[Note 21: SILIUS ITALICUS, liv. 8. Dénombrement de l'armée r

HISTOIRE

DE LA RÉPUBLIQUE

DE VENISE.

_Tome I._

DE L'IMPRIMERIE DE FIRMIN DIDOT,

IMPRIMEUR DU ROI ET DE L'INSTITUT.

HISTOIRE

DE LA RÉPUBLIQUE

DE VENISE.

PAR P. DARU,

DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.

SECONDE ÉDITION, REVUE ET CORRIGÉE.

TOME PREMIER.

À PARIS,

CHEZ FIRMIN DIDOT, PÈRE ET FILS

LIBRAIRES, RUE JACOB, Nº 24.

1821.

[Illustration: Carte de l'ancienne Venise]

HISTOIRE

DE

LA RÉPUBLIQUE DE VENISE.

LIVRE PREMIER.

Description géographique. -- Origine des Vénitiens. -- De

l'état des Venètes sous les Romains. -- Invasion des Goths, des

Huns, des Hérules, des Ostrogoths, Fondation de Venise, 421. --

Expulsion des Ostrogoths; établissement des Lombards en Italie,

553. -- Création, abolition et rétablissement du dogat à Venise,

697-742. -- Huit doges déposés. -- Guerre de Pépin contre

Venise, 743-809. Premiers doges de la famille Participatio. --

Arrivée du corps de Saint-Marc à Venise, 810-829.

[Note en marge: I. Introduction.]

Une république fameuse, long-temps puissante, remarquable par la

singularité de son origine, de son site et de ses institutions, a

disparu de nos jours, sous nos yeux, en un moment. Contemporaine

de la plus ancienne monarchie de l'Europe, isolée par système et

par sa position, elle a péri dans cette grande révolution, qui a

renversé tant d'autres états. Un caprice de la fortune a relevé les

trônes abattus; Venise a disparu sans retour; son peuple est effacé

de la liste des nations; et, lorsqu'après ces longues tempêtes,

tant d'anciens possesseurs se sont ressaisis de leurs droits, il

ne s'est point trouvé d'héritier pour un si riche héritage. Depuis

sa catastrophe, livrée, rendue, reprise et asservie pour toujours,

à peine a-t-elle entendu de faibles voix réclamer pour elle cette

pitié, dernier droit du malheur.

Quelque préoccupés que fussent les spectateurs de cette grande

infortune, honorée de si peu de regrets, ils ont demandé comment

avait pu se dissoudre un gouvernement réputé jusqu'alors

inébranlable; ils se sont informés des causes qui avaient dû préparer

une si subite et si complète révolution.

L'histoire, qui doit son témoignage à ceux qui ne sont plus,

consignera les souvenirs que nous a laissés ce peuple, que son

ancienneté place à la tête des nations modernes, qui les précéda

toutes dans les arts de la civilisation, et qui mérita leur envie par

ses prospérités. Parmi les guerres, les conquêtes, les désastres, les

conjurations, elle aura à tracer la marche de l'industrie humaine,

à dévoiler les ressorts inconnus jusqu'à ces derniers temps d'un

gouvernement mystérieux, tour-à-tour l'objet de l'admiration et de

la satire; mais à qui ses plus grands ennemis n'ont pu contester du

moins sa stabilité.

Il doit y avoir quelque fruit à tirer de l'étude d'un système

d'organisation sociale, qui n'avait pas eu de modèle; et, après

avoir remarqué cette constance dans les maximes et dans les efforts,

qui éleva la république à un si haut degré de puissance et de

splendeur, il ne sera pas moins instructif d'observer comment les

vices intérieurs de cet état l'ont conduit à cette existence isolée,

languissante et passive, qui explique l'indifférence avec laquelle

ses contemporains ont vu sa catastrophe.

Il fallait que cette révolution arrivât, pour que ce gouvernement

impénétrable n'eût plus de mystères. Il fallait qu'il ne pût plus

être haï, craint ni flatté, pour qu'il fût possible d'écrire et de

lire son histoire avec quelque confiance.

Il n'est pas rare de voir de grandes émigrations de peuples

inonder un pays, en changer la face et ouvrir pour l'histoire une

ère nouvelle; mais qu'une poignée de fugitifs, jetée sur un banc

de sable de quelques cents toises de largeur, y fonde un état

sans territoire; qu'une nombreuse population vienne couvrir cette

plage mouvante, où il ne se trouve ni végétation, ni eau potable,

ni matériaux, ni même de l'espace pour bâtir; que de l'industrie

nécessaire pour subsister, et pour affermir le sol sous leurs pas,

ils arrivent jusqu'à présenter aux nations modernes le premier

exemple d'un gouvernement régulier, jusqu'à faire sortir d'un marais

des flottes sans cesse renaissantes, pour aller renverser un grand

empire, et recueillir les richesses de l'Orient; qu'on voie ces

fugitifs tenir la balance politique de l'Italie, dominer sur les

mers, réduire toutes les nations à la condition de tributaires, enfin

rendre impuissants tous les efforts de l'Europe liguée contre eux:

c'est là sans doute un développement de l'intelligence humaine qui

mérite d'être observé; et si l'intérêt qu'il inspire fait désirer

de connaître quelle fut la part de gloire, de liberté, de bonheur,

dévolue à cette nation, on jettera peut-être les yeux sur le tableau

de ses progrès et de ses disgrâces.

[Note en marge: II. Description des lagunes de l'Adriatique.]

Les montagnes qui environnent l'Italie septentrionale forment une

espèce d'amphithéâtre; toutes les eaux qui en descendent courent vers

le même point. Le Lizonzo, le Tagliamento et la Livenza, qui sortent

des Alpes Juliennes, la Piave, le Musone, la Brenta, l'Adige, que

forment les neiges du Tyrol, enfin le Pô, grossi de toutes les eaux

des Alpes et de l'Apennin, arrivent à l'angle occidental du golfe

Adriatique, amenant avec eux les terres qu'ils ont entraînées sur une

pente fort rapide, et qu'ils n'ont pas eu le temps de déposer dans un

trajet assez court. C'est peut-être à ce concours de tant de rivières

vers l'embouchure du Pô, qu'un poëte de l'antiquité a dû l'idée de

peindre tous les fleuves rassemblés autour de l'Éridan.

