Tels furent les premiers objets que les habitants des lagunes eurent

à fournir en échange de tout ce qui leur manquait. Tant que cette

population fugitive ne fut qu'une colonie de Padoue, gouvernée par

les magistrats de la métropole, elle ne dut trouver dans ce commerce

que de faibles avantages: mais dès que les exilés furent devenus une

nation, il y eut deux Venéties, la Venétie du continent et la Venétie

maritime. Celle-ci, maîtresse de l'embouchure des fleuves, usa de

son indépendance pour réclamer la navigation exclusive des lagunes,

et dès-lors le commerce de Padoue et d'Aquilée dut déchoir au profit

de la nouvelle colonie. Les ports de Grado, de Concordia, puis ceux

d'Héraclée, de Caorlo, de Malamocco, enfin celui de Rialte, devinrent

nécessairement les entrepôts de tout ce qui descendait des fleuves

pour entrer dans l'Adriatique; et, d'un autre côté, les habitants

de la Venétie maritime firent tout le bénéfice du transport sur les

objets que la Venétie de terre-ferme tirait d'outre-mer. Le continent

se voyait sans cesse exposé à de nouveaux ravages; les lagunes

étaient l'asyle de la liberté; c'était encore une circonstance qui

accroissait de jour en jour la prospérité des insulaires.

Ils eurent à craindre non-seulement pour leur commerce, mais pour

leur indépendance, lorsque le roi des Ostrogoths, Théodoric, après

avoir détrôné Odoacre, choisit pour sa résidence une ville de leur

voisinage, en fixant le siége de son empire à Ravenne. Cette capitale

devint tout-à-coup le principal marché de l'Italie. Heureusement

pour les Vénitiens, elle n'avait pas une marine proportionnée à ce

nouveau commerce, ils en devinrent les facteurs[39], et Théodoric

les ménagea, parce que, plus d'une fois, il eut besoin d'avoir

recours à eux pour l'approvisionnement de Ravenne. Mais cette ville

se vit bientôt déchue du rang où la fortune sembloit l'appeler.

La révolution qui expulsa les Ostrogoths de l'Italie, délivra la

nouvelle république des inquiétudes que la puissance et la prospérité

de Ravenne devaient lui donner. Attachée aux empereurs d'Orient par

la crainte que lui inspiraient les conquérants de l'Italie, elle dut

à cette liaison, conseillée par la politique, quelques occasions

de fréquenter les ports du Levant, et son commerce y obtint des

concessions qui devinrent la source de sa richesse.

[Note 39: _Ibid._ lib. 2, cap. 2.]

[Note en marge: XIII. Expulsion des Ostrogoths par Bélisaire et par

Narsès. 553.]

C'est à l'époque où nous sommes arrivés qu'il faut rapporter la

guerre par laquelle les Ostrogoths furent chassés de l'Italie.

Cette guerre, qui dura près de trente ans, illustra les noms de

Bélisaire et de Narsès; mais les campagnes de ces grands capitaines

perdraient trop sous la plume d'un abréviateur. Cette révolution

est du nombre de ces tableaux que l'historien ne doit présenter que

dans les proportions convenables, pour en faire juger toute la

grandeur. Cette guerre d'ailleurs, qui décida du sort de l'Italie,

n'intéressait pas immédiatement la république de Venise; ce nouvel

état n'y prit aucune part. Seulement Narsès, arrivé devant Aquilée,

jugea nécessaire de faire transporter son armée à Ravenne par mer,

et demanda à cet effet des vaisseaux aux Vénitiens, qui les lui

fournirent avec zèle; car ils étaient intéressés à voir l'Italie sous

le gouvernement des empereurs d'Orient, plutôt que sous la domination

des Ostrogoths.

Narsès passa par Rialte. Pendant son séjour, les habitants de Padoue

lui envoyèrent une députation pour se plaindre des insulaires, qui

leur avaient interdit la navigation des lagunes. Padoue demandait

en même temps à être remise en possession de son ancien droit de

souveraineté sur ces îles. Cette demande prouve que l'on ne mettait

pas en doute la suprématie ou au moins la juridiction de l'empereur;

mais le moment n'était pas favorable pour accueillir ces plaintes

contre un état qui venait de rendre un grand service à l'empire.

Narsès éluda la nécessité de prononcer et exhorta les deux parties

à la paix ou à porter leurs différends à la cour de Constantinople.

