Comment le peuple s’assimile les mots étrangers.--Liste de mots
allemands, espagnols, italiens, etc., anciennement francisés.--Rapports
linguistiques anglo-français.--Le français des Anglais et l’anglais des
Français.--Les noms des jeux.--La langue de la marine.
Il est indifférent que des mots étrangers figurent dans le vocabulaire
s’ils sont naturalisés. La langue française est pleine de tels mots:
quelques-uns des plus utiles, des plus usuels, sont italiens, espagnols
ou allemands.
Voici une nomenclature très abrégée des principaux emprunts directs de
la langue française aux parlers les plus divers. Outre les mots venus à
l’origine de l’ancien allemand, par l’intermédiaire du latin médiéval,
l’allemand moderne a donné au français _flamberge_, _fifre_, _sabre_,
_vampire_, _rosse_, _hase_, _bonde_, _gamin_; le flamand: _bouquin_; le
portugais: _fétiche_, _bergamote_, _caste_, _mandarin_, _bayadère_;
l’espagnol: _tulipe_, _limon_, _jasmin_, _jonquille_, _vanille_,
_cannelle_, _galon_, _mantille_, _mousse_ (marine), _récif_, _transe_,
_salade_, _liane_, _créole_, _nègre_, _mulâtre_; l’italien: _riposte_,
_représaille_, _satin_, _serviette_, _sorte_, _torse_, _tare_,
_tarif_[62], _violon_, _valise_, _stance_, _zibeline_, _baguette_,
_brave_, _artisan_, _attitude_, _buse_, _bulletin_, _burin_, _cabinet_,
_calme_, _profil_, _modèle_, _jovial_, _lavande_, _fougue_, _filon_,
_cuirasse_, _concert_, _carafe_, _carton_, _canaille_; le provençal:
_badaud_, _corsaire_, _vergue_, _forçat_, _caisse_, _pelouse_; le
polonais: _calèche_; le russe: _cravache_; le mongol: _horde_; le
hongrois: _dolman_; l’hébreu: _gêne_; l’arabe: _once_, _girafe_,
_goudron_, _amiral_, _jupe_, _coton_, _taffetas_, _matelas_, _magasin_,
_nacre_, _orange_, _civette_, _café_; le turc: _estaminet_; le cafre:
_zèbre_; les langues de l’Inde: _bambou_, _cornac_, _mousson_; les
langues américaines: _tabac_, _ouragan_; le chinois: _thé_.
[62] Venu de l’arabe par l’italien; peut-être de la ville de _Tarifa_,
port que les Arabes d’Espagne avaient ouvert au commerce des
chrétiens. _Tarif_ était, encore au siècle dernier, un terme spécial
de douane.
Voilà des mots (et il y en a beaucoup d’autres) sans lesquels il serait
difficile de parler français, et auxquels le puriste le plus exigeant
n’oserait adresser aucun reproche; ils sont presque tous entrés
anciennement dans la langue, et c’est ce qui explique la parité de leurs
formes avec celles des mots français primitifs. Si l’on descend au XIXe
siècle, la figure des mots étrangers, même les plus usuels, change et se
barbarise. L’italien avait donné _brave_, il redonne _bravo_; il donne:
_imbroglio_, _fiasco_; l’allemand ne nous communique plus que de féroces
assemblages de consonnes: _kirsch_[63], _block-haus_[64]; l’espagnol
demeure trop visible dans _embargo_; le russe dans _knout_ et le
hongrois dans _shako_[65]. Mais c’est en étudiant l’anglais dans le
français que l’on comprendra le mieux les dommages que peut causer à une
langue devenue respectueuse, un vocabulaire étranger.
[63] Aurait donné jadis: _Quirche_.
[64] Doublure inutile de _fortin_.
[65] Ces mots auraient donné au français d’il y a deux siècles _Noute_
et _chacot_.
L’anglais nous a fourni un grand nombre de mots qui se comportent dans
notre langue selon des modes assez différents. Les uns, en petit nombre,
entrés par l’oreille, ont été naturellement francisés puisque leur
écriture figurative était ignorée; celui qui les transcrivit le premier
méconnut sans doute leur origine et les considéra comme des termes de
métier. Aujourd’hui même la phonétique n’arrive pas toujours à retrouver
leur source. Tels sont: _héler_, _poulie_, _taquet_, _toueur_,
_beaupré_, _comité_. D’autres avaient été jadis donnés à l’Angleterre
par la France; ils ont repris assez facilement une forme française;
ainsi _trousse_, substantif verbal de _trousser_ (_tortiare_), est
devenu en anglais _truss_ et nous est revenu _drosse_ (terme de marine).
