sagacité et son érudition ordinaires. Il reconnaît que, dans les
premières années du IXe siècle, les Français, déjà établis en
Lombardie, portèrent leurs armes dans l'Istrie, dans la Dalmatie,
et s'emparèrent de quelques îles voisines de Venise. Il indique les
auteurs français qui ont raconté la conquête de Venise par Pépin, et
notamment les annales de St.-Bertin, rapportées par Duchesne, dont
voici le passage: «Eodem anno classis a Niciphoro imperatore, cui
Niceta patricius præerat, ad recuperandam Dalmatiam mittitur. Anno
proximè sequenti, 807, Nicétas, qui, cum classe Constantinopolitanâ,
sedebat in Venetiâ, pace factâ cum Pippino rege, et induciis usque
ad mensem augustum constitutis, Constantinopolim regressus est. Tùm
anno 809, classis de Constantinopoli missa primò Dalmatiam deinde
Venetiam appulit. Itaque anno sequenti, 810, Pippinus rex perfidiâ
ducum veneticorum incitatus, Venetiam bello terrâque marique jussit
appetere; subjectâque Venitiâ, ac ducibus ejus in deditionem
acceptis, eamdem classera ad Dalmatiæ litora vastanda misit.»
Que résulte-t-il de ce passage? que le duc était allé à la cour de
Charlemagne, et y avait fait des soumissions à cet empereur. En
effet nous savons qu'Obelerio s'était rendu à la cour de ce prince;
mais pour implorer sa protection contre les Vénitiens qui l'avaient
chassé. D'où il suit que les soumissions qu'il peut avoir faites, ne
doivent pas être regardées comme des soumissions du peuple vénitien.
Les Français avaient envahi l'Istrie et la Dalmatie. La flotte
grecque vint pour leur disputer cette conquête. Cette flotte fut
accueillie dans les ports des Vénitiens; de-là, le ressentiment de
Pépin contre ce peuple; il saccagea leurs îles.
L'historien français ajoute, qu'il soumit Venise, et reçut la
soumission des ducs: _Subjectâ Venetiâ ac ducibus ejus in deditionem
acceptis_; mais à cette époque, il n'y avait pas encore d'île, de
ville, que l'on appelât Venise. Ce nom était alors générique, et
désignait tout le territoire de ce nouvel état. Il n'y avait pas
plusieurs ducs, ou, pour mieux dire, il n'y en avait plus; car
Obelerio et ses frères avaient été chassés une seconde fois. Les
expressions de l'annaliste sont donc inexactes.
Voici maintenant la conclusion de Muratori, qui paraît fort
judicieuse: «Il se peut que les armes victorieuses de Pépin l'aient
rendu maître de quelques-unes des îles qui constituaient la province
maritime appelée Venétie; mais non de la ville qui, depuis, a été
nommé Venise, et qui, dès ce temps-là, ne consistait peut-être que
dans l'île de Rialte. Peu importe que les Français aient pénétré dans
les autres îles: il est certain que la ville de Venise n'appartînt
jamais au royaume de Lombardie.»
Les traditions de la poésie ne sont point à dédaigner pour
l'histoire; voici un passage de l'Arioste où l'enchanteur Merlin
retrace les guerres des Français en Italie, (Chant 33):
Lor mostra appresso un giovane Pipino,
Che con sua gente, par che tutto copra
Dalle fornaci al lito Palestino,
E faccia con gran spese, e con lung' opra
Il ponte a Malamocco; et che viccino
Giunga a Rialto, e vi combatta sopra,
Poi fuggir sembra e che suoi la sei sotto,
L'aque che'l ponte, il vento, e'l mar li an rotto.]
[Note en marge: XXIV. Règne du doge Ange Participatio. 809.]
Ange Participatio, que d'autres appellent Particiatio, avait sauvé sa
patrie par sa fermeté et son activité. De tels services lui donnaient
à la dignité ducale des droits que tous ses concitoyens reconnurent.
Un décret solennel prononça pour toujours l'exclusion d'Obelerio.
Le nouveau doge était de la maison de Badovaro, que nous prononçons
Badouer, originaire d'Héraclée. Il prenait les rênes du gouvernement
au sortir d'une guerre terrible; une multitude de familles restaient
sans fortune et sans asyle, plusieurs îles étaient désertes, beaucoup
de villes étaient détruites. Nous verrons pourtant ce prince,
pendant une administration de dix-huit ans, ajouter à la splendeur
de sa patrie, comme s'il eût reçu la couronne dans un temps de
prospérité.
