[Note en marge: Murmures contre les Vénitiens. Résolution du doge.]

Cette dernière considération fit mettre beaucoup de vivacité dans

les attaques. On livra plusieurs assauts, qui furent vaillamment

repoussés; on redoubla d'efforts, sans faire des progrès. Il y

avait trois mois que l'armée se consumait, et elle ne voyait point

augmenter l'espérance du succès dont on s'était flatté. Les troupes

qui assiégeaient la ville par terre, comparant leur position à celle

des Vénitiens, commencèrent à murmurer. Les Vénitiens étaient

tranquilles sur leurs vaisseaux, à l'abri des dangers et même des

fatigues; ils attendaient que la place se rendît, sans y contribuer

par leurs efforts; en cas de désastre ils avaient leur retraite

assurée.

Le doge, informé de ces discours, prit pour les faire cesser un moyen

digne des moeurs du temps: il ordonne d'ôter à tous les bâtiments

leurs rames, leurs voiles, leur gouvernail, fait débarquer tous ces

agrès sur la plage; des matelots les chargent sur leurs épaules, et

à leur tête, il se rend au camp des alliés: «Il faut que les périls

soient communs, leur dit-il, voici qui vous répond de notre fidélité;

nous n'avons plus les moyens de nous éloigner de la place et le

moindre vent nous fera courir des dangers plus grands que ceux que

vous affrontez en combattant.»

Cette imprudence chevaleresque et cent mille ducats donnés aux

alliés, pour payer leurs troupes[123], les frappèrent d'admiration.

Ils témoignèrent aux Vénitiens une entière confiance et ne voulurent

pas souffrir que tant de braves gens restassent exposés inutilement

à de si grands périls. Il ne fallait pas d'ailleurs que la flotte se

mît hors d'état de combattre si cela était nécessaire. On continua

le siége avec la même constance et le même courage pendant deux

autres mois.

[Note 123: _Storia Veneziana di_ Andrea NAVAGIERO.]

[Note en marge: Prise de Tyr.]

On sait que les Orientaux sont dans l'usage d'élever des pigeons pour

porter des messages au loin ou dans des endroits inaccessibles; les

assiégeants avaient remarqué plusieurs de ces oiseaux qui entraient

ou sortaient de la place. Un jour on parvint à en attirer un et à

le saisir. Il venait de Damas; il portait un billet sous son aile;

le Soudan, en exhortant les assiégés à continuer leur vigoureuse

défense, leur annonçait un très-prochain secours. Ce billet fut

retenu, on y en substitua un autre par lequel on faisait dire au

soudan qu'attaqué d'un autre côté il se voyait obligé d'y porter ses

forces et d'abandonner la place à elle-même; le pigeon fut relâché et

vola vers la ville.

Ce stratagème réussit; la garnison, découragée par ce faux avis,

parla de se rendre et capitula.

La ville d'Ascalon fut assiégée immédiatement après, et ne fit qu'une

assez faible résistance. Il y a des historiens qui disent qu'après

cette conquête, on offrit au doge de Venise le trône de Jérusalem,

qu'il ne voulut pas accepter. Ce fait est peu vraisemblable; le roi

était captif, mais le trône n'était pas vacant; plusieurs seigneurs

devaient y avoir des prétentions, et le patriarche de la ville sainte

avait déjà disputé l'autorité suprême à Godefroy de Bouillon; il

n'était pas naturel que toutes ces ambitions rivales se tussent pour

offrir la couronne à un étranger, chef électif d'une république.

[Note en marge: XLI. Brouillerie avec l'empereur de Constantinople.

Les îles de l'Archipel ravagées.]

Jusqu'à la fin du XIe siècle les Vénitiens avaient été dans la

plus parfaite intelligence avec les empereurs de Constantinople,

et avaient trouvé la récompense de leur fidélité dans les précieux

avantages du commerce de l'Archipel et de la mer Noire; mais dès

que ces avantages cessèrent d'être exclusifs, lorsque des nations

européennes voulurent devenir conquérantes sur les côtes de la

Palestine, les Vénitiens partagèrent l'ambition d'y former des

établissements, et les croisades les brouillèrent avec l'empire

d'Orient.

