CHAPITRE III

Le gréco-français.--Les mots à combinaisons étymologiques.--Les mots

composés français.--Le grec industriel et commercial.--Le grec

médical.--Le grec et la dérivation française.--Le grec et le français

dans la botanique, l’histoire naturelle, la sociologie.--Les dieux

grecs.

Le grec, assez peu senti pour qu’on ose y toucher sans scrupule, offre

aux fabricants de mots nouveaux une facilité vraiment excessive.

Au lieu d’interroger la langue française, d’étudier le jeu de ses

suffixes, le mécanisme de ses mots composés, on a recours à un lexique

dont la tolérance est infinie et qui se prête aux combinaisons

agglutinatives les plus illogiques et les plus inutiles. Avec deux

signes (un peu retors, il est vrai), avec, par exemple, le mot _chum_

(cloche) et un déterminatif, les Chinois disent: «Son que produit une

cloche dans le temps de la gelée blanche;» avec trois signes ils disent:

«Son d’une cloche qui se fait entendre à travers une forêt de

bambous[14].» Voilà sans doute l’idéal de tous ceux qui ignorent que,

grâce à ce délicieux système, il faut une quarantaine d’années pour

s’assimiler les «finesses» de ce langage immense mais immobile. Tout est

prévu également par le gréco-français; à la cloche chinoise il peut

opposer, dans un genre plus sévère, _icthyotypolite_ ou

_épiplosarcomphale_.

[14] Callery, _Dictionnaire de La langue chinoise_. Spécimen. 1842.

Il est très mauvais, même dans la plupart des sciences, d’avoir des mots

qui disent trop de choses à la fois; ces mots finissent par ne plus

correspondre à rien de réel, les mêmes combinaisons ne se représentant

que fort rarement à l’état identique; s’il s’agit de phénomènes stables

il faut les qualifier soit par un mot net et simple, soit par un

ensemble de mots ayant un sens évident dans la langue que l’on parle.

L’abondance des termes distincts est une pauvreté, par la difficulté que

tant de sonorités étrangères trouvent à se loger dans une mémoire et

aussi parce que chacun de ces mots, réduit à une signification unique,

est en lui-même bien pauvre et bien fragile. On arrive à ne coordonner

qu’un assemblage énorme et disparate de vases de terre presque

entièrement vides. Les langues viriles maniées par de solides

intelligences tendent au contraire à restreindre le nombre des mots en

attribuant à chaque mot conservé, outre sa signification propre, une

signification de position. Ainsi le langage devient plus clair, plus

maniable, plus sûr; il donne, avec le moindre effort, le rendement le

plus haut. Il ne s’agit pas de bannir les termes techniques, il s’agit

de ne pas traduire en grec les mots légitimes de la langue française et

de ne pas appeler _céphalalgie_ le _mal de tête_[15].

[15] Noter que l’expression française, avec ses trois mots, est plus

courte que l’unique mot grec.

Le français, tout aussi bien que le grec et certaines langues modernes,

se prête volontiers aux mots composés; on en relève plus de douze cents

dans les dictionnaires usuels qui ne les contiennent pas tous, et il

s’en forme tous les jours de nouveaux. Plusieurs méthodes ont été

employées pour joindre deux idées au moyen de deux mots qui prennent un

rapport constant; celle qui semble aujourd’hui le plus en usage consiste

à unir deux substantifs en donnant au second la valeur d’un adjectif;

elle est infiniment vieille et sans doute contemporaine des langues les

plus lointaines que nous connaissions. On peut se figurer un langage

sans adjectifs; alors pour dire un homme _rapide_ (qui-court-vite) on

dit un homme _cheval_ (un coureur jadis reçut ce sobriquet); si le

second terme passe définitivement à l’idée générale de rapidité, la

langue, pour exprimer l’idée de cheval, lui substitue un autre mot; les

langues bien vivantes ne sont jamais embarrassées pour si peu. Certains

noms de couleurs en sont restés à la phase mixte, tantôt substantifs,

tantôt adjectifs: teint _brique_, cheveux _acajou_, la Revue

_saumon_[16]; mais tout substantif français peut être employé

adjectivement: le champ de la composition des mots selon ce système est

donc illimité[17]. On forme encore beaucoup de nouveaux mots en faisant

suivre d’un nom un verbe à l’impératif singulier ou un substantif

verbal; cette méthode a enrichi la langue française depuis l’origine:

