CHAPITRE V

Les mots gréco-français jugés d’après leur forme et leur

sonorité.--Comment le peuple s’assimile ces mots.--Rejet des principes

étymologiques.--L’orthographe et le «fonétisme».

Tout n’est pas mauvais dans les récents langages techniques. Naguère,

obligée à des abréviations par la longueur hostile de certains vocables,

la chimie a dû adopter, pour signifier tout un ensemble de combinaisons

complexes, tel suffixe assez heureux. Sur l’analogie de _vitriol_ nous

avons vu naître _aristol_, _formol_, _menthol_, _goménol_, mots très

acceptables et d’une bonne sonorité. Ainsi, après avoir réprouvé les

très anciens termes _couperose_, _nitre_, _esprit-de-sel_, _vitriol_,

pour leur substituer sulfate de cuivre, azotate de potasse, acide

chlorhydrique, acide sulfurique, les chimistes ont dû, tout comme les

alchimistes, négliger dans le mot nouveau la notation des éléments

combinés dans la matière nouvelle. Ce retour à l’instinct est un grand

progrès linguistique. Des suffixes en _ose_, la chimie et la médecine

ont créé les mots dont _glucose_, _amaurose_ sont des types assez bons

et qui démontrent qu’avec un peu de goût la formation savante serait

maniable sans danger pour la langue. Enfin tous les vocabulaires

techniques ont trouvé dans le grec des mots faciles à franciser et

immédiatement acceptables; je citerai _glène_, _galène_, _malacie_,

_lycée_, _mélisse_, en renvoyant aux premières pages de cette étude où

l’on trouvera les raisons de leur beauté analogique.

Ils ont une forme heureuse, mais par hasard; et pourtant tout mot grec

aurait pu devenir français si l’on avait laissé au peuple le soin de

l’amollir et de le vaincre.

_Asthme_ figure dans la langue depuis plusieurs siècles, ainsi que la

_phthisie_ (ou _phtisie_, avec une incorrection), mais l’usage les avait

très heureusement déformés en _asme_ et en _tésie_[44]; c’est d’ailleurs

pour nos organes une nécessité que cet adoucissement. Les almanachs de

l’école de Salerne avaient encore popularisé _apoplexie_, _paralysie_,

_épilepsie_, _anthrax_, mais la langue ne les avait admis qu’avec des

modifications considérables: _popelisie_, _palacine_, _épilencie_,

_antras_, mots excellents et très aptes à signifier clairement les

maladies qu’ils représentent[45].

[44] _Etique_, déformation de _hectique_, est resté dans la langue. On

trouve aussi _tisie_. Hadrianus Junius traduit _tabes_ par

_l’éticque_ ou _tisie_. La _térébenthine_ était devenue joliement

_tourmentine_ (_Dictionnaire_ de Wailly).

[45] Au XVIIe siècle, le français tendait à s’assimiler même certains

mots maniés par les seuls lettrés. Une mazarinade porte ce titre:

Rymaille des plus célèbres _Bibliotières_ (bibliothèques). On a dit

et on dit encore, en Normandie, au Canada: _Eclipe_ pour éclipse,

_catéchime_, pour catéchisme. Le peuple de Paris essaie de donner

une forme aux mots grecs; il prononce: _chirugie_ et _chérugie_,

_panégérique_, _farmacerie_, _plurésie_, _rachétique_, _rumatisse_,

_cangrène_, _cataplâsse_, _cataclisse_, etc. La tendance à réduire

les finales _isme_ et _asme_ à _ime_ ou _isse_ et _âme_ ou _asse_

est toujours active en français.

Nous sommes devenus trop respectueux et trop timides pour que l’on

puisse conseiller aujourd’hui de soumettre à ce traitement radical les

mots gréco-français du répertoire verbal; il faut cependant trouver à

leur laideur quelques palliatifs.

Le premier remède sera de rejeter tous les principes de l’orthographe

étymologique et de soulager les mots empruntés au grec de leurs vaines

lettres parasites. Un mot étranger ne peut devenir entièrement français

que si rien ne rappelle plus son origine; on devra, autant que possible,

en effacer toutes les traces. Les mots latins francisés par le peuple

n’ont souvent gardé aucun signe de leur naissance; on n’aperçoit pas, au

premier coup d’œil, _libella_ dans _niveau_, _catellus_ dans _cadeau_,

_muscionem_ dans _moineau_[46], _patella_ dans _poële_, _aboculus_ dans

_aveugle_. Ces déformations, qui sont très régulières, si elles ne

peuvent plus servir d’exemples pour l’incorporation actuelle des mots

étrangers, enseigneront cependant le mépris de ce qu’on appelle les

lettres étymologiques.

[46] Généalogie de _moineau_: _musca_ (mouche), _muscio [ne]_,

_moisson_, _moissonnel_, _moisnel_, _moineau_. Le mot n’a,

contrairement à l’opinion populaire, aucun rapport avec _moine_ (du

latin _monachus_). _Moine_ a donné son diminutif, _moinillon_, sur

l’analogie de _oisillon_. _Moineau_ signifie proprement

_oiseau-mouche_.

Je ne crois pas qu’il soit possible ni utile de modifier la forme des

mots latins anciennement francisés par les érudits, ni, sous prétexte

d’alignement, de biffer certaines lettres doubles, de remplacer les _g_

doux et les _ge_ par les _j_, ni enfin de faire subir à l’orthographe

aucune des modifications radicales et maladroites préconisées par les

«fonétistes». Il faut accepter la langue sous l’aspect que lui ont donné

quatre siècles d’imprimerie, et que le journal vulgarise depuis

cinquante ans. Nul ne peut consentir, qui aime la langue française, à

écrire _fam_, _ten_, _cor_, _om_, pour _femme_, _temps_, _corps_,

_homme_. Si l’on voulait réaliser la prétention des réformistes et

écrire les mots exactement comme ils se prononcent, chaque lettre

n’ayant qu’une valeur et chaque son étant représenté par une lettre

unique, il ne faudrait pas moins de 50 signes différents attribués à 27

consonnes et à 23 voyelles pures; sans compter les voyelles nasales, ce

qui porterait à 58 le chiffre total des lettres de l’alphabet français.

M. Paul Passy se sert de 42 signes dans sa _Méthode phonétique_

élémentaire; c’est suffisant, mais non scientifique[47]. Une analyse un

peu minutieuse des sons de la langue française ne pourrait s’établir à

moins d’une centaine de lettres; et il faudrait constamment refondre cet

alphabet modèle, car les sons changent: tantôt une lettre perd un son,

tantôt elle en gagne un autre. Le bref alphabet latin, par ses

combinaisons infinies, est apte à rendre toute les nuances de la voix et

toutes les demi-nuances d’une prononciation infiniment variable: on ne

fait pas entendre les deux _tt_ dans _littéral_, _littérature_, mais on

en fait peut-être entendre un peu plus d’un seul, un et une fraction

impondérable. Quel signe pourra fixer l’insaisissable nuance? Est-on sûr

que _bèle_ soit l’exact équivalent phonétique de _belle_, que _frè_

remplace _frais_? L’_e_ muet, quoiqu’il ne se prononce plus dans la

plupart des cas, a gardé une valeur de position; il est impossible,

comme le veulent les phonétistes, de le supprimer de la langue

française. L’orthographe ne doit pas plus se conformer à la

prononciation que la prononciation à l’orthographe.

[47] Poussée à l’extrême, cette analyse minutieuse révèle en français

43 nuances différentes de son pour la seule voyelle _o_.

Esthétique de la langue française · 第 20 / 62 题