Je n’ai pas qualité pour juger des avantages offerts par le système
métrique, ni pour affirmer que la routine des Anglais ait entravé leur
développement commercial et restreint leur expansion dans le monde. Il
ne s’agit en cette étude que de la beauté verbale et je dois me borner à
chercher si le mot _grain_ est moins beau que le mot _décigramme_, si
l’extraordinaire _kilo_ n’est pas une perpétuelle insulte au
dictionnaire français[38].
[38] Francis Wey s’est amusé à substituer, en des phrases de
conversation, certains de ces mots aux mots traditionnels,
_décagramme_, par exemple, à _once_: «Elle ne pèse pas un
décagramme!»
Cette abréviation, plus laide encore que le mot complet, est fort
usitée; _kilo_ et _kilomètre_ sont même à peu près les deux seuls termes
usuels que le système métrique ait réussi à introduire dans la langue,
puisque _litre_ sous cette forme et sous celle de _litron_ existait déjà
en français[39]. En 1812, devant la répugnance bien naturelle du peuple,
on dut permettre le retour des anciens mots proscrits qui s’adaptèrent
désormais à des poids et à des mesures conformes à la loi nouvelle. Il
restait à adoucir la théorie, comme on avait adouci la pratique et à
faire rentrer dans l’enseignement primaire les termes français chassés
au profit du grec; on ne l’a pas osé et l’on continue à enseigner dans
les écoles toute une terminologie très inutile et très obscure.
Aujourd’hui comme durant tous les siècles passés, le vin se vend à la
_chopine_, au _demi-setier_, au _verre_; et dans les provinces les vieux
mots _pots_, _pinte_, _poisson_, _roquille_, _demoiselle_ et bien
d’autres sont toujours en usage; _pièce_, _foudre_, _velte_, _queue_,
_baril_, _pipe_, _feuillette_, _muid_, _tonneau_, _quartaut_ n’ont point
capitulé devant _hectolitre_, ni _boisseau_, ni _barrique_, ni _hotte_.
En Normandie le mot _hectare_ est tout à fait incompris, hormis des
instituteurs primaires: là, comme sans doute dans les autres provinces,
le champ du paysan s’évalue en _acres_, _arpents_, _journaux_,
_perches_, _toises_, _verges_ et _vergées_. Les marins en sont restés à
la _lieue_, à la _brasse_, au _mille_, au _nœud_, et plusieurs corps de
métier, notamment les imprimeurs, pratiquent uniquement le système
duodécimal, soit sous les noms de _point_, _ligne_, _pouce_ et _pied_,
soit au moyen d’un vocabulaire spécial. Qui entendit jamais prononcer le
mot _stère_? Les bûcherons qui mesurent encore le bois au lieu de le
peser se servent plus volontiers de la _corde_, et les auvergnats, de la
_voie_. Cette racine inusitée n’en a pas moins fructifié: elle a donné
_stéréotomie_, _stéréoscope_, _stéréotypie_, mots élégants et qui ont le
mérite de prouver qu’il ne peut y avoir aucun rapport rationnel entre la
signification et l’étymologie. Les pauvres enfants auxquels on a fait
croire que les syllabes du mot _stère_ contiennent l’idée de _solide_ ne
sont-ils pas tout disposés à comprendre _stéréoscope_? Heureusement que,
moins respectueux que leurs maîtres, ils oublient bientôt ces mots
absurdes; les ouvriers _stéréotypeurs_ n’ont pas tardé à imposer
_clichage_ et _cliché_.
[39] _Litre_, au sens de bande de couleur noire, est identique à
_liste_ (anciennement _listre_, du vieux haut-allemand _lista_). Le
_litron_ était la seizième partie du boisseau; son étymologie est
incertaine.
En dehors du système officiel, _mètre_ a été d’une terrible fécondité;
allié tantôt à un mot grec, tantôt à un mot latin, car tout est bon aux
barbares qui méprisent la langue française, il donna une quantité de
termes inutiles et déconcertants tels que _chronomètre_,
_microchronomètre_, _célérimètre_ (que l’instinct a tout de même éliminé
pour prendre _compteur_), _anthropométrie_. Ce dernier mot est d’autant
plus mauvais qu’il ne dit rien de plus que _mensuration_, doublet du
vieux _mesurage_, malheureusement dédaigné. On prépare pour l’Exposition
une grande carte des récifs et des profondeurs des côtes de France; ce
titre donnerait une bien médiocre idée des talents de l’auteur; aussi
a-t-il dénommé sa carte _lithologico-isboathométrique_. Voilà qui est
sérieux.