_coupe-gorge_, _tire-laine_, _pèse-goutte_, _hache-paille_. Les

combinaisons sont nombreuses par lesquelles se façonnent les mots

composés; ce n’est pas ici le lieux de les expliquer, mais on peut

conseiller, en principe, à tous les innovateurs d’avoir toujours sous la

main les deux livres admirables de Darmesteter sur la formation actuelle

des mots nouveaux et des mots composés. On vient d’inventer un appareil

que l’on a bien voulu dénommer _cinézootrope_; que nos aïeux n’ont-ils

su le grec aussi bien que les photographes (encore un joli mot) et le

_tournebroche_ s’appellerait pompeusement l’_obéliscotrope_[18]!

[16] Cavallotti avait fondé un journal appelé _Gazzettino rosa_, nous

disons de même une _femme châtain_. M. Daudet, dans ce cas, écrivait

_châtaine_; aurait-il dit une barbe _acajoue_? Il faut rester dans

l’analogie.

[17] Mots récents ainsi formés: _cheval-vapeur_, _idées-forces_.

[18] Οβελισκος veut dire broche ou brochette.

_Cinézootrope_ appartient au grec industriel et commercial: c’est une

langue fort répandue, qui se parle au Marais et qui s’écrit dans les

prospectus. Selon cet idiome, un _empailleur_ devient un _taxidermiste_

et un vitrier un _vitrologue_; le _papier-cuir_ devient du papier

_skytogène_[19] et toute pommade est _philocome_[20] comme tout élixir

_odontalgique_[21]. Beaucoup de ces barbarismes sont assez fugitifs,

mais il en demeure assez pour infecter même la langue commerciale qu’on

aurait pu croire à l’abri du _delirium græcum_. C’est que l’auteur d’une

invention souvent insignifiante croit ennoblir son œuvre en la

qualifiant d’un mot qu’il achète et qu’il ne comprend pas[22]; c’est

aussi que les commerçants connaissent le goût du peuple pour les mots

savants; en prononçant des bribes de patois grec ou latin, la commère se

rengorge et la femme du monde sourit, pleines de satisfaction. Un

marchand d’appareils photographiques a baptisé sa boutique,

_Photo-Emporium_; il vend des _vitagraphes_ et des _kromskopes_! Tel

industriel se vante d’être le créateur du cuir _pantarote_. Celui-ci

trafique orgueilleusement d’huiles qu’il dénomme: _enginer-auto_ et

_moto-naphta_! Voilà les résultats de l’instruction vulgarisée sans

goût. Il y a là quelque chose de honteux, mais le grand point est de

parler français le moins possible et d’avoir l’air, en prononçant des

syllabes barbares, d’avouer un secret.

[19] Sans doute pour _scytogène_ (σκυτος).

[20] Littéralement _qui-soigne-sa-chevelure_; le mot est donc absurde.

[21] Même remarque: le sens direct est:

_qui-fait-mal-aux-dents_.--Pour dire l’art de restaurer les livres,

Nodier conseille sérieusement _bibliuguiancie_.

[22] L’inventeur qui a décoré sa lanterne du nom de _biographe_

ignorait peut-être l’existence antérieure de ce mot dans l’usage

français; il ignorait encore bien plus que βιος signifie surtout la

vie _humaine_ et ne possède pas l’idée générale de vie qui est tenue

par ζωη ou φυσις.--Le mot français _biologie_ veut dire en grec

_biographie_.

Les médecins de Molière parlaient latin, les nôtres parlent grec. C’est

une ruse, qui augmente plutôt leur prestige que leur science. Ils

commencèrent à user sérieusement de ce stratagème au dix-huitième

siècle; du moins ne voit-on, avant cette époque, même dans Furetière,

que peu de termes médicaux tirés du grec. Peu à peu ils se mirent à

divaguer dans une langue qu’ils croyaient celle d’Hippocrate et qui

n’est qu’un jargon d’officine. Les vieux noms des maladies, tels que

_pourpre_, _grenouillette_, _poil_[23], _taupe_, _écrouelles_,

_échauboulures_, _tortue_, _ongle_, _clou_, _fer-chaud_, _fic_, _thym_

(verrue) furent chassés; chassées aussi les appellations populaires

comme: _mal S. Antoine_, _mal rose_, _mal des Ardents_, trois noms de

l’érysipèle; comme _mal d’aventure_, pour panaris, _mal S. Main_, pour

la gale, _mal de mère_, pour hystérie; comme _mal caduc_, _haut mal_ et

_mal S. Jean_, pour épilepsie. Cependant Villars les cite encore[24]

