel

tesoro; e questo era il punto e il termine della sua incoronazione:

doppo daquella era gridato nella sala del pubblico.

(_Governo dello stato veneto dal cav._ SORANZO; manusc. de la

bibliothèque de Monsieur, nº 54.)]

Le seul corps qui existait alors dans la république était un

tribunal, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, composé de

quarante membres, et qu'on appelait par cette raison la quarantie.

On ne dit pas que ce tribunal, le seul corps délibérant dont

l'existence fût permanente, eût d'autres fonctions que celle de

rendre la justice; mais il prit momentanément une influence politique

de la plus grande importance. Devenu l'autorité principale, après

l'assassinat du doge, et avant que le peuple se fût assemblé, il crut

devoir faire des réglements qu'on jugea assez salutaires pour ne les

trouver susceptibles d'aucune contradiction.

Il s'agissait d'interdire à la multitude toute la part qu'elle avait

prise jusque-là dans les affaires publiques, et de composer le corps

qui devait remplacer les comices, de manière que ses délibérations ne

fussent pas tumultueuses. Il fallait prévenir les désordres qui ne

pouvaient manquer d'éclater pour le choix du nouveau doge, si on ne

changeait la forme de l'élection: enfin il n'importait pas moins de

modérer l'autorité du prince, et d'en régler l'exercice.

[Note en marge: Établissement d'un conseil choisi par douze

électeurs.]

Il fut décrété que, tous les ans, chacun des six quartiers de la

ville[136] nommerait deux électeurs, et que ces douze électeurs

réunis choisiraient indistinctement, sur toute la masse des citoyens,

quatre cent soixante-dix personnes, qui formeraient un grand conseil,

destiné à remplacer les assemblées générales, et à prononcer sur les

principales affaires de l'état.

[Note 136: Ces six quartiers se distinguaient par les noms de

San-Marco, Castello, Canal reggio, Santa-Croce, San-Paolo, et Dorso

duro.]

Cependant la création de ce conseil ne fit pas cesser tout-à-fait

les assemblées populaires. Ou n'osait pas encore se dispenser de

consulter le peuple, lorsqu'il s'agissait ou d'approuver l'élection

du doge, ou de décider une guerre[137].

[Note 137: Sarà evidente che non solo di sovente si riuniva ancora

la concione, della quale ne vedremo l'esistenza in assai posteriori

tempi in appresso, ma che non aveva delegate al consiglio delli 480

tutte le importanti sue facoltà, o che almeno implicitamente se le

aveva riservate nelle cose della maggiore importanza. (_Memorie

storico-civili sopra le successive forme del governo de' Veneziani_,

da Sebastiano CROTTA.)]

Tout le monde pouvait être admis à ce conseil; l'espérance d'y

entrer devait se renouveler tous les ans; le grand nombre de ses

membres offrait assez de chances aux ambitions. Il paraît que, dès

ce temps-là, les habitants des autres villes des lagunes avaient été

presque entièrement dépouillés du droit de siéger dans l'assemblée

générale de l'état. L'historien Victor Sandi rapporte une ancienne

charte conservée à Burano, où on lit que, dans le cas où on ne

trouverait pas dans la capitale un nombre suffisant de citoyens aptes

à composer le grand conseil, on y suppléera en appelant des citoyens

des villes voisines, et l'on conçoit que ce cas dut se présenter

bien rarement.

À Venise, au contraire, la classe des citoyens distingués par leur

origine, leur crédit, leur capacité, leur fortune, trouvait un

avantage réel dans ces nouvelles institutions.

Il n'y avait que le peuple proprement dit qui pût se plaindre de

l'abolition de ces assemblées, où il dominait par le nombre, et trop

souvent par la force: cependant, soit que la multitude fût confuse de

ses propres excès, soit légèreté, soit défaut de prévoyance, elle ne

mit aucune opposition à l'adoption de ce réglement.

[Note en marge: Limitation de l'autorité du doge. On lui donne six

conseillers.]

Pour limiter l'autorité du doge, il fut établi que tous les ans le

grand conseil nommerait six conseillers (un pour chaque quartier),

lesquels formeraient le conseil intime et nécessaire du prince,

qui ne pourrait rien faire sans leur avis, et dont les ordres

n'auraient force d'exécution qu'autant qu'ils seraient appuyés d'une

délibération de ces six magistrats.

[Note en marge: Création d'un sénat.]

Mais un conseil de six membres, qui pouvait être suffisant dans

les affaires journalières de l'administration, n'avait pas assez

d'autorité, de consistance, pour prononcer sur les grands intérêts

de l'état; et cependant il pouvait être dangereux d'appeler

toujours à la discussion de ces grands intérêts une assemblée de

quatre cent soixante-dix personnes. La force des choses avait fait

sentir la nécessité d'un conseil intermédiaire, et l'usage s'était

introduit que, dans les occasions où le doge jugeait nécessaire

de consulter les citoyens, sans convoquer cependant l'assemblée

générale des comices, il faisait prier les principaux de la ville,

qu'il désignait lui-même, de venir donner leur avis sur les affaires

mises en délibération. Ces conseillers désignés par le doge,

convoqués spécialement pour chaque circonstance, s'appelaient _les

Pregadi_[138], les priés.