Bientôt les Padouans devaient aller demander un asyle à ceux qu'ils

voulaient traiter en sujets.

Narsès, après des succès mémorables, éprouva le sort réservé à

tous ceux qui servent au loin une cour soupçonneuse. Il fut accusé,

devint suspect, et se vit rappelé d'une manière outrageante; car on

lui annonçait, dit-on, que pour ne pas le laisser sans occupation

dans le palais, on lui donnerait le soin de distribuer le fil aux

femmes. Indigné de ces mépris, il licencia la plus grande partie de

ses troupes, ne remit à Longin, son successeur, qu'une armée peu

considérable, et appela en Italie Alboin, roi des Lombards.

[Note en marge: XIV. Établissement des Lombards en Italie. 665.]

Cette nouvelle irruption sépara pour toujours l'Italie de l'empire

d'Orient. Les Lombards, qui venaient de la Pannonie comme tous les

autres barbares, commencèrent leurs ravages par la Venétie. Ce fut

une nouvelle cause d'accroissement de population pour la république

insulaire[40].

[Note 40: Igitur Alboin Vicentiam Veronamque et reliquas Venetiæ

civitates, exceptis Patavio et Montesilicis et Mantuâ, cepit. Venetia

enim non solùm in paucis insulis, quas nunc Venetias dicimus,

constat; sed ejus terminus a Pannoniæ finibus usque Adduam fluvium

protelatur. Probatur hoc annalibus libris, in quibus Pergamum civitas

legitur esse Venetiarum: nam et de lacu Benaco in historiis ita

legimus, Benacus lacus Venetiarum, de quo Mintius fluvius egreditur;

Æneti enim, licet apud latinos una littera addatur, græcè laudabiles

dicuntur. Venetiæ etiam Histria connectitur et utræque pro unâ

provinciâ habentur. Histria autem ab Histro flumine cognominatur, quæ

secundum romanam historiam, amplior quàm nunc est fuisse perhibetur.

Hujus Venetiæ Aquileja civitas extitit caput, pro quâ nunc forum

Julii ita dictum quòd Julius Cæsar negotiationis forum ibi statuerat,

habetur.

Ce passage de l'Histoire des Lombards, par Paul Warnefride, plus

connu sous le nom de Paul Diacre (_De gestis Longobardorum_, lib. II,

cap. 14), explique fort bien ce qu'on entendait par la Venétie au

milieu du VIIe siècle.]

Les habitants d'Oderzo se réfugièrent à Jézulo, où ils fondèrent la

ville d'Héraclée. Ceux d'Altino se jetèrent dans Torcello, ceux de

Concordia à Caorlo, et Padoue qui, après être sortie de ses ruines,

venait d'être détruite une seconde fois, vit ses citoyens contraints

d'aller implorer un asyle à Rialte.

Il n'y eut plus d'espoir de retour. Les Lombards s'établirent dans le

pays qu'ils venaient d'envahir. Les petites îles qui environnaient

Rialte se peuplèrent. La religion catholique étant persécutée par les

Lombards, qui étaient ariens, plusieurs évêques allèrent s'établir

dans les îles.

[Note en marge: XV. Établissement à Grado du patriarche fugitif

d'Aquilée. 605.]

Le patriarche d'Aquilée s'était réfugié à Grado: le roi des Lombards

voulut qu'Aquilée eût un patriarche, ce qui produisit un schisme, et,

vingt-cinq ans après, en 630, le patriarche de terre-ferme fit une

descente à Grado, tua ce qui lui résista, pilla la cathédrale, et

revint à Aquilée chargé de butin. C'était une guerre de pirate, et

cette haine entre les deux archevêques devait durer plus de six cents

ans.

Ces Lombards n'avaient aucune habitude du commerce ni de la

navigation. L'industrie vénitienne tenait à quelques égards ces

conquérants dans la dépendance de la république. La même différence

se remarqua entre les Vénitiens et les Francs, qui renversèrent

bientôt après le trône des rois lombards. Un historien, contemporain

de Charlemagne[41], compare les vêtements grossiers de ce monarque et

de ses courtisans avec la pourpre de Tyr, les étoffes de soie, les

plumes que les marchands de Venise apportaient des ports de Syrie, de

l'Archipel et de la mer Noire.

[Note 41: Éginard.]

