L'expérience que l'on venait de faire des inconvénients de la

puissance ducale, inspira de nouvelles idées. On sentait bien la

nécessité de mettre un magistrat à la tête des affaires de la

république; on ne diminua point sa puissance, mais on en limita la

durée, et on voulut que le chef de l'état fut renouvelé tous les

ans. Les noms de tribun et de duc étant devenus également odieux, on

choisit, pour désigner cette nouvelle dignité, le titre de _maître de

la milice_.

On élut successivement à cette charge, Dominique Leo, Félix Cornicula

et Theodat Urse, fils du dernier doge. Il fut rappelé de l'exil

pour venir gouverner sa patrie. Ce choix prouve que cette famille

avait encore un parti; et ce qui confirme cette opinion, c'est

que l'exercice de Theodat fut prolongé d'un an. Julien Cepario le

remplaça, et eut pour successeur Jean Fabriciatio.

[Note en marge: XX. Nouvelle révolution; rétablissement du dogat.

Theodat Urse, doge. 742.]

Ces magistratures temporaires nécessairement faibles, ces élections

qui revenaient si souvent, n'étaient pas propres à calmer les

factions qui divisaient la république. Le parti qui avait fait

rappeler le fils du dernier doge, ne cessait de faire des efforts

pour reconquérir l'autorité. Il paraît que ce parti conservait une

grande influence dans Héraclée. On ne sait pas quelles étaient les

raisons de mécontentement que l'on avait contre le maître de la

milice Jean Fabriciatio, mais un jour le peuple, ou des factieux

l'assaillirent avec fureur, lui crevèrent les yeux, et le déposèrent.

Héraclée étant en proie aux discordes, on convoqua l'assemblée de

l'état à Malamocco, ce qui indique qu'on cherchait à diminuer

l'influence du parti de Theodat. Cependant cette faction réussit à

faire rétablir l'autorité ducale, et à en faire investir ce même

Theodat Urse, fils du dernier duc, en 742. Il y a apparence qu'il

était protégé par la cour de Constantinople, car il était revêtu du

titre d'Hypate, comme son père.

Theodat Urse, soit qu'il jugeât le séjour d'Héraclée trop dangereux,

soit qu'on lui eût imposé cette condition en le nommant, fixa sa

résidence à Malamocco. Il renouvela les traités d'alliance avec

les Lombards, qui n'avaient pas jugé à propos de témoigner leur

ressentiment de l'entreprise de son père sur Ravenne. Ils s'en

étaient vengés sur l'exarque, avaient repris cette place, et poussé

leurs conquêtes en Italie. Le nouveau doge ne prit aucune part à

cette guerre. Un règne de treize ans, assez tranquille, semblait

devoir calmer les factions, lorsqu'une circonstance, qui n'avait rien

en soi de remarquable, leur fournit une nouvelle occasion d'éclater.

Le dernier traité avec les Lombards avait procuré aux Vénitiens

la possession de quelques côtes qui s'étendaient jusqu'à l'Adige.

Theodat crut qu'il était nécessaire de faire fortifier un point à

l'embouchure de ce fleuve, et il ordonna d'élever une forte tour

dans l'île de Brondolo. Ses ennemis feignirent d'en prendre de

l'ombrage. Ils répandirent que cette fortification n'avait pas tant

pour objet de repousser les étrangers, que d'opprimer le peuple.

Un séditieux, nommé Galla, ameuta ceux chez qui ces imputations

pouvaient trouver quelque créance; et un jour que Theodat revenait de

visiter les travaux, il fondit sur lui avec une troupe de gens armés,

et lui fit subir le sort de Fabriciatio, son prédécesseur. Cette

cruauté devint un usage, et plusieurs doges furent, comme celui-ci,

privés de la vue en même temps que de leur dignité.

[Note en marge: Galla, doge. 755.]

Par un autre acte de violence, Galla s'empara de la dignité ducale;

mais, ne s'y croyant pas solidement affermi, il fit procéder à

l'élection, et inspira assez de terreur pour se faire confirmer.

Il usa de son pouvoir aussi indignement qu'il l'avait acquis. Son

insolente tyrannie devint bientôt insupportable. Il n'y avait pas

encore un an qu'il régnait: on se saisit de lui, et il éprouva à son

tour la bonté de la déposition, le malheur de la cécité et de l'exil.

[Note en marge: Création, de deux tribuns.]