[Note 138: Il y a des écrivains qui ont cherché à donner une autre

origine à cette dénomination. Ils prétendent que lorsqu'on institua

le sénat, tous ceux qu'on désignait pour le composer s'en excusèrent

par modestie, et qu'il fallut les prier d'accepter ces éminentes

fonctions; mais Soranzo ajoute: Je m'imagine que cela arriva dans le

temps où les ecclésiastiques se coupaient le nez et les oreilles pour

éviter d'être nommés aux évêchés. (_Il governo dello stato Veneto_,

man. de la bibliot. de Monsieur, nº 54.)]

C'était un privilége considérable dont le doge était en possession

que celui de choisir ainsi ses conseillers: on l'en priva. Il fut

réglé que les quatre cent soixante-dix citoyens, représentant la

nation, nommeraient, dans leur sein, soixante membres, pour former ce

conseil, auquel on donna le nom de sénat, et que ses membres seraient

renouvelés tous les ans[139].

[Note 139: Je ne saurais expliquer sur quel fondement l'historien

Verdizotti (_de' fatti Veneti_, lib. 10) place l'institution du sénat

élu par le grand conseil, cent ans plus tard, c'est-à-dire en 1282.

J'ai suivi en ceci l'opinion la plus généralement adoptée.]

Quant aux attributions de ce conseil, il est probable qu'on ne les

considéra d'abord que comme une délégation de l'assemblée générale,

et que toute l'autorité du sénat s'établit par prescription[140].

[Note 140: Sarei per credere che le delegazioni del gran consiglio

al senato divenissero permanenti più per prescrizione che per una

determinata volontà. (_Memorie storico-civili delle successive forme

del governo de' Veneziani_, da Sebastiano CROTTA.)]

[Note en marge: Nomination de onze électeurs pour élire le doge.]

Enfin l'élection du doge qui devait remplacer Vital Michieli, au lieu

d'être laissée comme précédemment à l'assemblée générale du peuple,

fut confiée pour cette fois à onze citoyens. C'est en cela que le

peuple perdit le plus grand, le plus essentiel de ses droits; mais

cette innovation n'était pas donnée pour une règle établie. En effet

on n'était pas fixé sur le mode d'élection à adopter; seulement on

avait résolu de changer la forme actuelle.

On procéda sur-le-champ à l'exécution de toutes ces dispositions.

On nomma les quatre cent soixante-dix membres du grand conseil,

qui choisirent ceux qui devaient composer le sénat, ensuite les

six conseillers du doge, et enfin on désigna les onze électeurs qui

devaient le nommer.

L'histoire nous a conservé les noms des citoyens qui reçurent cette

grande marque de confiance. Presque tous ces noms sont encore

illustres; c'étaient[141] Léon Michieli, Vital Dandolo, Henri

Navigaiosso, Renier Zeno, Philippe Greco, Dominique Morosini,

Manassès Badouer, Henri Polani, Candian Zanutti, Vital Falier et Orio

Malipier, dont le nom, qui s'est dénaturé depuis, était alors mastro

Piero, maître Pierre.

[Note 141: _Histoire de Justiniani_, liv. 2.]

[Note en marge: XLVIII. Orio Malipier refuse le dogat. Sébastien

Ziani, doge. 1173.]

Il fallait la pluralité de neuf voix sur les onze pour consommer

l'élection. Le choix se fixa d'abord sur Orio Malipier, l'un des

électeurs, personnage vénérable; mais il ne se crut pas digne d'une

charge si importante dans des circonstances si difficiles. Il

représenta que la république, après tant de désastres, avait besoin

d'un chef qui joignît une grande fortune à une grande capacité, et

il désigna lui-même Sébastien Ziani, qui fut agréé par les autres

électeurs, proclamé doge, et présenté au peuple, auquel il fit jeter

de l'argent, comme pour le dédommager de la perte du plus beau

de ses priviléges, ou plutôt pour éviter les témoignages de son

mécontentement[142].

[Note 142: Quando anticamente cadeva l'elezzione in persona poco

gradita, il popolo era solito di strepitare e tal' hora, ma gia

grand' anni, precedeva ardimento di levarselo dagli occhi. Un

doge molto antico fù quello che, dubitando questo brutto scherso,

introdusse, nel mentre ch' era portato a torno la piazza, di

gettar molto danaro, acciò in quel punto che il popolo attendesse

a raccogliere le monete, e gli complisse il giro, risallisse il

palazzo, e ricevesse il corno, al che dato che fosse fine non si

poteva più rivocare in dubbio la sua elezzione. Questo costume

antichissimo viene osservato tutto oggi; non perche venghi confessato

che il popolo abbia azione alcuna in questa incoronazione, ma per

mostrare studio dell' antichità.