Ces succès des croisés, qui auraient dû être agréables à l'empereur

de Constantinople, plus menacé que tout autre prince par les

infidèles, lui inspirèrent au contraire une inquiète jalousie,

sentiment naturel aux princes qui ne savent pas se défendre

eux-mêmes. Irrité, effrayé de l'établissement des Européens dans

la Palestine, il avait d'ailleurs à se plaindre des croisés. Il

ordonna à ses vaisseaux d'attaquer tous les bâtiments de commerce

vénitiens qu'ils rencontreraient en mer. Cette trahison indigna le

doge. Il conduisit d'abord sa flotte devant l'île de Rhodes qu'il

fit ravager, parcourut l'Archipel, mit à feu et à sang Scio, Samos,

Mitylène, Paros, Andro, Lesbos et toutes les Cyclades, enleva les

enfants des deux sexes, pour les vendre comme esclaves[124] ou pour

rançonner les parents, entra dans la Morée, s'empara de Modone, où

il laissa quelques troupes, et, satisfait de cette vengeance, mais

non encore fatigué de tant de ravages, il punit de la même manière,

en remontant l'Adriatique, quelques villes de la Dalmatie dont la

fidélité avait chancelé. Sebenigo, Trau, Spalato, furent livrées au

pillage; l'ancienne Zara, c'est-à-dire Belgrado, fut détruite de

fond en comble et cessa d'être habitée. Enfin Michieli rentra dans

Venise où il mourut en 1130; des historiens ont dit qu'il abdiqua

le gouvernement après son retour. Jamais homme ne mérita mieux son

épitaphe, _Terror Græcorum jacet hic_. Deux ans après, l'île de

Curzola imita la révolte de la Dalmatie. Un armateur, Marsile Zorzi,

se chargea de la soumettre et elle lui fut abandonnée en fief. Une

escadre de la république fut envoyée pour s'emparer de Céphalonie,

qui appartenait encore à l'empereur d'Orient.

[Note 124: Andò a dare il sacco alle coste della Morea,

facendo schiavi i fanciulli e le fanciulle per ricavarne buon

riscato.--(_Ricerche storico-critiche sull' opportunità della laguna

veneta pel commercio, sulle arti e sulla marina di questo stato_, dal

conte FILIASI.)]

[Note en marge: XLII. Pierre Polani, doge. 1130.]

Pierre Polani, gendre de Dominique Michieli, lui succéda; mais il

n'illustra pas son dogat par des actions éclatantes.

Le combat qui avait eu lieu entre la flotte vénitienne et celle de

Pise, avait rendu les deux peuples ennemis. Déjà ils étaient jaloux

l'un de l'autre, et comme cette jalousie n'avait pour cause que la

rivalité du commerce, la guerre qu'ils se firent n'eut pour objet que

de se prendre et de se détruire réciproquement quelques vaisseaux.

Mais bientôt lassés de ces dommages réciproques, ils cédèrent assez

facilement aux exhortations du pape, qui s'entremit pour être

le médiateur de leurs différends, et cessèrent enfin d'inutiles

hostilités.

La république, maîtresse des côtes de la Dalmatie et de plusieurs

établissements déjà considérables dans les pays lointains, ne pouvait

manquer de tourner ses vues ambitieuses sur le continent voisin et de

se mêler dans toutes les querelles des peuples de l'Italie. Nous la

verrons assujettir presque toujours, sous prétexte de les protéger,

un grand nombre de villes, et finir par se former des provinces dans

le beau pays d'où ses fondateurs étaient sortis.

Elle fournit des secours à la ville de Fano, qui était en guerre

avec celle de Ravenne et de Pezzaro, mais sans négliger de mettre

un prix à ce service. La haine des habitants de Fano contre leurs

ennemis était telle que, pour se mettre en état de les combattre, ils

se soumirent à devenir tributaires des Vénitiens. Ils s'engagèrent

à payer tous les ans une somme d'argent et à fournir mille livres

d'huile pour le luminaire de l'église de Saint-Marc.

[Note en marge: Brouilleries avec Padoue. 1143.]

Padoue encore plus ennemie de Venise, parce que c'était une haine

de parents, imagina de rendre la Brenta inaccessible aux vaisseaux

vénitiens, et pour cet effet elle entreprit d'ouvrir un canal pour

en détourner les eaux. Quelques troupes que le doge envoya sur le

champ firent repentir les Padouans de cette nouvelle tentative, et

les choses furent rétablies dans leur premier état. Cette guerre, peu

considérable en elle-même, donne lieu à une remarque que je trouve

dans un historien vénitien[125]. Ce fut à cette époque, dit-il, que

la république employa pour la première fois des troupes étrangères,

ce qui prouve que déjà ses entreprises excédaient ses forces

naturelles.