En lui confiant le gouvernement, on lui donna pour conseil deux
tribuns qui se renouvelaient par élection d'année en année.
[Note en marge: Le siége du gouvernement est fixé à Rialte.]
Les évènements venaient de prouver que le siége du gouvernement était
mal placé à Héraclée, qui avait été détruite plusieurs fois, et à
Malamocco, qui venait d'être prise par les Lombards. Il semblait
que les habitants des lagunes attendissent cette expérience pour
s'occuper de l'embellissement de leur capitale. Rialte offrait plus
de sûreté; elle avait été l'asyle de la liberté vénitienne; le
gouvernement s'y trouvait transporté; les fugitifs y affluaient, et
beaucoup projetaient de s'y fixer, pour être à l'abri de nouveaux
dangers.
Il y avait autour de Rialte une soixantaine de petites îles que le
doge fit joindre l'une à l'autre par des ponts. Elles se couvrirent
bientôt de maisons. On les environna d'une enceinte, et ce fut alors
que les descendants de cette peuplade de fugitifs donnèrent à cette
ville naissante, qu'ils venaient de fonder au milieu d'un marais, le
nom de _Venetia_, en mémoire des belles contrées d'où leur pères
avaient été forcés de s'expatrier. La province a perdu son nom et
est devenue sujette de la nouvelle Venise. Participatio fit bâtir
une église cathédrale à Olivolo et un palais ducal sur le même
emplacement qu'occupe celui d'aujourd'hui.
Ses soins pour la capitale ne l'empêchèrent pas de veiller aux
intérêts des villes que la guerre avait détruites. Malamocco,
Palestrine, Chiozza, sortirent de leurs ruines, et Héraclée,
la patrie du doge régnant, entièrement rebâtie, prit le nom de
_Citta-Nuova_[63].
[Note 63: C'est ainsi que s'expriment la plupart des historiens;
cependant on voit que la ville neuve existait antérieurement;
puisqu'il en est fait mention dans un traité que j'ai cité ci-dessus,
et qui est du commencement du VIIIe siècle.]
La paix de ce règne ne fut troublée que deux fois. Le patriarche
d'Aquilée, secondé par les nobles de Frioul, fit une descente
à Grado, et vint attaquer le patriarche de cette île. L'armée
vénitienne accourut au secours de celui-ci, battit les ennemis, et
mit les côtes du Frioul à feu et à sang.
Le second évènement dont nous avons à parler fut une conspiration
tramée contre le doge, par Jean Jarrolico, Bon Bragadino, et
Moneterio. Le doge, après l'avoir découverte par sa vigilance, la
punit avec une juste sévérité. De ces trois chefs de conjurés, le
dernier échappa par la fuite, les deux autres furent mis à mort.
[Note en marge: Participatio associe au dogat son fils Jean et
ensuite son fis Justinien.]
Jean Participatio, dont la conduite fut d'ailleurs si louable, ne
résista pas plus que ses prédécesseurs à l'ambition de perpétuer sa
dignité dans sa famille.
Il avait deux fils, Justinien et Jean. L'aîné avait été envoyé par
son père auprès de l'empereur de Constantinople. Pendant son absence,
le père s'adjoignit le cadet; et, ce qu'il y a de plus remarquable,
c'est qu'il se l'adjoignit, à ce qu'il paraît, de sa propre autorité.
Justinien, à son retour, témoigna un vif ressentiment de cette
exclusion injurieuse pour lui. Le doge, pour prévenir la discorde
de sa famille, et peut-être les désordres de l'état, se détermina à
reconnaître ce que son fils aîné appelait déjà ses droits.
Jean consentit à renoncer à l'association au dogat; Justinien prit
sa place, et il y a même des auteurs qui ajoutent que cette faveur
s'étendit jusques sur un petit-fils, Ange, fils de Justinien[64].
De sorte que ce petit-fils se trouva à-la-fois le collégue de son
père et de son grand-père, et que la dignité ducale semblait assurée
dans cette famille pendant trois générations. Mais il paraît que ce
petit-fils mourut le premier.
[Note 64: Angelus Participatius Justinianum filium et Angelum ex
eodem nepotem collegas sibi adscivit. _Series ducum Venetorum ex
Justiniano et aliis collecta._
SABELLICUS, _Hist. Venet._, décad. I, lib. 2.]
