répondu que vaguement. Gaston se remet à supplier: le même jour il
écrit au Roi, au cardinal Mazarin, à M. des Noyers, à M. de Chavigny
et une seconde fois au Cardinal. Remarquez que c'était à lui d'abord
qu'il avait demandé pardon le 17 juin, avant de supplier le Roi le 25,
suivant en cela la hiérarchie établie par le Cardinal. Il demande grâce
à tout le monde et promet une entière confession.
Là-dessus, le Cardinal met le pied sur le frère du Roi, et l'écrase par
la lettre froide où il lui conseille de tout confesser. On l'a lue au
chapitre _le Travail_.
Reviennent de nouveaux rapports du fidèle agent Chavigny, lequel ne
connaît pas d'assez humbles termes pour parler au Cardinal, dont il
se dit sans cesse la créature. Chavigny se moque de MONSIEUR et du
_choléra-morbus_ (déjà connu, comme l'on voit), qui saisit l'agent de
ce prince, dans la peur d'être arrêté.--Il fait conseiller à Gaston
de se retirer hors de France. On voit que le Roi ne se permet pas
de répondre sans que le Cardinal ait _corrigé_ la lettre qu'il doit
écrire.
_M. de Chavigny à Son Éminence._
Le Roy parla hier à monsieur de La Rivière _aussi bien et aussi
fortement qu'on le pouvoit désirer_. Je luy fis mettre par escrit
et signer tout ce qu'il luy dit de la part de Monsieur, ainsi que
Son Éminence verra par la copie que je luy envoye: et lorsqu'il
fit difficulté d'obéir aux commandements de Sa Majesté, _elle
luy parla en maistre_, et il eut si grand'peur qu'on l'arrestât,
qu'il luy prit presque une défaillance, et ensuite une espèce de
_choléra-morbus_ dont il a esté guary en luy rasseurant l'esprit.
Le Roy fut ravy de ce que Monseigneur n'eust pas la pensée de
voir Monsieur. En parlant à Monsieur de La Rivière, je l'ai fait
tomber _insensiblement_ dans le dessein de proposer à Monsieur
qu'il confesse ingénuëment toutes les choses par un escrit qu'il
envoyera au Roy; pour après avoir vu Sa Majesté, s'en aller pendant
un temps hors du royaume, avec ses bonnes grâces, et _celles de Son
Eminence_.
Il m'a dit qu'il feroit cette proposition à Monseigneur, et qu'il
luy demanderoit sa parole, pour la seureté de Monsieur, au cas
qu'en confessant toutes choses par escrit, il vinst trouver le Roy,
pour s'en aller par après hors de France.
En ce cas, Son Éminence aura agréable de faire sçavoir à ses
_créatures_ si Venise n'est pas le meilleur lieu où puisse aller
Monsieur, et quelle somme elle estime qu'on puisse lui accorder par
an.
J'envoye à Monseigneur la réponse du Roy, qui doit estre mise au
pied de la déclaration de La Rivière, afin qu'elle soit _corrigée
comme il lui plaira_, et de la mettre entre ses mains quand il
passera.
Je seray jusques à la mort, sa très-humble, très-obligée et
très-_fidèle créature_.
CHAVIGNY.
A Montfrin, le dernier juin 1642.
Le Cardinal permet à MONSIEUR de sortir du royaume et aller à Venise,
et stipule la pension qu'il aura, de façon à le rendre sage.
_Mémoires de MM. de Chavigny et des Noyers._
Je ne fais point de difficulté, si le Roy le trouve bon, de donner
parole à M. de La Rivière que, Monsieur, _déclarant au Roy tout ce
qu'il sait par escrit, sans réserve_, venant voir Sa Majesté avant
que de sortir du royaume, selon la proposition que nous en a fait
ledit sieur de La Rivière, Sa Majesté le laissera aller librement,
sans qu'il reçoive mal, s'il sort du consentement du Roy. Venise
est une bonne demeure, et en ce cas, il faut que la permission
qu'il demandera au Roy de sortir porte: «Pour ne revenir en France
que lorsqu'il plaira au Roy nous le permettre et nous l'ordonner.»
Quant à l'argent, je crois qu'il se doit contenter de ce que le
Roy d'Espagne luy devoit donner, sçavoir: dix mille écus par mois.