En arrivant dans la mer, leur impulsion s'amortit, les sables dont

ils sont chargés se précipitent, les eaux deviennent moins profondes,

les courants moins rapides, et ces torrents grossis par la fonte des

neiges, voulant se jeter tous à-la-fois dans le bassin qui doit les

recevoir, sont forcés de se répandre dans la campagne, de se diviser

en une multitude de bras, et de former des marais. En avançant dans

la mer, ces eaux qui chassent devant elles une masse de sables,

trouvent deux obstacles, les courants opposés et le vent du midi,

qui, parcourant dans toute sa longueur le bassin de l'Adriatique,

abrité de trois côtés par d'assez hautes montagnes, a dû retenir,

amonceler au fond du golfe, les terres que tant de fleuves ne cessent

d'y apporter. Elles s'arrêtent nécessairement au point où les

courants des fleuves se rencontrent.

Le banc qu'elles forment, très-étroit, puisqu'il est entre deux

courants, a cédé, dans quelques parties, à l'impétuosité des fleuves,

ou aux vagues de la mer, et est devenu une chaîne d'îles séparées par

de petits passages, dont le fond s'exhausse ou s'abaisse au gré du

caprice des eaux. Telle est la théorie qui explique la configuration

des côtes de l'Adriatique. On y remarque d'abord des marais dans

les terres; puis, le long du rivage, des bas-fonds plus ou moins

navigables; enfin la mer au-delà. La ville d'Adria, autrefois située

sur cette mer, à qui elle a donné son nom, s'en trouve maintenant

éloignée d'un quart de degré[1]. Là où l'impulsion des eaux ne

se trouve point en opposition avec d'autres courants, on voit des

îles disposées en demi-cercle vis-à-vis l'embouchure du fleuve, qui

marquent le point où la résistance de la mer a obligé les terres de

se précipiter; ainsi le Lizonzo, le Tagliamento, et tous les torrents

intermédiaires qui descendent du Frioul, ont couvert la côte de cette

province d'une vingtaine d'îles, dont Grado est la principale, et en

arrière de ce groupe d'îles s'étendent les marais de Marano.

[Note 1: M. Forfait, dans un mémoire sur la marine de Venise, où

je me suis permis de puiser quelques détails, et M. Cuvier, dans

le discours préliminaire de ses Recherches sur les Fossiles, ont

expliqué la formation des lagunes de l'Adriatique; voici quelques

passages de l'ouvrage de ce dernier.

«Venise a peine à maintenir les lagunes qui la séparent du continent,

et malgré tous ses efforts, elle sera inévitablement un jour liée à

la terre-ferme. On sait, par le témoignage de Strabon, que, du temps

d'Auguste, Ravenne était dans les lagunes, comme y est aujourd'hui

Venise, et à-présent, Ravenne est à une lieue du rivage. Adria, qui

avait donné son nom à la même mer, dont elle était il y a vingt et

quelques siècles le port principal, en est maintenant à six lieues.

Fortis a même rendu vraisemblable qu'à une époque plus ancienne les

monts Euganéens pourraient avoir été des îles. M. de Prony a constaté

que depuis l'époque où l'on a enfermé le Pô de digues, cette rivière

a tellement élevé son fond, que la surface de ses eaux est maintenant

plus haute que les toits des maisons de Ferrare. En même temps,

ses atterrissements ont avancé dans la mer avec tant de rapidité,

qu'en comparant d'anciennes cartes avec l'état actuel, on voit que

le rivage a gagné plus de 6000 toises depuis 1604, ce qui fait 150

ou 180 pieds, et en quelques endroits 200 pieds par an. L'Adige et

le Pô sont aujourd'hui plus élevés que tout le terrain qui leur est

intermédiaire, et ce n'est qu'en leur ouvrant de nouveaux lits, dans

les parties basses qu'ils ont déposées autrefois, que l'on pourra

prévenir les désastres dont ils les menacent maintenant.»]

En suivant la plage vers l'occident, on trouve, aux bouches de la

Livenza, les îles de Caorlo, d'Altino et quelques autres.

Les torrents qu'on rencontre ensuite, courent vers la mer dans une

direction presque perpendiculaire aux lignes que décrivent le Musone,

le Bacchiglione, la Brenta et l'Adige: les courants se rencontrent à

peu de distance de la côte; les terres apportées par les fleuves qui

viennent de l'occident, forcées de s'arrêter, ont formé un banc que

les courants venant du nord travaillent sans cesse à aligner dans la

direction du nord au sud. Ce banc, coupé en plusieurs endroits par

les eaux, est devenu une chaîne de longues îles, qui touche presque

au continent par ses deux extrémités, et qui ferme un bassin dont la

plus grande largeur n'est aujourd'hui que de trois lieues[2].

[Note 2: La laguna nella quale è posta la cità di Venezia nel mezzo

dell' aque salse, fondata e tutta cinta da un lito quasi perpetuo, il

quale per spazio di trenta miglia dalla foce del Adice fin à quella

della Piave stendendosi, rende del impeto del mare sicuro tutto quel

seno che dentro si chiude, che nella sua maggiore larghezza non

eccede ora cinquo miglia, benche anticamente per spazio di più di

trenta fino alle radici de' monti Euganei s'allargasse.

(Historia della guerra di Cipro, di P. Paruta, _lib._ 2.)]

C'est ce golfe que l'on désigne par le nom de lagune, et qui reçoit

une multitude de rivières. Cette masse d'eau, ne trouvant, vers la

mer, que d'étroites issues, a déposé dans cette enceinte des sables

qui en ont élevé le fond. C'est dans cette enceinte que la nature a

formé un groupe de soixante et quelques îlots. Il y en avait un plus

élevé, et apparemment plus ancien que les autres, qu'on appelait

Rialte; c'était un point assez commode pour les pêcheurs: ils s'y

trouvaient en sûreté dans le voisinage de la haute mer, et en même

temps au centre du bassin, c'est-à-dire à portée de toutes les côtes.

Ce groupe d'îles est devenu la ville de Venise, qui a dominé

l'Italie, conquis Constantinople, résisté à une ligue de tous les

rois, fait long-temps le commerce du monde, et laissé aux nations le

modèle du gouvernement le plus inébranlable que les hommes aient su

organiser.

[Note en marge: III. Opinions diverses sur l'origine des Vénitiens.]

Les Romains donnaient le nom de Venétie à une province septentrionale

de l'Italie, située sur le bord de la mer Adriatique, entre les Alpes

Juliennes et le Pô[3]. Les habitants de ce territoire portaient le

nom de Venètes. Ce nom rappelle une ville fort ancienne, qui existait

sur la côte méridionale de l'Armorique; et, en effet, on voit

parmi plusieurs émigrations des peuples des Gaules, une expédition

à laquelle les habitants de Vannes prirent part, qui se dirigea

au-delà des Alpes et se répandit dans toute la partie supérieure de

l'Italie. Justin en a fait mention, et on cite[4] plusieurs auteurs

qui attestent cette tradition.

