foires pour la facilité des échanges commerciaux. Il y en avait
déjà à Rome et à Pavie. Les réunions auxquelles les pratiques de
dévotion donnaient lieu en avaient fait naître l'idée. La pompe des
cérémonies, la fréquence des miracles, les grâces accordées par
le souverain pontife, attiraient, à certains jours, un concours
nombreux de nationaux et d'étrangers. Les spéculateurs aperçurent
bientôt le parti qu'il y avait à tirer de cette affluence: les
marchands vinrent augmenter le nombre des pélerins, et ajouter un
nouvel intérêt à celui du pélerinage. Les prêtres ne dédaignèrent
point ces auxiliaires: l'église et le gouvernement s'accordèrent à
les favoriser. Des immunités, des franchises, des indulgences, des
spectacles, invitèrent les peuples à venir grossir ce concours,
et on ne négligea rien pour accroître la célébrité du patron qui
l'attirait, ou pour se procurer de nouvelles reliques fameuses par
des miracles.
Les Vénitiens ne se contentèrent pas d'instituer une foire en
l'honneur de saint Marc, leur protecteur, et de plusieurs autres
saints; ils achetèrent par-tout des reliques, et on assure même que,
n'ayant pu acquérir le corps de saint Taraise, ancien patriarche
de Constantinople, parce que les moines grecs qui le possédaient
s'étaient absolument refusés à le leur vendre, ils prirent le parti
de le dérober[112].
[Note 112: Di queste fortune, le quali accrescevano la riputazione
della nuova Venezia in tutto 'l mondo Cristiano, come trà l'altro,
fù quella del corpo di S. Tarasio rubato a un convento di monaci
renittenti a venderlo o a donarlo.--(_Storia civile e politica del
commercio de' Veneziani_ di Carlo-Antonio MARIN, tom. II, lib. 4,
cap. 4.)]
[Note en marge: XXXIV. Vital Michieli, doge. 1094.]
[Note en marge: Croisades.]
Nous venons de voir la république faire ses premières tentatives
de conquêtes: sa principale ambition devait être de dominer sur
l'Adriatique; elle a cherché d'abord à s'en assurer les rivages,
mais elle n'a point porté ses armes au-delà. Maintenant de nouveaux
intérêts l'appellent en Orient. Un nouveau peuple venait d'envahir
ces contrées; l'empire fondé par Constantin allait être démembré;
si les Vénitiens voulaient être les intermédiaires du commerce de
l'Europe et de l'Asie, il fallait qu'ils fissent respecter leur
pavillon sur toutes les côtes du fond de la Méditerranée, qu'ils
sussent y former des établissements, et profiter de la chute de
l'empire, pour acquérir quelques positions fortifiées, d'où ils
fussent à portée de protéger leur commerce et de menacer leurs
ennemis. Pendant ce temps l'Europe entière, entraînée par d'autres
passions, courait aux armes. Pour les hommes d'état, il s'agissait
de repousser des peuples, sectateurs d'une religion nouvelle, qui
menaçaient d'envahir toute la chrétienté: pour tout le reste, il
s'agissait d'acquérir le ciel, en délivrant le tombeau du Sauveur,
profané par les infidèles. Les Vénitiens avaient deux intérêts
opposés; d'une part ils devaient désirer l'expulsion des Sarrasins,
et se tenir en mesure d'être admis au partage des conquêtes; de
l'autre, si tant de nations européennes formaient des établissements
dans le Levant, les avantages dont les Vénitiens y avaient joui
jusque alors cessaient d'être des priviléges.
L'empereur grec, qui ne voyait pas ces armements sans alarmes,
avait invité la république à n'y prendre aucune part. Quoique cet
empire fût dans un état de décadence, il méritait des ménagements,
sur-tout tant qu'il se montrait disposé à favoriser exclusivement
les Vénitiens. Ces considérations suspendirent leur résolution;
ils furent les derniers à partager l'enthousiasme qui entraînait
tant de peuples à la croisade; au reste, grâce à leur manière de
fournir leur contingent à la ligue européenne, cette guerre n'avait
pas pour eux les mêmes inconvénients que pour les autres nations.