[Note en marge: Justinien Participatio, doge. 827.]
Justinien succéda à son père en 827. Ce prince était faible par
caractère et d'une santé débile. Il rappela son frère Jean au partage
de l'autorité. L'histoire n'a conservé aucun des évènements de son
règne, qui dura à-peu-près deux ans, si ce n'est l'envoi qu'il fit
d'une flotte, sur la demande de l'empereur Michel, dans les eaux
de la Sicile, pour y combattre les Sarrasins, qui commençaient à
infester les côtes de la Méditerranée; mais cette flotte rentra dans
les lagunes sans avoir combattu.
[Note en marge: XXV. Translation du corps de l'évangéliste saint
Marc, d'Alexandrie à Venise.]
Un évènement d'un autre genre se passa pendant la vie de ce doge
obscur, ce fut la translation du corps de l'évangéliste saint Marc à
Venise. Comme ce fait sert à faire connaître les moeurs du temps, je
ne puis que traduire ici le récit naïf d'un ancien historien[65].
[Note 65: SABELLICUS, _Hist. Venet._, décad. 1, liv. 2.--Les
historiens ecclésiastiques d'Égypte, parlent de cette translation. On
peut en voir la citation dans Renaudot, _Hist. patriarch. Alexand._,
pap. 577.]
«Le roi d'Alexandrie, faisant bâtir un magnifique palais, avait
ordonné qu'on cherchât par-tout, pour cette construction, les marbres
les plus précieux, et qu'on en dépouillât même les églises. Celle
de Saint-Marc, l'une des plus belles, n'en était pas exceptée:
deux saints prêtres grecs préposés à la garde de cette église,
Stauratius et Théodore, gémissaient de cette profanation. Il y
avait alors dans le port d'Alexandrie dix vaisseaux vénitiens. Bon
de Malamocco et Rustic de Torcello, étant venus dans cette église
pour y faire leurs dévotions, furent frappés de la tristesse des
desservants et leur en demandèrent la cause: l'ayant apprise, il les
pressèrent avec de grandes promesses de leur livrer le corps de saint
Marc, les assurant que les Vénitiens en conserveraient une grande
reconnaissance. Les deux prêtres s'y refusèrent d'abord, craignant
de commettre un sacrilége, en déplaçant les restes du saint patron.
Mais, ainsi le voulut la divine providence, pendant cet entretien,
ceux que le roi avait chargés de la recherche des marbres précieux
se présentèrent dans l'église, et, sans respect du lieu, se mirent
en devoir d'emporter ce qu'ils jugeaient propre à la construction du
palais du roi. L'église, entièrement bâtie de marbres rares, allait
être démolie; les desservants effrayés se rendirent aux instances
des deux Vénitiens. Cependant il fallait éviter qu'on ne s'aperçût
de l'enlèvement des restes du saint évangéliste, pour lesquels le
peuple avait une grande vénération, à cause des miracles qu'ils
opéraient tous les jours. Ils coupèrent avec soin, et dans l'endroit
le moins apparent, l'enveloppe qui enfermait ces vénérables restes,
et substituèrent à leur place le corps de saint Claudien. Un tel
parfum se répandit à l'instant dans l'église, et même dans les lieux
voisins, que la foule accourut auprès des saintes reliques. Les
cachets du linge qui enveloppait le corps étaient intacts: on ne
s'aperçut point du pieux larcin. Il fallut encore tromper le peuple
et les infidèles, pour pouvoir emporter, sans péril, ces précieux
restes jusqu'au vaisseau.»
«On n'en croirait pas les historiens si on ne voyait encore, dans
notre église de Saint-Marc, une image merveilleuse qui atteste le
fait. Pour mettre ceux qui devaient porter le corps à l'abri des
recherches et des mauvais traitements trop ordinaires chez cette
nation barbare, on plaça le corps dans un grand panier environné de
beaucoup d'herbes et couvert de chair de porc, dont on sait que les
Musulmans ont horreur. On fit donc venir ceux qui devaient porter le
panier, et on leur recommanda de crier _Khanzir_ à tous ceux qui se
présenteraient pour faire des recherches. _Khanzir_, dans la langue
de ces barbares, signifie porc. De cette manière ils arrivèrent
jusqu'au vaisseau. Le corps fut enveloppé dans des voiles, attaché à
une antenne et suspendu au grand mât jusqu'au moment du départ; car
il fallait encore dérober la connaissance de ce précieux larcin à
ceux qui viendraient visiter le navire en rade.»
