La flotte combinée rencontra l'ennemi devant Crotone, dans le golfe

de Tarente. Le commandant de l'armée des Sarrasins se nommait Sabba.

S'il faut en croire les historiens de Venise, la flotte grecque plia

dès le commencement de l'action et prit la fuite, de sorte que tout

l'effort de l'ennemi tomba sur les Vénitiens. Presque tous leurs

vaisseaux furent pris ou submergés; ce fut un désastre général.

Les débris de cette armée furent poursuivis par les vainqueurs

jusqu'à l'entrée du port. Une flotte marchande, qui revenait de

Syrie, tomba entre leurs mains, et tous ceux qui la montaient furent

impitoyablement massacrés. Les infidèles, maîtres de l'Adriatique, en

ravagèrent tous les rivages. Venise était en alarmes.

Dès que les Sarrasins eurent quitté cette mer, les Narentins,

enhardis par la défaite des Vénitiens, recommencèrent leurs

excursions, et vinrent piller la ville de Caorlo. Le reste de la

marine vénitienne fut envoyé contre eux et réussit à les contraindre

de rentrer dans leur port.

[Note en marge: V. Discordes civiles. Le doge massacré.]

Ces malheurs publics avaient amené des divisions intestines. Six

familles considérables étaient à la tête de plusieurs factions. D'un

côté on voyait les Justiniani, les Polani, les Basi; de l'autre,

les Barbolani, les Selii et les Sevoli. Venise eut le déplorable

spectacle de rixes continuelles et toujours sanglantes; le doge, qui

n'eut pas la force de les réprimer, finit par en être victime. Un

jour qu'il se rendait à l'église, accompagné de tout son cortége, il

fut assailli par des furieux, qui appartenaient, dit-on, à la faction

Barbolani, et massacré. Les gardes du doge firent d'inutiles efforts

pour le défendre. Pressés par les conjurés, ils se réfugièrent dans

le palais ducal, où ils soutinrent un siége de trente jours. Ils se

rendirent enfin sous la condition qu'ils auraient la vie sauve. Le

peuple, revenu de son effroi, sentit toute l'énormité de l'attentat

commis contre le chef de la république; on en poursuivit les auteurs:

les uns s'exilèrent, d'autres furent mis à mort, et la famille des

Barbolani fut chassée de Venise; mais, dans la suite, elle obtint son

retour, par la protection de l'empereur d'Occident.

[Note en marge: VI. Urse Participatio doge. 864.]

Le trône ducal fut rempli en 864 par Urse Participatio, qui se montra

le digne successeur du premier doge de son nom. Il se ligua avec

l'empereur Charles-le-Chauve, pour repousser les Sarrasins, dont

les armes faisaient de rapides progrès sur le continent. Mais il

n'eut qu'une occasion d'essayer les siennes contre eux. Ils vinrent

avec une flotte mettre le siége devant Grado. Le doge fit partir

aussitôt la flotte vénitienne sous le commandement de son fils Jean.

Les Sarrasins n'acceptèrent point le combat, se retirèrent, Grado

fut délivré; et Jean, de retour à Venise, fut associé au dogat,

en récompense de cette expédition. Le doge exécuta lui-même une

entreprise heureuse contre les corsaires de la Dalmatie; mais ce qui

lui fit encore plus d'honneur ce fut d'avoir éteint les factions qui

désolaient Venise, et d'avoir procuré à sa patrie dix-sept ans de

prospérité.

[Note en marge: VII. Jean Participatio doge. 881.]

[Note en marge: VIII. Pierre Candiano, doge. 887.]

[Note en marge: Guerre contre les pirates de Narenta. La flotte

vénitienne est battue.]

Son fils Jean, qui lui était adjoint depuis long-temps, lui succéda

en 881. Il donna une marque d'ambition que Venise n'avait pas encore

eue à reprocher à ses princes. Le comté de Comacchio, fief relevant

du saint-siége, était une espèce de principauté, qui lui parut un

établissement convenable pour sa famille. N'osant en demander au

pape l'investiture pour lui-même, il la fit solliciter par son frère

Badouer; mais le comte Marin, alors en possession de Comacchio,

averti de ce projet, enleva le compétiteur, qui venait le supplanter,

et le blessa mortellement. Il fallut que l'armée de Venise servît à

venger cette injure personnelle, et le pays de Comacchio fut ravagé,

parce que celui qui avait voulu l'usurper n'avait pu y réussir.