(_Governo dello stato Veneto del cav._ SORANZO. Manuscrit de la

bibliothèque de Monsieur, nº 54).]

Une circonstance, qui peut servir à donner une idée des principes

qu'on avait alors sur le droit public, c'est la précaution que

l'on prit de faire confirmer par le nouveau doge les innovations

qui venaient de restreindre son autorité. Il semble qu'il est

de l'essence d'une dignité élective de pouvoir être modifiée à

chaque élection. Cependant, pour donner une forme plus légale à

la suppression de ces priviléges, on jugea nécessaire d'en faire

stipuler l'abandon par celui qui venait d'être revêtu de la dignité

à laquelle ils étaient précédemment attachés. Ziani ratifia les

trois réglements faits par la quarantie, qui en effet, n'ayant pas le

pouvoir constitutionnel, n'avait pu donner à ces actes toute la force

d'une loi fondamentale.

En cela je suis l'opinion la plus généralement établie. Il

faut cependant convenir qu'André Dandolo[143] dit précisément

le contraire: selon cet auteur, «Tout le peuple assemblé dans

l'église de St.-Marc délibéra de confier l'élection du doge à onze

citoyens, chargés de désigner le plus digne, et arrêta que celui

qu'ils auraient proclamé serait reconnu en cette qualité sans autre

information.»

Sans citer ici les auteurs qui racontent la chose différemment,

il faut remarquer, 1º que Dandolo peut sans injustice être

soupçonné d'avoir voulu établir l'opinion que ce changement dans la

constitution avait été l'ouvrage du peuple; 2º que, dans son récit,

il réduit ce changement à la forme de l'élection du doge, et qu'il

supprime plusieurs circonstances importantes, notamment la formation

du grand conseil et celle du sénat; 3º que ces objets n'étaient guère

de nature à être traités dans une assemblée générale du peuple; 4º

enfin que si ces changements avaient été décrétés dans une assemblée

générale du peuple, ils n'auraient pas eu besoin de sanction. Or les

historiens rapportent qu'aussitôt après son élection le nouveau doge

Ziani ratifia les trois réglements.

[Note 143: _Chronique_, liv. 10, ch. 1.]

LIVRE III.

Règne de Sébastien Ziani. -- Outrages que l'empereur grec

fait aux Vénitiens. -- Démêlés entre le pape Alexandre III et

l'empereur Frédéric Barberousse. -- Ligue lombarde. -- Alexandre

III à Venise (1173-1178). -- Règne d'Orio Malipier. -- Troisième

croisade des Vénitiens (1179-1191.)

[Note en marge: I. L'empereur d'Orient fait crever les yeux à

l'ambassadeur de Venise.]

Les commencements du règne de Sébastien Ziani ne furent pas

glorieux. L'empereur d'Orient, Manuel Comnène, enhardi par le

désastre de la flotte vénitienne, se porta contre la république

aux derniers outrages. Dans les caractères fourbes, l'audace va

jusqu'aux atrocités, lorsqu'ils croient pouvoir les commettre

impunément. Manuel fit crever les yeux à l'ambassadeur de Venise,

et selon quelques historiens, les creva lui-même avec un fer chaud.

Ce crime inutile, sans motif, sans objet, ne fut suivi ni d'une

vengeance de la part de la république, ni d'une guerre de la part

de l'empereur. Les Vénitiens eurent même la honte de faire pour la

paix des avances qui ne furent point accueillies. Leurs intérêts

commerciaux dans le Levant prévalaient dans leur opinion sur

l'intérêt de la gloire nationale. Mais on ne retira aucun fruit de

cet ignominieux sacrifice, et la république ne fut redevable de son

repos qu'à l'alliance du roi de Sicile, qui inspira de l'inquiétude

à l'empereur. Toutes les réparations qu'on obtint de celui-ci, se

réduisirent à la restitution des biens confisqués, qu'on évalua à une

somme sur laquelle les historiens varient beaucoup[144].

[Note 144: Nicétas, _Histoire de Manuel Comnène_, liv. 5, ch. 9,

raconte que la flotte vénitienne était venue dans l'Archipel, sans

ajouter qu'elle avait été arrêtée par les négociations, et ensuite

ravagée par la peste. L'empereur, dit-il, avait envoyé contre eux

cent cinquante vaisseaux, qui furent obligés de rentrer sans avoir

rien fait. Inquiet de l'alliance des Vénitiens avec le roi de Sicile,

et déterminé par l'incertitude des chances de la guerre, il leur

offrit, pour arrêter celle-ci dans sa naissance, la restitution de

leurs biens; mais, en marchands avisés, ils préférèrent une somme de

quatre cents livres d'or. Marin, _Histoire du commerce de Venise_,

tom. IV, liv. 1, chap. 1, dit quinze cent mille bisans.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 10 / 35 段