Les évènements qui pouvaient intéresser particulièrement la nouvelle

république, pendant les deux ou trois premiers siècles de son

existence, n'ont pas été recueillis. Une ville naissante, pauvre,

toujours dans les alarmes, ne devait pas attirer l'attention des

historiens étrangers, et ne pouvait pas en trouver parmi ses

habitants[42].

[Note 42: Ce sont à-peu-près les expressions de Bernard Justiniani.

(_Hist. de Venise_, lib. 5.)]

[Note en marge: XVI. Changement dans la forme du gouvernement;

création d'un doge à vie. 697.]

Cependant l'accroissement de la nation avait amené une diversité

d'intérêts. Il avait augmenté l'importance des magistrats; ceux-ci

en abusèrent, le mécontentement éclata, les partis se formèrent,

et ces divisions menaçaient d'entraîner la perte de la république.

L'assemblée de la nation fut convoquée à Héraclée pour remédier à

ce danger. On était généralement irrité contre les tribuns, qui

administraient les affaires de l'état depuis près de trois siècles.

Un pouvoir divisé entre tant de mains se trouva trop faible à une

époque où la république s'était accrue, où sa prospérité lui avait

fait des ennemis, et où l'approche du danger, l'inégalité des

richesses, la rivalité des ambitions, faisaient fermenter tant de

passions. On était bien décidé à changer cette forme de gouvernement.

Elle maintenait la liberté, mais elle compromettait l'indépendance

nationale. Christophe, patriarche de Grado, ouvrit l'avis de

concentrer le pouvoir dans la main d'un chef unique, à qui on

donnerait, non le titre de roi, mais celui de doge, c'est-à-dire duc.

Cette proposition fut vivement accueillie, et on procéda sur-le-champ

à l'élection de ce chef. On verra que le dogat sauva l'indépendance,

et compromit la liberté. C'était une véritable révolution; mais nous

ne savons point par quelles circonstances elle fut amenée. Plusieurs

historiens disent que ce changement n'eut lieu qu'après que les

Vénitiens en eurent obtenu la permission du pape et de l'empereur.

Les suffrages se réunirent sur Paul-Luc Anafeste, d'Héraclée, l'an

697 de l'ère chrétienne[43]. On dit que le choix fut fait par

douze électeurs, dont il est juste de rapporter les noms, parce

que plusieurs sont devenus illustres: Contarini, Morosi, Badoaro,

Tiépolo, Michieli, Sanudo, Gradenigo, Memmo, Falieri, Dandolo, Polani

et Barozzi. Ainsi Venise passa en un jour de l'état de république

démocratique, à celui de monarchie élective. Le doge était à vie. Il

avait des conseillers, mais il les nommait; il pourvoyait à toutes

les charges, prenait la qualité de prince, et décidait seul de la

paix et de la guerre. Les historiens vénitiens se sont fait un point

d'honneur de prouver que, par ce changement, Venise n'avait perdu

ni son titre de république, ni sa liberté. Ceci ne serait qu'une

dispute de mots; qui gouverne seul est un monarque; la liberté n'est

pas impossible dans la monarchie ni la tyrannie dans la république:

Venise elle-même nous fournira l'un et l'autre exemple. Pour se faire

une idée assez exacte de la puissance du doge au moment de cette

création, il suffit de jeter les yeux sur ce passage d'André Dandolo,

au sujet des prérogatives ducales[44]: «On décréta unanimement que

le duc gouvernerait seul: qu'il aurait le pouvoir de convoquer

l'assemblée générale dans les affaires importantes, de nommer les

tribuns, de constituer des juges, pour prononcer dans les causes

privées, tant entre les laïques qu'entre les clercs, excepté dans

les affaires purement spirituelles. C'était devant le doge qu'on en

appelait lorsqu'on se croyait lésé. C'était par son ordre que les

assemblées ecclésiastiques avaient lieu. L'élection des prélats se

faisait par le concours du clergé et du peuple, mais ils recevaient

l'investiture du duc et n'étaient intronisés que sur son ordre.»

[Note 43: Je trouve dans une notice que M. le conservateur de la

bibliothèque Riccardi a eu la bonté de m'envoyer sur un manuscrit

intitulé: _La Cronica della magnifica cità di Venezia, et come fù

edificata, ed in che tempo, e per chi_, in-fº, nº 1835, le passage

suivant qui est le sommaire de l'un des chapitres de cette chronique,

_dell' universal conseglio che fù fatto per voler far officiali,

rectori, zudeci, et uno che sia capo de tutte le XII provincie, e

mesegli nome M. lo Dose, e fù questo del 440_.