Comme presque tous ses prédécesseurs, Jean voulut associer un de

ses parents à sa dignité, mais son frère Pierre qu'il y appelait

mourut avant d'en être revêtu. Le doge, accablé d'infirmités,

désespéré de n'avoir réussi dans aucune de ses entreprises, déclara

son intention d'abdiquer le pouvoir; il l'avait exercé pendant six

ans. Pierre Candiano, élu pour lui succéder, vint au palais recevoir

en cérémonie, des mains mêmes de son prédécesseur, les marques

de sa dignité. Mais la fortune trompa toutes les espérances qu'on

avait fondées sur le choix d'un homme dans la force de l'âge et

déjà illustre par d'éminentes qualités. Cinq mois s'étaient à peine

écoulés qu'il entreprit de détruire les pirates de Narenta, arma

contre eux douze galères, dont il prit lui-même le commandement,

atteignit l'ennemi et l'attaqua avec une impétuosité qui annonçait

l'intention de le détruire. Déjà il avait pris ou brûlé une partie de

la flotte des Narentins lorsqu'il reçut un coup mortel. Ce malheur

mit le désordre et le découragement dans la flotte vénitienne; elle

céda à son tour; les pirates la poursuivirent, en détruisirent une

partie et le reste se réfugia à Grado, où l'on rendit les honneurs

de la sépulture au premier doge que la république eût vu mourir en

combattant pour elle.

[Note en marge: Jean Participatio exerce momentanément le dogat.]

Dans la confusion qui fut la suite de ce désastre, on ne put

s'accorder pour faire l'élection du successeur de Candiano.

Jean Participatio, vivement sollicité de reprendre les rênes du

gouvernement, prouva combien son abdication avait été sincère. Après

avoir résisté long-temps aux voeux de ses concitoyens, il n'y céda

qu'avec répugnance, revint habiter le palais ducal pendant six mois,

et, à l'expiration de ce terme, renouvela ses instances pour obtenir

qu'on procédât à l'élection d'un nouveau doge.

Venise, dans l'intervalle de soixante ans, avait eu trois doges

massacrés[74], et un déposé[75], deux guerres civiles[76], deux

flottes détruites. Pour que tant de plaies pussent se fermer, elle

soupirait après quelques années d'un règne doux et tranquille, et

cependant elle avait besoin aussi d'une guerre qui rétablît l'honneur

de ses armes. Ce double succès était réservé au nouveau doge, Pierre

Tribuno.

[Note 74: Obelerio, Carossio, et Pierre Tradenigo.]

[Note 75: Jean Participatio.]

[Note 76: Celle d'Obelerio, et celle des Barbolani.]

[Note en marge: IX. Pierre Tribuno, doge. 888.]

Son règne fut de plus de vingt ans. Les douze ou quinze premières

années en furent paisibles. Il dirigea vers les soins de

l'administration intérieure un génie qui n'était pas moins propre à

briller dans les grands dangers, Venise réparait ses pertes et sa

marine par le commerce. Elle s'entourait de quelques fortifications;

le port était fermé par de fortes chaînes; le quartier d'Olivolo,

devenu une espèce de citadelle, prenait le nom de Castello. Mais

de nouvelles guerres s'étaient allumées en Italie. Béranger, duc

de Frioul, et Guy, duc de Spolette, se disputaient les débris du

royaume que les faibles descendants de Charlemagne n'avaient pas su

conserver, lorsque tout-à-coup un nouvel essaim de barbares vint

fondre sur ces belles contrées.

[Note en marge: X. Invasion des Hungres. 900. Victoire navale des

Vénitiens.]

Ceux-ci se nommaient les Hungres. Ils sortaient encore de la

Pannonie, inépuisable source de torrents dévastateurs. Ce fut vers

l'an 900 qu'ils forcèrent le passage des Alpes et parvinrent aux

bords de l'Adriatique. La réputation de Venise et l'espoir d'un riche

butin ne pouvaient manquer de les attirer. Ils se jetèrent dans des

barques. Citta-Nuova, Equilo, Capo-d'Argere, Chiozza, furent le

théâtre de leurs rapines et de leurs fureurs. Cette chaîne d'îles,

qui forment une espèce de jetée dont les deux extrémités touchent

presque au continent, était envahie. Il ne restait plus à traverser

que le bras de mer qui sépare Venise de Malamocco. Le désordre et

la terreur étaient dans la capitale. Le doge arma la flotte avec

activité, rappela aux Vénitiens leur victoire sur Pépin, dans les

mêmes lieux, dans une extrémité semblable, et les conduisit à

l'ennemi.