L'armée vénitienne n'avait pas des marches immenses à faire, des
pays inconnus à traverser, des privations à supporter; elle n'allait
pas s'enfoncer, sans moyens de retraite, au milieu d'une population
belliqueuse; elle devait être transportée sur sa flotte, ne jamais
perdre de vue ses vaisseaux, et se borner à ravager les côtes ou à
bloquer les ports de l'ennemi.
[Note en marge: XXXV. Premier armement des Vénitiens. 1098.]
[Note en marge: Rencontre de la flotte de Venise avec celle de Pise.
Combat.]
Ce fut sous le doge Vital Michieli que la république fit son premier
armement, en l'an 1098: il consistait en deux cents bâtiments de
guerre ou de transport, dont la moitié avait été fournie par les
villes de la Dalmatie[113]. L'évêque de Castello, Henri Contarini,
voulut prendre part à cette expédition. La flotte, commandée par le
fils du doge, mit à la voile et se dirigea d'abord vers Rhodes. À
la hauteur de cette île, elle rencontra la flotte des Pisans, qui
se rendait aussi à la Terre-Sainte. Les deux républiques étaient
en paix, la destination des deux flottes était la même; quelques
Vénitiens descendirent dans la petite île de Saint-Nicolas, pour y
prendre les reliques du patron. Les caloiers qui les gardaient ne
voulant pas absolument les livrer, les pélerins s'en emparèrent de
force; mais les Pisans, témoins de cet enlèvement, voulurent avoir
leur part de la dépouille[114]. La dispute s'échauffa, un combat
s'engagea, les Vénitiens étaient incomparablement les plus forts, ils
prirent une vingtaine de vaisseaux aux Pisans, et firent, dit-on,
cinq mille prisonniers. Singulier commencement d'une expédition qui
avait pour but la destruction des infidèles!
[Note 113: E subito furono fatti armare 207 navilj, che furono 80
galere, 55 tarette, e 72 navilj; de' quali 100 ne furono armati in
Dalmatia e 'l resto a Venezia.
(_Hist. Veneziana_ di Andrea NAVAGIERO.)]
[Note 114: E i capitani de' Veneziani andaron all' isola di S.
Nicolò, per volere il corpo di detto santo: ma negandolo alcuni
calogieri che l' aveano in custodia, e non volendolo dare, i detti
capitani per forza l' ebbero, e lo portarono in galera. E avendo
inteso questo i Pisani, dimandarono a' Veneziani la metà di detto
corpo, dicendo che per essere stati ancora eglino li coll' armada lo
voleano; ma i Veneziani risposero non volere dar loro cosa alcuna.
Dove che da una parte e dall' altra furono usate molte disoneste
parole, e i Pisani rimasero con grandissimo odio, di modo che, etc.
(_Hist. Veneziana_ di Andrea NAVAGIERO.)]
[Note en marge: Pillage de Smyrne.]
[Note en marge: La flotte vient bloquer Jaffa. 1099.]
Après cette bataille, au lieu de se porter sur les côtes de Syrie,
où les croisés étaient établis déjà depuis assez long-temps, l'armée
se dirigea vers l'Archipel, se présenta devant Smyrne, qui n'était
point défendue, et le premier exploit des croisés vénitiens fut le
pillage de cette ville. Enfin la flotte vint bloquer le port de
Jaffa, pendant que les troupes de Godefroy de Bouillon l'assiégeaient
par terre; d'autres soutiennent qu'elle n'eut aucune part à cette
conquête; quoi qu'il en soit, la place emportée, la flotte ne voulut
pas attendre l'hiver dans ces parages, et retourna à Venise, où le
corps de saint Nicolas fut déposé dans une chapelle de l'île du Lido,
à l'entrée du port.