L'atrocité des remèdes faisait juger de l'énormité du mal. On

sentit la nécessité d'apporter quelques tempéraments à une autorité

jusque-là trop peu définie, et on adjoignit au doge deux tribuns,

sans l'avis desquels il lui fut interdit de rien entreprendre.

Malheureusement on fit en même temps un choix qui ne permettait pas

d'espérer que ces deux conseillers pussent jouir d'aucune influence.

[Note en marge: Dominique Monegario, doge. 756.]

Dominique Monegario, qui venait d'être élu doge (en 756), était un

homme féroce, persuadé qu'il est de l'essence d'un prince d'être

absolu. Il semblait qu'on lui eût fait une injure en limitant

l'autorité qu'on lui donnait. Il affecta le plus grand mépris pour

les conseils. Pendant huit ans, il fatigua les Vénitiens de la

tyrannie la plus capricieuse: enfin on s'en délivra, comme de ses

prédécesseurs, et avec la même cruauté.

[Note en marge: Maurice Galbaio, doge. 764.]

Le doge, qui lui succéda, avait la qualité la plus désirable dans

ceux qui sont revêtus du pouvoir, la modération.

[Note en marge: Il associe au dogat son fils Jean.]

Maurice Galbaio, citoyen d'Héraclée, fut de ces princes dont la

mémoire ne s'est point conservée par des faits éclatants, mais par

les bénédictions des peuples. La douceur de ses moeurs, et la sagesse

de son administration, les lui méritèrent pendant vingt-trois ans.

L'évènement le plus important de son règne, fut l'érection d'un

siége épiscopal, qui fut placé dans la petite île d'Olivolo, l'une

de celles qui entourent Rialte. Rien ne prouve mieux le mérite de ce

doge, et la justice que lui rendaient les Vénitiens, que la faute

politique que la confiance leur fit commettre. Il y avait quatorze

ans qu'il régnait: il avait un fils qu'il aimait tendrement, dont il

cultivait les dispositions, et qui annonçait les qualités les plus

heureuses. Il eut la faiblesse, bien excusable dans un père, et bien

ordinaire dans le chef d'une illustre maison, de désirer que ce fils

lui fût associé de son vivant. Les Vénitiens s'empressèrent de donner

cette marque de leur reconnaissance à ce prince si vertueux. Il vit

son fils Jean associé à sa dignité, et pendant neuf ans encore il

partagea avec lui les soins du gouvernement.

[Note en marge: XXI. Expulsion des Lombards par les armées de

Charlemagne. 774.]

Sous le règne du père, la colonie avait été tranquille et heureuse;

elle avait même obtenu place dans un traité conclu entre Pépin

et l'empereur d'Orient, où il avait été stipulé qu'elle serait

indépendante de l'un et de l'autre empire[50]. Ainsi la liberté de

Venise s'affermissait, pendant que l'Italie et le monde changeaient

de face, que les armées de Charlemagne passaient les Alpes, et que

le trône des Lombards s'écroulait. Il y a même des historiens[51]

qui prétendent que ce prince avait réclamé le secours des barques

vénitiennes, pour accélérer la reddition de Pavie. La conduite du

nouveau doge attira sur la république un terrible orage.

[Note 50: MACHIAVEL, _Histoire de Florence_, liv. 1.]

[Note 51: Trovandosi in detto tempo Carlo rè di Francia all'assedio

della città di Pavia, ed essendo stato all'assedio alcuni mesi, mandò

a domandare ajuto al doge al suo consiglio. Dove che furono armate

molte barche, le quali furono mandate in Pò ed in Tesino. Col quale

ajuto il detto rè Carlo ebbe Pavia e prese il rè Desiderio con tutta

la Lombardia. Per la qual vittoria il detto rè Carlo concedette a'

Veneziani molto degni privilegj e donò loro molte ville sul Padovano

e Trevisano: le quali possessioni pagavano certo tributo al vescovo

di Torcello, di Treviso, etc. _Hist. Veneziana_ da Andrea NAVAGIERO.]

Jean était de ces caractères d'autant plus affermis dans le vice,

qu'ils sont plus dissimulés. Il avait trompé son père et ses

concitoyens: affranchi de cette retenue que la vertu de Maurice lui

imposait (en 787), on ne trouva plus en lui qu'un prince avide,

insolent, violent et livré aux plus infâmes débauches. Il fit

pourtant confirmer par le nouveau conquérant de la Lombardie, le

traité de limites conclu par ses prédécesseurs[52].