[Note 3: Venetia est omnis ora circa sinum maris post Hystriam usque

ad Padi ostia. (Caton., Origines.)

Sub Venetiæ nomine comprehenditur omnis regio ab Hystriâ secundum

maritimam oram usque ad Ravennam. (Pline, liv. 3.)]

[Note 4: Pasquier, Recherches sur la France, liv. Ier chap. III. «À

manière, dit-il, que les Venétiens mesme prindrent leur nom de ceste

flotte, c'est-à-dire du peuple de Vannes, de laquelle gloire, combien

que quelques Italiens (comme Marc-Antoine Sabellic) veulent frustrer

nostre Gaule, pour la rapporter à quelques Enetiens, peuples forgés

à crédit, et qu'ils veulent tirer du pays de Paphlagonie, si est-ce

que Polybe, autheur ancien, attestait par le confrontement et rapport

des moeurs des Venétiens d'Italie avec les citoyens de Vannes,

qu'ils avaient pris leur ancienne origine de nous, chose à laquelle

condescend volontairement Strabon.»]

Sabellicus, l'un des plus anciens historiens de Venise, expose

que[5], selon les uns, les anciens Vénitiens venaient d'un peuple

des Gaules appelé Venètes; ils n'en avaient pas seulement conservé

le nom, mais les habitudes, le goût de la mer et du commerce. Polybe

remarque entre ces deux peuples diverses ressemblances dans les

usages, et jusques dans la manière de se vêtir; mais leur langue

n'était pas la même[6]. D'autres soutiennent que les Vénitiens

vinrent de la Paphlagonie. Tite-Live confirme cette opinion; il dit

qu'après la perte de Pylémènes, leur chef, qui mourut au siége de

Troie, les débris de ce peuple vinrent s'établir en Italie, sous la

conduite d'Anténor. Caton fait aussi descendre les Vénitiens des

Troyens. Cornelius-Nepos trouve l'étymologie de leur nom dans celui

des Henètes. L'existence d'un ancien bourg appelé Troye, au fond du

golfe Adriatique, vient à l'appui de ces conjectures[7].

[Note 5: Histoire de Venise, décade 1, livre 1.]

[Note 6: Voici les expressions de Polybe (liv. II, chap. III).

«Auprès de la mer Adriatique étaient les Venètes, peuple ancien, qui

avait à-peu-près les mêmes coutumes et le même habillement que les

autres Gaulois, mais qui parlait une autre langue. Ces Venètes sont

célèbres chez les poëtes tragiques qui en ont débité force prodiges.»]

[Note 7: L'origine des Venètes est discutée dans un Mémoire de

Fréret, dont on trouve l'analyse dans le tome XVIII de l'Académie

des Inscriptions, il se borne à dire que les Venètes étaient venus

de l'Illyrie s'établir sur le bord de l'Adriatique, où ils fondèrent

Padoue. Voyez aussi le chap. 5 du 1er livre de l'ouvrage de Merula

sur l'origine des Gaulois cisalpins.]

L'opinion qui fait venir les Venètes de la Paphlagonie, a trouvé de

nombreux partisans. Ils racontent que cette province, située sur

la côte septentrionale de l'Asie mineure, était habitée par un

peuple appelé les Henètes, ce qui est incontestable, car Homère les

comprend dans le dénombrement de l'armée troyenne, et Homère fait

autorité[8]. Tous les historiens parlent de la colonie d'Anténor[9].

Les Henètes existaient dans la Paphlagonie, voilà ce dont on ne peut

douter; ils émigrèrent vers l'Italie, cela n'est pas moins constant:

une autre autorité en fait foi. L'empereur Justinien dit, dans ses

Constitutions, que les Paphlagoniens, nation ancienne et qui n'était

pas sans gloire, avaient envoyé de nombreuses colonies en Italie,

dans le pays connu sous le nom de Venétie[10].

[Note 8: Pylémènes, au coeur intrépide, conduit les guerriers de

Paphlagonie; ils ont quitté la contrée des Henètes, fameuse par ses

haras de mules, Citore, Sesame, et les belles cités qui s'élèvent sur

les rives du Parthénius. _Iliade_, liv. II, v. 851.]

[Note 9: Strabon, livre XII, cite un passage d'une tragédie de

Sophocle, qui n'est pas venue jusqu'à nous, et dans laquelle ce

poëte fait émigrer Anténor d'abord dans la Paphlagonie, puis à la

tête des Henètes dans la Thrace, et enfin en Italie sur les bords

de l'Adriatique. _Hérodote_, livre V; _Justin_, liv. XX, chap. 2;

_Tite-Live_, 1re décade, livre 1er.]

[Note 10: Paphlagonum gens antiqua neque ignobilis olim extitit in

tantum quidem ut et magnas colonias deduxerit et sedes in Venetiis

Italorum fixerit. (_Novelle_ 29.)]

On oppose à ceux qui veulent que les Venètes soient venus de

l'Armorique, une objection qui est de quelque poids. Les Venètes se

montrèrent constamment les alliés de Rome, contre la colonie gauloise

établie dans leur voisinage: or, dans la supposition qu'on veut faire

adopter, cette inimitié n'aurait pas été naturelle; si ces deux

peuples eussent eu une origine commune, il est vraisemblable qu'ils

se seraient aidés mutuellement à se maintenir dans leurs conquêtes.

Les traditions qui donnent aux Venètes une origine asiatique, ne

sont pas nouvelles pour les amateurs de l'antiquité. Ils ont dans la

mémoire ces beaux vers:

Antenor potuit, mediis elapsus Achivis,

Illyricos penetrare sinus, atque intima tutus

Regna Liburnorum, et fontem superare Timavi,

Unde per ora novem, vasto cum murmure montis,

It mare proruptum, et pelago premit arva sonanti.

Hîc tamen ille urbem Patavi sedesque locavit

Teucrorum, et genti nomen dedit, armaque fixit

Troïa.[11]

[Note 11:

Trompant le fer des Grecs, cherchant une patrie,

Anténor fuit aux mers qu'enferme l'Illyrie;

Des bords liburniens, en naufrages fameux,

Sa nef sillonne en paix les canaux sinueux;

Il franchit le Timave, et ces grottes profondes

D'où le fleuve en grondant va refouler les ondes,

Donne des noms chéris à des peuples nouveaux;

Et, dans Padoue enfin, terme de ses travaux,

Ses compagnons lassés, désormais sans alarmes,

Ont retrouvé Pergame, et suspendu leurs armes.]

