Cette dernière considération fit mettre beaucoup de vivacité dans
les attaques. On livra plusieurs assauts, qui furent vaillamment
repoussés; on redoubla d'efforts, sans faire des progrès. Il y
avait trois mois que l'armée se consumait, et elle ne voyait point
augmenter l'espérance du succès dont on s'était flatté. Les troupes
qui assiégeaient la ville par terre, comparant leur position à celle
des Vénitiens, commencèrent à murmurer. Les Vénitiens étaient
tranquilles sur leurs vaisseaux, à l'abri des dangers et même des
fatigues; ils attendaient que la place se rendît, sans y contribuer
par leurs efforts; en cas de désastre ils avaient leur retraite
assurée.
Le doge, informé de ces discours, prit pour les faire cesser un moyen
digne des moeurs du temps: il ordonne d'ôter à tous les bâtiments
leurs rames, leurs voiles, leur gouvernail, fait débarquer tous ces
agrès sur la plage; des matelots les chargent sur leurs épaules, et
à leur tête, il se rend au camp des alliés: «Il faut que les périls
soient communs, leur dit-il, voici qui vous répond de notre fidélité;
nous n'avons plus les moyens de nous éloigner de la place et le
moindre vent nous fera courir des dangers plus grands que ceux que
vous affrontez en combattant.»
Cette imprudence chevaleresque et cent mille ducats donnés aux
alliés, pour payer leurs troupes[123], les frappèrent d'admiration.
Ils témoignèrent aux Vénitiens une entière confiance et ne voulurent
pas souffrir que tant de braves gens restassent exposés inutilement
à de si grands périls. Il ne fallait pas d'ailleurs que la flotte se
mît hors d'état de combattre si cela était nécessaire. On continua
le siége avec la même constance et le même courage pendant deux
autres mois.
[Note 123: _Storia Veneziana di_ Andrea NAVAGIERO.]
[Note en marge: Prise de Tyr.]
On sait que les Orientaux sont dans l'usage d'élever des pigeons pour
porter des messages au loin ou dans des endroits inaccessibles; les
assiégeants avaient remarqué plusieurs de ces oiseaux qui entraient
ou sortaient de la place. Un jour on parvint à en attirer un et à
le saisir. Il venait de Damas; il portait un billet sous son aile;
le Soudan, en exhortant les assiégés à continuer leur vigoureuse
défense, leur annonçait un très-prochain secours. Ce billet fut
retenu, on y en substitua un autre par lequel on faisait dire au
soudan qu'attaqué d'un autre côté il se voyait obligé d'y porter ses
forces et d'abandonner la place à elle-même; le pigeon fut relâché et
vola vers la ville.
Ce stratagème réussit; la garnison, découragée par ce faux avis,
parla de se rendre et capitula.
La ville d'Ascalon fut assiégée immédiatement après, et ne fit qu'une
assez faible résistance. Il y a des historiens qui disent qu'après
cette conquête, on offrit au doge de Venise le trône de Jérusalem,
qu'il ne voulut pas accepter. Ce fait est peu vraisemblable; le roi
était captif, mais le trône n'était pas vacant; plusieurs seigneurs
devaient y avoir des prétentions, et le patriarche de la ville sainte
avait déjà disputé l'autorité suprême à Godefroy de Bouillon; il
n'était pas naturel que toutes ces ambitions rivales se tussent pour
offrir la couronne à un étranger, chef électif d'une république.
[Note en marge: XLI. Brouillerie avec l'empereur de Constantinople.
Les îles de l'Archipel ravagées.]
Jusqu'à la fin du XIe siècle les Vénitiens avaient été dans la
plus parfaite intelligence avec les empereurs de Constantinople,
et avaient trouvé la récompense de leur fidélité dans les précieux
avantages du commerce de l'Archipel et de la mer Noire; mais dès
que ces avantages cessèrent d'être exclusifs, lorsque des nations
européennes voulurent devenir conquérantes sur les côtes de la
Palestine, les Vénitiens partagèrent l'ambition d'y former des
établissements, et les croisades les brouillèrent avec l'empire
d'Orient.