[Note en marge: Siége d'Ascalon et de Caïpha. 1100.]
La campagne suivante, elle vint coopérer aux siéges d'Ascalon
et de Caïpha. La première de ces places résista, la seconde se
rendit; mais déjà l'imprévoyance et l'indiscipline avaient ruiné les
affaires des croisés: la plupart s'étaient retirés après la victoire
d'Ascalon. Le nouveau roi de Jérusalem, loin de pouvoir méditer des
conquêtes, avait beaucoup de peine à se maintenir dans une situation
très-périlleuse.
[Note en marge: Ravage des côtes de la Calabre.]
L'occupation de Durazzo par les Normands, qui avait eu lieu après la
défaite de l'armée vénitienne sous le commandement du doge Silvio,
donnait à la république des inquiétudes pour ses possessions en
Dalmatie: on se décida à faire une expédition contre les Normands;
mais, au lieu de les combattre, on se contenta d'aller ravager une de
leurs provinces; la Calabre fut mise à feu et à sang.
[Note en marge: XXXVI. Ordelafe Fallier, doge. 1102.]
[Note en marge: Prise de Ptolémaïs. 1104.]
[Note en marge: Établissement des Vénitiens en Syrie.]
Le doge Vital Michieli étant mort sur ces entrefaites, fut remplacé
par Ordelafe Fallier. Celui-ci arma pour la Terre-Sainte une
flotte de cent voiles, qui concourut aux siéges de Ptolémaïs, ou
Saint-Jean-d'Acre, de Sidon, et de Bérythe. Beaudoin, successeur de
Godefroy, sur le trône de Jérusalem, récompensa les services des
Vénitiens, en leur abandonnant la propriété d'un quartier de la
ville de Ptolémaïs: ils eurent la permission de commercer dans tout
le royaume de Jérusalem avec toutes sortes de franchises, et le
privilége de ne reconnaître de juridiction que celle de leurs propres
magistrats[115]. Ces avantages furent balancés par ceux que les
Pisans obtinrent bientôt après de l'empereur d'Orient; et, quoique
ce prince n'eût cédé qu'à la force, ces concessions n'en furent pas
moins aux yeux des Vénitiens un grief contre lui et un sujet de
jalousie contre la république de Pise[116].
[Note 115: SABELLICUS, _Hist. ven._, décad. I, lib. 6.]
[Note 116: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani_, di
Carlo-Antonio MARIN, tom. III, lib. 1, cap. 4.]
Les Pisans entrèrent aussi dans le partage des établissements formés
par les chrétiens sur les côtes de la Syrie; ils eurent tout un
quartier dans Antioche, et le patriarchat de Jérusalem fut conféré à
un de leurs compatriotes.
Les Génois, non moins vigilants pour leurs intérêts, réclamèrent
des comptoirs et des priviléges à Jérusalem, à Joppé, à Césarée, à
Ptolémaïs; de-là résultèrent des rivalités, et bientôt des inimitiés
entre les trois républiques[117].
[Note 117: _Ibid._ cap. 6.]
[Note en marge: XXXVII. Guerre contre Padoue. 1110.]
Les habitants de Padoue ne voyaient pas sans une secrète jalousie
les succès de Venise. Ses lagunes leur avaient appartenu pendant
qu'elles étaient désertes; maintenant un état florissant s'était
formé autour de Rialte, qui avait été autrefois leur port, et cet
état possédait les embouchures de leurs fleuves: ils profitèrent d'un
moment qu'ils crurent favorable, et, pendant que la flotte était en
Syrie, ils entrèrent sur le littoral qui appartenait aux Vénitiens,
en les accusant d'en avoir porté trop loin les limites. Les troupes
vénitiennes furent envoyées sur-le-champ à la défense de ce
territoire; elles battirent complètement les Padouans, et emmenèrent
six cents prisonniers.