Il résulterait de ce passage, 1º que l'état de Venise se composait

à cette époque de douze provinces, c'est-à-dire de douze îles

principales; 2º que, dès l'an 440 on avait créé un magistrat suprême,

un chef du gouvernement pour toutes les îles, avec le titre de

_Messer le Doge_.

Je ne m'arrêterai pas à la division de ce petit état en douze

provinces. Le nombre des îles était beaucoup plus considérable; et

nous avons vu que les chefs des principales formaient un conseil

qui gouvernait la république. Leur nombre varia suivant le degré

d'importance que les diverses îles acquirent.

Quant à la création du doge en 440, elle est plus difficile à

admettre. D'abord nous voyons par un document cité ci-dessus, qu'en

l'an 421 la république insulaire était encore sujette de Padoue.

Il n'est guère vraisemblable qu'entre cette époque et celle de

l'invasion d'Attila, qui eut lieu en 452, les habitants de la côte,

réfugiés dans les îles, aient imaginé de se donner un gouvernement

central; aussi les historiens nous apprennent-ils que chacune avait

son magistrat ou ses magistrats. Vinrent ensuite les Hérules en 476,

et les Ostrogoths en 493. On dit qu'en 503 les Vénitiens imaginèrent

de confier momentanément l'autorité principale à un de leurs tribuns;

mais ensuite on en appela dix, douze, sept, à en partager l'exercice.

Tous les historiens, excepté celui-ci, dont nous ne savons pas le

nom, placent la création du dogat à la fin du VIIe siècle. Il est

naturel de penser que les Vénitiens furent déterminés à resserrer

le lien politique qui les unissait, par le danger que leur faisait

courir l'établissement des Lombards en Italie, lequel date de 665.

Enfin l'auteur de cette chronique se trompe évidemment lorsqu'il dit

qu'on donna à ce premier magistrat le titre de _Messer Le Doge_. Ce

titre ne fut imaginé qu'à la fin du XIVe siècle, quand on voulut

amoindrir le pouvoir et la considération du chef de la république.]

[Note 44: Unanimiter decreverunt solum ducem præesse, qui æquo

moderamine populum gubernaret et jus atque potestatem haberet in

publicis causis generalem concionem advocandi, tribunos etiam et

judices constituendi, qui in privatis causis, exceptis in his

spiritualibus, tam clericis quam laïcis, æquabiliter jura tribuerent,

ita tamen quod paratis quandocumque libeat ducis remedium implorare.

Ejusque jussione clericorum concilia et electiones prælaturarum a

clero et populo debeant inchoare, et electi ab eo investitionem

accipere et ejus mandato inthronisari.]

Ce passage ne parle point du droit de faire la paix et la guerre;

mais les exemples ne nous manqueront pas pour prouver que les doges

en jouissaient, et nous en verrons plusieurs engager, sans son aveu,

la république dans une guerre pour leurs intérêts de famille.

Sans doute il n'était pas naturel que des hommes sages, courageux,

voulussent se donner un maître. Quand on a joui de l'indépendance,

on n'en peut plus faire volontairement le sacrifice. Mais il y avait

désordre dans l'état, haine contre les magistrats actuels, rivalités

d'ambition, menaces de l'étranger, péril imminent; et les passions

conseillent toujours des partis extrêmes.

On ne voit pas comment les lois étaient délibérées, comment les

impôts devaient être établis. Ces théories n'avaient pas encore été

analysées. Il est probable que le peuple concourait plus ou moins

immédiatement à ces délibérations. Mais, quoiqu'il en soit, l'excès

de la confiance accordée au dépositaire du pouvoir ne fut que trop

prouvé, dans la suite, par les tentatives de beaucoup de doges pour

rendre cette dignité héréditaire dans leur famille, par la mort

violente de plusieurs, et par les changements que subit enfin la

forme de l'autorité.

[Note en marge: XVII. Règne de Paul-Luc Anafeste, premier doge.

Traité avec les Lombards.]

Il est ordinaire que ceux que la fortune appelle les premiers à

gouverner un état soient de grands hommes. Le premier duc de Venise

réussit à faire cesser les divisions qui déchiraient la république.