On voit que les écrivains latins adoptent généralement l'opinion qui

donne aux Venètes une origine troyenne. Le géographe Strabon[12]

les fait venir de l'Armorique. Dion Chrysostome[13] veut que leur

établissement en Italie soit antérieur même à la prise de Troie. Un

savant moderne a entrepris de substituer un nouveau système à ces

diverses traditions[14]. L'abbé Denina a ouvert un vaste champ aux

conjectures, lorsqu'il nous a appris que «les Anciens appelèrent

tantôt Sarmates, tantôt Scythes, quelquefois Venètes; puis Slaves,

Esclavons, tous les peuples qui ont habité les vastes régions qui

s'étendent depuis le Tanaïs jusqu'à la Vistule, entre le Danube

et la mer Baltique. Selon lui, on appelait en général Venètes les

peuples qui en occupaient la partie occidentale, sur-tout la Prusse.

Ensuite les mêmes Venètes et les Flamands furent appelés Slaves

ou Esclavons; et c'est plus particulièrement de ceux-ci que les

Polonais, les Russes et une partie des Bohémiens seraient descendus.

Mais tous ces peuples, Venètes, Slaves, Sarmates, étaient de race

Scythe[15].» La plupart des historiens Vénitiens ont adopté la

tradition consacrée par Virgile, et tâché de lier l'histoire de leur

patrie à celle de ces illustres vaincus, dont tous les peuples ont la

vanité de vouloir descendre.

[Note 12: C'est de ces peuples que sont sortis les Venètes du Golfe

Adriatique qu'on n'a regardés comme originaires de Paphlagonie qu'à

cause de la ressemblance du nom avec un des peuples de cette dernière

contrée. Au reste, je n'avance pas cette opinion comme certaine. En

pareille matière on se décide sur les probabilités. STRABON, liv. 4,

chap. 3.]

[Note 13: Orat. II de _Ilio non capto_.]

[Note 14: _Memorie storiche de' Veneti primi e secondi_ del conte

Giacomo FILIASSI. Venetia 1791.]

[Note 15: _Mémoires sur les traces anciennes du caractère des nations

modernes qui comprend les peuples descendants des Sarmates et des

Scythes._ (Dans les Mémoires de l'Académie de Berlin. 1801.)]

Toutes ces origines sont incertaines: on ne peut guère espérer de

parvenir à la démonstration de faits qui remontent presque au-delà

des temps historiques.

Quoi qu'il en soit, des étrangers chassèrent ou soumirent les

Euganéens, qui habitaient entre la mer et les Alpes, et fondèrent

Padoue. Avec le temps, ils agrandirent leur territoire. Caton, dans

ses Origines, rapporte qu'ils s'emparèrent de trente-quatre villes

ou bourgs, et d'une partie du pays où est aujourd'hui Brescia; de

sorte que leurs possessions finirent par avoir pour limites l'Adda,

le Pô, le lac de Garde, et la mer. Ces rivages étaient alors bien

plus couverts par les eaux, qu'ils ne le sont aujourd'hui. Le Pô, la

Brenta, l'Adige, la Piave, dont l'homme n'avait pas encore entrepris

de diriger le cours[16], inondaient de vastes prairies, qui se

refusaient à la culture, et où les habitants élevaient une grande

quantité de chevaux. De-là un nouveau trait de ressemblance qu'on a

remarqué entre ces peuples et les Henètes de Paphlagonie, dont Homère

vante les haras[17].

[Note 16: Dal Chiesio alle lagune spessi sono i fiumi ed aque copiose

et correnti, le quali ingombrano tutto quello spazio e vi produssero

grandi alterazioni. Il grosso e rapido Adige, dodici secoli fà,

correva per altro letto presso le mura di Este, ove si divideva in

due rami. Uno di essi, internandosi nei colli Euganei, s'impaludava

nella valle sulfurea chiamata Calaona; l'altro portava al mare.

(SILVESTRI, _Paludi Atriane_.)]

[Note 17: STRABON, liv. 5, chap. 2.]

Les inconvénients attachés à la situation marécageuse de la Venétie,

furent compensés par un grand avantage, ils la préservèrent

long-temps, à ce qu'il paraît, des invasions des Gaulois. Mais si

ce pays était sans culture, on est fondé à douter qu'il fût couvert

d'une nombreuse population, comme quelques historiens ont voulu le

faire croire.

[Note en marge: IV. De l'état des Venètes sous les Romains, jusqu'à

la translation de l'empire en orient.]

Les Venètes, dont l'origine est si peu connue, sont restés ignorés

pendant à-peu-près dix siècles. On ne trouve quelques traces de

l'histoire des peuples qui ont existé dans ces âges reculés,

qu'autant qu'ils se lient par leurs malheurs à l'histoire du peuple

dominateur.

Les Romains ne passèrent le Pô que vers la fin du troisième siècle de

leur ville. À mesure qu'ils s'avancèrent dans l'Italie supérieure,

ils fondèrent des colonies à Bologne, à Parme, à Plaisance et à

Crémone. Ces établissements étaient des postes avancés contre les

Gaulois, qui occupaient déjà le pays appelé depuis la Lombardie.

Il serait difficile de dire exactement quelles étaient, dans ce

temps-là, les relations des Venètes avec Rome; il fallait que ce

fussent des relations de dépendance ou d'amitié; car ils marchèrent

pour sa délivrance, lors de l'invasion des Gaulois[18], et ils

renouvelèrent cette diversion toutes les fois que ces barbares

attaquèrent les Romains[19].

[Note 18: Polybe, liv. 2, chap. 4, attribue la retraite des Gaulois à

cette diversion.]

[Note 19: MAFFEI, _Verona illustrata_. Sur toutes ces relations

des Venètes avec les Romains, on peut consulter le 8e livre _della

Felicità di Padova_, dont l'auteur, Ange Portenari, entreprend de

prouver que les Venètes ne furent point sujets, mais amis de Rome.]

Ce secours fut encore réclamé, lorsque Rome fut menacée par les

Boïens, les Insubres et les Gaulois transalpins. Le sénat envoya une

ambassade aux Venètes, pour obtenir qu'ils fissent une irruption sur

les terres de l'ennemi; irruption qu'ils opérèrent avec une armée de

vingt mille hommes[20].

[Note 20: POLYBE, liv. 2, chap. 5.