[Note en marge: Médiation de l'empereur. 1111.]
Les vaincus implorèrent le secours de l'empereur Henri V, qui se
trouvait dans ce moment à Vérone, ou au moins sa recommandation. Les
Vénitiens auraient bien voulu éviter l'intervention d'un si puissant
médiateur, mais il n'y avait pas moyen de s'y soustraire. L'empereur
représenta aux deux peuples leur origine commune, les exhorta à
vivre en bonne intelligence, fit rétablir les limites comme elles
étaient avant l'agression des Padouans, fit rendre les prisonniers,
et profita de cette occasion pour demander à Venise le tribut du
manteau de drap d'or, malgré l'abolition accordée par l'un de ses
prédécesseurs[118].
[Note 118: On peut voir dans le _Codex Italiæ diplomaticus_, de
LUNIG, l'acte de 1111, par lequel l'empereur Henri V confirma les
priviléges accordés par ses prédécesseurs aux Vénitiens. Ce diplôme
indique avec assez de précision les possessions de la république à
cette époque. Il paraît, d'après plusieurs passages de l'histoire
attribuée à André Navagier, que les empereurs d'Occident s'étaient
réservé le droit de confirmer tous les cinq ans les priviléges
accordés aux Vénitiens. Voici ce qu'on y lit au sujet de ce tribut:
«E pe' nostri ambasciadori fù dimandato gli un privilegio di
confermazione degli altri. Il quale imperadore rispose non volerlo
fare per niente, se prima i Veneziani non gli davano quello ch' erano
obligati, ch' era un pallio d'oro e cinquanta lire di pepe. I quali
ambasciadori mostrarono che in tempo di messer Piero Orsuolo, doge
di Venezia, l'imperadore Ottone III liberò i Veneziani da tutti i
tributi; e l'imperadore rispose, che Ottone imperadore poteva far
per lui e non pe' suoi successori: di modo che i detti ambasciadori
s'obligarono in luogo della signoria di Venezia di fargli il detto
censo.»]
[Note en marge: Incendie de Venise.]
[Note en marge: Incendie et submersion de Malamocco.]
Venise éprouva, peu de temps après, de grandes calamités: un
incendie, qui commença dans la maison d'un particulier, fit les plus
rapides progrès dans une ville bâtie presque entièrement en bois.
Six rues, plusieurs églises, divers quartiers furent consumés; la
largeur du grand canal n'empêcha point l'incendie de s'étendre, et
l'abondance de l'eau ne put le ralentir; il fallut attendre que le
feu eût dévoré ce qu'il avait atteint. Les cendres de cet incendie
fumaient encore lorsqu'il s'en déclara un second plus terrible. Il
dévasta seize îles, c'est-à-dire le tiers de Venise, et gagna le
palais ducal: les flammes semblaient s'élever du sein des eaux;
c'était un volcan au milieu de la mer. Le commerce fit des pertes
immenses; les citoyens se trouvaient sans habitations. Presque
au même instant, le même fléau ravagea la ville de Malamocco; la
mer, qui s'éleva à une prodigieuse hauteur, rompit ses digues, et
submergea entièrement cette île dévastée par les flammes.
[Note en marge: Translation des habitants de Malamocco à Chiozza.]
Il n'y avait pas moyen de relever Malamocco de ses ruines; on en
transporta les habitants à Chiozza, avec le siége épiscopal: pour
Venise, on se hâta de construire de nouveaux édifices; l'ordonnance
en fut plus régulière; on alla chercher sur le continent des
matériaux moins combustibles; des palais de marbre s'élevèrent sur
les débris des maisons de bois, et annoncèrent que Venise allait
devenir une des plus belles capitales de l'univers.
[Note en marge: XXXVIII. Guerre contre le roi de Hongrie. Il prend
Zara. 1115.]