Héraclée était alors le centre du gouvernement et la résidence du

prince. Paul-Luc Anafeste fit construire des arsenaux, s'assura

d'un nombre de vaisseaux suffisant pour écarter les pirates, et,

dans la vue d'obtenir une entière sécurité du côté du continent,

conclut avec le roi des Lombards un traité par lequel les Vénitiens

conservèrent la possession de la côte qui s'étend entre la grande

et la petite Piave[45]. On ajoute même que ce traité renfermait des

clauses favorables au commerce des Vénitiens, et leur assurait déjà

des priviléges dans la Lombardie[46]. Le doge fit bâtir des forts

à l'embouchure de ces fleuves, et, après vingt ans d'un règne dont

rien ne troubla la paix, il laissa Venise tranquille, florissante et

respectable.

[Note 45: Muratori, dans la seconde de ses savantes dissertations

(tom. I, pag. 56), parle de ce traité en cherchant à déterminer

quelles étaient les limites du royaume de Lombardie. Voici ses

expressions: «Avant Charlemagne, le royaume des Lombards touchait,

par le duché du Frioul, aux limites de la Pannonie, et de l'autre

côté à l'Istrie qui alors appartenait à l'empire grec. On parvint,

après de longues guerres, à une démarcation de frontières entre les

deux états, et, sous le règne de Luitprandt, Paul Luc, duc de Venise,

et Marcel, maître de la milice, portèrent leurs limites jusqu'à la

Ville-Neuve, où devait aboutir le royaume des Lombards, c'est-à-dire

jusqu'à la Piave, que quelques-uns ont prise mal-à-propos pour

l'Anassus. Cela se voit dans les traités qui furent faits en 983

entre l'empereur Othon II et le duc de Venise Tribuno. Othon

s'exprime ainsi: «Nous avons établi la limite à la Ville-Neuve comme

elle avait été marquée autrefois entre le roi Luitprandt, et le duc

Paul Luc et le maître de la milice Marcel, c'est-à-dire de la grande

Piave à la Piave sèche.»

«Les mêmes expressions se retrouvent dans d'autres diplômes signés

par les rois d'Italie ou les empereurs, d'une part, et par les

ducs de Venise d'autre part. André Dandolo nous l'avait appris dès

long-temps dans sa chronique, où il dit: Le duc Paul Luc fit un

traité d'amitié avec le roi Luitprandt, par lequel les Vénitiens

obtinrent plusieurs immunités sous le maître de la milice Marcel.

Leurs frontières furent marquées à Héraclée qui, ayant été ruinée,

est devenue ensuite la Ville-Neuve, c'est-à-dire de la grande à

la petite Piave. Cependant il se pourrait que cette démarcation

des limites n'eût été établie que pour la partie de la terre-ferme

aboutissant à la mer; car il serait facile de prouver par d'autres

témoignages qu'Opitergium, aujourd'hui Oderzo, Cividad, et d'autres

villes au-delà de la Piave, étaient soumises aux Lombards.

«À partir de l'Histrie, et en tirant vers le sud-ouest, tout le

littoral de l'Adriatique jusqu'à Ravenne, y compris Commacchio,

appartenait aux rois de Lombardie, sauf quelques ports et quelques

lagunes; mais il est certain que la ville de Venise et les îles

adjacentes ne faisaient point partie de ce royaume.»]

[Note 46: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani_, da

Carlo Antonio MARIN, tom. I, lib. 3, cap. 5.]

[Note en marge: Marcel Tegaliano, doge. 717.]

Marcel Tegaliano d'Héraclée lui succéda, en 717, dans sa dignité et

dans ses sages maximes. Aucun évènement mémorable n'illustra son

administration[47]. Il laissa le trône ducal en 726 à Urse.

[Note 47: SABELLICUS, _Hist. Venet._ décad. I, liv. 1.]

[Note en marge: Urse, doge. 726.]

Celui-ci était d'un caractère entreprenant, belliqueux. Il exerça la

jeunesse vénitienne aux armes, et chercha l'occasion de lui faire

faire l'essai de son courage. Cette occasion se présenta bientôt.

[Note en marge: XVIII. Entreprise des Vénitiens contre les Lombards,

pour rétablir l'exarque de Ravenne.]