Ces succès des croisés, qui auraient dû être agréables à l'empereur
de Constantinople, plus menacé que tout autre prince par les
infidèles, lui inspirèrent au contraire une inquiète jalousie,
sentiment naturel aux princes qui ne savent pas se défendre
eux-mêmes. Irrité, effrayé de l'établissement des Européens dans
la Palestine, il avait d'ailleurs à se plaindre des croisés. Il
ordonna à ses vaisseaux d'attaquer tous les bâtiments de commerce
vénitiens qu'ils rencontreraient en mer. Cette trahison indigna le
doge. Il conduisit d'abord sa flotte devant l'île de Rhodes qu'il
fit ravager, parcourut l'Archipel, mit à feu et à sang Scio, Samos,
Mitylène, Paros, Andro, Lesbos et toutes les Cyclades, enleva les
enfants des deux sexes, pour les vendre comme esclaves[124] ou pour
rançonner les parents, entra dans la Morée, s'empara de Modone, où
il laissa quelques troupes, et, satisfait de cette vengeance, mais
non encore fatigué de tant de ravages, il punit de la même manière,
en remontant l'Adriatique, quelques villes de la Dalmatie dont la
fidélité avait chancelé. Sebenigo, Trau, Spalato, furent livrées au
pillage; l'ancienne Zara, c'est-à-dire Belgrado, fut détruite de
fond en comble et cessa d'être habitée. Enfin Michieli rentra dans
Venise où il mourut en 1130; des historiens ont dit qu'il abdiqua
le gouvernement après son retour. Jamais homme ne mérita mieux son
épitaphe, _Terror Græcorum jacet hic_. Deux ans après, l'île de
Curzola imita la révolte de la Dalmatie. Un armateur, Marsile Zorzi,
se chargea de la soumettre et elle lui fut abandonnée en fief. Une
escadre de la république fut envoyée pour s'emparer de Céphalonie,
qui appartenait encore à l'empereur d'Orient.
[Note 124: Andò a dare il sacco alle coste della Morea,
facendo schiavi i fanciulli e le fanciulle per ricavarne buon
riscato.--(_Ricerche storico-critiche sull' opportunità della laguna
veneta pel commercio, sulle arti e sulla marina di questo stato_, dal
conte FILIASI.)]
[Note en marge: XLII. Pierre Polani, doge. 1130.]
Pierre Polani, gendre de Dominique Michieli, lui succéda; mais il
n'illustra pas son dogat par des actions éclatantes.
Le combat qui avait eu lieu entre la flotte vénitienne et celle de
Pise, avait rendu les deux peuples ennemis. Déjà ils étaient jaloux
l'un de l'autre, et comme cette jalousie n'avait pour cause que la
rivalité du commerce, la guerre qu'ils se firent n'eut pour objet que
de se prendre et de se détruire réciproquement quelques vaisseaux.
Mais bientôt lassés de ces dommages réciproques, ils cédèrent assez
facilement aux exhortations du pape, qui s'entremit pour être
le médiateur de leurs différends, et cessèrent enfin d'inutiles
hostilités.
La république, maîtresse des côtes de la Dalmatie et de plusieurs
établissements déjà considérables dans les pays lointains, ne pouvait
manquer de tourner ses vues ambitieuses sur le continent voisin et de
se mêler dans toutes les querelles des peuples de l'Italie. Nous la
verrons assujettir presque toujours, sous prétexte de les protéger,
un grand nombre de villes, et finir par se former des provinces dans
le beau pays d'où ses fondateurs étaient sortis.
Elle fournit des secours à la ville de Fano, qui était en guerre
avec celle de Ravenne et de Pezzaro, mais sans négliger de mettre
un prix à ce service. La haine des habitants de Fano contre leurs
ennemis était telle que, pour se mettre en état de les combattre, ils
se soumirent à devenir tributaires des Vénitiens. Ils s'engagèrent
à payer tous les ans une somme d'argent et à fournir mille livres
d'huile pour le luminaire de l'église de Saint-Marc.
[Note en marge: Brouilleries avec Padoue. 1143.]
Padoue encore plus ennemie de Venise, parce que c'était une haine
de parents, imagina de rendre la Brenta inaccessible aux vaisseaux
vénitiens, et pour cet effet elle entreprit d'ouvrir un canal pour
en détourner les eaux. Quelques troupes que le doge envoya sur le
champ firent repentir les Padouans de cette nouvelle tentative, et
les choses furent rétablies dans leur premier état. Cette guerre, peu
considérable en elle-même, donne lieu à une remarque que je trouve
dans un historien vénitien[125]. Ce fut à cette époque, dit-il, que
la république employa pour la première fois des troupes étrangères,
ce qui prouve que déjà ses entreprises excédaient ses forces
naturelles.