Car luy donner plus, c'est luy donner moyen de mal faire; et le
Roy ne pouvant consentir qu'il meine avec luy les mauvais esprits
qui l'ont perdu, il n'a pas besoin davantage pour luy et pour les
gens de bien. Cependant, s'il faut passer jusqu'à quatre cent mille
livres, je ne crois pas qu'il faille s'arrester pour peu de chose.
Je suis entièrement à ceux qui m'aiment comme vous.
_Le cardinal_ DE RICHELIEU.
De Tarascon, ce dernier juin 1642.
Ou monsieur de La Rivière vient avec un simple compliment de parole
et une confession de faute déguisée, ou il vient avec charge de
descouvrir une partie de ce qui a esté fait.
Si le premier, le Roi _doit adjouster foi (ou le témoigner) à ce
qu'il dit_, et respondre qu'il pardonne volontiers à Monsieur, et
que M. de La Rivière luy rapporte ce qu'il a sur la conscience,
qu'il n'en doit pas estre en peine:
Si le second, il doit encore lui tesmoigner de croire que tout ce
qu'il dit est tout, et respondre: «Ce que vous venez de descouvrir
me surprend et ne me surprend pas.
«Il me surprend, parce que je n'eusse pas attendu ce nouveau
tesmoignage de manque d'affection de mon Frère. Il ne me surprend
pas, parce que M. le Grand, estant pris, s'enquiert fort si on ne
l'accuse point d'intelligence avec Monsieur.
«Monsieur de La Rivière, je vous parleray franchement: ceux qui ont
donné ces mauvais conseils à mon Frère ne doivent rien attendre
de moi, que la rigueur de la justice: pour mon Frère, s'il me
descouvre tout ce qu'il a fait sans réserve, il recevra des effets
de ma bonté, comme il en a déjà receu plusieurs fois par le passé.»
Quelque instance que La Rivière fasse d'avoir promesse d'un pardon
général, sans obligation de descouvrir tout ce qui s'est passé,
le Roy demeurera dans sa dernière response, luy disant qu'il
ne voudroit pas luy-mesme le conseiller de faire plus que Dieu,
qui requiert un vrai repentir et une ingénue reconnoissance pour
pardonner;
Qu'il luy doit suffire qu'il l'asseure que Monsieur recevra les
effets de sa bonté, s'il se gouverne envers Sa Majesté comme il
doit, c'est-à-dire ainsi qu'il est dit cy-dessus.
On voit que les rôles sont écrits mot pour mot, et que le Roi ne doit
rien ajouter ni retrancher. Aussitôt l'agent de MONSIEUR (La Rivière)
accourt, et le Cardinal l'envoie au Roi d'avance dicter sa réponse.
Avec quelle souplesse chaque personnage obéit au directeur de cette
sanglante comédie!
* * * * *
Les observateurs politiques ne s'endorment pas: ils excitent Louis XIII
par tous les moyens possibles contre le bouc émissaire sur qui tout
péché doit retomber. On redouble de rigueurs avec le prisonnier.
* * * * *
Des Noyers écrit, le 30 juin 1642, au Cardinal:
Le Roy m'a dit qu'il croit que M. le Grand eût été capable _de se
faire huguenot_. J'y ai adjousté qu'il se fût fait Turc pour régner
et oster à Sa Majesté ce que Dieu luy a si légitimement donné. Sur
quoi le Roy m'a dit:
--Je le crois...
Sa Majesté m'a dit ce matin que Treville avoit entretenu M. le
Marquis sur l'arrivée de M. le Grand à Montpellier, et qu'en
entrant dans la citadelle il avoit dit:
--Ah! Faut-il mourir à vingt-deux ans! Faut-il conspirer contre la
patrie d'aussi bonne heure! Ce qu'elle avoit très-bien reçeu.
_M. des Noyers à Son Éminence._
Paris, le 1er juillet.
Sa Majesté est échauffée plus que jamais contre M. le Grand,
car elle a seu que, durant sa maladie, ce _misérable_, que M. le
premier-président nomme fort bien le _perfide public_, avait dit du
Roy:
--Il traînera encore!
* * * * *
Rien n'est oublié pour irriter Louis XIII, quoiqu'il nous soit
difficile de sentir le sel du bon mot du premier-président.
Le même homme (des Noyers) écrit encore le 1er juillet 1642, de
Pierrelatte:
Sa Majesté continue dans de très grandes démonstrations d'amour
pour Monseigneur, et dans une exécration non pareille pour ce
malheureux _perfide public_.