[Note 52: Il en est fait mention dans un diplôme de l'empereur

Frédéric Ier, adressé à l'évêque de Torcello: _Quo statutus est

terminus tempore Caroli inter Venetos et Longobardos unum caput

exiens in fluvium Scile et alterum in fluvio Jario._ (_Codex Italiæ

diplomaticus Johanis Christiani Lunig_, tom. 2, pars 2, sectio 6,

VIII.)]

[Note en marge: Jean Galbaio s'associe son fils Maurice.]

Après neuf ans de tyrannie, Jean trouva le moyen de rendre son

autorité encore plus insupportable, en demandant à la partager avec

Maurice, son fils. Soit qu'on n'osât lui rien refuser, soit qu'on

crût impossible de voir empirer le gouvernement, les Vénitiens y

consentirent, et eurent à gémir, pendant une longue oppression, de

la fatale condescendance qui tendait à rendre le dogat héréditaire

dans cette famille. Comme son père, le jeune Maurice avait commencé

par dissimuler ses vices. Assis tous les deux sur le trône, ils

rivalisèrent d'infamie et de cruautés; les biens, les femmes et les

filles des citoyens étaient fréquemment l'objet de leurs violences.

Tout tremblait d'irriter des maîtres à qui le pouvoir paraissait

assuré pour si long-temps.

[Note en marge: Attentat de Maurice contre le patriarche de Grado.]

Sur ces entrefaites l'évêché d'Olivolo, c'est-à-dire de Rialte,

vint à vaquer. Jean fit choix d'un Grec pour remplir ce siége, ce

qui devait scandaliser et blesser le clergé vénitien. Le patriarche

de Grado refusa de sacrer le nouvel évêque qu'il regardait comme

intrus. Le doge, courroucé de cette résistance, chargea son fils de

la punir. Maurice se rendit à Grado, et fit précipiter le patriarche

du haut d'une tour. Un pareil attentat, commis sur un personnage

également vénérable par ses vertus et par le caractère dont il était

revêtu, ne pouvait qu'exciter l'indignation du peuple. Telle était

cependant la terreur que le doge avait su inspirer qu'on se borna à

des murmures. Il donna le patriarchat à Fortunat, neveu du prélat

assassiné, qui l'accepta sans renoncer à la vengeance.

Des calamités publiques vinrent se joindre à des malheurs privés déjà

si déplorables. Les eaux des fleuves s'élevèrent à une hauteur, qui

menaça les îles des lagunes d'une entière submersion, et un vent du

sud, qui refoula vers le fond du golfe les flots de l'Adriatique,

couvrit toutes les terres à plusieurs pieds de hauteur. Deux villes,

voisines l'une de l'autre, Héraclée et Equilo, eurent des différends

dont on ignore le sujet; les deux partis en vinrent aux mains et la

république vit dans son sein une guerre civile.

[Note en marge: XXII. Conspiration du nouveau patriarche contre le

doge.]

[Note en marge: Les conjurés attirent sur leur patrie les armes de

Charlemagne et de Pépin, nouveau roi des Lombards.]

Fortunat, le nouveau patriarche de Grado, crut que ce temps marqué

par des désastres était favorable à l'exécution de ses projets contre

les assassins de son oncle. De concert avec Obelerio, citoyen de

Malamocco, tribun actuel, issu d'une famille tribunitienne, Demetrius

Marmano et George Foscaro, il conspira contre le doge et son fils;

mais la conspiration ayant été découverte, les conjurés se sauvèrent.

Ils se partagèrent les rôles: Obelerio se tint à Trévise, pour y

être à portée de conserver des correspondances avec les mécontents:

Fortunat alla à la cour de France avec le dessein d'inspirer à

Charlemagne des soupçons ou de la jalousie contre le gouvernement de

Venise[53].

[Note 53: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani di_

Carlo Antonio MARIN, tom. II, lib. 1, cap. 2.]

Ces manoeuvres furent secondées par tous les ennemis que la

république pouvait avoir à la cour de Pépin, assis depuis peu sur

le trône des rois lombards, et Venise se vit menacée par toutes les

forces qui venaient de conquérir l'empire d'Occident. Charlemagne

ordonna que tous les Vénitiens établis à Ravenne en fussent

expulsés; ils fréquentaient cette ville depuis deux cents ans; ils y

avaient des magasins, des comptoirs. Le pape Adrien Ier seconda le

ressentiment de l'empereur, en bannissant du territoire de l'église

tous les sujets de la nouvelle république[54].