[Note 125: MARIN, tom. III, lib. 1, cap. 7.]
[Note en marge: XLIII. Guerre des Grecs et des Vénitiens contre
Roger, roi de Sicile. 1148.]
Pendant ce temps-là Roger, roi de Sicile, faisait la guerre à
l'empereur grec, qui était alors Manuel Comnène. Roger s'était emparé
de Corfou; sa flotte avait ravagé la Grèce, passé les Dardanelles et
menaçait d'incendier la ville de Constantin. L'empereur ne voyait
de recours que dans les Vénitiens; mais comment espérer qu'ils
voulussent embrasser sa défense après l'agression dont ils avaient
eu à se plaindre de la part de son prédécesseur? Cependant, par de
nouvelles concessions favorables à leur commerce, il parvint à les
déterminer à entrer dans son alliance. Les anciens traités ne leur
permettaient pas d'aborder dans les îles de Chypre et de Candie, ni
de fréquenter le port de Mégalopolis; ces exceptions furent abolies,
et les Vénitiens purent ajouter les vins de Chypre et de Crète aux
autres articles qui composaient la cargaison de leurs vaisseaux en
revenant des mers du Levant[126]. La république était encore moins
ennemie d'un prince faible, régnant au fond de la Méditerranée
sur un empire près de sa décadence, que jalouse d'un voisin
actif, entreprenant, qui possédait de vastes côtes à l'extrémité
de l'Adriatique, et qui venait de s'emparer de Corfou. La guerre
contre Roger fut résolue, mais cette guerre ne fut qu'une expédition
dévastatrice.
[Note 126: MARIN, tom. III, lib. 1, cap. 8.]
[Note en marge: Ils prennent Corfou. Discorde entre las alliés.]
La flotte de la république se dirigea d'abord sur Corfou d'où elle
chassa les troupes siciliennes. L'historien Nicétas raconte[127] les
discordes qui éclatèrent pendant le siége entre les deux nations
alliées. Il dit que les Grecs et les Vénitiens se chargèrent
mutuellement dans le camp, que ceux-ci ayant regagné leurs vaisseaux
attaquèrent la flotte impériale dont ils brûlèrent la plus grande
partie, et que cette soldatesque, ajoutant l'insulte à ces violences,
para de meubles et de tapis précieux la chambre du vaisseau de
l'empereur et y couronna en cérémonie un Éthiopien, pour se moquer de
Manuel, qui était fort noir.
[Note 127: _Histoire de Manuel Comnène_, liv. II, chap. 5.]
[Note en marge: La Sicile ravagée.]
Après la conquête de Corfou, dont on prit possession au nom de
l'empereur grec, les restes de cette armée allèrent ravager la
Sicile, qu'on trouva sans défense.
Les récoltes et les maisons incendiées, les plantations détruites,
les habitants égorgés, furent tout le fruit de cette expédition. Le
roi de Sicile se délivra de ces redoutables ennemis, en offrant aux
Vénitiens de grands avantages pour leur commerce dans un royaume
qu'ils venaient de saccager. Ce traité fut l'ouvrage de Dominique
Morosini, qui avait succédé dans le dogat à Polani en 1148.
[Note en marge: XLIV. Dominique Morosini, doge. 1148.]
Ce nouveau doge n'eut à réprimer que quelques pirates d'Ancône dont
il fit pendre le chef, et la révolte de quelques villes de l'Istrie
auxquelles il imposa de nouveaux tributs.
Sous son règne, l'évêché de Zara fut érigé en archevêché, et le
patriarche de Grado étendit sa juridiction sur tout le territoire
de cette nouvelle métropole. Telle était déjà l'importance des
établissements vénitiens dans le Levant, que le patriarche fut
autorisé à ordonner les évêques pour toutes les colonies de la
république où il y aurait plus d'une église.
[Note en marge: XLV. Vital Michieli II, doge. 1156.]
Morosini mourut après un règne de huit ans. Son successeur fut
Vital Michieli II. L'administration de celui-ci fut marquée par de
terribles revers.
[Note en marge: Troubles en Italie.]
[Note en marge: Défaite du patriarche d'Aquilée. Singulier tribut qui
lui est imposé. 1163.]