ainsi que les noms vulgaires des instruments de chirurgie; _bec de

cygne_, _bec de cane_, _bec de grue_, _bec de lézard_[25], _bec de

perroquet_, _bec de corbeau_, _bec de bécasse_, _pélican_, _érigne_,

_feuille de myrte_, etc. Il nous apprend que le sieur Mauriceau,

accoucheur, ayant inventé un instrument, l’appela _tire-teste_. Ce

médecin osait encore parler français. J’ignore le nom de l’actuel

_tire-tête_, mais je suis sûr que ce nom commence par _céphalo_[26].

Malgré ce retardataire la nomenclature médicale s’ornait de vocables

décisifs. On avait décidé de nommer _acrochordons_ les verrues,

_emprosthotonos_ les convulsions, _lipothymie_ la pâmoison,

_alexipharmaques_ les contre-poisons, _anacathartiques_ les

expectorants, _eccoprotiques_ les purgatifs, _anaplérotiques_ les

cicatrisants; il y eut des médicaments _antihypocondriaques_, à savoir:

l’ellébore noir, la scolopendre, l’hépatique, le senné, le safran de

mars, les capillaires et l’extrait _panchimagogue_. Ce fut un grand

progrès d’avoir appelé _histérotomotocie_ l’opération césarienne,

_scolopomacherion_ le bec de bécasse et _méningophylax_ un couteau à

pointe mousse pour la chirurgie de la tête!

[23] Maladie du sein dont le nom était, il est vrai, dû à une erreur

assez ridicule.

[24] _Dictionnaire françois-latin des termes de médecine et de

chirurgie_ par Elie Col de Villars; Paris, 1753.--Il cite aussi de

curieux noms de _bandages_: _épi_, _doloire_, _fanons_, _œil_,

_épervier_, etc.

[25] Comme on se figure difficilement le _bec_ d’un lézard, voici

l’article de Col de Villars: «_Bec de lézard_, s. m. _Rostrum

lacertinum_, i. s. n. C’est aussi [comme le bec de grue] une espèce

de tire-balle ou de pincettes dont les lames qui forment la partie

antérieure sont applaties.»

[26] Nom médical de _tête_, en composition. _Cerveau_, _cervelle_,

trop clairs, de trop bonne langue, sont remplacés par _encéphale_,

en composition, _encéphalo_.

Les médecins modernes n’ont presque rien inventé de plus absurde, mais

ils ont inventé davantage, et renouvelé à la fois leur science et l’art

d’en voiler la faiblesse au vulgaire. Le Dr Bazin, qui avait du mérite,

aurait rougi de ne pas appeler un cor, _tylosis_[27]. La petite maladie

des paupières qu’Ambroise Paré nommait ingénument des _grêles_, ses

héritiers l’ont baptisée _chalazion_; ce mot était technique dans la

médecine grecque, mais grêles (χαλαζα) le traduit fort bien, image pour

image. «Les médecins, dit avec sagesse M. Brissaud, sont coupables de

conserver--et surtout d’inventer des formes bâtardes, métissées de grec

et de latin, dans les cas où le fond de notre langue suffirait

amplement»; et il cite le mot excellent de _cailloute_, nom d’une

phtisie particulière aux casseurs de _cailloux_, ou provoquée par des

poussières minérales; les _nosographes_, le trouvant trop clair et trop

français, l’ont biffé pour écrire _pneumochalicose_. Mais n’avaient-ils

pas déjà substitué _phlébotomie_ à _saignée_! Voici sans observations

une liste de mots français avec leur nom correspondant en patois

médical; on jugera de quel côté sont la raison et la beauté:

[27] Le Professeur Brissaud, _Histoire des expressions populaires

relatives à la médecine_ (1888), livre fort intéressant et qui m’a

été des plus utiles pour ce chapitre sur le grec médical.