Au nord des Venètes (dit Strabon, liv. 5) étaient les Carniens,

les Cénomaniens, les Abduaces et les Insubres. Quelques-uns de ces

peuples furent les ennemis des Romains: mais les Cénomaniens et les

Venètes unirent toujours leurs armes à celles de Rome, et cela dès

avant l'expédition d'Annibal.]

Ce fait prouverait que ce peuple était alors non-seulement

indépendant, mais assez puissant.

Cependant, soixante et quelques années après, on voit Rome défendre

le territoire des Venètes comme une de ses provinces, et la Venétie

fournir un contingent à l'armée que les Romains opposaient à

Annibal[21].

[Note 21: SILIUS ITALICUS, liv. 8. Dénombrement de l'armée romaine,

avant la bataille de Cannes.

Tum Trojana manus, tellure antiquitus orti

Euganea, profugique sacris Antenoris oris

Necnon cum Venetis Aquileia superfluit armis.]

Aucun monument ne rend témoignage de la conquête de ce pays; aucun

historien, parmi ceux qui sont parvenus jusqu'à nous, ne fait

mention de sa réunion à l'empire. Il paraît qu'elle eut lieu dans

les dernières années qui précédèrent la seconde guerre Punique. Les

Romains n'établirent des colonies au-delà de la Chiesa que cent

trente ans après cette réunion; enfin ils n'envoyèrent des magistrats

dans la Venétie que temporairement, et lorsque des circonstances

extraordinaires réclamaient leur présence. Par exemple, en 577 (de

Rome), Padoue étant en proie à des factions, Æmilius Lepidus y fut

envoyé momentanément, pour rétablir le bon ordre.

Cet état de choses paraît avoir duré jusque vers le milieu du VIIe

siècle de Rome. À cette époque, les Cimbres se présentèrent sur

les frontières de l'Italie; battus d'abord par le consul Papirius

Carbon, ils pénétrèrent ensuite jusque dans le pays de Vérone, où ils

défirent Catulus. Marius accourut pour réparer ce désastre. Cicéron

loue les habitants de Padoue pour avoir embrassé la cause du Sénat

dans la guerre contre Marc-Antoine, et pour avoir fourni de l'argent,

des armes et des soldats[22]. Depuis, la Venétie fut décidément

réduite en province et soumise au gouvernement d'un préteur.

[Note 22: Patavini alios excluserunt, alios ejecerunt missos ab

Antonio; pecuniâ, militibus, et, quod maximè decrat, armis, nostros

duces adjuverunt. (_Philippique_ 12e.)]

Dans cette nouvelle condition, elle partagea la destinée de l'empire.

Ses villes furent admises au rang des villes municipales, elles

participèrent au privilége de voter dans les comices. Les superbes

monuments qui en décorent quelques-unes, notamment Vérone, attestent

encore la présence et la domination des Romains. Les colonies de

soldats se multiplièrent dans le pays, et le sénat de Rome se

remplissait de Venètes[23].

[Note 23: TACITE, _Annales_, liv. II.]

Une nouvelle irruption des barbares eut lieu de ce côté, sous le

règne de Marc-Aurèle. Il livra bataille, près d'Aquilée, aux Cattes,

aux Quades et aux Marcomans, qu'il obligea de se retirer.

Les barbares, revenus une autre fois, pénétrèrent jusqu'à Ravenne.

L'empereur Claude-le-Gothique les défit entièrement dans la Venétie,

et les força de repasser les monts; mais ces irruptions, si souvent

renouvelées, décidèrent les empereurs à entretenir constamment des

armées sur cette frontière de leurs états, plus exposée qu'une autre

aux invasions.

Tels sont les principaux évènements qui intéressent le pays des

Venètes, jusqu'à la translation de l'empire romain en Orient. À cette

époque, Constantin divisa l'empire en dix-sept provinces; la Venétie

en était une.

[Note en marge: V. Invasion des Goths, sous la conduite d'Alaric. Ils

prennent Rome. Les Venètes cherchent un asyle dans les lagunes. An

400.]

Les irruptions des barbares devaient devenir plus fréquentes et plus

dangereuses, depuis que le siége de l'empire n'était plus en Italie.

Les Goths, peuple septentrional, sortis, dit-on, de la Suède, et qui,

après avoir occupé les plaines qui séparent la Vistule de l'Oder,

s'étaient avancés jusques sur le Danube, firent une irruption en

Italie, sous la conduite d'Alaric, leur roi, vers l'an 400 de l'ère

chrétienne. Ils ravagèrent cette belle province, toujours exposée la

première aux incursions de l'étranger.

Enhardis par l'impunité, ils revinrent quelques années après, et

partagèrent leur armées en deux corps. L'un, que l'on disait fort

de deux cent mille hommes, se porta sur la Ligurie, franchit les

Apennins, et pénétra en Toscane; tandis qu'Alaric, avec le reste de

ses troupes, se tenait à l'embouchure du Pô.

La cour d'Honorius était en alarmes. Stilicon, à la tête de l'armée

impériale, surprit et détruisit entièrement celle qui était près de

se rendre maîtresse de Florence. De là, il marcha contre Alaric, qui

l'attendait près de Ravenne, et remporta sur ce prince une victoire

long-temps disputée. Malgré ce double succès, Stilicon fut accusé de

n'avoir pas mis, dans la poursuite des barbares, toute l'activité

nécessaire pour en délivrer l'Italie. On attribua cette mollesse à

des vues ambitieuses; des soldats qu'on lui envoyait pour renfort,

eurent ordre de l'assassiner, et le lâche empereur se fit décerner le

triomphe par un sénat aussi lâche que lui.

[Note en marge: 409.]

Alaric, délivré de cet habile adversaire, reprit tous ses avantages,

poussa les vainqueurs jusqu'à Rome, et emporta d'assaut la capitale

du monde, en 409. La mort le surprit au milieu de ses conquêtes.

Ataulphe, son beau-frère, et son successeur, continua ses ravages

dans l'Italie, pendant trois ans, et se décida enfin à repasser les

monts.

Ces deux invasions si voisines l'une de l'autre, et la longue

occupation de la Venétie pendant la dernière, laissaient prévoir

une nouvelle irruption, et décidèrent quelques habitants de ce pays

à chercher un asyle dans ce groupe d'îles que les fleuves avaient

formées à quelque distance de la côte. Il y en avait une qui servait

de port et d'entrepôt au commerce de Padoue, et qui par conséquent

devait avoir déjà quelques établissements maritimes, c'était Rialte.

