des transports de joie. On décida que désormais le doge dans ses
actes ajouterait au titre de duc de Venise celui de duc de Dalmatie.
Quant à la forme du gouvernement de ces provinces, on ne distingua
point celles dont la soumission avait été spontanée de celles qu'il
avait fallu conquérir. On envoya dans chacune un magistrat, qui,
sous le titre de Podestat, les gouvernait au nom de la république.
Ces magistrats étaient à la nomination du doge, qui les choisit
parmi les familles vénitiennes les plus considérables[100] et cet
usage, constamment observé depuis, ne laissa pas à ces nouveaux
sujets la moindre part, je ne dis pas aux affaires générales de la
république, je ne dis pas aux diverses élections, mais même dans
l'administration intérieure de leur pays. Cette condition était telle
qu'il est difficile de croire que ces peuples s'y soient soumis
volontairement, uniquement pour se délivrer du voisinage de quelques
pirates. Comment se persuader qu'ils se soient remis à la discrétion
de ceux qu'ils invoquaient comme des libérateurs? et, en supposant
cette insouciance, ou cette légèreté, dans la classe ignorante et
pauvre, qui ne pouvait prendre aucune part aux affaires, on ne peut
pas douter qu'il n'y eût parmi ce peuple des riches, des magistrats,
des hommes puissants; or l'intérêt de ceux-ci les avertissait, bien
certainement, qu'il leur importait de stipuler des conditions qui
leur conservassent au moins une existence équivalente à celle dont
ils jouissaient déjà.
[Note 100: Othon Urse à Raguse, son fils à Spalato, Dominique
Polani à Trau, Jean Cornaro à Sebenico, Vital Michel à Belgrado.
(_Sabellicus_, décad. I, lib. 4.)]
Je n'ai point de titres à opposer aux historiens vénitiens, mais il
me semble qu'ici le raisonnement peut suppléer à la critique. Leur
récit me paraît invraisemblable, et je crains bien, pour l'honneur
de l'humanité, que, pour expliquer la réunion de l'Istrie et de
la Dalmatie à la république, il ne faille recourir à la force des
armes ou à la corruption. Cette conquête était tellement utile
aux Vénitiens qu'il est impossible de ne pas croire qu'elle eût
été préméditée. L'Istrie est un pays pierreux, la Dalmatie une
langue de terre resserrée entre des montagnes et la mer; mais la
côte d'Italie qui longe l'Adriatique est malsaine, plate et par
conséquent sans abri. Les navigateurs sont obligés de raser la côte
opposée, où les canaux, qui séparent une multitude d'îles, offrent
des ports excellents; et toutes ces îles, tout le littoral, abondent
en matériaux pour les constructions navales, en denrées; enfin la
population de ces contrées est non-seulement belliqueuse, mais
accoutumée à la mer. Ces avantages font sentir l'importance de cette
acquisition, sur-tout pour une puissance située au fond du golfe et
qui aspirait à devenir puissance maritime.
Je me hâte de terminer l'histoire du règne d'Urseolo. La
considération qu'il s'était si justement acquise lui fournit les
moyens de rendre de nouveaux services à sa patrie. L'empereur Othon
III voulut être le parrain de son fils; cet empereur, ayant eu envie
de voir Venise, y vint passer trois jours. Le doge profita de cette
occasion pour obtenir de nouvelles franchises en faveur du commerce,
et une démarcation plus favorable des limites de la république.
[Note en marge: XXIV. Abolition d'un tribut que la république devait
à l'empereur d'Occident.]
Il existait encore un usage, qui était sans doute un reste de
l'ancienne dépendance de Venise à l'égard des empereurs d'Occident.
Tous les ans la république leur envoyait un manteau de drap d'or.
Othon, devenu l'hôte des Vénitiens à leur insu, voulut bien abolir
cette redevance à la prière du doge[101].
[Note 101: _Pallium quidem quod pro pacti foedere à Veneticis
suprà quinquaginta libras persolvebatur, eidem suo compatri duci
perpetuâ scribtione donabat._ Chronique attribuée à Sagornino; à
quoi l'éditeur Zanetti ajoute: _Scilicet pro rebus, privilegiis
et immunitatibus quibus Venetici in Italico regno gaudebant._ Il
cherche, comme on voit, à faire passer cette redevance pour le prix
des concessions faites au commerce vénitien, et non pour une marque
de vassalité.]