Adéphagie Fringale

Adénoïde Glanduleux

Agrypnie Insomnie

Adynamie Faiblesse

Omoplate Palette, Paleron (restés comme termes de boucherie)

Ombilic Nombril

Pharynx Avaloir (_vieux français_)

Zygoma Pommette

Thalasie Mal de mer

Epilepsie Haut-mal

Asthme Court-vent

Ephélides Son (taches)

Ictère Jaunisse

Naevi Envies

Phlyctène Ampoule

Ecchymose Bleu, Meurtrissure, Sang-meurtri (_vieux français_)

Myodopsie Berlue (latin: _bislucere_)

Diplopique Bigle

Apoplexie Coup de sang

On pourrait continuer, car le vocabulaire gréco-français est fort

abondant. Les lexiques spéciaux contiennent environ trois mille cinq

cents mots français tirés du grec, mais ils sont tous incomplets; il est

vrai que l’un de ces ouvrages attribue au grec la paternité d’une

quantité de vocables purement latins, ou allemands, comme _pain_ et

_balle_. L’auteur, pour l’amour du grec, fait venir _bogue_, une sorte

de poisson, de Βοαω, qui veut dire crier: c’est peut-être aller un peu

loin! Mais le nombre exact de ces mots importe peu; il y en aura

toujours trop, bien qu’ils meurent assez rapidement. Rien ne se fane

plus vite dans une langue que les mots sans racines vivantes: ils sont

des corps étrangers que l’organisme rejette, chaque fois qu’il en a le

pouvoir, à moins qu’il ne parvienne à se les assimiler. _Prosthèse_,

terme grammatical,--élégante traduction de _greffe_!--a échoué sous la

forme _prothèse_ chez les dentistes qui bientôt n’en voudront plus. Déjà

les médecins qui ont de l’esprit n’osent plus guère appeler _carpe_ le

_poignet_ ni décrire une écorchure au pouce en termes destinés sans

doute à rehausser l’état de duelliste, mais aussi à ridiculiser l’état

de chirurgien. Si beaucoup de mots nécessaires à la médecine et à

l’anatomie (celui-ci même, par exemple) sont irremplaçables, il faut

tout de même tenter de les rendre moins laids en les francisant

complètement et non plus seulement du bout de la plume; nous examinerons

ce point.

De l’usage des termes grecs dans les sciences médicales, on donne cette

explication qu’il est impossible de tirer tel dérivé nécessaire de tel

mot français. Que faire de _oreille_, par exemple, ou de _œil_? Mais du

mot _œil_ l’ancienne langue a tiré _œillet_, _œillade_, _œillère_[28];

de _oreille_, elle a tiré _oreillon_ (_orillon_, dans Furetière),

_oreillard_, _oreiller_, _oreillette_, _oreillé_ (terme de blason).

_Oreillon_, c’est pour le peuple toute maladie interne de l’oreille;

cela vaut bien _otite_, il semble. _Œil_ était tout disposé à donner

bien d’autres rejetons: _œiller_, _œilliste_, _œillage_, _œillon_,

_œillard_, etc.; et _oreille_: _oreilliste_, _oreilleur_, _oreillage_.

Qui même peut affirmer que ces termes ne sont pas usités en quelque

métier?

[28] _Œillette_, anciennement _oliette_, se rattache à _oleum_,

_olium_, huile.

Mais le médecin des yeux eût rougi de s’appeler _œilliste_, comme le

médecin des dents s’appelle _dentiste_; déjà la qualification

d’_oculiste_, insuffisamment barbare, humilie ses prétentions: il est

_ophtalmologue_. Il y a aussi des _otologues_, des _glossologues_ et

peut-être des _onyxologues_.