Les autres étaient désertes, incultes, et même peu susceptibles de

culture. Ce fut là que les Venètes effrayés vinrent transporter leurs

richesses, ou sauver leurs familles et leurs vies, mais ces tristes

plages ne pouvaient leur faire oublier le pays charmant qu'ils

avaient abandonné aux barbares. Aussitôt que ceux-ci se retiraient,

les exilés repassaient la mer, pour retrouver au moins ce que la

rapacité des Goths leur avait laissé.

[Note en marge: 421.]

Cependant ces émigrations avaient procuré quelque population à

Rialte. On commençait à y bâtir: un incendie qui dévora vingt-quatre

maisons, fut l'occasion d'un voeu[24], et on y éleva, en 421, une

église dédiée à saint Jacques. La ville de Padoue y envoya des

magistrats annuels, avec le titre de consuls. On trouve, dans un

vieux manuscrit[25], le plus ancien monument de l'histoire de Venise;

c'est un décret du sénat de Padoue, sous la date de 421, qui ordonne

la construction d'une ville à Rialte, pour y rassembler, en une seule

communauté, les habitants répandus sur les îles environnantes, afin

qu'ils puissent y tenir une flotte armée, parcourir la mer avec plus

de sûreté, et se défendre avec plus d'avantage dans leur asyle. Tels

furent les commencement de la superbe Venise.

[Note 24: SABELLICUS, décade 1, liv. 1er.]

[Note 25: De la bibliothèque des camaldules du Couvent de

Saint-Michel, près Venise, nº. 541, page II. Ce manuscrit est

intitulé _Varie notizie appartenenti alla origine di Venezia_. C'est

un recueil qui avait été formé par un abbé des camaldules, appelé

Fulgence Tomasellus. Le P. Mitarelli, qui a fait le catalogue de

cette bibliothèque, transcrit cette pièce, ou du moins ce qu'on a

pu en lire: «Anno a nativitate Christi CCCCXXI in ultimo anno papæ

Innocentii primi..... Aponencis, regno Pataviencium feliciter et

copiose florenti, regentibus rempublicam Galiano de Fontana, Simeone

de Glausonibus, et Antonio Calvo, dominis consulibus, imperante

Honorio cum Theodosio filio Archadii, decretum est per consules

et senatum Pataviencium ac delectos primores popularium ædificari

urbem circa Rivoaltum, et gentes circumstantium insularum congregari

ibidem, ad habitandam potius terram unam, quam plures portuales

habere, classem paratam tenere, exercere et maria perlustrare, et

si casus bellorum accideret, ut hostium impotentia sociorum cogeret

habere refugium...... Nam Gothorum multitudinem et instantiam

verebantur et recordabantur quod anno Christi CCCCXIII ipsi Gothi

cum rege eorum Alarico venerant in Italiam, et ipsam provinciam

igne et ferro vastatam reliquerant et ad urbem processerunt, eam

spoliantes......»

Le bibliographe ajoute: «Reliquum legere non potui.»]

[Note en marge: VI. Invasion des Huns sous Attila. 452.]

Un nouvel orage se formait; on apprit qu'Attila, roi des Huns, sorti

du fond de la Scythie, et dont le nom avait rempli de terreur la

Mysie, la Macédoine, la Germanie et les Gaules, s'avançait vers

les Alpes Juliennes, traînant à sa suite divers peuples barbares,

et menaçait de nouveau les belles contrées de la Venétie. Aquilée,

Concordia, Padoue virent encore leurs citoyens fugitifs se jeter dans

Rialte, ou sur les plages de Grado, de Caorlo, de Malamocco et de

Palestrine. Les exilés d'Altino donnèrent à leur asyle le nom de Port

de la Cité perdue[26].

[Note 26: SABELLICUS, décad. 1, liv. 1er.]

L'ennemi parut devant Aquilée en 452. Cette place, qui était une

colonie romaine, entreprit de se défendre[27]; mais elle fut emportée

et livrée au pillage et aux flammes. Concordia, Oderso, Altino,

Padoue, voyant l'incendie de si près, se dépeuplèrent, et subirent

le même sort qu'Aquilée. Le torrent des barbares se déborda dans

l'Italie.

[Note 27: Le même auteur place le commencement de ce siége en 450, et

prétend qu'il dura trois ans.]

Attila était aux portes de Rome: il vit le pape saint Léon et le

sénat, prosternés devant lui, implorer sa clémence; et ce conquérant,

satisfait d'en exiger un tribut, consentit à ne pas pousser plus

avant, soit que le génie de Rome fût encore assez imposant pour

remporter cette victoire, soit que l'âme d'Attila ne fût pas

incapable de générosité, soit enfin que ce barbare n'eût pas même la

curiosité de voir la capitale du monde. Il ramena bientôt après son

armée dans la Pannonie. Ce départ parut si extraordinaire, qu'on eût

recours pour l'expliquer à une vision miraculeuse, qu'il n'est pas de

la gravité de l'histoire de rapporter.

[Note en marge: VII. Première organisation de la nouvelle colonie.]

Les villes de la terre ferme avaient été dévastées; beaucoup de

leurs citoyens, fatigués de ces fuites continuelles, n'ayant plus

d'habitation sur le continent, se fixèrent dans les îles. Les autres

sortirent des eaux pour aller voir s'il existait quelques débris de

leurs anciennes demeures; mais il n'était pas naturel qu'également

pauvres, ceux-ci cherchassent à dominer les insulaires, à qui

peut-être bientôt ils allaient avoir à demander encore un asyle.

Les anciennes villes ne réclamèrent aucune autorité sur la nouvelle

colonie, et les réfugiés, réunis par le malheur, organisèrent leur

société. Les diverses îles s'étant plus ou moins peuplées, il fut

réglé que chacune élirait un magistrat, qui, sous le nom de tribun,

serait chargé de l'administration et de la justice. Ces tribuns

devaient être renouvelés tous les ans. Ils étaient comptables de leur

gestion à l'assemblée générale de la colonie[28], qui avait seule le

droit de prononcer sur les affaires de la communauté. On voit que le

gouvernement de Venise a commencé par une démocratie[29].

[Note 28: SABELLICUS, décad. 1, liv. 1er.]

[Note 29: Le cavalier Soranzo, dans son _Traité du Gouvernement

de Venise_, le dit formellement: «Prima se deve avvertire che la

repubblica nacque nella popularità nella sua constitutione, e per

molti centinaia d'anni si mantenne assolutamente vera democratia; e

ciò sin all'anno 1310.» (_Il Governo delle stato Veneto._ Manuscrit

de la bibliothèque de Monsieur, nº. 54).