Le roi des Lombards, Luitprandt, s'était emparé de Ravenne. Cette

ville était gouvernée sous l'autorité de l'empereur d'Orient, par

un ministre qui prenait le titre d'exarque. L'exarque se réfugia à

Venise. Le duc l'y accueillit; et le pape, qui avait un grand intérêt

à empêcher les progrès des Lombards, écrivit au prince pour réclamer

ses secours en faveur de l'illustre exilé. Cette lettre était

adressée au duc des Vénitiens:

[Note en marge: Lettre du pape à ce sujet.]

«Le Seigneur a permis, à cause de nos péchés, disait le pape, que

l'infidèle nation des Lombards s'emparât de la cité de Ravenne, si

éminente entre les églises. Nous avons appris que notre cher fils,

le seigneur exarque, s'était réfugié à Venise: nous exhortons votre

noblesse à adhérer à sa demande[48], et à prendre les armes en

notre considération; afin de rendre à son ancien état la ville de

Ravenne, si recommandable par son zèle pour notre sainte foi, et de

la rétablir sous la puissance de nos chers fils et seigneurs[49], les

grands empereurs Léon et Constantin.»

[Note 48: _Debeat nobilitas tua ei adhærere._ La Chronique attribuée

à Sagornino, rapporte cette lettre; mais, dans cette Chronique, la

lettre est adressée au patriarche de Grado, et non au doge. On peut

fort bien supposer que le pape avait écrit à l'un et à l'autre.]

[Note 49: Dominorum filiorumque nostrorum.]

On voit que le pape ne suppose point que le concours des Vénitiens

dans cette affaire fût un devoir envers l'empire, et qu'il s'adresse

directement au duc, au duc seul, sans faire mention d'aucune autre

autorité.

Urse ne demandait pas mieux que de se rendre à cette prière;

cependant la circonstance était délicate. D'un côté on était en

paix avec les Lombards; on avait traité récemment avec eux; on

devait craindre de s'attirer, par une agression injuste, l'inimitié

de voisins si puissants; de l'autre, ces voisins étaient déjà des

ennemis; si on les laissait maîtres de Ravenne, ils n'en étaient

que plus dangereux. On ne leur avait pas promis de voir leur

usurpation sans en prendre de l'ombrage; et il était utile, instant,

de les obliger à se renfermer dans leurs limites. L'occasion était

favorable, leur roi Luitprandt était occupé ailleurs; Ravenne était

mal gardée, sans défense du côté de la mer; le pape et les empereurs

sauraient gré aux Vénitiens de cette entreprise, dont le succès

n'était pas douteux.

Ces raisons furent exposées dans une assemblée où on fit lecture de

la lettre du pape, où l'exarque se présenta lui-même pour solliciter

les secours; et il fut résolu qu'on les lui accorderait. On arma

diligemment une flotte, et pour donner le change, on répandit de faux

bruits sur sa destination. L'exarque feignit d'être chassé par les

insulaires. Il se retira vers Imola où il rassembla quelques troupes,

comme pour attaquer cette dernière ville. Tout-à-coup il se présenta

devant Ravenne, presque au même instant où les Vénitiens, sortis

la veille de leur port, jetaient l'ancre à la vue de la place. Le

débarquement s'opère. Les Lombards surpris ne savent de quel côté

faire face. Tandis que l'exarque s'avance, les Vénitiens appliquent

leurs échelles aux murailles, enfoncent une porte voisine de la mer;

les troupes de l'exarque pénètrent aussi; des deux chefs lombards,

l'un est tué, l'autre tombe vivant au pouvoir des assaillants;

Ravenne est reconquise. Ce fut par ce coup de main que les Vénitiens

firent le premier essai de leurs forces. Il est probable que ce fut à

cette occasion, et en récompense de ce service, que leur doge reçut

de l'empereur d'Orient le titre d'Hypate, titre qui répondait à celui

de consul, mais qui ne désignait cependant qu'une charge du palais.

[Note en marge: XIX. Révolution dans l'état; le doge Urse est

massacré; abolition du dogat; création d'un magistrat annuel sous le

nom de maître de la milice. 737.]

Urse conçut un tel orgueil de cette victoire, que les peuples furent

bientôt révoltés de ses caprices et de sa hauteur. Les dignités

nouvellement établies sont toujours un poste difficile et périlleux.

Héraclée fut troublée pendant deux ans par les partisans et les

ennemis du doge. Enfin le peuple assaillit son palais, et l'égorgea.

Il avait régné onze ans.

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 2 / 35 段