Comme la médecine, la botanique, dont les éléments premiers, les noms

vrais des plantes, sont pourtant de forme populaire, a été ravagée par

le latin et par le grec. Là, il n’y a aucune excuse, car toutes les

plantes ont un nom original et rien n’obligeait les botanistes français

à accepter la ridicule nomenclature de Linné, alors que la nomenclature

populaire est d’une richesse admirable. Pour le seul mot _clematis

vitalba_ ou _clématite_, en véritable français, _viorne_, du latin

_viburnum_, il n’y a pas dans la langue et dans les dialectes moins

d’une centaine de noms[29]; en voici quelques-uns, parmi lesquels on

pouvait choisir: _aubevigne_, _vigne blanche_, _vignolet_, _fausse

vigne_, _veuillet_, _vioche_, _vigogne_, _viorne_, _vienne_, _vianne_,

_viaune_, _liaune_, _liane_, _viène_, _vène_, _liarne_, _iorne_,

_rampille_, et des mots composés très pittoresques: _barbe de chèvre_,

_barbe au bon Dieu_, _cheveux de la Vierge_, _cheveux de la Bonne Dame_,

_consolation des voyageurs_[30]. A quoi bon alors le mot clématite (qui

n’est d’ailleurs pas laid)? Quel est son rôle si ce n’est celui de

négateur de tous ceux qu’il a l’orgueil de remplacer? Elle est

singulière la légendaire pauvreté d’une langue où l’on pourrait dans

l’écriture d’un paysage nommer trente fois une plante sans répéter deux

fois le même nom! Mais une langue est toujours pauvre pour les

demi-savants[31]. Que d’images pleines de grâce dans ces noms que le

peuple donna aux fleurs! Ainsi l’_adonis aestivalis_ ou _autumnalis_ est

appelé: _goutte de sang_, _sang de Vénus_, _sang de Jésus_; l’_anémone

nemorosa_ est la _pâquerette_, la _demoiselle_, la _Jeannette_, la

_fleur des dames_; la _pulsatilla vulgaris_ est la _coquelourde_, la

_coquerelle_, le _coqueret_, la _coquerette_, la _clochette_, le

_passe-velours_, la _fleur du vent_. Cette _coquerelle_, des botanistes

ont osé la dénommer _alkékange_, mot dont j’ignore l’origine[32], mais

dont la laideur est trop évidente. L’_ortie de mer_ est devenue

l’_acalèphe_; le _chardon_, une _acanthe_, et l’_épine-vinette_, une

_oxyachante_; l’âne qui broute en remuant les oreilles reçoit la

qualification pompeuse d’_acanthophage_.

[29] E. Rolland, _Flore populaire_, tome Ier.

[30] Les Anglais disent aussi: _Traveller’s joy_, parce que la viorne

annonce un village prochain.

[31] Il ne faut pas confondre cette opulence imaginative ou verbale,

qui témoigne de la vitalité d’une langue, avec l’indigente richesse

dont on a parlé plus haut, qui ne met en circulation que de la

fausse monnaie.

[32] C’est sans doute de l’arabe d’officine. Hadrianus Junius le cite

comme synonyme de _halicacabus_ et lui donne pour correspondants en

français (XVIe siècle): _coquerets_, _coulebobes_, _alquequanges_,

_baguenaudes_.

Sous le nom de _zoologie_, l’histoire naturelle s’est glorifiée, comme

la botanique, d’un mépris complet pour la langue populaire et

raisonnable: l’_espadon_ est promu à la dignité de _xiphias_ et le

_raveçon_ devient un _uranoscope_, de sorte qu’on doute si ce poisson

n’est pas plutôt une lunette d’approche; les _fourmiliers_ sont des

_oryctéropes_; les _crabes_, des _ocypodes_; les _chauves-souris_, des

_chéiroptères_; traduit bien soigneusement en gréco-français, le

_fourmi-lion_[33] devient le _myrméléon_.

[33] Sur ce mot voir plus loin, page 205.

Il y a un oiseau que Buffon appelle _courlis de terre_ ou _grand

pluvier_; Belon, pour le mieux caractériser, adopte le terme populaire,

_jambe enflée_, lequel est fort juste, puisque ce pluvier est

remarquable par un renflement particulier de la jambe au-dessus du

genou. Une telle bonhomie a choqué les naturalistes modernes et ils ont

traduit soigneusement en grec _jambe enflée_, ce qui a donné le mot

charmant _œdicnème_. Ce sont les mêmes ravageurs qui baptisèrent

brutalement _orthorrhyngue_ le miraculeux _oiseau-mouche_, la petite

chose ailée par excellence, et dont on disait jadis qu’il vole sans

jamais se reposer, qu’on croyait dénué de pattes, parce que les Indiens

qui le capturaient les enlevaient si adroitement que toute trace de la

blessure avait disparu! Une histoire naturelle pour les enfants commence

ainsi un chapitre: «Le nom du _chœropotamos_ vient de deux mots grecs,

_choiros_, porc, et _potamos_, rivière.» N’est-elle pas amusante cette

explication, qui répète sans doute littéralement le raisonnement du

savant inventeur de ce mot grotesque? Mais ni le savant ni personne

n’ont jamais songé combien il serait simple, clair et logique, et

économique de dire, avec naïveté: _porc de rivière_. Ensuite les Grecs

pourront traduire cela en grec, les Anglais en anglais, les Allemands en

allemand; cela ne nous regarde pas.