Ainsi le bulletin de la _colère royale_ est envoyé au Cardinal heure
par heure, et l'on a soin que la fièvre ne cesse pas. Les parents des
deux jeunes gens veulent supplier, on les arrête. M. de Chavigny écrit
le 3 juillet 1642:
L'abbé d'Effiat et l'abbé de Thou venoient trouver le Roy, à ce
qu'on nous avoit assuré. Sa Majesté _a trouvé bon_ qu'on envoyast
au-devant d'eux pour leur recommander de se retirer.
* * * * *
La correspondance est pressante. Le lendemain (4 juillet 1642), le
Cardinal écrit de Tarascon:
Les énigmes les plus obscures commencent à s'expliquer: _le
perfide public_, confessant au lieu où il est, _qu'il a eu de
mauvais desseins contre la personne de M. le Cardinal, mais qu'il
n'en a point eu que le Roy n'y ait consenti_; le mal est que la
liberté qu'il a eue jusques à présent de se promener deux fois le
jour, fait que ce discours commence d'être bien espandu en cette
province, ce qui peut faire beaucoup de mauvais effets.
Une crainte mortelle agite le Cardinal qu'on ne vienne à savoir que le
Roi a été de la conjuration: il rend la prison plus sévère. Il ajoute:
Ceton, lieutenant des gardes écossaises, âgé de soixante-six ans,
a laissé promener M. le Grand deux fois le jour. Il n'y a que trois
jours qu'il en usoit encore ainsi, ce qui me feroit croire que les
premiers ordres ont été perdus.
M. de Bouillon n'a demandé qu'un médecin et deux valets de chambre;
le _perfide public_ a six personnes qui doivent être retranchées.
Autrement, il est impossible qu'_il ne fasse sçavoir tout ce qu'il
voudra_; jamais prince n'en eut davantage.
Vous parlerez adroitement de ce que dessus, _sans me mettre en jeu
aucunement_.
Comme il attend avec impatience un _bon commissaire_, il dit:
J'attends M. de Chazé, que _nous essayerons par M. de
Thou_.--Faites-le hâter par le Rhône, car le temps nous
presse, et il est nécessaire que je sois icy pour l'aider à ses
interrogations, que je lui donnerai _toutes digérées_.
Comme il faut envenimer la plaie du coeur royal, il n'oublie pas un
trait qui puisse porter:
Il est bon que le _fidèle marquis de Mortemar_ dise au Roy comme
le _perfide public_ disait que Fontrailles avoit dit un bon mot sur
ses maladies, sçavoir, est:
--_Il n'est pas encore assez mal._
Pour montrer comme le _perfide_ et ses principaux confidents
estoient mal intentionnez vers le Roy.
* * * * *
On voit que nulle légèreté de propos, nulle étourderie du jeune favori,
vraie ou supposée, n'est omise par le rusé politique. Chavigny répond
sur-le-champ et dans les mêmes termes:
Le fidèle marquis n'a pu encore prendre son temps pour dire ce que
M. le Cardinal a mandé: ce sera pour demain; nous verrons ce que le
Roy en dira.
Puis, le lendemain, le même Chavigny écrit à la hâte:
Mortemar a dit tout au long au Roy le mot de M. le Grand. Le Roy n'a
pas manqué, aussitôt ouy ce discours, de le rapporter à Chavigny.
C'est-à-dire à lui-même: Il persifle ainsi Louis XIII sur sa docilité!
Et je crois qu'il en fait de même à M. des Noyers.
Le Roy m'a commandé expressément de le faire sçavoir à Son
Eminence, et lui dire qu'il croyoit M. le Grand assez détestable
pour avoir eu une si horrible pensée, et qu'il se souvient qu'il
avoit _à Lyon plus de cinquante gentilshommes_ qui dépendoient de
luy.
On n'a rien oublié pour entretenir Sa Majesté _en belle humeur_.
Le Roy a répété plusieurs fois que M. le Grand estoit le plus grand
menteur du monde. Ainsi on peut espérer que l'amitié est bien usée
dans le coeur de Louis XIII.