Le système métrique pouvait très bien se concilier avec le vocabulaire
traditionnel; c’est ce qui est advenu dans la pratique de la vie, et
encore que les lois (singulières tracasseries!) défendent d’imprimer le
mot _sou_ dans une indication de prix, peu de gens se sont encore
résignés à appeler ce pauvre sou proscrit autrement que par son nom
unique et vénérable. Comme les Poids et Mesures, la plupart des métiers
ont eu à subir l’assaut du gréco-français, mais la plupart ont assez
bien résisté, opposant au pédantisme la richesse de leurs langues
spéciales créées bien avant la vulgarisation du grec. Sauf quelques mots
par lesquels d’académiques vétérinaires voulurent glorifier leur
profession, la maréchalerie se sert d’un dictionnaire entièrement
français, ou francisé selon les bonnes règles et les justes analogies;
parmi les plus jolis mots de ce répertoire peu connu figurent les termes
qui désignent les qualités, les vices ou la couleur des chevaux; _azel_,
_aubère_, _balzan_, _alzan_, _bégu_, _cavecé_, _fingart_, _oreillard_,
_rouan_, _zain_. Récemment la racine ἵππος est venue donner naissance,
d’abord à l’_hippologie_ (qui n’est autre que la _maréchalerie_), puis à
l’_hippophagie_; les palefreniers sont devenus très probablement des
_hippobosques_ et enfin, ceci est plus certain, la colle faite avec la
peau du cheval a pris le nom magnifique d’_hippocolle_. Ce mot n’est-il
pas un peu trop gai pour sa signification?
La vénerie et le blason possèdent des langues entièrement pures et d’une
beauté parfaite; mais il m’a semblé plus curieux de choisir comme type
de vocabulaire entièrement français celui d’une science plus humble,
mais plus connue, celui de l’ensemble des corps de métier nécessaires à
la construction d’une maison. Que l’on parcoure donc «le Dictionnaire du
constructeur, ou vocabulaire des maçons, charpentiers, serruriers,
couvreurs, menuisiers, etc.[40]», et l’on verra que tous les outils,
tous les travaux de tous ces ouvriers ont trouvé dans la langue
française des syllabes capables de les désigner clairement. La lente
organisation d’une telle langue fut un travail admirable auquel tous les
siècles ont collaboré. Elle est faite d’images, de mots détournés d’un
sens primitif et choisis pour un motif qu’il est souvent difficile
d’expliquer. Voici quelques-uns de ces termes dont plusieurs sont
familiers à tous sous leur double signification: _marron_, _talon_,
_barbe_, _jet-d’eau_, _valet_, _chevron_, _poutre_, _dos-d’âne_,
_poitrail_, _corbeau_, _œil-de-bœuf_, _gueule-de-loup_, _tête-de-mort_,
_queue-de-carpe_, et tous noms d’engins destinés à soulever des
fardeaux: _bélier_, _mouton_, _moufle_, _grue_, _chèvre_, _vérin_[41].
Le nom de _jet-d’eau_ donné à une sorte de rabot est fort joli par
l’image évoquée des copeaux qui surgissent au-dessus du contre-fer; il
semble nouveau dans cette signification[42], mais la langue des métiers
toujours vivante et si inconnue est en perpétuelle transformation. Je ne
suis pas éloigné de songer qu’il serait plus utile de faire apprendre
aux enfants les termes de métier que les racines grecques[43]; leur
esprit s’exercerait mieux sur une matière plus assimilable, et si l’on
joignait à cela des exercices sur les mots composés et les suffixes,
peut-être prendraient-ils plus de goût et quelque respect pour une
langue dont ils sentiraient la chaleur, les mouvements, les
palpitations, la vie.
[40] Par L.-Pernot (1829).
[41] S’il faut le rattacher au latin _verrem_.
[42] Il figure avec un autre sens dans le dictionnaire de Pernot,
ainsi que _gueule-de-loup_ et _riflard_, autres outils de menuisier.
[43] «Furetières avait raison de regretter le nom énergique
d’_orgueil_, employé par les ouvriers pour désigner l’appui qui fait
dresser la tête du levier, et que les savants appelaient du beau nom
d’_hypomoclion_.» Marty-Laveaux, _De l’enseignement de notre langue_
(1872).--On se souvient des conseils donnés par Ronsard dans son
_Art poétique_: «Tu practiqueras bien souvent les artisans de tous
mestiers...»