«Enfin les Vénitiens quittèrent le rivage pleins de joie. À peine
étaient-ils en pleine mer qu'il s'éleva une grande tempête. On assure
que saint Marc apparut alors à Bon de Malamocco, et l'avertit de
faire baisser à l'instant les voiles, pour éviter que le navire,
chassé par la force du vent, n'allât se briser contre les écueils
cachés sous les eaux; ils durent leur salut à ce miracle.»
«Lorsqu'ils prirent terre à Venise, toute la ville fut dans
l'allégresse: on se disait de toutes parts que la présence du saint
assurait la perpétuelle splendeur de la république, ce qui confirmait
bien l'ancienne tradition connue de tout le monde, que saint Marc,
durant sa vie, ayant navigué sur la mer d'Aquilée, et ayant touché
ces îles, avait eu une vision céleste, qui lui avait prédit que ses
os reposeraient un jour sur cette terre alors inhabitée.»
«Ce ne furent que fêtes, chants, musique et prières dans toute la
cité; on invoquait le saint, pour qu'il prît sous sa protection la
ville, qui désormais devait être éternelle. Quand le corps vénérable
fut débarqué, tout le peuple alla au-devant de lui jusqu'au fort,
avec le clergé qui chantait des hymnes et qui faisait fumer l'encens.
On reçut ce noble présent avec toute la dévotion possible; il fut
déposé dans la chapelle ducale, et le doge, qui mourut peu de temps
après, laissa, par son testament, une somme pour bâtir une église à
saint Marc.»[66]
[Note 66: Bernard Justiniani a composé un petit ouvrage sur la vie de
saint Marc, la translation de son corps, d'Alexandrie à Venise, et
l'authenticité de ses reliques.]
Cet évènement est plus considérable qu'il ne le paraît au premier
aspect. Il n'est pas seulement un trait du caractère national, il se
lie aux institutions fondamentales de ce nouvel état. Le peuple, dans
sa confiance, dans son enthousiasme pour le patron de la république,
s'accoutuma à confondre l'idée du protecteur avec la patrie
elle-même, et le cri de Vive saint Marc, devint le cri de guerre,
l'expression d'un sentiment civique, qui fut le signal de ralliement
dans les dangers, et qui, aux jours de deuil, fit couler des larmes
des yeux des patriotes.
[Note en marge: XXVI. Relations commerciales à cette époque.]
On voit par ce récit qu'à cette époque il y avait, à-la-fois, dix
vaisseaux vénitiens dans le port d'Alexandrie. Cette circonstance
peut donner quelque idée de l'importance du commerce que ce peuple
faisait dans le Levant. On a vu qu'il en rapportait des objets de
luxe inconnus alors aux cours des princes les plus puissants de
l'Europe. Mais les avantages qu'il en retirait ne se bornaient pas
aux bénéfices du trafic. En parcourant les côtes occupées par les
Sarrasins, en fréquentant la capitale de l'empire d'Orient, les
voyageurs vénitiens prenaient une idée des arts de ces peuples;
ils voyaient des édifices somptueux; ils avaient occasion de
pénétrer dans les ateliers, où se fabriquaient les tissus que
l'Occident enviait sans savoir les imiter; ils perfectionnaient leur
architecture navale, à l'école des Grecs, qui étaient alors les
maîtres dans cet art. Bientôt les bâtiments vénitiens eurent, dans la
mer Adriatique, la même réputation de supériorité que les vaisseaux
liburniens y avaient eue autrefois.
L'émulation sollicitait l'industrie; les idées et les spéculations
s'étendaient; le courage devenait plus entreprenant, à mesure qu'il
trouvait plus d'occasions de s'exercer; la cupidité savait se créer
des moyens de bénéfice; par exemple, on voyait ces insulaires sans
territoire, acheter des troupeaux dans le continent voisin, et les
élever dans des pâturages dont ils obtenaient la cession sur les
montagnes du Frioul et de l'Istrie, pour les vendre ensuite avec
avantage dans les marchés des villes populeuses[67].
[Note 67: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani, di_
Carlo-Antonio MARIN, tom. I, lib. 4, cap. 3.]