Le roi de Hongrie entreprit d'expulser les Vénitiens de son
voisinage. Il se présenta avec une armée devant Zara, dont les
habitants lui ouvrirent les portes, et chassèrent le magistrat
vénitien. Le doge traversa la mer, se présenta devant la
ville rebelle que les Hongrois défendaient, et en commença
l'investissement. Le siége, quoique poussé avec vigueur, pouvait être
long, lorsque le roi accourut à la tête de son armée pour le faire
lever.
[Note en marge: Le roi est battu. Zara forcé de se rendre.]
Fallier marcha à lui, et remporta une victoire signalée, qui décida
de la reddition de la place. Il punit les rebelles, poursuivit les
Hongrois au-delà des montagnes, rançonna le pays, et reparut dans
Venise précédé de ses prisonniers et des drapeaux, trophée de sa
victoire. Pour en perpétuer le souvenir, il fut décidé que le doge
ajouterait à ses titres celui de duc de Croatie. Il avait déjà reçu,
comme quelques-uns de ses prédécesseurs, celui de protospataire de
l'empire.
[Note en marge: Nouvelle bataille où le doge est tué. 1117.]
Deux ans s'étaient à peine écoulés que les Hongrois revinrent à la
charge; le doge partit une seconde fois pour aller les combattre.
Il leur livra bataille près de Zara; l'action fut très-vive, on
combattit corps à corps, et Fallier, donnant l'exemple aux siens,
se précipitait à leur tête dans la mêlée. La résistance des ennemis
exigeait de sa part les derniers efforts, mais son courage fut
précisément ce qui occasionna la perte de la bataille et de son
armée. Atteint de plusieurs coups mortels, il tomba. L'armée
demeurée sans chef ne combattit plus qu'en désordre; tout fut pris
ou massacré, et ce ne fut qu'avec peine que quelques-uns regagnèrent
leurs vaisseaux.
[Note en marge: Trêve.]
Ce revers abattit le courage des Vénitiens. Ils firent demander
la paix au roi de Hongrie, qui reçut avec beaucoup de hauteur les
ambassadeurs de la république, et ne voulut accorder qu'une trêve de
cinq ans.
[Note en marge: XXXIX. Dominique Michieli, doge. 1117.]
Dominique Michieli venait d'être élevé au dogat, lorsqu'il reçut
de Baudoin II, roi de Jérusalem, une ambassade, qui le sollicitait
d'envoyer des secours aux chrétiens de l'Orient, pressés de toutes
parts par les infidèles. Les ambassadeurs, en excitant le zèle pieux
des Vénitiens, ne négligeaient pas de leur promettre de nouveaux
avantages pour leur commerce. Pendant qu'on négociait, le péril
augmenta; Baudoin fut fait prisonnier. Alors le pape Calixte II
s'adressa à tous les princes chrétiens, pour les presser de délivrer
le reste de leurs frères qui combattaient encore dans la Syrie; le
doge, plein d'une ardeur martiale, assembla ses concitoyens, leur lut
la lettre du saint-père et leur tint ce discours, que les historiens
ont conservé[119].
[Note 119: Je le traduis de Pierre Justiniani (_Rerum venetarum ab
urbe conditâ ad annum 1575 Historia_, lib. 2).]
[Note en marge: Discours du doge pour proposer une nouvelle croisade.]
«Vénitiens, après les combats, qui, depuis vingt-six ans, ont été
rendus pour délivrer la Judée; après les exploits, qui, sur terre
et sur mer, ont illustré vos armes et celles des autres nations;
vous avez vu les barbares, ennemis du nom chrétien, expulsés par ces
glorieux efforts du vaste territoire qui s'étend entre la Bithynie et
la Syrie. Des villes fameuses, Smyrne, Ptolémaïs, Ascalon, Caïpha,
Tibériade, se sont rendues aux alliés, et vous avez été appelés au
partage des conquêtes comme de la gloire.