[Note 125: MARIN, tom. III, lib. 1, cap. 7.]

[Note en marge: XLIII. Guerre des Grecs et des Vénitiens contre

Roger, roi de Sicile. 1148.]

Pendant ce temps-là Roger, roi de Sicile, faisait la guerre à

l'empereur grec, qui était alors Manuel Comnène. Roger s'était emparé

de Corfou; sa flotte avait ravagé la Grèce, passé les Dardanelles et

menaçait d'incendier la ville de Constantin. L'empereur ne voyait

de recours que dans les Vénitiens; mais comment espérer qu'ils

voulussent embrasser sa défense après l'agression dont ils avaient

eu à se plaindre de la part de son prédécesseur? Cependant, par de

nouvelles concessions favorables à leur commerce, il parvint à les

déterminer à entrer dans son alliance. Les anciens traités ne leur

permettaient pas d'aborder dans les îles de Chypre et de Candie, ni

de fréquenter le port de Mégalopolis; ces exceptions furent abolies,

et les Vénitiens purent ajouter les vins de Chypre et de Crète aux

autres articles qui composaient la cargaison de leurs vaisseaux en

revenant des mers du Levant[126]. La république était encore moins

ennemie d'un prince faible, régnant au fond de la Méditerranée

sur un empire près de sa décadence, que jalouse d'un voisin

actif, entreprenant, qui possédait de vastes côtes à l'extrémité

de l'Adriatique, et qui venait de s'emparer de Corfou. La guerre

contre Roger fut résolue, mais cette guerre ne fut qu'une expédition

dévastatrice.

[Note 126: MARIN, tom. III, lib. 1, cap. 8.]

[Note en marge: Ils prennent Corfou. Discorde entre las alliés.]

La flotte de la république se dirigea d'abord sur Corfou d'où elle

chassa les troupes siciliennes. L'historien Nicétas raconte[127] les

discordes qui éclatèrent pendant le siége entre les deux nations

alliées. Il dit que les Grecs et les Vénitiens se chargèrent

mutuellement dans le camp, que ceux-ci ayant regagné leurs vaisseaux

attaquèrent la flotte impériale dont ils brûlèrent la plus grande

partie, et que cette soldatesque, ajoutant l'insulte à ces violences,

para de meubles et de tapis précieux la chambre du vaisseau de

l'empereur et y couronna en cérémonie un Éthiopien, pour se moquer de

Manuel, qui était fort noir.

[Note 127: _Histoire de Manuel Comnène_, liv. II, chap. 5.]

[Note en marge: La Sicile ravagée.]

Après la conquête de Corfou, dont on prit possession au nom de

l'empereur grec, les restes de cette armée allèrent ravager la

Sicile, qu'on trouva sans défense.

Les récoltes et les maisons incendiées, les plantations détruites,

les habitants égorgés, furent tout le fruit de cette expédition. Le

roi de Sicile se délivra de ces redoutables ennemis, en offrant aux

Vénitiens de grands avantages pour leur commerce dans un royaume

qu'ils venaient de saccager. Ce traité fut l'ouvrage de Dominique

Morosini, qui avait succédé dans le dogat à Polani en 1148.

[Note en marge: XLIV. Dominique Morosini, doge. 1148.]

Ce nouveau doge n'eut à réprimer que quelques pirates d'Ancône dont

il fit pendre le chef, et la révolte de quelques villes de l'Istrie

auxquelles il imposa de nouveaux tributs.

Sous son règne, l'évêché de Zara fut érigé en archevêché, et le

patriarche de Grado étendit sa juridiction sur tout le territoire

de cette nouvelle métropole. Telle était déjà l'importance des

établissements vénitiens dans le Levant, que le patriarche fut

autorisé à ordonner les évêques pour toutes les colonies de la

république où il y aurait plus d'une église.

[Note en marge: XLV. Vital Michieli II, doge. 1156.]

Morosini mourut après un règne de huit ans. Son successeur fut

Vital Michieli II. L'administration de celui-ci fut marquée par de

terribles revers.

[Note en marge: Troubles en Italie.]

[Note en marge: Défaite du patriarche d'Aquilée. Singulier tribut qui

lui est imposé. 1163.]