Il est difficile de penser que les barbares, étrangers à l'art de

la navigation, arrivés depuis peu sur ces côtes, embarqués à la

hâte sur tous les bâtiments qu'ils avaient trouvés dans les ports,

eussent une flotte bien organisée; mais enfin c'étaient des furieux

qui touchaient à leur proie. Ils coururent au-devant de la flotte

vénitienne. Celle-ci profita de tous les avantages que lui donnaient

la connaissance parfaite des lieux et un long exercice de l'art;

elle les mit en désordre et les défit complètement. Ils quittèrent

cette mer couverte de leurs débris, et allèrent se venger sur

l'Italie, tandis que le doge, ramenant sa flotte victorieuse dans

Venise qu'il avait sauvée, venait jouir, pendant les dernières années

de son règne, de la reconnaissance de ses concitoyens. L'empereur

d'Orient, en le félicitant de ses succès, lui envoya le diplôme de

protospataire de l'empire.

[Note en marge: XI. Urse Participatio, doge. 912.]

Urse Participatio, qui succéda à Pierre Tribuno, était le septième

doge de son nom, mais il est plus souvent désigné sous celui de

Badouer. C'était un prince sage, plein de douceur et de piété, qui

gouverna la république pendant vingt ans avec prudence et modération.

Son règne ne fut point marqué par des évènements mémorables; mais

il est juste de lui tenir compte de l'exemple qu'il donna, en ne

faisant point, de son vivant, investir son fils de la dignité ducale.

Presque tous ses prédécesseurs, depuis Maurice Galbaio, avaient eu

cette faiblesse, et même les derniers s'étaient arrogé le droit

de se donner un adjoint sans consulter le peuple, disposant ainsi

arbitrairement d'une dignité élective.

Urse Participatio n'attendit point que la mort vînt le surprendre sur

le trône. Il abdiqua vers l'an 932 pour embrasser la vie monastique.

[Note en marge: XII. Pierre Candiano II, doge. 932.]

Pierre Candiano II, son successeur, était le fils de celui qui avait

perdu la vie en combattant les Narentins. Ces pirates étaient les

ennemis les plus constants de la république; ce doge eut plusieurs

fois à les combattre et le fit toujours avec succès. Il imposa un

tribut de cent cruches de vin à Capo-d'Istria[77], alla reprendre

dans le port de Comachio des barques vénitiennes dont ceux de cette

ville s'étaient emparés, et eut bientôt une nouvelle occasion de

montrer toute sa présence d'esprit et tout son courage.

[Note 77: Voyez sur ce traité l'_Histoire du commerce de Venise_, par

MARIN, tom. II, liv. 2, ch. 6.]

[Note en marge: Entreprise des pirates.]

Il était d'usage dans ce temps-là que les mariages des citoyens

considérables se célébrassent tous à-la-fois, à la même messe, dans

l'église cathédrale, la veille de la fête de la Purification. On

portait à la suite des mariées des cassettes contenant la dot et

les présents qui leur étaient donnés. Des corsaires entreprirent

de s'emparer d'un si riche butin. Ils arrivent la nuit près du

rivage sans être aperçus, et le lendemain pendant la cérémonie ils

se précipitent dans l'église le sabre à la main, n'y trouvent aucune

résistance, s'emparent des époux et de leurs richesses, et se jettent

dans leurs barques avec leurs captifs.

La consternation était générale dans Venise. Aussitôt que le doge

fut informé de cet attentat, il rassembla quelques bâtiments, courut

après les pirates, les atteignit dans les lagunes de Caorlo, sur la

côte de Frioul, en fit un carnage presque général et rentra dans le

port ramenant les jeunes époux qu'il avait sauvés. Cet évènement fut

l'origine d'une fête que les Vénitiens célèbrent annuellement[78].

