Le latin, tuteur du français.--Son rôle de chien de garde vis-à-vis des
mots étrangers.--Les peuples qui imposent leur langue et les peuples qui
subissent les langues étrangères.--Peuples et cerveaux bilingues.
Le français, depuis son origine, a vécu sous la tutelle du latin. Sa
naissance a été latine; son éducation a été latine; et jusque pendant sa
maturité, si on doit supposer qu’il la vit depuis trois siècles, l’appui
et les conseils du latin l’ont suivi pas à pas: le latin a toujours été
la réserve et le trésor où il a puisé les ressources qu’il n’osait pas
toujours demander à son propre génie. C’est un fait, mais non une
nécessité. Les langues une fois formées peuvent se suffire à
elles-mêmes; quoique l’on n’ait pas d’exemple certain, parmi les parlers
civilisés, d’une telle scission et d’un tel isolement, on supposera très
logiquement que le dialecte de l’Ile-de-France, tout d’un coup privé du
latin, se soit développé et ait atteint sa parfaite virilité à l’abri de
l’influence extérieure. Si le latin avait péri au Xe siècle, le
français, sans être radicalement différent de la langue que nous parlons
aujourd’hui, tout en possédant le même fonds de mots usuels, tout en
usant d’une pareille syntaxe, aurait cependant évolué selon d’autres
principes. Il est très probable qu’il serait devenu presque entièrement
monosyllabique, suivant sa tendance initiale toujours combattue par la
présence du latin, et d’un latin particulier dont la tendance contraire
allongeait les mots par l’accumulation des suffixes.
Sous cette forme supposée, la langue française aurait eu un caractère
très original, très pur, et peut-être faut-il regretter la longue
tutelle qu’elle a subie au cours des siècles. Peut-être; à moins que la
présence du latin n’ait été au contraire particulièrement bienfaisante;
à moins que, comme un vigilant chien de garde, le latin, posté au seuil
du palais verbal, n’ait eu pour mission d’étrangler au passage les mots
étrangers et d’arrêter ainsi l’invasion qui, à l’heure actuelle, menace
très sérieusement de déformer sans remède et d’humilier au rang de
patois notre parler orgueilleux de sa noblesse et de sa beauté.
Je crois vraiment qu’en face de l’anglais et de l’allemand le latin est
un chien de garde qu’il faut soigner, nourrir et caresser. Ou bien
l’enseignement du latin sera maintenu et même fortifié par l’étude des
textes de la seconde et de la troisième latinité; ou bien notre langue
deviendra une sorte de _sabir_ formé, en proportions inégales, de
français, d’anglais, de grec, d’allemand, et toutes sortes d’autres
langues, selon leur importance, leur utilité, ou leur popularité. Nous
avons de tout temps emprunté des mots aux divers peuples du monde, mais
le français possédait alors une volonté d’assimilation qu’il a négligée
en grande partie. Aujourd’hui le mot étranger qui entre dans la langue,
au lieu de se fondre dans la couleur générale, reste visible comme une
tache. L’enseignement des langues étrangères nous a déjà inclinés au
respect d’orthographes et de prononciations qui sont de vilains
barbarismes pour nos yeux et nos oreilles. Si à dix ans de latin on
substituait dans les collèges dix ans d’anglais et d’allemand; si ces
deux langues devenaient familières et aux lettrés de ce temps-là et aux
fonctionnaires et aux commerçants; si, par l’utilité retirée tout
d’abord de ces études, nous étions parvenus à l’état de peuple bilingue
ou trilingue; si encore nous faisions participer les femmes et--pourquoi
pas?--les paysans et les ouvriers à ces bienfaits linguistiques, la
France s’apercevrait un jour que ce qu’il y a de plus inutile en France,
c’est le français. Cependant, chacune des quatre régions frontières
ayant choisi de penser dans la langue du peuple voisin, peut-être
resterait-il vers le centre, aux environs de Guéret et de Châteauroux,
quelques familles farouches où se conserveraient, à l’état de patois,
les mots les plus usuels de Victor Hugo.
