Ce bref résumé de l’histoire de la versification française permettra
plus facilement de discuter la théorie du vers libre, de juger si la
réforme que l’on propose, et qui a déjà été tentée par deux ou trois
poètes contemporains, est dirigée dans le sens traditionnel de la langue
et de la poésie de France.
Il y a quelques vers libres intercalés dans les poèmes de Victor Hugo:
Ce qu’on prend pour un mont est une hydre;
Ces arbres sont des bêtes;
Ces rocs hurlent avec fureur;
Le feu chante;
Le sang coule aux veines des marbres.
(_Les Contemplations_.)
Typographiés, ces cinq vers font trois alexandrins, mais il faut nous
méfier de la typographie; elle joue dans l’histoire du vers libre un
rôle trop souvent prépondérant. Jadis il ne s’agissait pour un mauvais
poète que de couper de la prose toutes les douze syllabes et d’orner les
finales de quelconques rimes; aujourd’hui, le hachoir est moins mesuré,
et il coupe non plus selon l’arithmétique, mais selon des intentions
difficilement appréciables. Nous supposerons donc que tous les vers sur
lesquels portera notre critique sont récités et non pas écrits.
Dès après cet exemple, on pourrait clore la discussion et dire: le vers
libre n’est autre chose que le vers familier romantique. Le poète, qui
se croyait tenu à de certaines règles typographiques, s’est dégagé de
ces règles et aussi de la rime obligatoire; au lieu de chercher, par la
rime, à donner l’illusion qu’il perpétuait la tradition de l’alexandrin,
il se libère et d’un usage absurde et du souci de duper l’oreille;
maintenant il coupe le vers, non plus au commandement du nombre Douze,
mais quand le sens s’y prête, d’accord avec un rythme secret et propre à
dire une émotion particulière; s’il use de la rime ou de l’assonance,
c’est en vue soit de renforcer le rythme, soit de donner à la pensée une
signification plus musicale.
On établirait aussi que telles suites de vers libres ne sont que des
alexandrins décomposés; on donnerait comme exemples, sinon comme
preuves:
Car vois | les marbres d’or aux cannelures fines |
Sont riches du soleil qui décline, | versant
Avec sa joie la soif des vins | qu’elle mûrit; |
fragment qui dans l’original forme cinq vers de 2, 10, 9, 10, 4
syllabes;