Il y avait alors deux papes. L'empereur d'Occident, Frédéric

Barberousse, protégeait Victor IV, et les Vénitiens, qui n'avaient

garde de favoriser la domination de l'empereur en Italie, tenaient

pour Alexandre III, dont l'élection paraissait d'ailleurs plus

régulière. Les Milanais tâchaient de secouer le joug de l'empereur;

Venise leur envoya des secours. Les milices de Padoue, de Vicence,

de Ferrare et de Vérone, se jettent par l'ordre de l'empereur sur

le territoire de Capo-d'Argere et de Lorédo, et mettent ces deux

villes en cendres. Les troupes vénitiennes accourent pour punir cette

agression. Pendant ce temps-là Ulric, patriarche d'Aquilée, héritier

de la haine de tous ses prédécesseurs contre l'église de Grado, haine

qui durait déjà depuis six ou sept cents ans, fit avec tous ses

chanoines une nouvelle expédition sur cette île, pilla jusqu'à la

métropole, et se préparait à se rembarquer avec son butin, lorsqu'il

se vit environné par des vaisseaux vénitiens, et se trouva leur

prisonnier. Pour racheter sa liberté, il fut obligé de se soumettre

à un tribut qui devint un objet éternel de dérision, et qui servit à

entretenir dans le peuple la haine et le mépris pour le patriarche

d'Aquilée. Tous les ans, le jeudi gras, il devait envoyer à Venise

un taureau et douze porcs, représentant le patriarche et ses douze

chanoines: on les promenait en pompe dans la ville, on leur coupait

la tête en présence du doge, et on en distribuait les quartiers.

Cette fête populaire a subsisté jusqu'à ces derniers temps[128]. Des

affaires plus sérieuses allaient mettre à l'épreuve la prudence du

doge.

[Note 128: Sunt qui hæc ad Angeli Participatii referunt principatum,

nos hoc tempore facta credimus, _rerum venetarum Hist. P.

Justiniani_, lib. II. Sabellicus rapporte cette anecdote, d'abord

sous le règne d'Ange Participatio, et puis sous celui de Vital

Michieli II.]

[Note en marge: XLVI. La république se brouille avec l'empereur

d'Orient.]

Manuel Comnène cherchait à détruire ou à affaiblir, l'un par l'autre,

le roi de Sicile et la république; il s'adressa d'abord à Guillaume,

roi de Sicile, pour l'exciter à armer contre les Vénitiens, et

lui offrit sa propre fille pour prix de cette agression. Cette

négociation n'ayant eu aucun succès, il envoya des ambassadeurs à

la république, pour lui exposer toutes les raisons qui pouvaient

la déterminer à s'unir avec lui contre le roi; mais les Vénitiens

venaient de s'assurer, par un traité, le commerce de la Sicile, et

n'étaient nullement disposés à en compromettre les avantages.

[Note en marge: Elle rappelle tous ses citoyens qui étaient dans le

Levant.]

Le refus ne pouvait que blesser l'empereur. Le doge, qui en craignit

les conséquences, envoya des ordres à tous les vaisseaux qui étaient

dans les ports de la Grèce et à tous les sujets de la république

établis sur le territoire de l'empire, d'en partir sur-le-champ. Ces

établissements s'étaient répandus sur tous les points, il y en avait

jusqu'au fond de la mer Noire.

[Note en marge: L'empereur s'empare de quatre places en Dalmatie.]

Le départ de tous les négociants et de tous les navires vénitiens

servit de prétexte à Manuel pour envoyer en Dalmatie une flotte, qui

s'empara de Spalato, de Trau, de Raguse, et de Corcyre; cependant

il fit dire par ses ambassadeurs que cette mesure ne devait point

être considérée comme une déclaration de guerre. Il n'avait pu être

insensible à l'intention manifestée de rompre tout commerce avec

lui, mais si les Vénitiens voulaient rétablir les choses sur le

pied où elles étaient auparavant, il était prêt à leur rendre son

amitié; il ne leur demandait que de revenir occuper dans ses états

des établissements qui leur avaient été jusques alors si avantageux;

les villes de la Dalmatie que ses troupes avaient occupées seraient

immédiatement rendues et toutes les pertes réparées.

[Note en marge: Réconciliation apparente.]