Il y avait alors deux papes. L'empereur d'Occident, Frédéric
Barberousse, protégeait Victor IV, et les Vénitiens, qui n'avaient
garde de favoriser la domination de l'empereur en Italie, tenaient
pour Alexandre III, dont l'élection paraissait d'ailleurs plus
régulière. Les Milanais tâchaient de secouer le joug de l'empereur;
Venise leur envoya des secours. Les milices de Padoue, de Vicence,
de Ferrare et de Vérone, se jettent par l'ordre de l'empereur sur
le territoire de Capo-d'Argere et de Lorédo, et mettent ces deux
villes en cendres. Les troupes vénitiennes accourent pour punir cette
agression. Pendant ce temps-là Ulric, patriarche d'Aquilée, héritier
de la haine de tous ses prédécesseurs contre l'église de Grado, haine
qui durait déjà depuis six ou sept cents ans, fit avec tous ses
chanoines une nouvelle expédition sur cette île, pilla jusqu'à la
métropole, et se préparait à se rembarquer avec son butin, lorsqu'il
se vit environné par des vaisseaux vénitiens, et se trouva leur
prisonnier. Pour racheter sa liberté, il fut obligé de se soumettre
à un tribut qui devint un objet éternel de dérision, et qui servit à
entretenir dans le peuple la haine et le mépris pour le patriarche
d'Aquilée. Tous les ans, le jeudi gras, il devait envoyer à Venise
un taureau et douze porcs, représentant le patriarche et ses douze
chanoines: on les promenait en pompe dans la ville, on leur coupait
la tête en présence du doge, et on en distribuait les quartiers.
Cette fête populaire a subsisté jusqu'à ces derniers temps[128]. Des
affaires plus sérieuses allaient mettre à l'épreuve la prudence du
doge.
[Note 128: Sunt qui hæc ad Angeli Participatii referunt principatum,
nos hoc tempore facta credimus, _rerum venetarum Hist. P.
Justiniani_, lib. II. Sabellicus rapporte cette anecdote, d'abord
sous le règne d'Ange Participatio, et puis sous celui de Vital
Michieli II.]
[Note en marge: XLVI. La république se brouille avec l'empereur
d'Orient.]
Manuel Comnène cherchait à détruire ou à affaiblir, l'un par l'autre,
le roi de Sicile et la république; il s'adressa d'abord à Guillaume,
roi de Sicile, pour l'exciter à armer contre les Vénitiens, et
lui offrit sa propre fille pour prix de cette agression. Cette
négociation n'ayant eu aucun succès, il envoya des ambassadeurs à
la république, pour lui exposer toutes les raisons qui pouvaient
la déterminer à s'unir avec lui contre le roi; mais les Vénitiens
venaient de s'assurer, par un traité, le commerce de la Sicile, et
n'étaient nullement disposés à en compromettre les avantages.
[Note en marge: Elle rappelle tous ses citoyens qui étaient dans le
Levant.]
Le refus ne pouvait que blesser l'empereur. Le doge, qui en craignit
les conséquences, envoya des ordres à tous les vaisseaux qui étaient
dans les ports de la Grèce et à tous les sujets de la république
établis sur le territoire de l'empire, d'en partir sur-le-champ. Ces
établissements s'étaient répandus sur tous les points, il y en avait
jusqu'au fond de la mer Noire.
[Note en marge: L'empereur s'empare de quatre places en Dalmatie.]
Le départ de tous les négociants et de tous les navires vénitiens
servit de prétexte à Manuel pour envoyer en Dalmatie une flotte, qui
s'empara de Spalato, de Trau, de Raguse, et de Corcyre; cependant
il fit dire par ses ambassadeurs que cette mesure ne devait point
être considérée comme une déclaration de guerre. Il n'avait pu être
insensible à l'intention manifestée de rompre tout commerce avec
lui, mais si les Vénitiens voulaient rétablir les choses sur le
pied où elles étaient auparavant, il était prêt à leur rendre son
amitié; il ne leur demandait que de revenir occuper dans ses états
des établissements qui leur avaient été jusques alors si avantageux;
les villes de la Dalmatie que ses troupes avaient occupées seraient
immédiatement rendues et toutes les pertes réparées.
[Note en marge: Réconciliation apparente.]