Ce serait la seconde fois que pareille aventure aurait pour théâtre le
sol de la Gaule. Comme les contemporains de M. Jules Lemaître, les
petits-fils de Vercingétorix s’avisèrent que le celte était une langue
sans utilité commerciale; ils apprirent le latin très volontiers. Ceux
qui résistèrent à l’esprit du siècle se retirèrent dans l’Armorique;
leur entêtement a légué au français environ vingt mots[60]: c’est tout
ce qui reste des dialectes celtiques parlés en Gaule, puisque les
Bretons d’aujourd’hui sont des immigrés gallois.
[60] Et une quantité assez considérable de noms de lieux, fleuves et
monts.
Une langue n’a pas d’autre raison de vie que son utilité. Diminuer
l’utilité d’une langue, c’est diminuer ses droits à la vie. Lui donner
sur son propre territoire des langues concurrentes, c’est amoindrir son
importance dans des proportions incalculables.
Il y a deux sortes de peuples: ceux qui imposent leur langue et ceux qui
se laissent imposer une langue étrangère. La France a été longtemps le
peuple de l’Europe qui imposait sa langue; un Français d’alors, comme un
Anglais d’aujourd’hui, ignorait volontairement les autres langues
d’Europe; tout mot étranger était pour lui du jargon et quand ce mot
s’imposait au vocabulaire, il n’y entrait qu’habillé à la française.
Allons-nous, sur les conseils des comités coloniaux, devenir une nation
polyglotte, sans même nous apercevoir que cela serait un véritable
suicide linguistique, et demain un suicide intellectuel?
Je n’ai pas le courage de défendre avec enthousiasme, comme M. Jules
Lemaître, «le règne définitif de l’industrie, du commerce et de
l’argent»[61]; je ne saurais calculer ce que vaut--valeur marchande--la
parfaite connaissance de l’anglais, de l’allemand ou de l’espagnol; ma
vocation est de défendre, par des œuvres ou par des traités, la beauté
et l’intégrité de la langue française, et de signaler les écueils vers
lesquels des mains maladroites dirigent la nef glorieuse. Vilipender les
langues étrangères n’est pas mon but, non plus que de déprécier le grec;
mais il faut que les domaines linguistiques soient nettement délimités:
les mots grecs sont beaux dans les poètes grecs et les mots anglais dans
Shakespeare ou dans Carlyle.
[61] Opinions à répandre: Contre l’Enseignement classique.--_Le
Figaro_, 25 février 1898.
Un homme intelligent et averti peut savoir plusieurs langues sans avoir
la tentation d’entremêler leurs vocabulaires; c’est au contraire la joie
du vulgaire de se vanter d’une demi-science, et le penchant des
inattentifs d’exprimer leurs idées avec le premier mot qui surgit à
leurs lèvres. La connaissance d’une langue étrangère est en général un
danger grave pour la pureté de l’élocution et peut-être aussi pour la
pureté de la pensée. Les peuples bilingues sont presque toujours des
peuples inférieurs.
M. Jules Lemaître juge ainsi que du temps perdu les années passées au
collège à «ne pas apprendre le latin»; mais il ne s’agit pas d’apprendre
le latin: il s’agit de ne pas désapprendre le français. Il vaut mieux
perdre son temps que de l’employer à des exercices de déformation
intellectuelle. On a récemment insinué qu’un bon moyen pour inculquer
aux Français une langue étrangère serait de les envoyer faire leurs
études à l’étranger. Les «petits Français» seraient remplacés en France
par des petits Anglais, par des petits Allemands; ainsi chaque peuple,
oubliant sa langue maternelle, irait patoiser chez son voisin: système
excellent, grâce auquel les Européens, sachant toutes langues, n’en
sauraient parfaitement aucune.
Je résumerai en un mot ma pensée: le peuple qui apprend les langues
étrangères, les peuples étrangers n’apprennent plus sa langue.
Mais ces considérations, sans être absolument en dehors de mon sujet,
s’éloignent de l’esthétique verbale: il me faut maintenant étudier,
comme je l’ai fait pour le grec, l’intrusion en français des mots
étrangers, des mots anglais en particulier.