Ces explications ne justifiaient pas assurément l'usurpation à main

armée de quatre places. Il était de la dignité de la république

d'exiger avant tout cette restitution et une réparation éclatante,

mais l'interdiction des mers de la Grèce à tous les vaisseaux

vénitiens, l'abandon des comptoirs, l'interruption totale du commerce

avec l'empire, avaient tari la source des bénéfices auxquels les

négociants étaient accoutumés: l'esprit de trafic n'est pas toujours

d'accord avec les véritables intérêts et la dignité de l'état; le

commerce murmurait contre les mesures rigoureuses qui l'avaient

paralysé.

Ces criailleries déterminèrent une résolution qui lui devint bien

funeste à lui-même, et plus encore à la république.

[Note en marge: Tous les Vénitiens qui étaient dans l'empire grec

sont arrêtés.]

Les ordres dont on se plaignait furent révoqués, les négociants, et

des vaisseaux richement chargés, partirent pour tous les points de

l'empire grec. Manuel attendait sa proie; il ordonna par-tout de les

saisir, et tous les Vénitiens furent jetés dans les fers.

L'impartialité de l'histoire veut qu'on ajoute que les Grecs ont

présenté cet évènement sous d'autres couleurs. «Les Vénitiens, dit

l'un d'eux[129], ces peuples fins et subtils, qui courent sans

cesse toutes les mers, s'étaient tellement multipliés et enrichis à

Constantinople, qu'ils s'y montrèrent insolents jusqu'à affecter du

mépris pour l'empire. Manuel, irrité de leurs entreprises, et qui

était loin d'oublier l'outrage qu'ils lui avaient fait autrefois à

Corfou, envoya dans toutes ses provinces l'ordre de les arrêter tous

en un même jour et de confisquer leurs biens.» Il faut convenir que

ce récit, quoique tracé par une main partiale, ne fait honneur ni à

la bonne foi, ni au courage, ni même à la politique de l'empereur

grec.

[Note 129: NICÉTAS, _Histoire de Manuel Comnène_, liv. 5, chap. 9.]

[Note en marge: Indignation des Vénitiens.]

On peut juger quelle fut l'indignation des Vénitiens à la nouvelle

de la saisie de leurs vaisseaux, et de l'arrestation de leurs

compatriotes. Ce sont toujours les imprudents qui sont les plus

furieux de se voir trompés. Ce ne fut qu'un cri de vengeance contre

Manuel: les Vénitiens se firent raser la barbe pour n'avoir rien de

commun avec les Grecs, tout le monde voulut partir, tout le monde mit

la main à l'oeuvre pour armer la flotte; elle fut prête au bout de

cent jours, cent-vingt vaisseaux se mirent en mer sous la conduite du

doge, pour aller tirer vengeance de Manuel, et en l'absence de Vital

Michieli l'autorité ducale fut exercée par son fils Léonard.

[Note en marge: Dévouement patriotique de la famille Justiniani.]

La famille des Justiniani, l'une des plus anciennes de Venise,

voulut marcher tout entière dans cette expédition; elle fournit cent

combattants, c'était renouveler l'exemple d'une illustre famille de

Rome; le même malheur les attendait.

[Note en marge: La flotte vénitienne entre dans l'Archipel. 1170.]

[Note en marge: On négocie. Elle s'arrête à Scio.]

L'armée se porta d'abord en Dalmatie pour reprendre les places dont

l'empereur s'était emparé. Il fallut en faire le siége; Trau que

Comnène avait fait occuper, et Raguse, qui avait arboré les enseignes

impériales, furent presque entièrement détruites[130]. De cette côte

l'armée fit voile vers l'Archipel. Négrepont, qu'elle menaça d'abord,

ne fit aucune résistance. Le gouverneur de cette place alla au-devant

du doge avant que ce prince n'eût mis pied à terre, lui exprima

tout le regret qu'on avait de ce qui s'était passé; l'assurant que

l'intention de sa cour n'avait jamais été que les choses allassent si

loin; les dispositions de l'empereur étaient certainement pacifiques,

il ne pouvait pas en avoir d'autres, il se prêterait à tous les

moyens de conciliation. S'il avait fait arrêter les vaisseaux

vénitiens, ce ne pouvait être que d'après quelques faux avis qui lui

seraient parvenus des dispositions hostiles de la république: rien

de moins invraisemblable qu'un malentendu à une si grande distance;

mais enfin, si tout pouvait se réparer, ne valait-il pas mieux

s'expliquer à l'amiable que d'allumer une guerre, qui pouvait avoir

des suites si désastreuses pour les deux états? Le perfide Grec

développa toutes ces raisons avec tant de candeur et les accompagna

de tant de soumissions que le doge se laissa persuader d'envoyer des

ambassadeurs à Constantinople. Cette mission fut confiée à l'évêque

d'Equilo et à Manassès Badouer, tous deux hommes habiles et fort

savants dans la langue grecque. Michieli conduisit la flotte à Scio,

dont il se rendit maître, et se disposa à l'y faire hiverner.

