à fournir en échange de tout ce qui leur manquait. Tant que cette
population fugitive ne fut qu'une colonie de Padoue, gouvernée par
les magistrats de la métropole, elle ne dut trouver dans ce commerce
que de faibles avantages: mais dès que les exilés furent devenus une
nation, il y eut deux Venéties, la Venétie du continent et la Venétie
maritime. Celle-ci, maîtresse de l'embouchure des fleuves, usa de
son indépendance pour réclamer la navigation exclusive des lagunes,
et dès-lors le commerce de Padoue et d'Aquilée dut déchoir au profit
de la nouvelle colonie. Les ports de Grado, de Concordia, puis ceux
d'Héraclée, de Caorlo, de Malamocco, enfin celui de Rialte, devinrent
nécessairement les entrepôts de tout ce qui descendait des fleuves
pour entrer dans l'Adriatique; et, d'un autre côté, les habitants
de la Venétie maritime firent tout le bénéfice du transport sur les
objets que la Venétie de terre-ferme tirait d'outre-mer. Le continent
se voyait sans cesse exposé à de nouveaux ravages; les lagunes
étaient l'asyle de la liberté; c'était encore une circonstance qui
accroissait de jour en jour la prospérité des insulaires.
Ils eurent à craindre non-seulement pour leur commerce, mais pour
leur indépendance, lorsque le roi des Ostrogoths, Théodoric, après
avoir détrôné Odoacre, choisit pour sa résidence une ville de leur
voisinage, en fixant le siége de son empire à Ravenne. Cette capitale
devint tout-à-coup le principal marché de l'Italie. Heureusement
pour les Vénitiens, elle n'avait pas une marine proportionnée à ce
nouveau commerce, ils en devinrent les facteurs[39], et Théodoric
les ménagea, parce que, plus d'une fois, il eut besoin d'avoir
recours à eux pour l'approvisionnement de Ravenne. Mais cette ville
se vit bientôt déchue du rang où la fortune sembloit l'appeler.
La révolution qui expulsa les Ostrogoths de l'Italie, délivra la
nouvelle république des inquiétudes que la puissance et la prospérité
de Ravenne devaient lui donner. Attachée aux empereurs d'Orient par
la crainte que lui inspiraient les conquérants de l'Italie, elle dut
à cette liaison, conseillée par la politique, quelques occasions
de fréquenter les ports du Levant, et son commerce y obtint des
concessions qui devinrent la source de sa richesse.
[Note 39: _Ibid._ lib. 2, cap. 2.]
[Note en marge: XIII. Expulsion des Ostrogoths par Bélisaire et par
Narsès. 553.]
C'est à l'époque où nous sommes arrivés qu'il faut rapporter la
guerre par laquelle les Ostrogoths furent chassés de l'Italie.
Cette guerre, qui dura près de trente ans, illustra les noms de
Bélisaire et de Narsès; mais les campagnes de ces grands capitaines
perdraient trop sous la plume d'un abréviateur. Cette révolution
est du nombre de ces tableaux que l'historien ne doit présenter que
dans les proportions convenables, pour en faire juger toute la
grandeur. Cette guerre d'ailleurs, qui décida du sort de l'Italie,
n'intéressait pas immédiatement la république de Venise; ce nouvel
état n'y prit aucune part. Seulement Narsès, arrivé devant Aquilée,
jugea nécessaire de faire transporter son armée à Ravenne par mer,
et demanda à cet effet des vaisseaux aux Vénitiens, qui les lui
fournirent avec zèle; car ils étaient intéressés à voir l'Italie sous
le gouvernement des empereurs d'Orient, plutôt que sous la domination
des Ostrogoths.
Narsès passa par Rialte. Pendant son séjour, les habitants de Padoue
lui envoyèrent une députation pour se plaindre des insulaires, qui
leur avaient interdit la navigation des lagunes. Padoue demandait
en même temps à être remise en possession de son ancien droit de
souveraineté sur ces îles. Cette demande prouve que l'on ne mettait
pas en doute la suprématie ou au moins la juridiction de l'empereur;
mais le moment n'était pas favorable pour accueillir ces plaintes
contre un état qui venait de rendre un grand service à l'empire.
Narsès éluda la nécessité de prononcer et exhorta les deux parties
à la paix ou à porter leurs différends à la cour de Constantinople.