Le 6 juillet 1642 (que l'on remarque cette rapidité), les deux
créatures du Cardinal-Duc, Chavigny et des Noyers lui disaient le
résultat de leurs insinuations:
Nous supplions très humblement Monseigneur de se mettre l'esprit
en repos, et croire qu'il ne fut jamais si puissant auprès du Roy
qu'il est, que sa présence opérera tout ce qu'elle voudra.
Le même jour, le Cardinal-Duc écrit au Roi très humblement et sur le
ton d'une victime et d'un prêtre candide que le Roi défend.
* * * * *
_Son Éminence au Roy._
Ayant sçeu, dit-il, la nouvelle descouverte qu'il a pleu au Roy
faire du mauvais dessein qu'avoit M. le Grand contre moy, contre
un Cardinal, qui depuis vingt-cinq ans a, par la permission de
Dieu, assez heureusement servi son maistre; plus la malice de ce
malheureux est grande, plus la bonté de Sa Majesté paroist. Du
septiesme juillet 1642.
Et le 7, il fait venir M. de Thou dans sa chambre, l'envoyant
chercher dans la prison de Tarascon. J'ai sous les yeux ce curieux
interrogatoire, et le donne tel qu'il a été conservé mot pour mot.
Il n'est pas superflu de faire remarquer le ton de politesse exquise
des deux personnages, dont aucun n'oublie le rang et le caractère
de l'autre, et qui semblent toujours avoir dans la pensée leur vieil
adage: _Un gentilhomme en vaut un autre._
_Interrogatoire et réponse de M. de Thou à Monseigneur le
Cardinal-Duc, qui l'envoya querir en la prison du chasteau de Tarascon.
(Journal de M. le cardinal de Richelieu, qu'il a fait durant le grand
orage de la cour, en l'année 1642, et tiré des Mémoires qu'il a escrits
de sa main M. DC. XLVIII.)_
M. LE CARDINAL. Monsieur, je vous prie de m'excuser de vous avoir
donné la peine de venir icy.
M. DE THOU. Monseigneur, je la reçois avec honneur et faveur.
Après, il lui fit donner une chaise près de son lit.
M. LE CARDINAL. Monsieur, je vous prie de me dire l'origine des
choses qui se sont passées cy-devant.
M. DE THOU. Monseigneur, il n'y a personne qui le puisse mieux
sçavoir que Votre Eminence.
M. LE CARDINAL. Je n'ai point d'intelligence en Espagne pour le
sçavoir.
M. DE THOU. Le Roy en ayant donné l'ordre, Monseigneur, cela n'a
peu estre sans vous l'avoir fait connoistre.
M. LE CARDINAL. Avez-vous escrit à Rome et en Espagne?
M. DE THOU. Ouy, Monseigneur, par le commandement du Roy.
M. LE CARDINAL. Estes-vous secrétaire d'Etat pour l'avoir fait?
M. DE THOU. Non, Monseigneur; mais le Roy me l'avait commandé, je
n'ai peu faillir de le faire.
M. LE CARDINAL. Avez-vous quelque pouvoir de cela?
M. DE THOU. Ouy, Monseigneur, la parole du Roy, et un commandement
de le faire par escrit.
M. LE CARDINAL. Si est-ce que M. de Cinq-Mars n'en a rien dit?
M. DE THOU. Il a eu tort, Monseigneur, de ne l'avoir dit; car il a
receu le commandement aussi bien que moi.
M. LE CARDINAL. Où sont ces commandements?
M. DE THOU. Ils sont en bonnes mains, pour les produire quand il en
sera besoin.
Mais c'est là ce qu'il faut éviter. Le Cardinal ne veut pas savoir
que le Roi a donné des ordres contre lui. Il demande à Paris des
commissaires, un surtout qu'il désigne, M. de Lamon, pour aider M.
de Chazé à de nouveaux interrogatoires dirigés contre ce de Thou si
imposant, si ferme, si grave, si loyal et si redoutable par sa vertu.
Tandis que ce jeune magistrat parle ainsi, Gaston d'Orléans, MONSIEUR,
le frère du Roi, envoie sa confession et se met à genoux, en ces
termes:
Gaston, fils de France, frère unique du Roy, estant touché d'un
véritable repentir d'avoir _encore_ manqué à la fidélité que je
dois au Roy mon seigneur, et désirant me rendre digne de la grâce
et du pardon, j'avoue sincèrement toutes les choses dont je suis
coupable.
Suivent les accusations contre M. le Grand, sur qui il rejette
noblement toute l'affaire.