[Note 130: Dux autem reliquâ stoli parte intra procedens Ragusinos

pollicitæ fidelitatis immemores sibi rebelles fore invenit,

erexerant similiter imperialia vexilla in turribus et muris suis,

contemnentes non solùm ducem, quem sibi ab antiquis temporibus in

dominum elegerant honorare, sed ut sibi æmulo armatâ manu resistere

præsumserunt. Dux hoc indignè ferens bellicis instrumentis urbem

impugnari jussit. Veneti autem quod jussum fuerat audacter exequentes

continuis insultibus eâdem die quasdam turres ascenderunt, et

depositis imperialibus insignibus beati Marci evangelistæ effigiem

desuper posuerunt.

Cumque alterâ die ad reiterandos insultus Veneti pararentur,

communicato consilio egrediens tribunus Michaël, archiepiscopus

Ragusis, clerus et populus universus, præmissis crucibus de commissis

veniam postularunt, quâ obtentâ dux cum hymnis et laudibus civitatem

intravit, et consuetæ fidelitatis sacramenta renovavit, quamdamque

turrim quæ imperatori servabatur cum maritimis muris dirui fecit,

et archiepiscopus, consentientibus clero et populo, contentus fuit

suam ecclesiam subjicere gradensi patriarchæ, si hoc à papâ poterit

obtineri, quibus dux Raynierum Zane dedit in comitem.

(Andreæ DAUDULI _Chronicon_, cap. 15, pars 24.)]

[Note en marge: L'empereur trompe les négociateurs.]

L'ambassade fût reçue avec beaucoup d'égards. L'empereur témoigna le

plus grand empressement de tout concilier. Il parut d'abord disposé

à accorder tout ce qu'on avait à lui demander, mais, à chaque

proposition qu'on lui faisait, les explications à obtenir, les avis

à prendre, occasionnaient d'interminables délais; ensuite c'étaient

des difficultés à aplanir, et quand on croyait les avoir épuisées,

il survenait un incident qui déplaçait la question et obligeait de

reprendre la négociation sur nouveaux frais.

[Note en marge: Les équipages gagnent la peste.]

[Note en marge: Désastre de la flotte.]

Les envoyés vénitiens, convaincus que Manuel ne cherchait qu'à les

abuser et désespérant de l'amener à un arrangement, se déterminèrent

à retourner vers le doge. Mais quel triste spectacle les attendait

à Scio! la peste s'était manifestée dans l'armée; elle y avait fait

les plus terribles ravages. On n'avait plus à opposer à l'ennemi

qu'un petit nombre de soldats déjà mourants: il fallait se résoudre

à brûler une partie des vaisseaux, faute de matelots pour les

conduire: la maladie faisait tous les jours des progrès de plus en

plus effrayants. On accusait l'empereur d'avoir fait empoisonner les

eaux douces: cela n'était peut-être pas possible, mais on ne l'en

croyait pas incapable. Il n'y avait plus moyen de penser à tenter

une entreprise quelconque, encore moins de se présenter devant

Constantinople. Tout ce qu'on pouvait espérer c'était de regagner

Venise avec les débris de cette belle armée. On se mit en mer; la

mortalité diminuant sans cesse les équipages, on se vit réduit à

couler à fond plusieurs vaisseaux: d'autres échouèrent, parce qu'il

ne restait pas assez de bras pour les gouverner. Enfin de cette

flotte de plus de cent voiles à peine dix-sept vinrent montrer

à Venise les tristes restes d'une armée qui avait fait trembler

l'empire d'Orient. Déplorable résultat de l'oubli de cette maxime,

que, dans la guerre offensive, l'assaillant qui a de l'avantage ne

doit jamais accorder du temps à l'ennemi!

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 9 / 35 段