[Note 78: _La Chronique vénitienne_, de François Sansovino, rapporte

cet évènement au règne de Pierre Candiano III, et à l'an 944. Paul

Morosini, dans son _Histoire de Venise_, liv. 1, ch, 7, le place à

l'année 668, et dit que les corsaires étaient des Triestains. Presque

tous les historiens l'attribuent au même peuple; mais il est démontré

qu'on ne peut le placer qu'au Xe siècle. L'auteur de l'_Histoire de

Trieste_, le père Irénée della Croce, a consacré le ch. 4 de son 8e

liv. à la discussion de ce fait et de sa date, qu'il place en 930.]

[Note en marge: XIII. Pierre Badouer, doge. 939.]

[Note en marge: Traité avec le roi d'Italie.]

Pierre Candiano étant mort après sept ans d'exercice, les Vénitiens

firent choix, pour lui succéder, de Pierre Badouer, fils d'Urse

Participatio. On ne cite rien de remarquable sous son administration,

qui dura deux ou trois ans. Quelques écrivains rapportent à cette

époque un traité fait avec le roi d'Italie, Rodolphe, ou Béranger

II, par lequel le roi accordait aux Vénitiens la libre entrée dans

les rivières de ses états moyennant un droit, et s'engageait à

ne permettre sur ses terres le passage à aucune troupe pour agir

hostilement contre la république.

Il est question aussi dans ce traité du droit de battre monnaie,

qui est reconnu par le roi d'Italie[79]. Mais il est incontestable

que Venise n'était, à l'égard de ce prince, dans aucun rapport de

dépendance. Comment aurait-elle eu besoin d'une concession de sa part

pour battre monnaie? Comment un état, qui armait des flottes, qui

faisait des traités avec les empereurs et avec les rois, aurait-il

attendu si tard pour avoir une monnaie? On a conjecturé que le

sens de cet article pouvait être que le roi d'Italie permettait la

circulation de la monnaie de Venise dans ses états. Cette explication

paraît assez naturelle. Quoi qu'il en soit, il existe encore des

monnaies vénitiennes de ce temps-là, et il est remarquable qu'elles

ne portent ni l'effigie ni le nom des doges régnants[80].

[Note 79: André Dandolo dit formellement: «Rodulfus regni sui

anno quarto immunitates Venetorum in regno italico ab antiquis

imperatoribus et regibus concessas per privilegium renovavit et

in eodem declaravit ducem Venetiarum potestatem habere fabricandi

monetam, quia ei constitit antiquos duces hoc continuatis temporibus

perfecisse.

Muratori rapporte deux vers qu'on avait écrits sous le portrait du

doge Pierre Candiano III:

Multa Berengarius mihi privilegia fecit:

Is quoque monetam cudere posse dedit.]

[Note 80: Un manuscrit anonyme des vies des doges, conservé dans

la bibliot. de la maison d'Este, contient un passage rapporté par

Muratori: (Antiquitates italicæ medii ævi. Dissertation 27e, p. 646),

qui confirme cette conjecture: «Berengarius rex Venetorum antiqua

jura confirmavit et cudendi monetam auri et argenti, ut sub imperio

Græcorum habuerant, potestatem dedit.»

Muratori ajoute que l'on croit même que les Vénitiens avaient frappé

des monnaies grossières dès le temps que les Goths occupaient

l'Italie. Ce savant rapporte la description et l'empreinte de

plusieurs monnaies vénitiennes.

Charles Marin, dans son _Histoire du commerce de Venise_, prouve,

tom. II, liv. 2, chap. 4, que les monnaies vénitiennes étaient plus

anciennes que ce traité. Dans le chapitre suivant, il donne des

renseignements sur leur poids, et sur le rapport de la valeur de l'or

et de l'argent avec les denrées.]

[Note en marge: XIV. Pierre Candiano III, doge. 942.]

Un troisième Pierre Candiano fut élevé au dogat à la place de

Pierre Badouer en 942. Il était le troisième fils de Pierre

Candiano II. Quoique sa jeunesse eût été fort orageuse, sa conduite,

comme prince, fut fort respectable. Son premier soin fut d'armer

contre les Narentins, qui désolaient le commerce de Venise et

infestaient la mer, où la république avait remporté de si brillantes

victoires. Effrayés d'un appareil menaçant, les pirates en vinrent

à des soumissions, restituèrent le butin qu'ils avaient pris, et

s'engagèrent à payer un tribut.

[Note en marge: Pierre, son fils, qu'il associe au dogat, est banni

pour ses excès.]