Bientôt les Padouans devaient aller demander un asyle à ceux qu'ils
voulaient traiter en sujets.
Narsès, après des succès mémorables, éprouva le sort réservé à
tous ceux qui servent au loin une cour soupçonneuse. Il fut accusé,
devint suspect, et se vit rappelé d'une manière outrageante; car on
lui annonçait, dit-on, que pour ne pas le laisser sans occupation
dans le palais, on lui donnerait le soin de distribuer le fil aux
femmes. Indigné de ces mépris, il licencia la plus grande partie de
ses troupes, ne remit à Longin, son successeur, qu'une armée peu
considérable, et appela en Italie Alboin, roi des Lombards.
[Note en marge: XIV. Établissement des Lombards en Italie. 665.]
Cette nouvelle irruption sépara pour toujours l'Italie de l'empire
d'Orient. Les Lombards, qui venaient de la Pannonie comme tous les
autres barbares, commencèrent leurs ravages par la Venétie. Ce fut
une nouvelle cause d'accroissement de population pour la république
insulaire[40].
[Note 40: Igitur Alboin Vicentiam Veronamque et reliquas Venetiæ
civitates, exceptis Patavio et Montesilicis et Mantuâ, cepit. Venetia
enim non solùm in paucis insulis, quas nunc Venetias dicimus,
constat; sed ejus terminus a Pannoniæ finibus usque Adduam fluvium
protelatur. Probatur hoc annalibus libris, in quibus Pergamum civitas
legitur esse Venetiarum: nam et de lacu Benaco in historiis ita
legimus, Benacus lacus Venetiarum, de quo Mintius fluvius egreditur;
Æneti enim, licet apud latinos una littera addatur, græcè laudabiles
dicuntur. Venetiæ etiam Histria connectitur et utræque pro unâ
provinciâ habentur. Histria autem ab Histro flumine cognominatur, quæ
secundum romanam historiam, amplior quàm nunc est fuisse perhibetur.
Hujus Venetiæ Aquileja civitas extitit caput, pro quâ nunc forum
Julii ita dictum quòd Julius Cæsar negotiationis forum ibi statuerat,
habetur.
Ce passage de l'Histoire des Lombards, par Paul Warnefride, plus
connu sous le nom de Paul Diacre (_De gestis Longobardorum_, lib. II,
cap. 14), explique fort bien ce qu'on entendait par la Venétie au
milieu du VIIe siècle.]
Les habitants d'Oderzo se réfugièrent à Jézulo, où ils fondèrent la
ville d'Héraclée. Ceux d'Altino se jetèrent dans Torcello, ceux de
Concordia à Caorlo, et Padoue qui, après être sortie de ses ruines,
venait d'être détruite une seconde fois, vit ses citoyens contraints
d'aller implorer un asyle à Rialte.
Il n'y eut plus d'espoir de retour. Les Lombards s'établirent dans le
pays qu'ils venaient d'envahir. Les petites îles qui environnaient
Rialte se peuplèrent. La religion catholique étant persécutée par les
Lombards, qui étaient ariens, plusieurs évêques allèrent s'établir
dans les îles.
[Note en marge: XV. Établissement à Grado du patriarche fugitif
d'Aquilée. 605.]
Le patriarche d'Aquilée s'était réfugié à Grado: le roi des Lombards
voulut qu'Aquilée eût un patriarche, ce qui produisit un schisme, et,
vingt-cinq ans après, en 630, le patriarche de terre-ferme fit une
descente à Grado, tua ce qui lui résista, pilla la cathédrale, et
revint à Aquilée chargé de butin. C'était une guerre de pirate, et
cette haine entre les deux archevêques devait durer plus de six cents
ans.
Ces Lombards n'avaient aucune habitude du commerce ni de la
navigation. L'industrie vénitienne tenait à quelques égards ces
conquérants dans la dépendance de la république. La même différence
se remarqua entre les Vénitiens et les Francs, qui renversèrent
bientôt après le trône des rois lombards. Un historien, contemporain
de Charlemagne[41], compare les vêtements grossiers de ce monarque et
de ses courtisans avec la pourpre de Tyr, les étoffes de soie, les
plumes que les marchands de Venise apportaient des ports de Syrie, de
l'Archipel et de la mer Noire.
[Note 41: Éginard.]