Les rapports linguistiques ont toujours été un peu tendus entre les deux
pays. Ni un Français ne peut prononcer un mot anglais, ni un Anglais un
mot français, et souvent les déformations sont extraordinaires. Lorsque
le mot entre par l’écriture, il se francise à la fois de forme et de
prononciation, ou de prononciation seulement. Le premier mode donne des
mots d’un français parfois médiocre, mais tolérable: _boulingrin_,
_bastringue_, _chèque_, _gigue_, _guilledin_[66], _bouledogue_. Quelques
mots sont sur la limite de la naturalisation: les dictionnaires donnent
déjà: _ponche_, _poudingue_. D’autres enfin s’écrivent en anglais et se
prononcent en français: _club_, _cottage_, _tunnel_, _jockey_,
_dogcart_; il est très probable qu’ils auraient fini par devenir
_clube_[67], _cotage_, _tunel_, _joquet_, _docart_, si la Demi-Science
et le Respect n’étaient d’accord pour s’opposer à leur déformation. Mais
il y a de plus graves injures. Toute une série de mots anglais ont gardé
en français et leur orthographe et leur prononciation, ou du moins une
certaine prononciation affectée qui suffit à réjouir les sots et à leur
donner l’illusion de parler anglais. Rien de plus amusant alors que de
rebrousser le poil du snobisme[68] et de prononcer, comme un brave
ignorant, _tranvé_ et _métingue_. Ces mots sont d’ailleurs sur la limite
et on ne sait encore ce qu’ils deviendront: _tramway_ semble s’acheminer
vers _tramoué_ plutôt que vers _tranvé_[69], quant à _meeting_, le
peuple prononce résolument _métingue_, entraîné par l’analogie. Mais
_steamer_, _sleeping_, _spleen_, _water-proof_, _groom_, _speech_, et
tant d’autres assemblages de syllabes, sont de véritables îlots anglais
dans la langue française. Il est inadmissible qu’on me demande de
prononcer _prouffe_ un mot écrit _proof_. Les architectes ont imité en
France les fenêtres appelées par les Anglais _bow-window_; voilà un mot
dont je ne sais rien faire. Jadis il serait devenu aussitôt
_beauvindeau_[70]; sa lourdeur aurait pu choquer, mais non sa forme. Il
était d’ailleurs bien inutile, puisque, d’après Viollet-Leduc, il a un
exact correspondant en vrai français, _bretêche_.
[66] _Gilding_ (hongre).
[67] _Club_, prononcé à l’anglaise, est en train de mourir; l’instinct
revient à _cercle_.
[68] _Snob_ (qui devrait s’écrire _snobe_) et _snobisme_ sont assez
bien naturalisés. La signification française de _snob_ est inconnue
des Anglais. _Snob_, qui veut dire _cordonnier_, a pris pour eux le
sens péjoratif qu’avait il y a quelques années le mot _épicier_.
[69] On a signalé récemment à Paris, en la réprouvant, la forme
_tramevère_; elle serait excellente.
[70] Comme de _bowsprit_ les marins firent _beaupré_.
Des vocabulaires entiers sont gâtés par l’anglais. Tous les jeux, tous
les _sports_ sont devenus d’une inélégance verbale qui doit les faire
entièrement mépriser de quiconque aime la langue française. _Coaching_,
_yachting_, quel parler! Des journalistes français ont fondé il y a un
an ou deux un cercle qu’ils baptisèrent _Artistic-cycle-club_; ont-ils
honte de leur langue ou redoutent-ils de ne pas la connaître assez pour
lui demander de nommer un fait nouveau? Cette niaiserie est d’ailleurs
internationale, et le français joue chez les autres peuples, y compris
l’Angleterre, le rôle de langue sacrée que nous avons dévolu à
l’anglais. Il y a à Londres un jargon mondain et diplomatique: _thé
dansante_, _landau sociable_, _style blasé_, _morning-soirée_; _solide_
s’exprime par _solidaire_, _bon morceau_ par _bonne-bouche_ et _de pied
en cap_ par _cap à pie_[71]. Notre anglais vaut ce français-là et il est
souvent pire. Son inutilité est évidente. _Sleeping-car_,
_garden-party_, _steamer_, _rail-way_, _rail-road_, _steeple-chase_,
_dead-heat_, _warrant_, _reporter_, _interview_, _bond-holder_,
_rocking-chair_, _sportsman_ et son féminin _sportswoman_, _snowboot_,
_smoking_, _music-hall_, _select_, _leader_, _authoresse_: aucun de ces
mots, dont la liste est inépuisable, n’ont même l’excuse d’avoir pris la
langue française au dépourvu; aucun qui ne pût trouver dans notre
vocabulaire son exacte et claire contre-partie.
[71] _S’intimer_. «Elle s’_intime_ avec tout le monde.» C’est du
français créé par un Russe; il n’est pas mauvais. La tendance au
néologisme est assez forte chez les étrangers parlant français et
n’ayant naturellement qu’un vocabulaire restreint à leur
disposition.