[Note 54: L'abbé Tentori, dans son _Essai sur l'Histoire civile,

politique et ecclésiastique de Venise_, rapporte la lettre du pape à

Charlemagne, tom. II, dissert. 19.]

Selon quelques historiens, Charlemagne alla plus loin: il donna

Venise au saint-siége. Si la pièce connue sous le nom de donation de

Charlemagne à l'église était de quelque authenticité, nous aurions

à examiner ici comment cet empereur avait pu comprendre dans ses

libéralités envers le siége apostolique, la Corse, la Sardaigne, la

Sicile, Venise, et plusieurs autres pays qui ne lui appartenaient

pas; mais il est bien reconnu que toutes ces donations, dont on

n'a jamais produit ni les originaux ni les copies, sont des pièces

supposées. On n'a commencé à parler de celle de Charlemagne qu'un

siècle après la mort du donateur; et l'histoire est sans doute

dispensée d'expliquer un fait dont elle n'admet pas l'existence[55].

[Note 55: Voyez l'_Essai sur la puissance temporelle des papes_, tom.

1er de la 3e édition.]

De sa retraite, Obelerio n'avait pas cessé d'entretenir des

intelligences dans Venise, en même temps qu'il correspondait avec

Fortunat. Une nouvelle conjuration se forma. Tout-à-coup les

partisans d'Obelerio le proclamèrent doge; à ce signal le peuple se

souleva; Jean et Maurice effrayés ne durent leur salut qu'à la fuite,

et se réfugièrent à Mantoue, en 804.

[Note en marge: Obelerio, l'un des conjurés, doge. 804.]

[Note en marge: Il s'associe ses frères Béat et Valentin.]

Du fond de son exil, Obelerio rentra dans sa patrie pour la

gouverner. Il suivit le funeste exemple tracé par ses deux

prédécesseurs. À peine parvenu à la dignité ducale, il se fit donner

pour collègue son frère Béat, et même dans la suite son second frère

Valentin[56]; tant on était impatient d'assurer le pouvoir dans sa

famille. Parvenu au trône, il s'aperçut qu'en invoquant les secours

de l'étranger il s'était privé de l'espoir de régner tranquille, et

crut assurer son repos en soumettant sa patrie à payer un tribut au

roi d'Italie[57]. Mais ses intrigues et celles de Fortunat, dont

l'objet était de tirer vengeance du crime de Jean et de Maurice,

avaient appelé les armes de Pépin contre la république.

[Note 56: SABELLICUS, décade 1, livre 2.]

[Note 57: Fù forza di riconoscer detto rè e di darle per obbedienza

lire 10 all'anno a lui e sui successori de censo e tributo

perpetuo.--(_Sommario de diverse cose notabili concernenti la

repubblica._--Manuscrit de la Bibliothèque du Roi, nº 10124.)]

[Note en marge: XXIII. Guerre de Pépin contre Venise. 809.]

Jean et Maurice étaient déposés, exilés; ils ne se trouvaient plus

dans les îles vénitiennes. Comme ce n'était pas pour les punir que

Pépin avait armé, il ne renonça point à ses projets. Ainsi sont

toujours trompés dans leur espoir ceux qui appellent l'étranger

pour venger leur injure personnelle. On raconte fort diversement

les circonstances qui amenèrent cette guerre. Les uns disent que

Obelerio, chassé du trône par son frère Béat, se réfugia à la cour

de Charlemagne, dont il épousa la fille et dont il attira la colère

sur sa patrie. D'autres, et ceci est plus vraisemblable, racontent

que Pépin, après s'être rendu maître de l'Istrie et du Frioul, voulut

pousser ses conquêtes vers la Dalmatie[58]. La coopération des

Vénitiens lui eût été d'un grand secours. Il la réclama: Obelerio fit

tout ce qu'il put pour les y déterminer; mais une saine politique ne

leur conseillait pas de faciliter, sur la rive orientale du golfe,

les progrès d'un conquérant qui en occupait déjà la rive occidentale.

Ils s'excusèrent de leur mieux; Pépin, irrité de ce refus, les traita

en ennemis.