Les évènements qui pouvaient intéresser particulièrement la nouvelle
république, pendant les deux ou trois premiers siècles de son
existence, n'ont pas été recueillis. Une ville naissante, pauvre,
toujours dans les alarmes, ne devait pas attirer l'attention des
historiens étrangers, et ne pouvait pas en trouver parmi ses
habitants[42].
[Note 42: Ce sont à-peu-près les expressions de Bernard Justiniani.
(_Hist. de Venise_, lib. 5.)]
[Note en marge: XVI. Changement dans la forme du gouvernement;
création d'un doge à vie. 697.]
Cependant l'accroissement de la nation avait amené une diversité
d'intérêts. Il avait augmenté l'importance des magistrats; ceux-ci
en abusèrent, le mécontentement éclata, les partis se formèrent,
et ces divisions menaçaient d'entraîner la perte de la république.
L'assemblée de la nation fut convoquée à Héraclée pour remédier à
ce danger. On était généralement irrité contre les tribuns, qui
administraient les affaires de l'état depuis près de trois siècles.
Un pouvoir divisé entre tant de mains se trouva trop faible à une
époque où la république s'était accrue, où sa prospérité lui avait
fait des ennemis, et où l'approche du danger, l'inégalité des
richesses, la rivalité des ambitions, faisaient fermenter tant de
passions. On était bien décidé à changer cette forme de gouvernement.
Elle maintenait la liberté, mais elle compromettait l'indépendance
nationale. Christophe, patriarche de Grado, ouvrit l'avis de
concentrer le pouvoir dans la main d'un chef unique, à qui on
donnerait, non le titre de roi, mais celui de doge, c'est-à-dire duc.
Cette proposition fut vivement accueillie, et on procéda sur-le-champ
à l'élection de ce chef. On verra que le dogat sauva l'indépendance,
et compromit la liberté. C'était une véritable révolution; mais nous
ne savons point par quelles circonstances elle fut amenée. Plusieurs
historiens disent que ce changement n'eut lieu qu'après que les
Vénitiens en eurent obtenu la permission du pape et de l'empereur.
Les suffrages se réunirent sur Paul-Luc Anafeste, d'Héraclée, l'an
697 de l'ère chrétienne[43]. On dit que le choix fut fait par
douze électeurs, dont il est juste de rapporter les noms, parce
que plusieurs sont devenus illustres: Contarini, Morosi, Badoaro,
Tiépolo, Michieli, Sanudo, Gradenigo, Memmo, Falieri, Dandolo, Polani
et Barozzi. Ainsi Venise passa en un jour de l'état de république
démocratique, à celui de monarchie élective. Le doge était à vie. Il
avait des conseillers, mais il les nommait; il pourvoyait à toutes
les charges, prenait la qualité de prince, et décidait seul de la
paix et de la guerre. Les historiens vénitiens se sont fait un point
d'honneur de prouver que, par ce changement, Venise n'avait perdu
ni son titre de république, ni sa liberté. Ceci ne serait qu'une
dispute de mots; qui gouverne seul est un monarque; la liberté n'est
pas impossible dans la monarchie ni la tyrannie dans la république:
Venise elle-même nous fournira l'un et l'autre exemple. Pour se faire
une idée assez exacte de la puissance du doge au moment de cette
création, il suffit de jeter les yeux sur ce passage d'André Dandolo,
au sujet des prérogatives ducales[44]: «On décréta unanimement que
le duc gouvernerait seul: qu'il aurait le pouvoir de convoquer
l'assemblée générale dans les affaires importantes, de nommer les
tribuns, de constituer des juges, pour prononcer dans les causes
privées, tant entre les laïques qu'entre les clercs, excepté dans
les affaires purement spirituelles. C'était devant le doge qu'on en
appelait lorsqu'on se croyait lésé. C'était par son ordre que les
assemblées ecclésiastiques avaient lieu. L'élection des prélats se
faisait par le concours du clergé et du peuple, mais ils recevaient
l'investiture du duc et n'étaient intronisés que sur son ordre.»
[Note 43: Je trouve dans une notice que M. le conservateur de la
bibliothèque Riccardi a eu la bonté de m'envoyer sur un manuscrit
intitulé: _La Cronica della magnifica cità di Venezia, et come fù
edificata, ed in che tempo, e per chi_, in-fº, nº 1835, le passage
suivant qui est le sommaire de l'un des chapitres de cette chronique,
_dell' universal conseglio che fù fatto per voler far officiali,
rectori, zudeci, et uno che sia capo de tutte le XII provincie, e
mesegli nome M. lo Dose, e fù questo del 440_.