«Mais la vicissitude éternelle des choses humaines a bientôt amené
des jours de deuil, après tant de prospérités; le vaillant Godefroy,
le premier des Baudoin, Boëmond, Tancrède, et tant d'autres héros,
ont succombé; leur mort a laissé la Syrie sans défense, et les
chrétiens environnés de dangers tous les jours plus imminents.
Dernièrement, le roi Baudoin a été fait prisonnier par les Sarrasins,
et amené chargé de fers à Carrha. Le royaume de Jérusalem est en
deuil; notre saint pontife vous presse, vous conjure, par ses lettres
et par ses envoyés, de ne pas laisser périr la foi dans cette
extrémité; vous devez employer pour elle cette puissance navale que
Dieu vous a accordée; nous vous en supplions; nous vous exhortons
avec instance à ne pas abandonner, dans un si grand péril, la cause
de notre sainte religion.
«Vénitiens, il est glorieux pour vous d'être appelés à protéger
par vos armes, à venger d'un ennemi qui la profane, cette terre
où notre Sauveur, notre roi, prit naissance, qu'il éclaira par sa
doctrine, qu'il illustra par ses miracles. Ce fut ce noble dessein
qui précipita vers l'Asie tant de héros français et tant de princes
de l'Europe, avec de puissantes armées. Ils ont eu le bonheur
d'arracher la Judée tout entière aux enfants de Mahomet. Aujourd'hui
les barbares, ayant réparé leurs pertes, dévastent cette contrée
et veulent l'opprimer encore; ils veulent en bannir les chrétiens,
pour souiller cette terre de crimes et de sacriléges. C'est à vous
de prévenir cette désolation par la sagesse et la fermeté de vos
mesures. C'est à vous, peuple chrétien, peuple religieux, et qui en
faites gloire, de vous élancer les premiers contre une race impie,
de l'attaquer avec vos flottes, et de secourir, autant qu'il est en
vous, un prince ami et malheureux. Voyez quelle gloire immortelle,
quelle splendeur en doit rejaillir sur votre nom; vous serez
l'admiration de l'Europe et de l'Afrique.
«Eh! qui pourrait d'ailleurs aimer assez peu la patrie pour ne pas
désirer de voir son empire s'étendre au-delà des mers? Et comment
l'espérer cet empire? Serait-ce en restant dans le repos, en nous
bornant à parcourir nos lagunes? Regardez ces Romains dont vous vous
vantez d'être issus; ce ne fut pas dans la mollesse et les plaisirs
qu'ils acquirent l'empire de l'univers; ce fut par la guerre, par
des fatigues, par de durs travaux, qu'ils accrurent leurs forces et
devinrent les maîtres du monde; c'est en détruisant les infidèles que
nous pouvons nous promettre d'étendre dans l'Orient la gloire et la
puissance du nom vénitien.
«Embrasés du saint zèle de la religion, touchés de voir le royaume de
Jérusalem en péril, courez aux armes, contemplez les honneurs et le
prix qui vous attendent, et que vos flottes, destinées à accroître
votre puissance, triomphent de nos ennemis, et sauvent la république
chrétienne.»
[Note en marge: Armement pour la Syrie. 1123.]
[Note en marge: Bataille navale devant Jaffa. Les Sarrasins sont
défaits. 1123.]
[Note en marge: XL. Siége de Tyr par les croisés. 1124.]
Ce discours excita les plus vifs transports. On y répondit par des
acclamations; tout le monde demanda à partir, et le doge se mit à
la tête de l'armée. Une flotte, que quelques historiens portent
jusqu'à deux cents vaisseaux[120], fut prête en peu de temps, et fit
voile pour Jaffa. Ceci se passait en 1122; la flotte des Sarrasins
croisait devant le port; les Vénitiens poussèrent des cris de joie
en l'apercevant, les infidèles les reçurent avec courage. Le combat
fut long et terrible; on en vint à l'abordage sur toute la ligne, la
victoire la plus décisive fut le prix de l'habileté; l'armée des
Sarrasins fut entièrement détruite[121]. Fiers de ce succès, heureux
prélude de la campagne, et qui avait eu pour témoins tant de braves
chevaliers accourus sur le rivage, les Vénitiens entrèrent dans le
port de Jaffa, et le doge se rendit à Jérusalem.