Le nouveau doge avait trois fils; l'aîné était engagé dans les

ordres sacrés. Il appela le second, nommé Pierre, au partage de

son autorité; mais ce jeune homme, peu touché des exemples et des

conseils de son père, se conduisait moins en prince qu'en brigand,

dont les fureurs devaient alarmer tous les citoyens. Ou ne put

se résoudre à tolérer ses excès. Le père se mit en devoir de les

réprimer: le fils entreprit de résister à l'autorité paternelle et

à la puissance publique, à l'aide d'une troupe d'hommes corrompus

comme lui; et on aurait vu peut-être le palais ensanglanté, si

l'indignation générale ne se fût soulevée pour punir la témérité de

ce séditieux. Il fut saisi, garrotté, jugé, condamné à perdre la

tête. Les larmes de son père lui sauvèrent la vie; on commua sa peine

en un bannissement perpétuel, et tous les citoyens s'engagèrent par

serment à ne jamais souffrir sa présence sur le territoire de la

république.

La cour des voisins jaloux est toujours un asyle ouvert aux

mécontents. Celui-ci se retira à Ravenne, où il arma quelques

vaisseaux avec lesquels il se mit à faire la course contre les

bâtiments de sa nation. Son respectable père, au désespoir de voir

cet indigne fils finir par le métier de pirate, le plus odieux de

tous aux yeux des Vénitiens, en mourut de chagrin dans la onzième

année de son règne.

[Note en marge: XV. Pierre Candiano IV, doge. 952.]

Étrange mobilité des passions humaines! Ce pirate, ce furieux, cet

exilé, dont on avait juré de ne jamais souffrir le retour, fut celui

que, dans la nouvelle élection, les suffrages appelèrent au trône.

Trois cents barques allèrent le chercher à Ravenne et son entrée dans

Venise fut un triomphe et un scandale.

Le royaume d'Italie venait de changer de maître. Othon en avait

chassé Béranger. Il importait à la république que cet empereur voulut

bien s'en tenir avec elle aux termes des anciens traités qu'elle

avait faits successivement avec les divers possesseurs de l'Italie

supérieure. Le nouveau doge lui envoya une ambassade à Rome et les

traités furent renouvelés.

Pendant que Venise consolidait ses relations de bon voisinage

avec l'empereur d'Occident, elle n'oubliait pas que c'était dans

l'Orient qu'étaient ses relations de commerce et son allié naturel.

Ses vaisseaux fréquentaient les ports du Levant et fournissaient

les Musulmans nouvellement établis sur ces côtes de tout ce que

l'Europe offrait à leurs commodités ou à leurs besoins. L'esprit de

trafic s'étendait sur tout, même sur le commerce des armes et des

esclaves[81]. Mais l'empereur grec, qui méditait des projets contre

ses nouveaux voisins, exigea que le doge défendît aux Vénitiens, sous

les peines les plus sévères, de fournir aucun secours aux infidèles.

[Note 81: Parmi les présents que Luitprandt, ambassadeur de Béranger,

offrit à l'empereur de Constantinople, en 948, il y avait des

esclaves, dont quatre étaient entièrement mutilés, sorte d'eunuques

de très-grand prix. La ville de Verdun était alors en possession de

cette branche de commerce.]

Tels sont les actes extérieurs du gouvernement de Pierre Candiano IV.

À l'intérieur, son administration fut tyrannique. Il donna un exemple

jusque alors inoui. Il répudia sa femme, dont il avait un fils,

relégua la mère dans un couvent, força le fils à entrer dans les

ordres sacrés, se remaria avec une petite-fille de Hugues, roi des

Lombards, et comme elle avait quelques droits sur certaines villes

d'Italie, il fit la guerre pour les soutenir.

Les Vénitiens ne pouvaient voir qu'à regret le sang de leurs

concitoyens répandu pour les intérêts privés de leur doge. Celui-ci,

qui craignait les suites d'un mécontentement qu'il avait fait naître,

s'avisa de prendre des précautions contre le peuple et d'introduire

une garde dans son palais, ce qui était sans exemple. Cet acte

de prudence ne fut jugé que comme un trait d'orgueil. La hauteur

indispose peut-être encore plus que la tyrannie.

[Note en marge: Il est massacré.]

Une foule immense se porte vers le palais. La garde repousse les

assaillants. Désespérant de le forcer, on met le feu à tous les

bâtiments qui l'environnent; l'église de Saint-Marc, plusieurs autres

édifices, trois cents maisons, sont en flammes. L'incendie gagne le

palais, toutes les issues sont assiégées par une populace furieuse.

Le doge, poursuivi par les flammes, veut s'échapper; il tient dans

ses bras un jeune fils qu'il avait eu de sa seconde femme. Par-tout

il trouve les passages fermés. Il implore la pitié de ses ennemis,

rappelle les services de son père, présente son fils, réclame

l'humanité en faveur de cet innocent, demande à être jugé, se soumet

à tout. Il n'était plus temps, le peuple furieux se précipite sur

lui, le massacre impitoyablement ainsi que l'enfant, et jette leurs

corps à la voirie.

[Note en marge: XVI. Pierre Urseolo I, doge. 676.]

[Note en marge: Victoire sur les Sarrasins.]

Les excès qu'on avait eus à reprocher à ce doge déterminèrent tous

les suffrages en faveur d'un homme d'un caractère tout opposé. Pierre

Urseolo, qui fut élu, n'accepta cette dignité qu'avec la plus sincère

répugnance. Sa piété était éminente, sa libéralité digne de sa

fortune. Il fit rebâtir à ses frais le palais et l'église Saint-Marc,

détruits dans la dernière sédition. Ces soins pieux ne l'empêchèrent

pas de marcher en personne au secours des habitants de la Pouille,

attaqués par les Sarrasins, et il remporta une victoire éclatante

sur ces infidèles. De retour à Venise, il continua de gouverner avec

beaucoup de sagesse; mais les entretiens d'un moine français, que la

dévotion avait conduit à Venise, lui firent croire qu'il était un

spectacle plus agréable à Dieu que celui d'un prince qui travaille au

bonheur de ses sujets par son administration et par ses exemples; il

finit par se déterminer à abandonner sa femme, son fils et le soin de

l'état pour embrasser la vie contemplative.

[Note en marge: Le doge s'évade pour embrasser la vie monastique.]

La nuit du 1er septembre 978, il s'évada furtivement de son palais,

où il devait craindre en effet d'être retenu par l'amour de son

peuple, et se sauva dans une abbaye voisine de Perpignan, pour y

finir ses jours sous l'habit monastique. Venise, après l'avoir chéri

comme prince, l'invoqua dans la suite parmi les bien-heureux[82].

[Note 82: S'il faut en croire la vie des saints de l'ordre de

Saint-Benoît, sect. 5, p. 885, Urseolo se repentit de son abdication,

ou au moins de sa fuite; car un jour il vint s'accuser à son

supérieur de ne pas savoir résister assez fortement aux tentations de

l'esprit malin qui l'excitait à retourner dans sa patrie, et le prier

de châtier sa faiblesse. Il mourut en 997, précisément l'année où son

fils, dont il avait prédit la gloire, fit la conquête de la Dalmatie.]

C'est à ce règne qu'on rapporte le plus ancien document qui constate

l'existence d'un impôt sur les fortunes. Mais on ne peut pas douter

que cette contribution n'eût été levée dans des temps antérieurs.

Il paraît qu'elle était fixée au dixième du revenu déclaré par le

contribuable sous la foi du serment, et que cette taxe, au lieu

d'être annuelle, ne se levait que dans les cas de nécessité. Ce

décime, les produits de quelques cens, les douanes et droits de port,

les droits sur le sel et les amendes judiciaires, composaient dans ce

temps-là tout le revenu de la république[83].

[Note 83: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani_ di

Carlo-Antonio MARIN, tom. II, liv. 3, cap. 4.]

[Note en marge: XVII. Vital Candiano doge. 978.]

Vital Candiano, frère du doge massacré, fut élevé à la suprême

magistrature. Ce retour fréquent des mêmes noms, malgré ce que

plusieurs princes avaient pu faire pour les rendre odieux, prouve

l'existence continue de diverses factions qui survivaient aux doges

et s'attachaient à leurs familles. Le règne de Vital n'offrit rien

de digne de mémoire. Il n'y avait guère qu'un an qu'il était sur

le trône lorsqu'une maladie vint mettre ses jours en péril. Il fit

voeu de se consacrer à Dieu s'il en réchappait, et en effet après sa

guérison, il se retira dans un monastère.

[Note en marge: XVIII. Tribun Memmo, doge. 979.]

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 5 / 35 段