Il résulterait de ce passage, 1º que l'état de Venise se composait
à cette époque de douze provinces, c'est-à-dire de douze îles
principales; 2º que, dès l'an 440 on avait créé un magistrat suprême,
un chef du gouvernement pour toutes les îles, avec le titre de
_Messer le Doge_.
Je ne m'arrêterai pas à la division de ce petit état en douze
provinces. Le nombre des îles était beaucoup plus considérable; et
nous avons vu que les chefs des principales formaient un conseil
qui gouvernait la république. Leur nombre varia suivant le degré
d'importance que les diverses îles acquirent.
Quant à la création du doge en 440, elle est plus difficile à
admettre. D'abord nous voyons par un document cité ci-dessus, qu'en
l'an 421 la république insulaire était encore sujette de Padoue.
Il n'est guère vraisemblable qu'entre cette époque et celle de
l'invasion d'Attila, qui eut lieu en 452, les habitants de la côte,
réfugiés dans les îles, aient imaginé de se donner un gouvernement
central; aussi les historiens nous apprennent-ils que chacune avait
son magistrat ou ses magistrats. Vinrent ensuite les Hérules en 476,
et les Ostrogoths en 493. On dit qu'en 503 les Vénitiens imaginèrent
de confier momentanément l'autorité principale à un de leurs tribuns;
mais ensuite on en appela dix, douze, sept, à en partager l'exercice.
Tous les historiens, excepté celui-ci, dont nous ne savons pas le
nom, placent la création du dogat à la fin du VIIe siècle. Il est
naturel de penser que les Vénitiens furent déterminés à resserrer
le lien politique qui les unissait, par le danger que leur faisait
courir l'établissement des Lombards en Italie, lequel date de 665.
Enfin l'auteur de cette chronique se trompe évidemment lorsqu'il dit
qu'on donna à ce premier magistrat le titre de _Messer Le Doge_. Ce
titre ne fut imaginé qu'à la fin du XIVe siècle, quand on voulut
amoindrir le pouvoir et la considération du chef de la république.]
[Note 44: Unanimiter decreverunt solum ducem præesse, qui æquo
moderamine populum gubernaret et jus atque potestatem haberet in
publicis causis generalem concionem advocandi, tribunos etiam et
judices constituendi, qui in privatis causis, exceptis in his
spiritualibus, tam clericis quam laïcis, æquabiliter jura tribuerent,
ita tamen quod paratis quandocumque libeat ducis remedium implorare.
Ejusque jussione clericorum concilia et electiones prælaturarum a
clero et populo debeant inchoare, et electi ab eo investitionem
accipere et ejus mandato inthronisari.]
Ce passage ne parle point du droit de faire la paix et la guerre;
mais les exemples ne nous manqueront pas pour prouver que les doges
en jouissaient, et nous en verrons plusieurs engager, sans son aveu,
la république dans une guerre pour leurs intérêts de famille.
Sans doute il n'était pas naturel que des hommes sages, courageux,
voulussent se donner un maître. Quand on a joui de l'indépendance,
on n'en peut plus faire volontairement le sacrifice. Mais il y avait
désordre dans l'état, haine contre les magistrats actuels, rivalités
d'ambition, menaces de l'étranger, péril imminent; et les passions
conseillent toujours des partis extrêmes.
On ne voit pas comment les lois étaient délibérées, comment les
impôts devaient être établis. Ces théories n'avaient pas encore été
analysées. Il est probable que le peuple concourait plus ou moins
immédiatement à ces délibérations. Mais, quoiqu'il en soit, l'excès
de la confiance accordée au dépositaire du pouvoir ne fut que trop
prouvé, dans la suite, par les tentatives de beaucoup de doges pour
rendre cette dignité héréditaire dans leur famille, par la mort
violente de plusieurs, et par les changements que subit enfin la
forme de l'autorité.
[Note en marge: XVII. Règne de Paul-Luc Anafeste, premier doge.
Traité avec les Lombards.]
Il est ordinaire que ceux que la fortune appelle les premiers à
gouverner un état soient de grands hommes. Le premier duc de Venise
réussit à faire cesser les divisions qui déchiraient la république.