Un journal discourait naguère sur _authoresse_, et, le proscrivant avec
raison, le voulait exprimer par _auteur_. Pourquoi cette réserve, cette
peur d’user des forces linguistiques? Nous avons fait _actrice_,
_cantatrice_, _bienfaitrice_, et nous reculons devant _autrice_[72], et
nous allons chercher le même mot latin grossièrement anglicisé et orné,
comme d’un anneau dans le nez, d’un grotesque _th_. Autant avouer que
nous ne savons plus nous servir de notre langue et qu’à force
d’apprendre celles des autres peuples nous avons laissé la nôtre
vieillir et se dessécher. Cet aveu ne nous coûte rien: nous avons permis
à l’industrie, au commerce, à la politique, à la marine, à toutes les
activités nouvelles ou renouvelées en ce siècle, d’adopter un
vocabulaire où l’anglais, s’il ne domine pas encore, tend à prendre au
moins la moitié de la place.
[72] _Autrice_ est français depuis au moins le XVIIIe siècle:
«AUTRICE. _Une dame Autrice_, se trouve dans une pièce du _Mercure_
de juin 1726.» _Dictionnaire néologique à l’usage des Beaux Esprits
du siècle_ (1727), par l’abbé Desfontaines.
L’histoire linguistique des jeux de plein air est curieuse. On en
trouverait difficilement un seul, parmi ceux qui ont été réimportés
d’Angleterre, qui ne fût connu et toujours pratiqué en France par les
enfants. Ainsi la _balle à la crosse_ nous est revenue sous le nom de
_cricket_; la _paume_, sous le nom de _tennis_; le _ballon_[73], sous le
nom de _foot-ball_; le _mail_[74], sous le nom de _crocket_. Il
suffirait évidemment de donner un nom anglais aux _boules_, à la
_marelle_, ou au _cerceau_ pour voir ces jeux innocents faire leur
entrée dans le monde[75].
[73] En Bretagne, la _soule_.--Emile Souvestre, dans le _Figaro_,
Supplément du 1er juillet 1877.
[74] C’est le mot latin tout vif, _malleus_ (_mail_, _maillet_).--Ce
jeu est appelé _le Jeu du Palle-Mail_ dans _la Maison des jeux
académiques, etc._; à Paris, chez Estienne Loyson, 1665. Son
vocabulaire technique comprenait les mots: _passe_, _débutter_,
_archet_, _roüet_, _boule_, _ais_, _mettre au beau_; _boule fendue_,
_dérobée_, _qui tient de la pierre_, _du fer_, etc.; _crocheter_,
_lever_, _lève_, _porte-lève_, etc.
[75] M. Michel Bréal (_Revue des Revues_, 1er juin 1897) trouve tout
naturel que le _crocket_ ait amené avec lui d’Angleterre son
vocabulaire. Est-il vraiment si naturel que le même jeu se joue en
anglais sur les plages et en français dans les cours de collège?
La langue de la marine s’est fort gâtée en ces derniers temps, j’entends
la langue écrite par certains romanciers, car la langue orale a dû se
maintenir intacte. M. Jules Verne mérite ce reproche d’avoir abusé des
mots anglais dans ses merveilleux récits; un seul de ses tomes me
fournit les mots suivants: _anchor-boat_, _steam-ship_, _main-mast_,
_mizzenne-mast_, _fore-gigger_, _engine-screw_, _patent-log_, _skipper_,
sans compter _dining-room_ et _smoking-room_, qui sont de la langue
générale. Nul lexique cependant n’est plus pittoresque que celui de la
marine française, et M. Jules Verne, qui le connaît mieux que personne,
devrait l’employer toujours et ne pas laisser croire qu’il le juge
inférieur en netteté et en beauté au lexique anglais. Que de mots, que
de locutions d’une pureté de son admirable: _étrave_, _étambot_,
_misaine_, _hauban_, _bouline_, _hune_, _beaupré_, _artimon_, _amarres_,
_amures_, _laisser en pantenne_, _haler en douceur_; voici deux lignes
de vraie langue marine[76]: «On cargue la brigantine, on assure les
écoutes de gui; une caliourne venant du capelage d’artimon est frappée
sur une herse en filin...» Très peu de mots marins appartiennent au
français d’origine; ils ont été empruntés aux langues germaniques et
scandinaves, au provençal, à l’italien; mais leur naturalisation est
parfaite, et presque tous peuvent servir de modèle pour le traitement
auquel une langue jalouse de son intégrité doit soumettre les mots
étrangers.
[76] _La pêche à bord des longs-courriers_, par Bouquart.
_L’Illustration_, 11 septembre 1897.