Les rivalités commerciales ne furent pas étrangères aux discordes
civiles dont j'ai eu à faire le tableau. Grado, Malamocco, Rialte,
Torcello, ne voyaient pas sans envie les prospérités d'Héraclée,
enrichie des trésors sauvés d'Aquilée et des dépouilles de Ravenne.
Quand cette malheureuse ville d'Héraclée se vit noyée dans le sang de
ses citoyens, les cités rivales conçurent l'espérance d'hériter de
son commerce[68]. Grado devint à son tour l'objet de leur jalousie,
lorsque Charlemagne accorda l'exemption de toutes sortes de péages à
quatre vaisseaux du patriarche de cette ville dans tous les ports de
son empire.
[Note 68: _Ibid._ cap. 4.]
Ces discordes, qui durèrent quatre-vingts ans, firent sentir les
avantages de l'unité et de la stabilité du gouvernement. La guerre
de Pépin força les Vénitiens à oublier momentanément leurs jalousies
pour repousser l'ennemi commun et leur fit former de nouveaux liens
avec l'empire d'Orient, dont le commerce leur était d'autant plus
profitable qu'à cette époque, ils n'avaient point de rivaux. Sienne,
Pise, Florence, étaient encore dans l'obscurité; Amalfi, peuplée de
fugitifs comme Venise, commençait à peine à étendre sa navigation
vers les mers de la Grèce. Gênes présentait déjà l'aspect d'une cité
industrieuse et puissante, mais elle avait à combattre les Sarrasins,
qui étaient à ses portes. Ceux-ci, quoique policés, n'étaient point
navigateurs. Les peuples septentrionaux plongés dans la barbarie ne
connaissaient encore que les armes.
LIVRE II.
Divisions intestines. -- Entreprise de Jean Participatio sur
le comté de Comacchio. La flotte vénitienne battue par les
Sarrasins à Crotone, et par les Narentins à Micolo. Invasion
des Hungres: ils attaquent Venise. Leur défaite (830-900). --
Doges de la maison Candiano. Pierre Candiano IV, massacré.
Abdication de quatre doges (901-991). Règne de Pierre Urseolo
II. Réunion de la Dalmatie à l'état de Venise (991-1006).
Sédition. Usurpation du dogat par Dominique Urseolo. Expulsion
de cette famille. Révolte de Zara. Guerre contre les Normands
(1006-1096). -- Première croisade. Expédition en Calabre.
Guerre contre les Padouans. Incendie de Venise. Guerre contre
les Hongrois (1096-1117). -- Règne de Dominique Michieli.
Nouvelle expédition en Syrie, ou deuxième croisade. Prise de Tyr
(1117-1130). -- Prise de Corfou. Expédition de Sicile. Dogat
de Vital Michieli II. Singulier tribut imposé au patriarche
d'Aquilée. Guerre contre l'empereur d'Orient. Défaite de
l'armée. Peste à Venise. Le doge assassiné (1130-1173). --
Changement dans la constitution de l'état. Élection de Sébastien
Ziani (1173).
[Note en marge: I. Jean Participatio défait Obelerio, son
compétiteur, et brûle la ville de Malamocco. 830.]
Jean Participatio se trouvait seul en possession du trône ducal, par
la mort de son frère. Il eut d'abord à réprimer quelques entreprises
des pirates narentins. À peine cette affaire était-elle terminée
qu'un bruit se répandit que l'ancien doge Obelerio avait rompu son
ban et était descendu dans l'île de Veglia. Jean accourut pour
arrêter les progrès de ce compétiteur; mais, au moment où il allait
combattre, le doge se vit abandonné par une partie de ses troupes
levées à Malamocco, pays d'Obelerio. Il revient sur ses pas, entre
dans Malamocco; et, pour punir cette ville de l'infidélité des
soldats qu'elle lui avait fournis, la réduit en cendres. Aussitôt
après, il marche de nouveau contre son compétiteur, l'attaque, le
défait, s'empare de sa personne, et le livre à la main du bourreau.
Ce ne fut point assez pour satisfaire le ressentiment populaire
que l'ancien doge s'était attiré. Son corps fut l'objet de mille
insultes, on alla jusqu'à lui déchirer les entrailles avec les
dents[69].
[Note 69: SABELLICUS, _Hist. venet._ déc. I, lib. 2.]