Héraclée était alors le centre du gouvernement et la résidence du
prince. Paul-Luc Anafeste fit construire des arsenaux, s'assura
d'un nombre de vaisseaux suffisant pour écarter les pirates, et,
dans la vue d'obtenir une entière sécurité du côté du continent,
conclut avec le roi des Lombards un traité par lequel les Vénitiens
conservèrent la possession de la côte qui s'étend entre la grande
et la petite Piave[45]. On ajoute même que ce traité renfermait des
clauses favorables au commerce des Vénitiens, et leur assurait déjà
des priviléges dans la Lombardie[46]. Le doge fit bâtir des forts
à l'embouchure de ces fleuves, et, après vingt ans d'un règne dont
rien ne troubla la paix, il laissa Venise tranquille, florissante et
respectable.
[Note 45: Muratori, dans la seconde de ses savantes dissertations
(tom. I, pag. 56), parle de ce traité en cherchant à déterminer
quelles étaient les limites du royaume de Lombardie. Voici ses
expressions: «Avant Charlemagne, le royaume des Lombards touchait,
par le duché du Frioul, aux limites de la Pannonie, et de l'autre
côté à l'Istrie qui alors appartenait à l'empire grec. On parvint,
après de longues guerres, à une démarcation de frontières entre les
deux états, et, sous le règne de Luitprandt, Paul Luc, duc de Venise,
et Marcel, maître de la milice, portèrent leurs limites jusqu'à la
Ville-Neuve, où devait aboutir le royaume des Lombards, c'est-à-dire
jusqu'à la Piave, que quelques-uns ont prise mal-à-propos pour
l'Anassus. Cela se voit dans les traités qui furent faits en 983
entre l'empereur Othon II et le duc de Venise Tribuno. Othon
s'exprime ainsi: «Nous avons établi la limite à la Ville-Neuve comme
elle avait été marquée autrefois entre le roi Luitprandt, et le duc
Paul Luc et le maître de la milice Marcel, c'est-à-dire de la grande
Piave à la Piave sèche.»
«Les mêmes expressions se retrouvent dans d'autres diplômes signés
par les rois d'Italie ou les empereurs, d'une part, et par les
ducs de Venise d'autre part. André Dandolo nous l'avait appris dès
long-temps dans sa chronique, où il dit: Le duc Paul Luc fit un
traité d'amitié avec le roi Luitprandt, par lequel les Vénitiens
obtinrent plusieurs immunités sous le maître de la milice Marcel.
Leurs frontières furent marquées à Héraclée qui, ayant été ruinée,
est devenue ensuite la Ville-Neuve, c'est-à-dire de la grande à
la petite Piave. Cependant il se pourrait que cette démarcation
des limites n'eût été établie que pour la partie de la terre-ferme
aboutissant à la mer; car il serait facile de prouver par d'autres
témoignages qu'Opitergium, aujourd'hui Oderzo, Cividad, et d'autres
villes au-delà de la Piave, étaient soumises aux Lombards.
«À partir de l'Histrie, et en tirant vers le sud-ouest, tout le
littoral de l'Adriatique jusqu'à Ravenne, y compris Commacchio,
appartenait aux rois de Lombardie, sauf quelques ports et quelques
lagunes; mais il est certain que la ville de Venise et les îles
adjacentes ne faisaient point partie de ce royaume.»]
[Note 46: _Storia civile e politica del commercio de' Veneziani_, da
Carlo Antonio MARIN, tom. I, lib. 3, cap. 5.]
[Note en marge: Marcel Tegaliano, doge. 717.]
Marcel Tegaliano d'Héraclée lui succéda, en 717, dans sa dignité et
dans ses sages maximes. Aucun évènement mémorable n'illustra son
administration[47]. Il laissa le trône ducal en 726 à Urse.
[Note 47: SABELLICUS, _Hist. Venet._ décad. I, liv. 1.]
[Note en marge: Urse, doge. 726.]
Celui-ci était d'un caractère entreprenant, belliqueux. Il exerça la
jeunesse vénitienne aux armes, et chercha l'occasion de lui faire
faire l'essai de son courage. Cette occasion se présenta bientôt.
[Note en marge: XVIII. Entreprise des Vénitiens contre les Lombards,
pour rétablir l'exarque de Ravenne.]