Voici quelles furent les principales concessions obtenues par
Urseolo en faveur du commerce: Basile et Constantin confirmèrent
par une bulle d'or tous les priviléges des Vénitiens dans l'Orient.
L'empereur d'Occident, Othon III, leur accorda non-seulement
l'exemption de tous droits dans l'étendue de son empire, mais leur
permit la jouissance de trois ports dans le voisinage des lagunes.
On croit[102] que ces trois ports étaient Trévise, Campalto, et
Saint-Michel-del-Quarto, voisin des ruines d'Altino et traversé
par l'ancienne voie romaine _Claudia-Augusta_, qui établissait la
communication entre l'Italie et la Germanie.
[Note 102: _Memorie storico-civili sopra le successive forme del
governo de' Veneziani_, da Sebastiano CROTTA.]
L'évêque de Cénéda accorda aux Vénitiens le port de Settimo sur la
Livenza, et celui de Villono sur le Lamène.
L'évêque de Bellune avait montré d'abord des dispositions moins
favorables; il avait même saisi les biens que les anciens habitants
d'Héraclée possédaient dans son diocèse. Le doge fit cesser toute
communication avec le Bellunois: ce territoire se trouva tout-à-coup
privé de sel et de tout ce que lui fournissaient les lagunes.
L'évêque fut réduit à demander grâce, et à restituer les biens qu'il
avait séquestrés.
[Note en marge: Magnificence d'Urseolo.]
Dans les loisirs de la paix Urseolo employa noblement sa fortune à
relever des monuments publics. Son père avait fondé un hôpital et
fait rebâtir, à ses frais, le palais et l'église de Saint-Marc: le
fils fit reconstruire la métropole de Grado, d'autres disent même la
ville[103] et plusieurs édifices dans Héraclée. Cette magnificence
peut faire juger à quel degré de splendeur étaient parvenues les
grandes familles; celle-ci n'était élevée à la dignité ducale que
depuis une génération.
[Note 103: SABELLICUS, décade I, lib. 4.]
[Note en marge: Ses alliances.]
Urseolo était sans contredit le doge à qui ses services et sa gloire
avaient donné le plus d'autorité. Il aurait pu, comme plusieurs
autres, assurer sa dignité à son fils en se l'associant; mais il
s'abstint de cet acte peu populaire, et les Vénitiens surent lui en
tenir compte, en prononçant solennellement cette adjonction. Ce fils
qu'on lui donnait pour collègue venait d'épouser une nièce de Basile
et de Constantin, empereurs d'Orient.
Ainsi la famille du doge de Venise s'alliait de deux côtés aux
familles couronnées; mais tant de félicités touchaient à leur terme.
Ce fils qui devait lui succéder, cette belle-fille d'un sang royal,
il allait les voir périr dans ses bras et de la maladie la plus
affreuse. La peste et la famine vinrent dévaster Venise. Le courage
du doge eut encore cette déplorable occasion de s'illustrer; sa
générosité, ses soins affectueux, l'activité de son administration,
lui acquirent de nouveaux droits à une éternelle reconnaissance.
Enfin Venise le perdit; et comme s'il eût pu se croire encore
redevable envers sa patrie, il affecta les deux tiers de son bien aux
besoins de l'état, n'en laissant que le tiers à trois fils qui lui
restaient et dont l'aîné lui succéda en l'an 1006.
[Note en marge: XXV. Othon Urseolo, doge. 1006.]
Othon Urseolo était encore fort jeune, mais son nom lui concilia
tous les suffrages. Il prenait les rênes d'un état dont son père
avait étendu les limites. Cet accroissement de puissance donnait
à la république de nouveaux rapports: elle allait se trouver en
contact avec des voisins, qui jusque alors lui avaient été à-peu-près
inconnus. La Hongrie, cette contrée d'où tant de barbares étaient
sortis autrefois pour effrayer Venise, était alors gouvernée par un
roi qui rechercha l'amitié du doge. Le mariage d'Othon avec la fille
de ce roi cimenta cette alliance et fournit une nouvelle preuve de la
considération attachée à la dignité de doge et au nom d'Urseolo.
[Note en marge: Guerre contre la ville d'Adria, qui est ruinée.]
On se rappelle que l'empereur d'Occident Othon II, irrité contre
Venise par la faction des Caloprini, avait défendu aux villes
d'Italie toute communication avec la république. Capo-d'Argere ou
Cavarzéré, réduite à l'extrémité par le défaut de subsistances,
s'était rendue à l'empereur, qui, pour encourager les défections,
avait récompensé la soumission de cette ville, en lui donnant
le territoire de Lorédo. On s'était raccommodé avec l'empereur.
Cavarzéré était rentrée sous l'autorité de la république, avec son
nouveau territoire, de manière que ce différend avait fini par une
espèce de conquête.
Il y avait à-peu-près trente ans que Venise en jouissait, lorsque la
ville d'Adria essaya de faire valoir quelques prétentions qu'elle
croyait avoir sur le Lorédan. Les habitants d'Adria commencèrent
par une invasion. Le doge marcha contre eux, les défit entièrement,
assiégea leur ville, la prit, et la ruina pour jamais. L'évêque et
les principaux citoyens furent contraints d'aller à Venise signer
une renonciation formelle à toutes prétentions sur le territoire en
litige[104].
[Note 104: Cet acte est rapporté dans MURATORI: «_Antiquitatis
italicæ medii ævi._» Dissert. 5, p. 241. Il est sous la date de 1017.]
[Note en marge: XXVI. Guerre contre le roi de Croatie.]
Les nouveaux domaines de la république ne pouvaient manquer
d'appeler l'attention du doge. Mulcimir, roi des Croates, quoique son
beau-frère, profita du moment où les Vénitiens étaient occupés dans
le Lorédan, pour mettre le siége devant Zara. Othon parut presque
aussitôt à l'entrée du port, débarqua ses troupes, livra bataille aux
Croates, remporta une victoire décisive, et força son beau-frère à
lui demander la paix.
Une protection si efficace, accordée si vite et de si loin, devait
lui attacher les peuples de la Dalmatie. Il montra sa flotte dans
leurs diverses îles, visita leurs villes principales, gagnant partout
les coeurs par son affabilité, et rentra dans Venise où le malheur
l'attendait.
[Note en marge: XXVII. Conspiration contre le doge. 1026.]
[Note en marge: Il est déposé et exilé.]
Il régnait déjà depuis vingt ans[105], il avait fait admirer son
activité et son courage, on ne pouvait que bénir sa modération;
cependant des factieux entreprirent de le chasser du trône et y
réussirent. Un homme d'une famille considérable, Dominique Flabenigo,
se mit à leur tête, pour accuser de tyrannie celui qui avait exercé
d'une manière si digne d'éloges un pouvoir dont l'origine était si
légitime; ils le surprirent dans son palais, lui rasèrent la barbe,
et l'envoyèrent en exil.
[Note 105: SABELLICUS, décad. I, liv. 4, ne le fait régner que cinq
ans; la chronique de François Sansovino, quinze ans, de 1009 à 1026,
et la chronique intitulée, _Series ducum venetorum_, jusqu'en 1028.]
Venise dut être indignée de cet attentat, qui la privait de l'un
des meilleurs princes qui l'eussent gouvernée; cependant, grâce
aux nombreux exemples qu'on en avait vus, tel était l'effet d'une
déposition, même illégale, que l'on s'assembla pour procéder à une
nouvelle élection. Le chef des factieux ne profita point cette fois
de son crime. Les suffrages publics déférèrent la couronne ducale à
Pierre Centranigo, qui était[106] de la famille des Barbolani.
[Note 106: SABELLICUS, Hist. Venet., décad. I, lib. 4.]
[Note en marge: XXVIII. Pierre Centranigo, doge. 1026.]
[Note en marge: Autre conspiration contre Centranigo. Il est déposé.
1029.]
Déjà les Barbolani s'étaient montrés dans les factions; le massacre
d'un doge, de Pierre Tradenigo, les avait signalés cent ans
auparavant. Cette famille avait été exilée de la république. On
rapprocha toutes ces circonstances et on en conclut, justement ou
non, que le nouveau doge n'avait pas été étranger à la révolution
qui l'appelait au trône. Il n'en fallut pas davantage pour indisposer
les esprits contre lui. Son mérite et sa modération ne purent
jamais les lui concilier. Il eut beau gouverner avec prudence; il
eut beau réprimer deux fois avec fermeté les entreprises toujours
renaissantes du patriarche d'Aquilée sur Grado: on conspira contre
lui. À la tête de cette nouvelle conjuration était le patriarche de
Grado, l'un des frères du doge déposé. Il s'était enfui à la nouvelle
de la dernière révolution; Centranigo l'avait rappelé, lui avait
fait reprendre possession de son siége, lui avait donné toutes les
sûretés possibles, sans que ces procédés pussent éteindre les désirs
de vengeance dans le coeur du patriarche. Il entretint les rumeurs
populaires, fomenta le mécontentement et parvint à exciter une
nouvelle sédition, dans laquelle le doge, après quatre ans de règne,
fut déposé, revêtu d'un froc et jeté dans un monastère.
[Note en marge: Rappel d'Othon Urseolo. Il meurt.]
Tous les voeux rappelaient Othon, tous les coeurs étaient pour cette
famille. Othon n'avait point dégénéré de son illustre père. On
envoyait des ambassadeurs pour le ramener de Constantinople, où il
s'était retiré. Le patriarche, venait d'être chargé de l'exercice
provisoire de l'autorité jusqu'à l'arrivée du doge; il faisait
déclarer traître à la patrie le chef des factieux qui avaient détrôné
son frère; Dominique Flabenigo était en fuite. Qui l'eût dit que ce
factieux, ce traître, allait être investi légalement du pouvoir; que
cette illustre famille touchait au moment de se déshonorer et d'être
proscrite pour jamais? L'histoire est faite pour donner de graves
leçons à la prudence humaine.
[Note en marge: XXIX. Dominique Urseolo veut s'emparer du trône.
1030.]
Les ambassadeurs qui allaient chercher Othon le trouvèrent mort.
Le patriarche au désespoir abandonna le gouvernement. On allait
s'occuper d'une nouvelle nomination, lorsque leur troisième frère,
Dominique Urseolo, entreprit de s'emparer du dogat comme d'un
patrimoine.
[Note en marge: On se révolte contre lui. Il est chassé. Sa famille
est proscrite pour jamais.]
Sans consulter, sans daigner solliciter ou gagner les suffrages,
alléguant seulement sa qualité de fils et de frère des deux derniers
doges légitimes, il s'empara du palais et du gouvernement. Cette
témérité excita une indignation générale. Ce qui choque le plus dans
les usurpations, ce n'est pas la passion de dominer, qui est commune
aux prétendants légitimes comme aux usurpateurs, c'est le mépris dont
les nations ont à se plaindre. Sur le trône, le mépris qu'on affecte
est encore plus dangereux que celui qu'on inspire.
Tout le peuple se souleva. Assailli dans ce palais bâti par son
aïeul, où son père et son frère avaient régné, où la veille il
s'était établi lui-même de sa propre autorité, Dominique Urseolo
voulut d'abord se défendre, comme s'il eût eu affaire à des rebelles;
mais sur le point de payer de son sang son usurpation, il parvint à
s'évader, et alla mourir à Ravenne.
[Note en marge: XXX. Dominique Flabenigo, doge. 1030.]
Dans les crises politiques, les passions les plus dangereuses offrent
quelquefois une ressource. La haine de Flabenigo pour les Urseolo
devint un mérite. Il fut rappelé, élu, installé sur le trône ducal.
Tout ce qu'on lui demandait c'était d'y porter cette haine. Il
assembla le peuple, peignit avec toute la véhémence de la passion
l'attentat d'Urseolo, le péril de la république, et finit par
proposer la proscription éternelle du nom le plus illustre jusque
alors dans les fastes vénitiens. On ne se rappela ni la Dalmatie
conquise, ni les Narentins détruits, ni quarante ans d'une sage
administration, ni les sentiments qu'on éprouvait quelques jours
auparavant; un crime irrémissible avait tout fait oublier. L'arrêt
fut porté, la proscription fut générale, on punit la tyrannie en
l'imitant. La famille entière fut chassée, et ses nobles descendants,
toujours traités en ennemis publics, pour la faute d'un seul, n'ont
jamais pu trouver un asyle ni sur ces rivages que leurs ancêtres
avaient soumis, ni dans ces villes qu'ils avaient rebâties, ni dans
cette capitale ingrate qu'ils avaient ornée de glorieux monuments.
Admirons ici le cours toujours imprévu des choses humaines: un
factieux occupe légitimement le trône, et c'est lui qui va opposer
une digue insurmontable à l'ambition. La passion va conseiller la
résolution la plus sage, la plus salutaire.
[Note en marge: Abolition de toute association au dogat.]
Flabenigo représenta que, depuis trois cents ans, la plupart des
doges avaient tenté de perpétuer cette dignité dans leur famille. Il
y avait eu douze héritiers de l'autorité désignés avant la mort de
leur père ou de leur frère, cinq dans une seule maison; plusieurs,
ce qui était plus monstrueux encore, y avaient été associés par un
abus de cette autorité même, sans consulter le peuple; pas un n'avait
justifié les espérances qu'on en avait conçues; on s'était vu obligé
d'en punir quatre de l'exil ou de la mort[107].
[Note 107: Voici la liste des doges associés au pouvoir du vivant de
leur père ou de leur frère:
Jean Galbaio, associé à son père Maurice.
Maurice Galbaio, associé à son père Jean.
Béat, }
Valentin } associés à Obelerio, leur frère.
Jean Participatio, }
Justinien Participatio, } associés à Ange, leur père.
Ange Participatio, associé à Justinien, son père.
Jean Participatio, associé à Justinien, son frère.
Jean Tradenigo, associé à Pierre, son père.
Jean Participatio, associé à Urse, son père.
Pierre Candiano IV, associé à Pierre Candiano III, son père.
Jean Urseolo, associé à Pierre Urseolo II, son père.
Béat, Valentin, Ange Participatio, le fils de Justinien,
Jean Tradenigo, et Jean Urseolo, moururent avant de régner seuls.
Jean Galbaio, Maurice Galbaio, Jean Participatio Ier, furent déposés;
Pierre Candiano IV fut massacré.]
Il fallait abolir cette odieuse coutume, qui, sous prétexte de
prévenir les troubles de l'élection, devait finir par la supprimer.
Cette proposition fut accueillie d'une voix unanime, et une loi
fondamentale fut rendue, qui interdisait toute désignation d'un
successeur avant la mort du doge régnant. Sans cette loi, qui a été
constamment observée depuis, la république devenait une principauté
héréditaire.
Cet acte est le seul monument qui nous reste du règne de Flabenigo.
Ce règne fut tranquille et dura à-peu-près dix ans.
[Note en marge: XXXI. Dominique Contarini, doge. 1041.]
Après la mort du doge, on élut Dominique Contarini. Il était d'une
famille illustre, d'un caractère plein de sagesse. Il gouverna
Venise pendant vingt-six ans. Il eut à réclamer l'intervention du
pape contre les prétentions du patriarche d'Aquilée, qui entreprenait
à chaque occasion la conquête de l'église de Grado. Cette fois il s'y
était pris à main armée; mais la mort de ce turbulent patriarche vint
mettre fin au différend.
[Note en marge: Révolte de Zara, qui se donne au roi de Croatie.]
[Note en marge: Siége et Soumission de Zara. 1065.]
Une affaire plus sérieuse, ce fut la révolte de la ville Zara. Les
troubles qui avaient agité la république avaient fait négliger les
colonies, et devaient leur inspirer la tentation de secouer le joug.
La ville de Zara, que le roi des Croates remuait par ses intrigues,
se donna à ce prince, lui envoya prêter serment par des députés, et
chassa le podestat vénitien. Contarini partit sur-le-champ à la tête
d'une flotte formidable. La ville se détermina à soutenir un siége.
Le doge le poussa vivement, réduisit Zara à la dernière extrémité,
et, lorsque les habitants se furent rendus à discrétion, il usa de
la victoire avec modération. Au lieu d'exercer tous les droits de la
force, au lieu de traiter les vaincus en rebelles, il les rétablit
simplement dans la position d'où ils avaient voulu sortir; en se
contentant de les menacer de la vengeance de la république, s'ils ne
restaient sujets soumis. Cette clémence n'empêcha pas les Dalmates de
provoquer bien souvent encore le courroux de leurs souverains.
[Note en marge: XXXII. Dominique Silvio, doge. 1069.]
Dominique Silvio succéda à Contarini. Pendant son règne, les princes
normands, qui s'étaient emparés de l'Italie méridionale, faisaient la
guerre à l'empire d'Orient. Ils assiégeaient Durazzo.
[Note en marge: Guerre contre les Normands, qui sont battus. 1083.]
[Note en marge: La flotte vénitienne détruite l'année suivante. 1084.]
Les Vénitiens ne pouvaient voir sans inquiétude ce peuple belliqueux
établi dans la Sicile, dans la Pouille, dans la Calabre, et sur-tout
ils ne devaient pas souffrir que, par la conquête de Durazzo, ils
devinssent les voisins des Dalmates, dont les dispositions à la
révolte venaient de se manifester. L'empereur grec ayant sollicité
le secours de la république, le doge se mit lui-même à la tête de
la flotte destinée à débloquer Durazzo, attaqua l'armée navale
des Normands, la battit complètement, l'obligea de rentrer dans
ses ports, et pour cette fois sauva la place[108]. Mais Robert
Guiscard, roi des Normands, reparut devant Durazzo avec une nouvelle
flotte. Le doge accourut, pour le combattre encore, avec plus de
confiance qu'auparavant. Cette confiance fut trompée. Les Normands
se défendirent avec une telle vigueur que presque toute la flotte
vénitienne fut prise ou coulée à fond. Accoutumés depuis long-temps
à voir rentrer leurs armées victorieuses, les Vénitiens, lorsqu'ils
virent arriver les débris de celle-ci, s'en prirent au doge de leur
malheur et le déposèrent[109]. C'est sous ce prince, dit-on[110], que
l'église de Saint-Marc fut achevée ou rebâtie.
[Note 108: Voici des vers d'un poëte du temps qui font allusion
à cette expédition, et qui attestent la puissance maritime des
Vénitiens à cette époque:
«Non ignara quidem belli navalis, et audax
Gens erat hæc: illam populosa Venetia misit,
Imperii prece, dives opum, divesque virorum,
Qua sinus Adriacis interlitus ultimus undis,
Subjacet arcturo. Sunt hujus moenia gentis
Circumsepta mari; nec ab ædibus alter ad ædes
Alterius transire potest nisi lintre vehatur.
Semper aquis habitant; gens nulla valentior istâ
Æquoreis bellis, ratiumque per æquora ductu.»
(Guillelmus APULUS, _Poëme des Normands_, liv. 4.)
Muratori l'a inséré dans sa collection _Rerum italicarum_, tom. V.]
[Note 109: SABELLICUS, décade 1, liv. 5.]
[Note 110: TIRABOSCHI.]
[Note en marge: XXXIII. Vital Fallier, doge. 1084.]
La guerre contre les Normands continua sous Vital Fallier, successeur
de Silvio. Les armes de la république n'y furent pas plus heureuses.
Cependant, comme cette guerre avait été entreprise à la sollicitation
d'Alexis Comnène empereur d'Orient, le doge mit un prix à ces
sacrifices: il demanda que l'empereur renonçât, en faveur de la
république, aux droits de souveraineté, déjà presque oubliés, mais
qu'il prétendait encore sur la Dalmatie. Alexis ne pouvait guère s'y
refuser; l'empire était sur son déclin; ce n'était pas le moment de
faire valoir de vaines prétentions.
Ce secours que le doge Vital Fallier fournit à l'empire d'Orient,
fut reçu avec une telle reconnaissance, que l'empereur accorda
aux Vénitiens la libre entrée de tous ses ports, déclara qu'ils
seraient considérés à Constantinople, non comme étrangers, mais comme
nationaux, et soumit tous les négociants d'Amalfi, qui aborderaient
sur les côtes de l'empire, à payer une redevance annuelle de trois
_perperi_ à l'église de Saint-Marc[111]. C'était rendre la république
d'Amalfi tributaire de celle de Venise.
[Note 111: _Memorie storico-civili sopra le successive forme del
governo de' Veneziani_, da Sebastiano CROTTA.]
[Note en marge: Établissement des foires.]