[Note en marge: II. Conjuration contre le doge. Il est obligé de
fuir. Carossio s'empare du pouvoir. Le doge est rappelé et déposé.]
De la fureur contre le vaincu on passa en un instant à la haine
contre celui par qui Venise en avait été vengée. Jean Participatio,
surpris dans son palais par des conjurés, eut à peine le temps
d'échapper pour se réfugier en France. Cette conjuration avait pour
chef un certain Carossio, fils de Bonico[70], que cette violence
plaça à la tête du gouvernement. La révolution fut si subite qu'elle
ne trouva aucune résistance; il fallut concerter secrètement des
mesures contre l'usurpateur. Les principaux de la république étaient
les plus intéressés à le renverser. Trente conjurés, à la tête
desquels étaient Basile Trasimondo, Jean Marturio, et Dominique
Ortianico, fondirent à l'improviste sur Carossio et l'exilèrent après
lui avoir fait crever les yeux.
[Note 70: Les historiens ne le désignent pas autrement.]
Le doge, rappelé pour reprendre l'exercice de sa dignité, en usa de
manière à faire beaucoup de mécontents; les factions divisèrent la
ville; mais celle de Jean Participatio n'était pas la plus forte. Un
jour, dans la cathédrale même, pendant l'office divin, ses ennemis
l'assaillirent, le déposèrent, lui coupèrent la barbe et les cheveux,
et le reléguèrent à Grado, dans un monastère. On procéda sur-le-champ
à l'élection d'un nouveau doge; les suffrages se réunirent sur Pierre
Tradenigo, originaire de Pola (836).
[Note en marge: III. Pierre Tradenigo doge. 836.]
L'un des premiers actes de ce nouveau doge fut de s'adjoindre son
fils Jean, qui ne lui survécut pas.
Il envoya ce fils contre les pirates narentins, avec lesquels
la république était dans un état de guerre habituel, mais cette
expédition n'eut point de résultat.
La guerre avait lieu entre les habitants des bords du lac de Garde
et ceux de Vérone. Les Véronais demandèrent du secours aux Vénitiens.
Il paraît que ceux-ci leur en fournirent, et leur facilitèrent
des succès contre leurs ennemis, car Vérone envoya de magnifiques
présents à Venise.
L'historien du commerce de Venise[71] attribue cette guerre à
quelques contrariétés que les Véronais et les Vénitiens éprouvaient
pour le transport de leurs marchandises dans la vallée supérieure
de l'Adige: on ajoute que tous les prisonniers faits dans cette
expédition furent compris dans le partage des Vénitiens, et destinés
à peupler l'île de Poveglia, alors déserte[72]; ce qui autoriserait
à penser que la république, après quatre cents ans d'existence,
n'avait pas encore une population suffisante pour couvrir son petit
territoire.
[Note 71: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani, di_
Carlo-Antonio MARIN, tom. II, liv. I, cap. 6.]
[Note 72: Note marginale de la chronique de Dandolo.--Manuscrit de la
bibliothèque Ambrosienne.]
[Note en marge: IV. Guerre contre les Sarrasins établis en Sicile. La
flotte vénitienne battue à Crotone. 837.]
Les peuples des côtes de l'Italie, toujours insultés par les pirates
de la Méditerranée, n'ont jamais su les punir, ni même les repousser.
À cette époque c'étaient les Sarrasins qui désolaient la Pouille,
la Calabre, et les environs de Rome[73]. Ils s'étaient même établis
dans la Sicile. Les Italiens implorèrent le secours de l'empereur
grec Michel, qui à cet effet arma une flotte. Mais cette flotte
n'était pas suffisante pour attaquer les Sarrasins; Théodose, qui la
commandait, vint solliciter les Vénitiens de se joindre à lui. Le
doge céda à cette demande et mit en mer soixante bâtiments, qu'il
voulut commander en personne.
[Note 73: On dit qu'ils pénétrèrent jusqu'au Vatican, et le
pillèrent.]
Michel récompensa le dévouement de Tradenigo en lui donnant le
titre de protospataire, c'est-à-dire de grand-écuyer de l'empire.
Ceci constate encore la suprématie que conservaient les empereurs
d'Orient. Les doges s'honoraient d'être revêtus d'une des grandes
dignités de la cour et souvent les sollicitaient. Nous en avons vu
plusieurs décorés du titre d'hipate, c'est-à-dire de consul.