Cet auteur se trompe, en prolongeant la durée de la démocratie

jusqu'à la révolution opérée au commencement du quatorzième siècle;

car il y eut, dans l'intervalle, une suite de doges qui jouirent du

pouvoir souverain.]

La pauvreté et le malheur ramènent à l'égalité. La nouvelle

habitation de ce peuple transfuge ne lui offrait que du sel à

recueillir. La pêche et le commerce étaient ses seules ressources.

Ces professions conseillent l'économie et la simplicité des moeurs.

Ces nouveaux concitoyens étaient de conditions fort différentes sans

doute, mais tous n'avaient sauvé que des débris; aussi les anciens

historiens font-ils un tableau touchant de cette société. Dans Venise

naissante, disent-ils[30], les aliments étaient les mêmes pour tous,

les habitations semblables.

[Note 30: SABELLICUS, décade 1, liv. 1er.]

Ces peuples avaient embrassé dès long-temps le christianisme: leurs

calamités les y attachèrent, et comme les Goths, premiers auteurs de

leurs désastres, professaient l'hérésie d'Arius, les Venètes durent

avoir horreur de ces nouvelles opinions.

[Note en marge: VIII. Invasion des Hérules sous Odoacre. 476.]

Les pays que traverse le Danube semblaient être le dépôt des barbares

qui devaient venir dévaster la Venétie. Odoacre, roi des Hérules,

envahit cette province en 476; battit l'armée que l'empereur

Augustule avait envoyée contre lui, brûla Pavie, fit passer les

légions au fil de l'épée, et tua de sa propre main leur général, qui

était en même temps le père de l'empereur. Celui-ci courut de Ravenne

à Rome, où il abdiqua sa dignité, et cette abdication mit fin à

l'empire d'Occident.

On ne saurait dire avec précision quels avaient été jusques-là les

rapports du nouvel état de Venise avec cet empire. Ce pays avait été

province romaine, rien ne l'avait affranchi de cette dépendance;

mais la translation du siége de l'empire à Constantinople, la

faiblesse des empereurs qui occupèrent le trône d'Occident depuis

Honorius jusqu'à Augustule, les invasions des barbares, le pillage

des provinces, l'incendie des villes, la fuite de la population,

relâchèrent nécessairement les liens qui attachaient les provinces au

gouvernement d'une métropole qui ne les protégeait pas, et l'empire

dissous, les Venètes réfugiés dans leurs îles, durent bientôt leur

indépendance à leur pauvreté, à leur obscurité, et sur-tout au bras

de mer qui les séparait du continent[31]. Voyant dans les conquérants

de l'Italie leurs ennemis les plus dangereux, ils devinrent les

alliés naturels, ou, si l'on veut, les clients des empereurs d'Orient.

[Note 31: His igitur omnibus manifestè apparet insulanos his primis

temporibus sub nullius imperium ac dominationem subjectos, non plures

quidem respublicas particulares, sed unius tantum habuisse reipublicæ

formam. (_De formâ reip. Venetæ, liber Nicolai Crassi._)]

[Note en marge: IX. Invasion des Ostrogoths sous Théodoric. 493.]

Dans leur isolement, ils étaient presque étrangers aux révolutions

qui se passaient en Italie. Odoacre avait détrôné Augustule; il fut

à son tour attaqué, battu, pris et assassiné par Théodoric, roi des

Ostrogoths, après un règne de dix-sept ans.

Le passage de ces nouvelles troupes, les combats qu'elles se

livraient, procuraient tous les jours de nouveaux citoyens à la

république naissante. Elle n'avait pas encore un siècle d'existence,

et déjà son industrie, son commerce, sa modération, lui avaient

acquis la considération de ses voisins.

[Note en marge: X. Lettre de Cassiodore, ministre de Théodoric, aux

habitants des lagunes.]

Il nous reste un monument qui donne une idée assez exacte de l'état

de Venise à cette époque. C'est une lettre que Cassiodore, ministre

du roi Théodoric, eut occasion d'écrire aux magistrats de la nouvelle

colonie, pour les inviter à faire effectuer le transport d'un

approvisionnement d'huile et de vin, qu'il s'agissait de faire venir

de l'Istrie à Ravenne. Cette lettre a été conservée[32]; on ne peut

mieux faire que de rapporter les expressions d'un contemporain:

[Note 32: CASSIODORI, _variar._ lib. 12, 24.]

«Cassiodore, sénateur et préfet du prétoire, aux tribuns maritimes.

«La récolte des vins et des huiles ayant été abondante en Istrie,

des ordres viennent d'être expédiés pour en faire arriver à Ravenne.

Vous avez un grand nombre de vaisseaux dans ces parages. Mettez

de l'empressement à faire effectuer ce transport. Ce trajet vous

doit être facile, par l'habitude que vous avez des voyages de long

cours. La mer est votre patrie; vous êtes familiarisés avec ses

dangers. Quand les vents ne vous permettent pas de vous éloigner,

vos barques défient les tempêtes en rasant la côte, ou en parcourant

les embouchures des fleuves. Si le vent leur manque, les matelots

descendus à terre les tirent eux-mêmes. On dirait, à les voir de

loin, qu'elles glissent sur les prairies. J'en ai été témoin, et

je me plais à rappeler ici combien l'aspect de vos habitations m'a

frappé. La louable Venise[33], pleine autrefois d'une illustre

noblesse, a pour confins au midi le Pô et Ravenne: elle jouit de

l'aspect de l'Adriatique vers l'orient. La mer, qui tantôt s'élève et

tantôt se retire, couvre et découvre alternativement une partie de la

plage, et montre tour-à-tour une terre contiguë et des îles coupées

par des canaux. Comme des oiseaux aquatiques, vous avez dispersé

vos habitations sur la surface de la mer. Vous avez uni les terres

éparses, opposé des digues à la fureur des flots. La pêche suffit à

la nourriture de tous vos habitants. Chez vous le pauvre est l'égal

du riche: vos maisons sont uniformes; point de différence entre les

conditions; point de jalousie parmi vos citoyens. Cette égalité les

préserve du vice. Vos salines vous tiennent lieu de champs: elles

sont la source de vos richesses, et assurent votre subsistance. On ne

peut pas se passer de sel, on peut se passer d'or. Soyez diligents à

tenir vos bâtiments prêts pour aller chercher les huiles et les vins

en Istrie, aussitôt que Laurentius vous en aura donné avis.»

[Note 33: «Venetiæ prædicabiles, quondam plenæ nobilibus.» L'auteur

de la chronique attribuée à Sagornino, et publiée par Zanetti, dit:

«Æneti vero, licet apud latinos una littera addatur, græcè laudabiles

dicuntur.»]