Ces explications ne justifiaient pas assurément l'usurpation à main
armée de quatre places. Il était de la dignité de la république
d'exiger avant tout cette restitution et une réparation éclatante,
mais l'interdiction des mers de la Grèce à tous les vaisseaux
vénitiens, l'abandon des comptoirs, l'interruption totale du commerce
avec l'empire, avaient tari la source des bénéfices auxquels les
négociants étaient accoutumés: l'esprit de trafic n'est pas toujours
d'accord avec les véritables intérêts et la dignité de l'état; le
commerce murmurait contre les mesures rigoureuses qui l'avaient
paralysé.
Ces criailleries déterminèrent une résolution qui lui devint bien
funeste à lui-même, et plus encore à la république.
[Note en marge: Tous les Vénitiens qui étaient dans l'empire grec
sont arrêtés.]
Les ordres dont on se plaignait furent révoqués, les négociants, et
des vaisseaux richement chargés, partirent pour tous les points de
l'empire grec. Manuel attendait sa proie; il ordonna par-tout de les
saisir, et tous les Vénitiens furent jetés dans les fers.
L'impartialité de l'histoire veut qu'on ajoute que les Grecs ont
présenté cet évènement sous d'autres couleurs. «Les Vénitiens, dit
l'un d'eux[129], ces peuples fins et subtils, qui courent sans
cesse toutes les mers, s'étaient tellement multipliés et enrichis à
Constantinople, qu'ils s'y montrèrent insolents jusqu'à affecter du
mépris pour l'empire. Manuel, irrité de leurs entreprises, et qui
était loin d'oublier l'outrage qu'ils lui avaient fait autrefois à
Corfou, envoya dans toutes ses provinces l'ordre de les arrêter tous
en un même jour et de confisquer leurs biens.» Il faut convenir que
ce récit, quoique tracé par une main partiale, ne fait honneur ni à
la bonne foi, ni au courage, ni même à la politique de l'empereur
grec.
[Note 129: NICÉTAS, _Histoire de Manuel Comnène_, liv. 5, chap. 9.]
[Note en marge: Indignation des Vénitiens.]
On peut juger quelle fut l'indignation des Vénitiens à la nouvelle
de la saisie de leurs vaisseaux, et de l'arrestation de leurs
compatriotes. Ce sont toujours les imprudents qui sont les plus
furieux de se voir trompés. Ce ne fut qu'un cri de vengeance contre
Manuel: les Vénitiens se firent raser la barbe pour n'avoir rien de
commun avec les Grecs, tout le monde voulut partir, tout le monde mit
la main à l'oeuvre pour armer la flotte; elle fut prête au bout de
cent jours, cent-vingt vaisseaux se mirent en mer sous la conduite du
doge, pour aller tirer vengeance de Manuel, et en l'absence de Vital
Michieli l'autorité ducale fut exercée par son fils Léonard.
[Note en marge: Dévouement patriotique de la famille Justiniani.]
La famille des Justiniani, l'une des plus anciennes de Venise,
voulut marcher tout entière dans cette expédition; elle fournit cent
combattants, c'était renouveler l'exemple d'une illustre famille de
Rome; le même malheur les attendait.
[Note en marge: La flotte vénitienne entre dans l'Archipel. 1170.]
[Note en marge: On négocie. Elle s'arrête à Scio.]
L'armée se porta d'abord en Dalmatie pour reprendre les places dont
l'empereur s'était emparé. Il fallut en faire le siége; Trau que
Comnène avait fait occuper, et Raguse, qui avait arboré les enseignes
impériales, furent presque entièrement détruites[130]. De cette côte
l'armée fit voile vers l'Archipel. Négrepont, qu'elle menaça d'abord,
ne fit aucune résistance. Le gouverneur de cette place alla au-devant
du doge avant que ce prince n'eût mis pied à terre, lui exprima
tout le regret qu'on avait de ce qui s'était passé; l'assurant que
l'intention de sa cour n'avait jamais été que les choses allassent si
loin; les dispositions de l'empereur étaient certainement pacifiques,
il ne pouvait pas en avoir d'autres, il se prêterait à tous les
moyens de conciliation. S'il avait fait arrêter les vaisseaux
vénitiens, ce ne pouvait être que d'après quelques faux avis qui lui
seraient parvenus des dispositions hostiles de la république: rien
de moins invraisemblable qu'un malentendu à une si grande distance;
mais enfin, si tout pouvait se réparer, ne valait-il pas mieux
s'expliquer à l'amiable que d'allumer une guerre, qui pouvait avoir
des suites si désastreuses pour les deux états? Le perfide Grec
développa toutes ces raisons avec tant de candeur et les accompagna
de tant de soumissions que le doge se laissa persuader d'envoyer des
ambassadeurs à Constantinople. Cette mission fut confiée à l'évêque
d'Equilo et à Manassès Badouer, tous deux hommes habiles et fort
savants dans la langue grecque. Michieli conduisit la flotte à Scio,
dont il se rendit maître, et se disposa à l'y faire hiverner.