Puis une seconde confession accompagne la première, touchant l'autre
péché:
_Monsieur, frère du Roy, à Son Éminence._
D'Aigueperce, le 7 juillet.
Gaston, etc. Ne pouvant assez exprimer à mon cousin le Cardinal de
Richelieu quelle est mon extrême douleur d'avoir pris des liaisons
et correspondances avec ses ennemis... je proteste devant Dieu,
et prie M. le Cardinal de croire que je n'ai pas eu plus grande
connoissance de ce qui peut regarder sa personne, et que, pour
mourir, je n'aurois jamais presté ny l'oreille ny le coeur à la
moindre proposition qui eust esté contre elle, etc., etc.
La politesse de la frayeur ne peut aller plus loin et plus bas
assurément.
Mais le maître n'est pas content encore de ces mensonges et de ces
humiliations.
Il envoie ses ordres sur ce qui doit être dit par MONSIEUR, s'il veut
qu'on lui permette de rester dans le royaume et qu'on lui donne de quoi
vivre.
On confrontera MONSIEUR et M. de Cinq-Mars.
_Instructions de Son Éminence_.
Quand on amènera M. le Grand au lieu où sera la personne de
MONSIEUR, MONSIEUR lui doit dire:
«Monsieur le Grand, quoyque nous soyons de différente qualité, nous
nous trouvons en mesme peine, mais il faut que nous ayons recours
à mesme remède. Je confesse notre faute et supplie le Roy de la
pardonner.»
Ou M. le Grand prendra le mesme chemin et demeurera d'accord de ce
qu'aura dit MONSIEUR, ou il voudra faire l'innocent; en quel cas
MONSIEUR lui dira:
«Vous m'avez parlé en tel lieu, vous m'avez dit cela, vous vinstes
à Saint-Germain me trouvez en mon escurie avec M. de Bouillon
(tel et moy, tels et tels)»... Ensuite MONSIEUR dira le reste de
l'histoire.
Il fera de même lorsqu'on luy amènera M. de Bouillon.
Il se contentera de la promesse de rester dans le royaume, sans
jamais prétendre charge ny emploi.
Je dis ceci, après avoir bien philosophé sur cette affaire, _qui
peut estre celle de la plus grande importance qui soit jamais
arrivée en ce royaume de cette nature_.
Mais MONSIEUR fait beaucoup de difficulté de se laisser confronter
aux accusés; il craint de manquer d'assurance devant eux. Le Roi n'ose
l'exiger de son frère; il faut trouver un biais; le chancelier Séguier
le trouve et l'envoie bien vite:
J'ai proposé au Roy de mander MM. Talon, conseiller d'Estat
et advocat général, Le Bret et du Bignon, qui ont tous grande
connoissance de matières criminelles, pour conférer avec moy sur
toutes les propositions que je lui ferai.
Leur advis est que l'on peut dispenser MONSIEUR d'être présent à la
lecture de sa déclaration aux accusés.
Cet advis est appuyé d'exemples et de raisons; quant aux exemples,
nous avons la procédure faite de La Mole et de Coconas, accusés
de lèze-majesté. En ce procès, les déclarations du Roy de Navarre
et du duc d'Alençon furent receues et leues aux accusés sans
confrontation, encore qu'ils l'eussent demandée.
... Une déposition d'un témoin avec des _présomptions infaillibles
servent de preuve et de conviction_ contre un accusé en _crime de
lèze-majesté_: ce qui n'est pas aux autres crimes.
* * * * *
On voit que le chancelier y met fort bonne volonté.
Suit l'avis donné par Jacques Talon et Hierosme Bignon et Omer Talon,
décidant «qu'aucun _fils de France_ n'a esté ouy dans aucun procès, et
que leur _déclaration_ sert de preuve sans confrontation.»
Le chancelier reçoit la déclaration de MONSIEUR, en compagnie des
juges, sieurs de Laubardemont, Marca, de Paris, Champigny, Miraumesnil,
de Chazé et de Sève, dans laquelle le duc d'Orléans avoue: _avoir donné
deux blancs signés à Fontrailles pour traiter avec le roi d'Espagne_,
à l'instigation de M. le Grand; il le présente comme ayant séduit aussi
M. de Bouillon.
Après ces écrits, le Cardinal est armé de toutes pièces, et, sûr du
succès, il peut partir. