pour succéder à Vital Candiano. C'était un homme d'un caractère nul,
d'une incapacité absolue; mais recommandé par une immense fortune,
et dévoué à une faction qui avait pour chefs ceux de la famille
Caloprini. C'était une raison pour que son règne fût orageux;
malheureusement il fut long. Venise se vit pendant quatorze ans
troublée par des haines domestiques et par la crainte des auxiliaires
que les factions rivales appelaient du dehors[85].
[Note 84: _Ibid._ tom. II, lib. 3, cap. 5.]
[Note 85: Voyez l'_Histoire des révolutions d'Italie_, par DENINA,
liv. 9, ch. 8.]
[Note en marge: Factions dans Venise.]
Une maison, dès-lors puissante, celle des Morosini, étant protégée
par l'empereur de Constantinople, il fallait s'attendre que
l'empereur d'Occident verrait la république de mauvais oeil, tant que
cette faction ne serait pas abattue; mais la faveur que le prince
accordait à l'un des deux partis, jetait beaucoup de citoyens dans le
parti contraire.
La vie du doge fut menacée, un Morosini fut assassiné dans une
église. On apprit que l'empereur Othon II arrivait en Italie avec
une armée. La république se hâta de lui envoyer une ambassade pour
le solliciter de confirmer les traités déjà existants entre Venise
et l'empire. Othon reçut les envoyés avec hauteur, fit délibérer son
conseil sur leur supplique, et leur accorda la paix, pour l'amour de
Dieu, était-il dit dans le diplôme, et pour mériter le paradis[86].
[Note 86: Questa carta è, per dir il vero, insolente per un popolo
riconosciuto sovrano. _Histoire des révolutions d'Italie_, par
DENINA, liv. 9, cap. 6.]
Le doge crut obtenir les bonnes grâces d'Othon, en prêtant les mains
à la faction qui voulait exterminer les Morosini. Bientôt il changea
de parti, ou par une suite de la faiblesse de son caractère, ou pour
ne pas encourir l'animadversion publique excitée par le meurtre dont
la faction Caloprini s'était souillée.
[Note en marge: Les chefs de la faction Caloprini se réfugient auprès
de l'empereur d'Occident.]
Forts de la faveur populaire, les Morosini recouvrèrent la
supériorité; on leur fit concession de toute l'île Saint-Georges,
qui est un des quartiers de Venise; les Caloprini furent persécutés
à leur tour; les principaux de cette faction se réfugièrent sur le
continent, et allèrent se jeter aux pieds de l'empereur.
«Seigneur, s'écria Étienne Caloprini, leur chef[87], c'est aux pieds
d'un prince, l'amour de ses sujets et l'admiration du monde, que
des infortunés, des opprimés, viennent implorer un asyle contre un
gouvernement inique et une minorité factieuse. Exilés d'une patrie
à laquelle nous avons tant prouvé notre amour, d'une patrie qui
gémit sous le pouvoir anarchique d'un petit nombre d'hommes pervers
et altérés de notre sang, nous n'avons plus d'asyle que dans votre
protection; nous ne nous relèverons point, seigneur, que vous n'ayez
accueilli notre misère.
[Note 87: _Histoire des Révolutions d'Italie_, par DENINA, liv. 9,
cap. 7.]
«Nous n'avons eu aucune part ni au meurtre du digne doge Candiano,
ni à la violation des traités qui liaient notre république envers
votre empire; nous n'avons point recherché la faveur des Grecs, vos
implacables ennemis. Nous nous sommes toujours montrés zélés pour la
plus juste des causes. Nous avions des droits à la reconnaissance de
nos concitoyens, et nous sommes persécutés. Puisse notre patrie durer
éternellement, mais sous les sages lois d'un prince, qui peut seul la
sauver de ses discordes intestines, et de ses ennemis extérieurs!
«Je parle non-seulement au nom de ceux que vous voyez ici prosternés
devant vous, et qui sont des personnages considérables, mais encore
au nom de tout ce qu'il y a de grand, de tous les citoyens, de
tout ce qui déteste le despotisme d'une faction, et un doge qui la
favorise; tous, tous ne désirent que de se voir vos sujets, et aux
conditions qu'il vous plaira de dicter. Si un prince auguste ne
me juge pas indigne de gouverner en son nom sa nouvelle province,
je saurai justifier son choix, et je signalerai mon zèle pour son
service. Je serai, seigneur, votre vassal fidèle; vous serez le
maître de l'Adriatique, vous disposerez de mes flottes, de 200 marcs
d'or; et, par ce moyen, vous pourrez porter vos forces en Dalmatie et
dans les possessions de l'empire d'Orient, chasser de l'Italie les
Grecs et les Sarrasins, et venger les droits de votre couronne.»
[Note en marge: L'empereur Othon fait la guerre à la république. 982.]
Tel est le langage de tous les transfuges. Othon, qui écoutait
ceux-ci avec complaisance, les accueillit, et, d'après leurs
conseils, défendit à tous ses sujets de commercer avec Venise,
de recevoir aucun Vénitien dans ses états[88]. Tous les passages
furent gardés, toutes les communications furent interrompues, les
subsistances que Venise tirait journellement du continent furent
interceptées: les émigrés vénitiens se chargèrent eux-mêmes du soin
de ruiner, d'affamer leur patrie, tandis que, dans Venise, le peuple
en fureur saccageait leurs maisons, confisquait leurs biens, et
poursuivait leurs femmes et leurs enfants.
[Note 88: Ut nulli in aliquâ sui imperii parte venetico pervento
parcere auderent.]
On n'avait point d'armes à opposer à ce genre de guerre qu'Othon
venait de déclarer à la république. Dans l'impossibilité d'attaquer
l'empereur sur le continent, il ne restait d'autre ressource que
de le fléchir, mais on le tenta vainement. La capitale, voyant
ses vaisseaux repoussés de tous les ports qui fournissaient à sa
consommation, ses magasins fermés, ses ouvriers sans travail, et ses
marchés sans approvisionnements, fut presque réduite aux dernières
extrémités.
Les Caloprini eurent la coupable joie de forcer quelques villes de
leur république à ouvrir leurs portes à l'empereur; il y en eut qui
se rendirent pour ne pas périr de famine.
[Note en marge: 983.]
Mais une fièvre qui surprit Othon vengea la république, et fit
avorter les desseins parricides de ces transfuges, qui, ne pouvant
même obtenir un asyle dans l'empire, furent réduits à faire
solliciter leur grâce par la veuve de l'empereur. Le blocus de
Venise fut levé, les Caloprini y rentrèrent en suppliants. Bientôt
après, trois d'entre eux furent assassinés aux portes du palais
par la faction des Morosini. Pendant qu'on rapportait leurs corps
sanglants à leur mère, le peuple, ému de ce spectacle, murmura contre
le doge, qu'il accusait de n'être point étranger à ce meurtre, et,
indigné de sa faiblesse, qui éternisait des inimitiés si fatales à la
république, il demanda à grands cris l'abdication de Memmo, qui passa
du palais ducal dans un couvent.
Nous avons vu quatre doges de suite exilés avec les yeux crevés;
nous venons d'en voir quatre qui abdiquent pour embrasser la vie
religieuse: c'est l'esprit d'imitation qui presque toujours décide
des actions des hommes.
[Note en marge: XIX. Coup-d'oeil sur l'histoire de Venise jusqu'à
cette époque.]
Il y avait à-peu-près cinq cents ans que les fugitifs de Padoue
et d'Aquilée avaient cherché un asyle dans les lagunes. Contents
d'y trouver leur sûreté, d'agrandir leur ville et d'étendre leur
commerce, ils n'avaient fait jusques-là que des guerres justes,
ils n'avaient pris les armes que pour repousser les pirates, pour
secourir un voisin opprimé, ou pour défendre leur liberté contre
Pépin et les Hungres. Quoique plusieurs victoires leur eussent donné
un juste sentiment de leurs forces, ils n'avaient à se reprocher
aucune agression, si ce n'est peut-être contre les Sarrasins; mais
ils avaient entrepris cette guerre à la sollicitation des peuples
de l'Italie et sur la réquisition de l'empereur d'Orient, dont la
république relevait à quelques égards. D'ailleurs, dans les idées
généralement reçues à cette époque, les Sarrasins, en leur qualité
d'infidèles, étaient hors du droit commun.
Jamais la république n'avait fait d'entreprise sur le continent, car
il ne serait pas juste de lui imputer les expéditions momentanées de
deux doges qui n'avaient pour objet que leur intérêt personnel.
Cette réunion d'exilés et de pêcheurs était devenue une nation
riche, puissante, belliqueuse à-la-fois et pacifique. Le fruit de
cette modération avait été, sinon une existence exempte de troubles,
du moins la création d'un état indépendant, qui s'affranchissait
peu-à-peu de l'influence des deux empires, entre lesquels il se
trouvait placé, qui traitait avec ses voisins, qui comptait beaucoup
de familles illustres, et dont les princes s'alliaient aux filles des
rois; mais enfin l'état tout entier ne s'étendait pas au-delà des
lagunes et de quelques points de la côte voisine. Une scène nouvelle
va s'ouvrir.
Le commerce, cette profession où l'on tente continuellement la
fortune, n'est pas une école de modération. Les succès inspirent
l'avidité et la jalousie, et celles-ci l'esprit de domination. Le
commerce maritime veut des ports où ses vaisseaux soient accueillis,
de l'autorité là où il achète, des priviléges là où il vend, de la
sûreté pour la navigation, et sur-tout point de rivaux.
Cet esprit d'ambition est au fond le même que celui des conquêtes.
Venise va nous en fournir un exemple.
[Note en marge: XX. Pierre Urseolo II, doge. 991.]
Aucun choix des Vénitiens ne fut justifié par des succès plus grands
et plus utiles que celui du doge Pierre Urseolo II, en 991. Il était
fils de celui qui avait abdiqué le dogat quinze ans auparavant. Comme
il faut que dans la vie de tous les grands hommes il y ait quelque
chose de merveilleux, on répandait que son père avait annoncé que
ce fils serait la gloire de sa patrie, et la sainteté d'Urseolo Ier
donnait à ses espérances paternelles toute l'autorité d'une prophétie.
[Note en marge: Son administration.]
À peine le nouveau doge fut-il sur le trône, que les factions qui
avaient déchiré Venise pendant le règne de son faible prédécesseur
se calmèrent, ou au moins se turent. Les délibérations étaient
fréquemment troublées; le palais avait été ensanglanté plus d'une
fois: Urseolo fit rendre une loi par laquelle tout acte de violence
dans les assemblées publiques serait puni d'une amende de 20 livres
d'or, ou de la mort, pour ceux qui n'auraient pas de quoi payer
l'amende[89]. Homme d'état autant qu'habile guerrier, il s'occupa de
la prospérité du commerce. Il traita avec tous les états de l'Italie
pour assurer des avantages aux vaisseaux et aux marchandises des
Vénitiens. Il acheta, par quelques redevances de petits ports sur
la Livenza, la Piave et le Sile; il prit à ferme les douanes de
quelques princes[90]; il obtint de l'empereur d'Orient que les sujets
de la république seraient exempts de tous droits dans l'étendue de
l'empire, tant dans les ports que dans l'intérieur des terres[91];
ou du moins que les droits seraient réduits dans la proportion de
trente sols d'or à deux; enfin, il s'assura, par une ambassade et par
des présents, la bienveillance des Soudans d'Égypte et de Syrie.
[Note 89: Cette loi est rapportée dans l'_Histoire du commerce de
Venise_, par MARIN, tome II, liv. 3, chap. 3.]
[Note 90: Ibid., ch. 9.]
[Note 91: Il serait difficile de spécifier en quoi consistait cette
exemption de droits. Sabellicus, décad. 1, liv. 4, dit qu'on obtint
en faveur des Vénitiens l'exemption des droits de gabelle et de
port dans tout l'empire. Voyez au surplus sur cette bulle d'or des
empereurs Basile et Constantin, l'_Histoire du commerce de Venise_,
par MARIN, tom. II, liv. 2, chap. [Numéro manquant], et liv. 3,
chap. 8.]
[Note en marge: Commerce des Vénitiens dans l'Adriatique.]
Le commerce intérieur de l'Adriatique était lui-même une source
abondante de richesses pour les Vénitiens. À la faveur des
concessions du patriarche d'Aquilée et des rois d'Italie, leurs
barques remontaient tous les fleuves de la Lombardie et du Frioul,
pour y vendre toutes sortes de marchandises étrangères. Ils étaient
accueillis dans les ports de la Pouille et de la Calabre: sur la
côte orientale du golfe, ils jouissaient de quelques priviléges,
achetés, il est vrai, par un tribut, mais qui n'en étaient pas moins
profitables. Ils tiraient de la Dalmatie du bois à brûler, des vins,
de l'huile, du chanvre, du lin, des grains de toute espèce, et des
bestiaux: la côte septentrionale leur offrait du plomb, du mercure,
des métaux de toute espèce, des bois de construction, des laines, des
draps, des toiles, des cordages, des pelleteries, des fruits secs,
et même des esclaves et des eunuques[92]. Par-tout ils s'emparaient
du commerce exclusif du sel et du poisson salé, et ils répandaient,
dans toutes ces contrées les marchandises de l'Orient[93].
[Note 92: _Storia civile è politica del commercio de' Veneziani_, di
Carlo-Antonio MARIN, tom. II, lib. 2, cap. 3.]
[Note 93: Il commercio parea generalmente essersi ristretto trà poche
terre vicine d'una stessa provincia, concorrenti le une al mercato
dell' altre, come fu sempre necessario costume di tutte le nazioni
anche più rozze e più incolte. Pochi erano quelli, per quel che ne
parli la storia italiana, che facessero allora professione d'un
trafico alquanto più grande e più esteso: i Giudei che, dispersi per
il mondo, ed esclusi da ogni uffizio civile e ordinariamente anche
dall' agricoltura, per non aver beni stabili proprj, alienissimi
per altro canto dal mestier delle armi, furono costretti a impiegar
tutta l' industria, o nell' esercizio della scienza fisica o nella
mercatura: però furono in tutti i paesi del mondo riguardati come i
più intraprendenti e i più avveduti mercatanti, e tali erano essi in
Italia, anchè sotto il regno de' Francesi. Ma frà le nazioni naturali
d'Italia i Veneziani furono, non pure i principali, ma quasi i soli
che esercitassero fin dal nono secolo un vasto commercio. Venezia era
l'emporio non meno d'Italia, che della Grecia, e de' paesi confinanti
con l'Adriatico. Lo scrittor tedesco autore degli annali chiamati
Fuldesi ne lasciò, quasi per incidenza, un bel testimonio; e più si
parla nelle altre memorie di quei tempi, di mercatanti veneziani, che
d'Italiani generalmente. Gli Amalfitani, posti negli ultimi confini
d'Italia, e soggetti, benchè con poca dependenza, all' imperio greco,
esercitarono anch' essi sotto i rè francesi la mercatura, ma il
commercio loro fiori specialmente nel seguente secolo decimo, e i
Pisani e i Genovesi, che poi tanto grido ebbero per tutti i porti del
Mediterraneo e gareggiarono di credito, di potenza, con gli stessi
Veneziani, non prima del secolo undecimo comminciarono ad acquistar
nome. (DENINA, _Rivoluzioni d'Italia_, tom. II, lib. 8, cap. 12.)]
C'était à la faveur d'un commerce si étendu, que Venise, jusque-là
sans territoire, armait des flottes, et que, placée entre deux
empires, elle avait su résister à l'un, et se faire rechercher de
l'autre.
Ces avantages étaient considérables; mais, pour en jouir
paisiblement, il fallait être délivré de ces pirates de Narenta,
qui, depuis cent cinquante ans, fatiguaient le commerce de Venise de
leurs entreprises continuelles. Ils ne lui fournissaient pas dans le
moment un prétexte pour les attaquer; seulement ils réclamaient le
tribut annuel que la république leur avait promis, à quoi le doge
répondit qu'il irait bientôt le leur porter lui-même[94]. Leurs
courses étaient dirigées alors contre les peuples établis le long
de l'Adriatique: les Istriens, les Liburniens, et les Dalmates. Il
y avait des brigands à réprimer, des faibles à secourir; ce fut une
occasion pour les assujettir tous à-la-fois.
[Note 94: Cæperuntque iterum censum importunè ducis exigere, quibus
dux pro illorum ignominiâ demandans non perquemlibet nunciorum hunc
mittere curo, sed vitâ comitè ad hanc persolvendam dationem venire
ipse non denegabo. (_Chronique attribuée à Sagornino_, publiée par
Zanetti.)]
Diverses nations s'étaient établies successivement sur ces côtes;
elles avaient dépendu d'abord de leurs chefs, ensuite des empereurs
d'Orient pour la Dalmatie et des empereurs d'Occident pour ce qui
était au nord: ces deux empires s'étaient affaiblis; diverses villes
de commerce s'étaient élevées sur ce littoral; elles se regardaient
à-peu-près comme indépendantes, et elles auraient trouvé dans la
navigation une source assurée de prospérité, sans l'incommodité qui
résultait pour elles du voisinage des Narentins.
Il n'y a point d'invraisemblance à conjecturer que Venise ne voyait
pas sans quelque inquiétude, ou sans jalousie, des peuples libres,
industrieux, bons marins, établis sur toute la côte orientale de
l'Adriatique.
[Note en marge: XXI. Les peuples de la Dalmatie implorent le secours
de la république contre les pirates.]
Les historiens vénitiens racontent que tous ces peuples, comme d'un
concert unanime, envoyèrent des députés à Venise, pour implorer des
secours contre les pirates, offrant de se donner à la république, si
elle les en délivrait[95]. Il n'y a guères de peuples qui veuillent
se donner; on ne connaît point de magistrats qui aient le droit de
donner les peuples: cette députation, s'il est vrai qu'elle ait eu
lieu, ferait plus d'honneur à la politique de ceux qui la reçurent,
qu'à la sagesse de ceux qui l'envoyèrent.
[Note 95: L'auteur de l'_Histoire de Trieste_, le P. Irénée della
Croce, liv. 8, chap. 7, raconte cet évènement de la même manière:
«Offerendo a piedi del doge, con la propria soggetione, anco el
vassalagio.» Il ajoute qu'on ne sait pas si les Vénitiens possédaient
déjà Trieste, ou pour quelles raisons ils négligèrent cette occasion
de la soumettre.]
[Note en marge: Armement pour cette expédition. 997.]
Quoi qu'il en soit, les Vénitiens s'empressèrent de faire un armement
considérable, pour aller secourir ou assujettir leurs voisins, et
le doge, après avoir reçu des mains de l'évêque l'étendard de la
république, se mit en mer au printemps de l'an 997.
[Note en marge: Soumission de Parenzo.]
[Note en marge: Pola.]
[Note en marge: Trieste, Capo-d'Istria, etc.]
Il se dirigea d'abord vers Parenzo sur la côte d'Istrie. Dès que la
flotte vénitienne fut à la vue du port, l'évêque et les principaux
magistrats vinrent à bord du vaisseau que montait le doge, protester
de leur dévouement et de leur fidélité. Urseolo mit quelques troupes
à terre, fit son entrée dans la ville, en prit possession, alla
faire ses dévotions sur le tombeau de saint Maure, leva l'ancre le
lendemain et vogua vers Pola, où il fut reçu de la même manière.
Il s'y arrêta quelques jours, parce que les peuples des environs
venaient solliciter la faveur d'être adoptés par la république et
amenaient au doge des soldats qu'il distribua sur ses vaisseaux.
Entre les villes dont il reçut le serment on cite Capo-d'Istria,
Pirano, Isola, Emone, Rovigno et Humago. Les historiens ne sont pas
d'accord sur Trieste. Il y en a qui la comprennent parmi les villes
qui se soumirent; d'autres n'en font point mention.
[Note en marge: Zara.]
[Note en marge: Corytte, Arbo.]
Le même accueil attendait le doge à Zara, ville qui avait dès
long-temps des relations de commerce et d'amitié avec Venise. Tout
le peuple vint à sa rencontre en le saluant des noms de libérateur
et de seigneur[96]. Là il reçut les évêques et les députations de
Corytte et d'Arbo qui vinrent, suivant les expressions d'un auteur
vénitien[97], lui demander la paix; en ajoutant qu'après les prières
qu'on faisait pour l'empereur, en célébrant le service divin, on en
ferait pour le doge.
[Note 96: SABELLICUS, _Hist. Venet._, décad. 1, lib. 4.]
[Note 97: _Ibid._, voyez aussi la chronique attribuée à Sagornino.]
[Note en marge: Négociation avec le roi de Croatie.]
Mulcimir, roi de Croatie, inquiet de l'approche de l'armée d'Urseolo,
lui envoya demander son amitié, en lui offrant des secours et cette
négociation se termina même par le mariage de la fille du doge avec
Étienne fils de Mulcimir.
Pendant ce temps dix galères de la flotte vénitienne furent
envoyées pour occuper l'île de Chama et ravager le pays des
Narentins. D'autres allèrent à la rencontre d'une flotte marchande
qu'attendaient les pirates et l'enlevèrent.
[Note en marge: Soumission de Trau, Spalato, Sebenigo, etc.]
[Note en marge: Conquête de Curzola et de Lesina.]
Arrivé à Chama, le doge reçut l'hommage des villes de Belgrado et de
Trau[98]; Spalato, Salone, Sebenigo, None, Coronata, Pago, Ossero,
Lissa, imitèrent cet exemple. Deux îles seulement Corcyre la noire,
aujourd'hui Curzola, et Lesina, refusèrent de se soumettre. Le
doge n'hésita pas à les assiéger. Corcyre était sans défense, et
fut emportée sans difficulté; mais Lesina passait pour une place
inexpugnable, c'était le repaire des Narentins; la ville était
dans une situation fort escarpée, fortifiée par l'art et défendue
par une nombreuse garnison. C'était cette même place dont mille
ans auparavant Vatinius écrivait à Cicéron[99]: «J'ai forcé quatre
enceintes, escaladé quatre tours, emporté une citadelle, et je me
suis vu contraint d'abandonner ma conquête.» La flotte vénitienne
bloqua le port, et l'armée investit la ville; des sommations, des
propositions furent adressées inutilement aux assiégés, ils étaient
résolus à tenter le sort des armes.
[Note 98: L'auteur des _Memorie istoriche di Trau_, Jean Lencio,
raconte que les Vénitiens y furent reçus comme des libérateurs; mais
il écrit d'après la chronique de Dandolo.]
[Note 99: _Epistolæ ad familiares_, lib. 5, ep. 10.]
L'attaque fut ordonnée. On commença par lancer une grêle de traits
sur les remparts, les assiégés, quoiqu'ils y répondissent avec
courage, furent obligés de s'écarter pour se mettre à l'abri;
aussitôt les Vénitiens gravissent sur le rocher, les échelles sont
appliquées aux murailles; les assiégés accourent pour repousser
l'assaut; mais on monte de tous côtés, le nombre des assaillants
augmente à chaque instant, la garnison plie et les Vénitiens se
précipitent avec elle dans la ville. Il se fit un horrible carnage;
le doge arriva pour le faire cesser, accorda la vie aux vaincus, leur
ordonna d'évacuer la place, et les fit transporter à Saint-Massimo.
Ce fut sur le lieu même de sa victoire qu'Urseolo reçut les députés
de Raguse qui vinrent prêter pour leur ville le serment de fidélité à
la république.
[Note en marge: XXII. Guerre contre les Narentins; ils sont vaincus.]
La Dalmatie était soumise ou conquise; il restait à châtier les
Narentins. Il fallait que ce peuple eût obtenu précédemment contre
les Vénitiens un succès bien important, car la république leur
payait un tribut annuel. Le golfe de Narenta se trouvait sans
défense par la prise des îles de Curzola et de Lesina. Le doge fit
débarquer ses troupes, et livra le pays à la fureur du soldat. Tout
fut mis à feu et à sang, tout fut détruit, les habitants étaient
égorgés sans distinction; ce qui put échapper vint se mettre à la
discrétion du vainqueur. Les conditions qu'il leur dicta furent
telles qu'on pouvait les attendre, après une guerre de cent soixante
ans, qui se terminait par une horrible catastrophe: plus de tribut,
défense d'armer en course, ordre de respecter le pavillon vénitien
et indemnité de toutes les pertes occasionnées aux sujets de la
république. Ainsi se termina cette longue lutte entre Venise et les
pirates, qui devint pour la république l'occasion de la plus belle
conquête; et qui la mettait en état de tirer désormais de son propre
territoire tous les objets de première nécessité qu'elle n'avait pas,
les grains, le vin, l'huile, les bestiaux, le chanvre et le bois.
Mais ce n'était pas tout de trouver dans ces nouvelles possessions
des ports, des marchandises, des matelots; il y avait une population
de consommateurs à rendre tributaire du commerce de Venise.
Il nous reste à voir comment les Vénitiens en usèrent envers les
peuples qui s'étaient donnés à eux.
[Note en marge: XXIII. Le gouvernement de la république établi dans la
Dalmatie.]