Cette lettre d'un ministre du roi des Ostrogoths aux magistrats d'une

république de pêcheurs, est écrite en style de rhéteur, mais elle

peint la simplicité, la sagesse, l'industrie et la prospérité de cet

état naissant. On en a commenté les expressions avec beaucoup de

soin, pour savoir ce qu'on devait en conclure pour la dépendance ou

l'indépendance de Venise, relativement au maître de l'Italie[34].

[Note 34: Voyez _De forma reipub. Venetæ, liber Nicolai Crassi_, et

sur-tout le livre _De l'Examen de la Liberté de Venise_, chap. 2.]

Quoique pleine d'urbanité, elle contient évidemment un ordre. Les

formules en sont impérieuses. Ce n'est pas ainsi que l'on demande un

service à qui ne nous le doit pas. Il n'y est fait mention ni d'un

paiement, ni d'un dédommagement quelconque. Dans un autre passage des

lettres du même ministre, on voit le roi des Ostrogoths pourvoir aux

besoins des insulaires dans un temps de disette[35].

[Note 35: CASSIODORUS, _variarum_ lib. 10, 26; lib. 12, 27.]

Il serait difficile de croire que le conquérant, qui prétendait

sûrement succéder à tous les droits d'Augustule, eût reconnu

formellement l'indépendance d'un état si nouveau, si faible et si

voisin; et il est plus que probable que cet état, qui devait être

alors plus jaloux de sa liberté réelle que de son indépendance

politique, ne se refusait pas à payer quelques tributs au nouveau

maître de l'empire d'Occident, ou à s'en acquitter par quelques

services.

Les Vénitiens ont beaucoup écrit pour prouver l'indépendance absolue

et immémoriale de leur patrie. Cette prétention a été vivement

attaquée[36], probablement avec raison. Il n'est pas dans la nature

des choses qu'une ville naissante, située si près d'un état puissant,

ait été indépendante dans l'origine. Mais cela n'intéresse nullement

la gloire de Venise. On sait bien qu'il n'y a d'indépendants que les

forts. La gloire véritable est de l'être devenu.

[Note 36: Notamment dans le _Squittinio della libertà Veneta_.]

[Note en marge: XI. Première guerre des Vénitiens. Ils ont à se

défendre contre les pirates de la côte opposée de l'Adriatique.]

Ce peuple eut bientôt après l'occasion de faire un acte de

souveraineté. Il était obligé à la guerre. De nouveaux barbares,

connus sous le nom d'Esclavons, le menacèrent sur son propre élément.

Ils s'étaient répandus sur les côtes de l'Adriatique. Maîtres de

l'Istrie, établis dans la vallée de Narenta, au fond du golfe de ce

nom, ces brigands devinrent des pirates fort incommodes pour leurs

paisibles voisins. Il fallut armer des vaisseaux pour les punir; et

cette guerre, qui accoutuma la république à l'essai de ses forces,

la mit en état de repousser par la suite des ennemis plus dangereux.

Venise ne fut délivrée des Esclavons que long-temps après.

Protégée par des vaisseaux armés, jalouse de son commerce, elle fit

un nouvel acte d'indépendance, en interdisant la navigation de ses

lagunes aux peuples du continent voisin, et même à ceux de Padoue,

son ancienne métropole.

[Note en marge: XII. Modification dans le gouvernement de la colonie

naissante et sa prospérité.]

On conçoit facilement que, pour faire la guerre, pour donner de la

vigueur au gouvernement, il fut nécessaire de resserrer les liens de

l'administration, et de diminuer le nombre des chefs qui y prenaient

part. Chacune des îles avait eu d'abord son magistrat, et ces

magistrats, égaux entre eux, ne relevaient que du conseil général de

la nation. Mais ces îles n'étaient pas toutes de la même importance.

Il paraît qu'on accorda un pouvoir plus étendu, d'abord à un tribun,

en 503, ensuite à dix en 574, puis à douze en 654, enfin à sept[37].

Les magistrats des îles principales furent appelés tribuns majeurs;

les autres, tribuns mineurs: ceux-ci relevaient des premiers. On ne

sait pas si l'assemblée générale se formait des uns et des autres,

ou des tribuns majeurs seulement; mais il est probable que ceux qui

avaient déjà exercé cette magistrature, et les citoyens les plus

considérables avaient le droit d'y siéger.

[Note 37: _De formâ reip. Venetæ, Nic. Crassi lib._--_Chronica

Veneta_, de François SANSOVINO.]

On est réduit à des conjectures sur l'organisation politique de cet

état naissant. Les notions sur ses moyens de prospérité ne sont

guères plus positives.

Cette peuplade de fugitifs, qui s'était jetée précipitamment dans

des îles désertes, ne pouvait y avoir apporté de grands moyens

d'industrie; mais elle sortait de villes naguère florissantes par le

commerce.

Strabon vante les manufactures de Padoue, qui fournissaient à Rome

une grande quantité de draps et d'autres étoffes. Aquilée faisait

un commerce considérable avec la Pannonie, et l'on prétend que les

marchandises qu'elle expédiait descendaient, par le Danube, jusque

dans la mer Noire[38]. Ces deux villes recevaient, par l'Adriatique,

les productions de tout le littoral de la Méditerranée.

[Note 38: _Storia civile e politica del commercio de' Venitiani_, da

Carlo Antonio MARIN, tom. I, lib. 1, cap. 5.]

Il était naturel que les exilés portassent dans leur nouvel asyle

quelques notions commerciales; mais leur industrie n'y trouvait qu'un

petit nombre d'objets sur lesquels elle pût s'exercer. Les bancs

de sable où ils venaient de s'établir étaient peu susceptibles de

culture. Tout le sol qui n'était pas absolument ingrat fut sollicité

par la main de l'homme, et fournit quelques plantes légumineuses,

qui alimentèrent les marchés de la côte voisine. Les plages

stériles étaient disposées pour recevoir les eaux de la mer, qui,

en s'évaporant, y déposaient un sel recueilli sans travail, et par

conséquent susceptible d'être donné au plus bas prix. Les barques

des insulaires le transportaient le long des divers fleuves qui

sillonnent le continent d'Italie.

La pêche fournissait une grande abondance de poisson: on ne dut pas

tarder à s'apercevoir qu'il était possible d'en étendre le commerce

dans les pays plus éloignés, en conservant ce poisson à l'aide du sel

que la nature semblait offrir d'elle-même.

Histoire de la République de Venise (Vol. 1) · 第 1 / 35 段