[Note 130: Dux autem reliquâ stoli parte intra procedens Ragusinos
pollicitæ fidelitatis immemores sibi rebelles fore invenit,
erexerant similiter imperialia vexilla in turribus et muris suis,
contemnentes non solùm ducem, quem sibi ab antiquis temporibus in
dominum elegerant honorare, sed ut sibi æmulo armatâ manu resistere
præsumserunt. Dux hoc indignè ferens bellicis instrumentis urbem
impugnari jussit. Veneti autem quod jussum fuerat audacter exequentes
continuis insultibus eâdem die quasdam turres ascenderunt, et
depositis imperialibus insignibus beati Marci evangelistæ effigiem
desuper posuerunt.
Cumque alterâ die ad reiterandos insultus Veneti pararentur,
communicato consilio egrediens tribunus Michaël, archiepiscopus
Ragusis, clerus et populus universus, præmissis crucibus de commissis
veniam postularunt, quâ obtentâ dux cum hymnis et laudibus civitatem
intravit, et consuetæ fidelitatis sacramenta renovavit, quamdamque
turrim quæ imperatori servabatur cum maritimis muris dirui fecit,
et archiepiscopus, consentientibus clero et populo, contentus fuit
suam ecclesiam subjicere gradensi patriarchæ, si hoc à papâ poterit
obtineri, quibus dux Raynierum Zane dedit in comitem.
(Andreæ DAUDULI _Chronicon_, cap. 15, pars 24.)]
[Note en marge: L'empereur trompe les négociateurs.]
L'ambassade fût reçue avec beaucoup d'égards. L'empereur témoigna le
plus grand empressement de tout concilier. Il parut d'abord disposé
à accorder tout ce qu'on avait à lui demander, mais, à chaque
proposition qu'on lui faisait, les explications à obtenir, les avis
à prendre, occasionnaient d'interminables délais; ensuite c'étaient
des difficultés à aplanir, et quand on croyait les avoir épuisées,
il survenait un incident qui déplaçait la question et obligeait de
reprendre la négociation sur nouveaux frais.
[Note en marge: Les équipages gagnent la peste.]
[Note en marge: Désastre de la flotte.]
Les envoyés vénitiens, convaincus que Manuel ne cherchait qu'à les
abuser et désespérant de l'amener à un arrangement, se déterminèrent
à retourner vers le doge. Mais quel triste spectacle les attendait
à Scio! la peste s'était manifestée dans l'armée; elle y avait fait
les plus terribles ravages. On n'avait plus à opposer à l'ennemi
qu'un petit nombre de soldats déjà mourants: il fallait se résoudre
à brûler une partie des vaisseaux, faute de matelots pour les
conduire: la maladie faisait tous les jours des progrès de plus en
plus effrayants. On accusait l'empereur d'avoir fait empoisonner les
eaux douces: cela n'était peut-être pas possible, mais on ne l'en
croyait pas incapable. Il n'y avait plus moyen de penser à tenter
une entreprise quelconque, encore moins de se présenter devant
Constantinople. Tout ce qu'on pouvait espérer c'était de regagner
Venise avec les débris de cette belle armée. On se mit en mer; la
mortalité diminuant sans cesse les équipages, on se vit réduit à
couler à fond plusieurs vaisseaux: d'autres échouèrent, parce qu'il
ne restait pas assez de bras pour les gouverner. Enfin de cette
flotte de plus de cent voiles à peine dix-sept vinrent montrer
à Venise les tristes restes d'une armée qui avait fait trembler
l'empire d'Orient. Déplorable résultat de l'oubli de cette maxime,
que, dans la guerre offensive, l'assaillant qui a de l'avantage ne
doit jamais accorder du temps à l'ennemi!