[Note 120: Cioè 40 galee, e 20 assili, sopra de' quali furono
messi molti cavalli, e 4 navi grosse, con munizioni, e insegne
da combattere, con 136 navili di viveri e altre cose necessarie:
(_Storia veneziana di_ Andrea NAVAGIERO.)]
[Note 121: Il doge fece tagliare la testa all' ammiraglio de' Mori e
a' padroni delle sue galere, perchè erano Paesani. (_Ibid._)]
Les chefs, qui dirigeaient les affaires, depuis la captivité du
roi, lui firent l'accueil que l'on doit à un allié triomphant. Il
convenait de profiter de l'enthousiasme que ce premier succès avait
inspiré pour tenter quelque entreprise considérable; mais les avis
sur ce qu'il y avait à faire se trouvaient fort partagés. On n'avait
point de plan de campagne arrêté. Par une suite de l'esprit religieux
dont tous ces pieux croisés étaient animés, on décida de s'en
remettre à la Providence, ne doutant pas qu'elle ne daignât tracer
elle-même à ses guerriers la route qu'ils devaient tenir. Les noms
de plusieurs villes furent écrits sur des billets, qui furent jetés
dans une urne, cette urne placée sur l'autel; on célébra les saints
mystères, et ensuite un enfant tira le billet qui devait désigner la
place que l'armée irait assiéger.
Cette place fut la ville de Tyr; il n'en était pas de plus
importante, ni de plus difficile à prendre. Elle appartenait en
commun aux soudans d'Égypte et de Damas; elle avait dix-neuf milles
de circuit, et une forte citadelle. Environnée de la mer presque
entièrement, elle ne tenait à la terre que par cette digue fameuse,
ouvrage d'Alexandre-le-Grand. Elle avait arrêté ce conquérant pendant
sept mois, et rendu inutiles tous les efforts de Beaudoin Ier.
[Note en marge: Traité entre les Vénitiens et leurs alliés.]
Avant de partir pour le siége, on signa un traité[122] par lequel
il fut stipulé qu'outre le quartier de Ptolémaïs, que les Vénitiens
possédaient déjà, on leur céderait en toute propriété, dans toutes
les villes du royaume, une rue entière, avec un bain, un four, un
marché et une église; que les marchandises qu'ils transporteraient
en Asie seraient exemptes de tous droits; que les sujets de la
république ne paieraient aucun impôt; qu'ils ne reconnaîtraient, dans
leurs domaines, d'autre juridiction que celle de leurs magistrats,
même quand ils auraient à plaider comme défendeurs contre la demande
d'un sujet du roi; que seulement, quand un Vénitien actionnerait un
sujet du roi, il serait obligé d'aller devant le juge royal; que, si
l'on prenait les villes de Tyr et d'Ascalon, le tiers de ces villes
et de leur territoire deviendrait la propriété de la république;
qu'enfin elle fournirait pour la garde de la place de Tyr le tiers de
la garnison qui serait jugée nécessaire, et que le roi lui paierait à
cet effet un subside de trois cents besans d'or.
[Note 122: Il est dans Guillaume de Tyr et dans Muratori.
(_Antiquitates italicæ medii ævi_, dissertation 30e, p. 919.)]
Ce traité conclu, on se mit en marche. Les Vénitiens s'embarquèrent
pour aller bloquer le port et battre la place du côté de la mer,
tandis que leurs alliés l'investiraient du côté de la terre.
On ne pouvait y arriver que par la digue dont j'ai parlé. Cette digue
était coupée par de forts retranchements; l'entrée du port était
défendue par des tours, la garnison était nombreuse, déterminée,
et il était indubitable que le soudan de Damas allait venir à son
secours.