Outre sa nomenclature, où je veux encore relever quelques mots galants

tels que _chondroptérygien_ et _macrorrhynque_ (comment des créatures

humaines ont-elles pu émettre de tels sons[34], volontairement?),

l’histoire naturelle possède une langue générale dont elle a

malheureusement imposé l’usage aux historiens et aux critiques. En voici

un aperçu:

[34] En astronomie, le terrible _sizygie_ est à peu près impossible à

prononcer; on le croirait inventé pour quelque «jeu

de société», comme _Gros gras grain d’orge, quand te

dégrogragraindorgeriseras-tu?_

Anthropozoologique[35]

Morphologie

Anthropomorphique

Anthropolologie (?)

Anthropopithèque

Dolichocéphale

Mésaticéphale

Brachycéphale

Hvperdolychocéphalique

Brachychéphalisante

Bi-zygomatique

Eugénésique

Microorganisme

Microbiologie

Bio-sociologique

Chorographie.

Sociologiquement

Paléoethnologie

Mammologique

Leptorrhinienne

Néolithique

Néanderthaloïdes

Protohistorique

Troglodytes

Mégalithiques

Métazoaire

Protozoaire

Hyperzoaire

[35] J’ai relevé ce mot et le suivant, car il s’agit de les prendre en

des livres de littérature, dans une étude de M. Faguet sur les

fables de La Fontaine. Je prends la plupart des autres dans un

excellent livre de M. Jean Laumonier, _la Nationalité française. II.

les Hommes_. On les trouverait également épars en des centaines, en

des milliers d’ouvrages récents et jusque dans les romans à

prétentions scientifiques. Beaucoup sont usuels: ils n’en sont pas

meilleurs. Cette liste montrera l’étendue et la gravité du mal qui

opprime la langue française. Nodier disait déjà, en 1828: «La langue

des sciences est devenue une espèce d’argot moitié grec, moitié

latin... Il faut prendre garde de l’introduire dans la littérature

pure et simple...» Le mal est fait. Le même Nodier fait remarquer,

quoique bien respectueux du grec, combien il est ridicule et

impropre de dire en français _alphabet_ au lieu de _abécé_ ou

_abécédaire_, selon les cas. (_Examen critique des Dictionnaires._)

Quelques-uns de ces mots sont d’une laideur neutre et bête; les autres

sont hideux à dégoûter de la science et de toute science. Buffon

cependant, qui avait du génie, a écrit sur l’homme tout un volume,

encore scientifiquement valable, et dans une langue qu’un enfant de

douze ans comprend à la première lecture. La notion contenue dans

_hyperdolychocéphale_ n’est pas de celles dont l’importance puisse

justifier la méchanceté du mot.

Le grec admettait des combinaisons de lettres que nous ne pouvons plus

juger, la prononciation ancienne nous étant inconnue ou mal connue.

C’est pourquoi aucun mot grec, ni même les noms propres, ne peut être

transposé littéralement en français. J’ignore comment les Grecs

articulaient Ἡρακλης, mais certainement ils ne disaient pas _Hèraklès_.

Hercule n’est pas une transcription beaucoup moins exacte. Du XIVe au

XVIIe siècle, le français, alors si puissant, avait dompté et réduit au

son de son oreille presque tous les noms grecs historiques. C’est de

cette époque que datent _Troie_, _Ulysse_, _Hélène_, _Achille_,

_Cléopâtre_, _Thèbes_, qu’on a voulu réformer plus tard et arracher de

la langue en les écrivant _Troiè_, _Odysseus_, _Hélénè_, _Akhilleus_,

_Cléopatrè_, _Thébè_. Quant à la nécessité de différencier Ποσειδων

d’avec Neptunus, elle est certaine; là, on pourra peut-être innover,

mais en se souvenant que notre langue est latine et que la transcription

latine de Ποσειδων est _Posidion_[36]. Il faut beaucoup de tact et

beaucoup de prudence pour franciser des mots grecs, sans offenser à la

fois le grec et le français.

[36] Nom de plusieurs villes et, en particulier, nom ancien de

Catomeria, dans l’île de Chio: Posidion.

Esthétique de la langue française · 第 17 / 62 题