et enfin à Horace:
Sic Fratres Helenae, lucida sidera.
Il est toujours inutile, pour les questions de langue ou de littérature,
d’en référer à la Grèce, puisque rien ne nous est venu de là que par
l’intermédiaire de Rome; cependant, pour achever cette histoire, il faut
donner le patron de l’asclépiade latin:
Φαῖσι δἠποτα Λἠδαν ὐακίνθινον.
(SAPHO)
Si donc il s’agit de rénover «essentiellement» l’alexandrin, il s’agit
de briser une tradition aussi vieille que la civilisation
occidentale[192], et nous voilà en même temps assez loin de ce que dit
trop légèrement Théodore de Banville dans sa Prosodie: «Le vers de douze
syllabes, ou vers alexandrin, qui correspond à l’hexamètre des Latins, a
été inventé au XIIe siècle par un poète normand...»
[192] Voir la note sur le _vers libre latin_ à la fin de ce chapitre.
Il ne faut pas citer cela sans correction. L’alexandrin n’a aucun
rapport, ni de filiation, ni de parenté, vers syllabique, avec
l’hexamètre, vers métrique, disparu avec la métrique latine elle-même,
lors de la formation des langues novo-latines, où les mots, trop
contractés (_latrocinium_–larcin), se refusent aux jeux savants de la
prosodie. Comme la langue française, le vers français est un vers
d’origine populaire, c’est-à-dire traditionnelle, et il ne pouvait
emprunter au latin que des éléments assimilables à sa propre nature. Dès
l’origine il fut fondé sur le nombre et sur la césure; le vers de huit
syllabes lui-même, qui se trouve tout fait dans les hymnes de saint
Ambroise, est coupé par la césure (_Chanson de Saint Léger_). De ces
deux règles absolues la seconde seulement a été niée (à peine) par les
romantiques, puis par Verlaine, parnassien de transition. Aujourd’hui un
poète, même s’il n’admet pas le vers libre, consent non au vers sans
césure (il n’y en a pas), mais au vers à césure variable.
La rime est aussi ancienne que le vers français et presque aussi
ancienne que le vers latin syllabique; c’est le troisième élément. Dès
le XIIe siècle, Benoît de Sainte-More rime très soigneusement,
dédaigneux de la simple assonance qui avait déroulé sa musique assourdie
le long des laisses de la grande épopée des premiers cycles; au XIIIe
siècle, Rutebeuf rime comme Banville, avec autant de virtuosité et de
désinvolture. L’affaiblissement de la rime aux deux derniers siècles ne
fut qu’un signe de lassitude ou de décadence: le vers classique à rimes
pauvres n’est que le produit d’un art anémié et titubant. Après les
excès contraires du Parnasse, la rime en ces derniers temps s’est
rénovée; elle s’adresse d’abord à l’oreille, admettant ainsi des finales
jumelles de son, quoique différentes à l’œil; elle s’affaiblit même
volontiers en assonances qui, par leur nouveauté, sonnent parfois plus
haut que les vieilles rimes usées au duo prévu. C’est un retour très
heureux à la poésie orale.
La poésie est faite pour être récitée, comme la musique pour être jouée.
Il est certain qu’à l’origine la parole, la musique et la danse
concouraient équitablement à la poésie: la danse pourrait être l’origine
du rythme. Le type de cette poésie primitive, c’est la ronde. On peut
facilement jouir d’une représentation modeste de cet art antique et
«intégral», un soir, dans une rue calme du vieux Paris. Des petites
filles tournent enchaînées par les mains; elles chantent; elles sautent;
elles miment; et, au printemps, l’odeur des acacias se mêle au jeu et
tous les sens sont pris et charmés.
De ces éléments la poésie en a dédaigné un, tout d’abord, celui qui
exigeait du poète des grâces physiques, une éducation spéciale et le
concours de plusieurs compagnons. Elle a sans doute été plus longtemps
exclusivement fidèle à la musique, mais en séparant, pour ne les
rejoindre que dans l’effet produit, deux arts déjà trop perfectionnés
pour se confondre. Les trouvères allaient par deux, comme encore les
chanteurs des rues (les coutumes se superposent sans se détruire): l’un
jouait de quelque viole, l’autre chantait ou psalmodiait. Dans _Aucassin
et Nicolette_ il y a une part de chant et, alternée, une part de
récitation rédigée en prose.
Les vers cessèrent bientôt d’être chantés et même d’être récités; depuis
l’imprimerie ils sont composés pour les yeux (hormis les exceptions que
l’on sait). Or, le désaccord n’a cessé de s’aggraver entre l’écriture et
la parole; l’une est restée à peu près fixe, l’autre s’est modifiée
assez profondément par le fatal affaiblissement des voyelles et
l’assourdissement prévu des consonnes. Mais on ne lit pas que par les
yeux; on lit par les oreilles, on lit avec le souvenir de la parole et
surtout les vers auxquels on demande des sensations musicales en même
temps que des impressions sentimentales. Peu à peu l’absurdité des rimes
pour l’œil a été perçue; des oreilles ont en vain cherché à différencier
tels sons masculins, _mer_, de tels sons féminins, _mère_: on a connu
que les _e_ muets n’étaient plus (hormis en un petit nombre de
circonstances) que la vibration d’une consonne. Dès lors la
classification des rimes masculines et féminines apparaissait erronée.
En fait, il n’y a plus guère en français qu’une seule catégorie de
rimes, les féminines, _replet_, _plaie_; _régale_, _régal_; _seuil_,
_feuille_, etc.; les seules rimes masculines sont désormais celles que
donnent les mots terminés par une voyelle nasalisée: _ent_, _in_, _on_,
_ant_, _oin_, etc.[193],--toutes les autres rimes dites masculines
pouvant s’accoupler en parfaite parité de son avec des rimes dites
féminines, c’est-à-dire ornées du traditionnel _e_ muet[194].
[193] Ajouter les quelques mots en _ot_, auxquels ne correspondent
nulles finales en _oe_ (le vieux français en avait beaucoup), en
_oc_, _os_, en _at_, _ac_, _as_, quand la consonne finale n’est pas
prononcée; autrement les rimes seraient féminines.
[194] Sur un total d’environ trente mille mots français, il n’y aurait
qu’un tiers au plus de rimes purement masculines, et encore il faut
compter tous les adverbes, tous les participes présents, et tous les
mots en _tion_, si laids.