[Note 58: 806. Statim post natalem Domini, venerunt Willeric et

Beatus duces Venetiæ, nec non et Paulus dux Jaderæ, atque Donatus

ejusdem civitatis episcopus, legati Dalmatorum, ad præsentiam domini

imperatoris, cum magnis donis, et facta est ordinatio ab imperatore

de ducibus et populis tam Venetiæ quam Dalmatiæ.

Annales regum francorum a tempore quo, Carolo Martello defuncto,

Carlomanus et Pippinus fratres regnum adepti sunt, usque ad annum

Christi 872.

Man. de l'abbaye de Saint-Bertin, inséré par Muratori dans ses _Rerum

Italicarum scriptores_, tom. II, 1re partie, p. 506.]

Son armée attaqua vivement Héraclée et Equilo, les emporta d'assaut,

les livra aux flammes. Les Vénitiens épouvantés se tournèrent vers

le doge, lui demandant quel usage il comptait faire du crédit qu'il

se vantait d'avoir auprès de Pépin. N'étaient-ils pas assez châtiés

de n'avoir pas concouru, comme Obelerio le voulait, à livrer à ce

conquérant toutes les côtes de l'Adriatique? Le doge sollicita le

roi des Lombards de retirer ses troupes et l'obtint; mais Héraclée

et Equilo étaient détruites, et leurs habitants furent obligés de se

disperser sur les autres îles.

Cependant le dernier doge, quand il s'était vu menacé d'une attaque

de la part du fils de Charlemagne, avait demandé des secours à

l'empereur d'Orient[59]. Nicéphore, qui occupait alors le trône de

Constantinople, avait senti combien il lui importait de s'opposer

aux progrès des nouveaux maîtres de l'Italie. Une flotte, sous les

ordres de Nicétas, était partie dans ce dessein. Elle arriva dans le

golfe. Obelerio ne put empêcher que les Vénitiens n'y joignissent

leurs vaisseaux. La flotte combinée se montra sur divers points de

la côte, pour disperser, en les attirant, les forces de l'ennemi;

et tout-à-coup vint jeter l'ancre devant Comacchio, que Nicétas ne

croyait pas en bon état de défense. Les troupes attaquèrent la ville,

et la trouvèrent pourvue d'une forte garnison. Cette garnison fit

une sortie et tua beaucoup de monde à Nicétas, qui se vit obligé

de se rembarquer précipitamment. La flotte, après avoir manqué son

expédition, se retira à Malamocco.

[Note 59: C'est probablement à cette circonstance que le président

Hénault fait allusion dans son _Abrégé chronologique_, lorsqu'il dit

(an 803): «L'état de Venise avait alors deux ducs, qui tous deux

relevaient des deux empires;» la république ne pouvait pas avoir deux

princes à-la-fois, et relever de deux empires différents.]

On ne pouvait pas douter que Pépin ne cherchât à tirer vengeance

de cette attaque. Venise fut dans la plus grande agitation, quand

on apprit que le roi des Lombards assemblait à Ravenne des troupes

et des vaisseaux. On venait d'éprouver combien les armes de Pépin

étaient redoutables. Quelle honte pour le doge d'être réduit à

proposer à ses concitoyens des soumissions, afin de conjurer l'orage

que lui-même avait attiré sur eux! C'est une grande faute dans

un chef de ne pas présumer assez du courage de son peuple. Cette

circonspection l'expose à encourir le mépris. Les Vénitiens ne virent

plus dans Obelerio qu'un prince qui trahissait la patrie. Ils le

chassèrent, et, de peur qu'il n'allât encore les desservir auprès de

Pépin, on le conduisit à Constantinople, et on relégua ses frères à

Zara.

La république se trouvait sans chef. Le péril était imminent; les

soldats de Pépin avançaient, ils avaient emporté la tour de Brondolo,

les îles de Chiozza, de Palestrine; ils entrèrent dans Albiola; et

Malamocco, la capitale des Vénitiens, le siége de leur gouvernement,

ne voyait plus entre elle et l'ennemi qu'un étroit canal qui ne

pouvait les arrêter[60].

[Note 60: SABELLICUS, décad. I, lib. 2.]

C'est dans ces moments extrêmes qu'il appartient aux hommes d'un

grand caractère de s'emparer d'une noble influence. Ange Participatio

ouvrit l'avis de jeter toute la population de Malamocco dans Rialte,

qui, séparée de l'ennemi par un bras de mer plus considérable,

offrait plus de sûreté, et de se déterminer dans cette dernière

retraite à une courageuse défense. C'était la neuvième ou dixième

fois[61] que cette population fugitive abandonnait son asyle, se

réfugiant d'une île sur une autre, tantôt dans Aquilée, tantôt

dans Rialte, dans Concordia, deux fois à Grado, puis à Albiola, et

successivement à Torcello, Héraclée et Malamocco.