Le roi des Lombards, Luitprandt, s'était emparé de Ravenne. Cette
ville était gouvernée sous l'autorité de l'empereur d'Orient, par
un ministre qui prenait le titre d'exarque. L'exarque se réfugia à
Venise. Le duc l'y accueillit; et le pape, qui avait un grand intérêt
à empêcher les progrès des Lombards, écrivit au prince pour réclamer
ses secours en faveur de l'illustre exilé. Cette lettre était
adressée au duc des Vénitiens:
[Note en marge: Lettre du pape à ce sujet.]
«Le Seigneur a permis, à cause de nos péchés, disait le pape, que
l'infidèle nation des Lombards s'emparât de la cité de Ravenne, si
éminente entre les églises. Nous avons appris que notre cher fils,
le seigneur exarque, s'était réfugié à Venise: nous exhortons votre
noblesse à adhérer à sa demande[48], et à prendre les armes en
notre considération; afin de rendre à son ancien état la ville de
Ravenne, si recommandable par son zèle pour notre sainte foi, et de
la rétablir sous la puissance de nos chers fils et seigneurs[49], les
grands empereurs Léon et Constantin.»
[Note 48: _Debeat nobilitas tua ei adhærere._ La Chronique attribuée
à Sagornino, rapporte cette lettre; mais, dans cette Chronique, la
lettre est adressée au patriarche de Grado, et non au doge. On peut
fort bien supposer que le pape avait écrit à l'un et à l'autre.]
[Note 49: Dominorum filiorumque nostrorum.]
On voit que le pape ne suppose point que le concours des Vénitiens
dans cette affaire fût un devoir envers l'empire, et qu'il s'adresse
directement au duc, au duc seul, sans faire mention d'aucune autre
autorité.
Urse ne demandait pas mieux que de se rendre à cette prière;
cependant la circonstance était délicate. D'un côté on était en
paix avec les Lombards; on avait traité récemment avec eux; on
devait craindre de s'attirer, par une agression injuste, l'inimitié
de voisins si puissants; de l'autre, ces voisins étaient déjà des
ennemis; si on les laissait maîtres de Ravenne, ils n'en étaient
que plus dangereux. On ne leur avait pas promis de voir leur
usurpation sans en prendre de l'ombrage; et il était utile, instant,
de les obliger à se renfermer dans leurs limites. L'occasion était
favorable, leur roi Luitprandt était occupé ailleurs; Ravenne était
mal gardée, sans défense du côté de la mer; le pape et les empereurs
sauraient gré aux Vénitiens de cette entreprise, dont le succès
n'était pas douteux.
Ces raisons furent exposées dans une assemblée où on fit lecture de
la lettre du pape, où l'exarque se présenta lui-même pour solliciter
les secours; et il fut résolu qu'on les lui accorderait. On arma
diligemment une flotte, et pour donner le change, on répandit de faux
bruits sur sa destination. L'exarque feignit d'être chassé par les
insulaires. Il se retira vers Imola où il rassembla quelques troupes,
comme pour attaquer cette dernière ville. Tout-à-coup il se présenta
devant Ravenne, presque au même instant où les Vénitiens, sortis
la veille de leur port, jetaient l'ancre à la vue de la place. Le
débarquement s'opère. Les Lombards surpris ne savent de quel côté
faire face. Tandis que l'exarque s'avance, les Vénitiens appliquent
leurs échelles aux murailles, enfoncent une porte voisine de la mer;
les troupes de l'exarque pénètrent aussi; des deux chefs lombards,
l'un est tué, l'autre tombe vivant au pouvoir des assaillants;
Ravenne est reconquise. Ce fut par ce coup de main que les Vénitiens
firent le premier essai de leurs forces. Il est probable que ce fut à
cette occasion, et en récompense de ce service, que leur doge reçut
de l'empereur d'Orient le titre d'Hypate, titre qui répondait à celui
de consul, mais qui ne désignait cependant qu'une charge du palais.
[Note en marge: XIX. Révolution dans l'état; le doge Urse est
massacré; abolition du dogat; création d'un magistrat annuel sous le
nom de maître de la milice. 737.]
Urse conçut un tel orgueil de cette victoire, que les peuples furent
bientôt révoltés de ses caprices et de sa hauteur. Les dignités
nouvellement établies sont toujours un poste difficile et périlleux.
Héraclée fut troublée pendant deux ans par les partisans et les
ennemis du doge. Enfin le peuple assaillit son palais, et l'égorgea.
Il avait régné onze ans.