[Note 61: _Épitome de l'origine et succession de la duché de

Ferrare._--_L'origine et les faits de Venise_, par Gabriel SYMÉON.]

On se précipita dans des barques; et, lorsque Pépin, après avoir

jeté un pont sur Malamocco, entra dans cette ville, il la trouva

déserte. Le passage jusqu'à Rialte était plus difficile. Il y avait

peu d'espoir d'affamer dans cette position un peuple qui avait tant

de vaisseaux. Le roi fit sommer les Vénitiens de se rendre. Soit

pour gagner du temps, soit pour éviter une action trop hasardeuse,

ils lui envoyèrent des députés chargés de traiter à des conditions

raisonnables. Pépin les reçut avec hauteur et exigea que Rialte se

rendît à discrétion.

On dit qu'il essaya de jeter un pont de bateaux que les vaisseaux

des Vénitiens détruisirent. Ils avaient pour commander leur flotte

un homme d'une grande expérience, Victor, citoyen d'Héraclée. Le roi

des Lombards se décida à forcer le passage avec ses vaisseaux. Ces

bâtiments, rassemblés de divers ports de la côte, étaient beaucoup

plus grands que ceux des Vénitiens, construits pour naviguer dans les

bas-fonds des lagunes.

Lorsque Victor vit la flotte de Pépin s'avancer, au lieu d'aller

à sa rencontre, il se rapprocha de la terre pour l'y attirer. Les

vaisseaux des Lombards le poursuivirent vivement; mais la marée qui

baissait les laissa bientôt dans l'impossibilité de manoeuvrer.

Alors les navires vénitiens, voltigeant autour de ces bâtiments

immobiles, les attaquèrent avec avantage; tout ce qui se présentait

sur le pont était accablé d'un déluge de traits. Des matières

enflammées atteignirent plusieurs vaisseaux et les embrasèrent. Un

vent qui s'éleva vint favoriser l'incendie et augmenter le désordre.

Pendant tout le temps que les eaux restèrent basses, la flotte de

Pépin demeura exposée à des attaques qu'elle ne pouvait repousser,

et lorsque le flux vint relever les bâtiments que le feu n'avait pu

atteindre, ces débris se réfugièrent précipitamment dans le port de

Malamocco.

Telle fut l'issue de cette entreprise du roi des Lombards. Il se

vengea de ce mauvais succès, sur les îles vénitiennes qu'il occupait;

et, après les avoir inutilement saccagées, il se retira avec son

armée sur le continent.

L'année suivante, en 810, un traité de paix fut conclu entre

Charlemagne et l'empire d'Orient, et il y fut stipulé que Venise

continuerait de faire partie de celui-ci. On voit que ce traité

est contradictoire avec celui que j'ai cité plus haut, et que la

république ne jouissait pas encore d'une indépendance politique

absolue. Les deux grands empires semblaient ne pouvoir souffrir dans

leur voisinage aucun état indépendant. Mais Venise devait préférer

de relever de l'empereur de Constantinople, qui était moins à portée

de l'opprimer et qui pouvait lui accorder tant de faveurs pour le

commerce qu'elle faisait déjà dans tout le Levant.

Les historiens français ont passé sous silence ou travesti cette

expédition de Pépin. Ils disent qu'il châtia les Vénitiens, qu'il

s'empara de leur capitale. Cela est vrai, puisqu'il pénétra jusqu'à

Malamocco; mais il fallait ajouter que les Vénitiens battirent sa

flotte et l'obligèrent à repasser la mer[62].

[Note 62: L'auteur incertain du _Squitinio della libertà Veneta_,

s'attache à prouver que cette victoire sur Pépin n'a jamais eu lieu;

mais d'abord son impartialité est plus que suspecte, puisque cet

ouvrage n'est qu'un pamphlet, fort spirituel à la vérité, contre la

république de Venise; en second lieu, ses raisons paraissent tirées

de fort loin, et peu solides. L'auteur des _Révolutions d'Italie_,

Denina, se borne à dire au sujet de ce fait: _Tratto famoso e non ben

sicuro della storia Veneta._

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 3 / 35 段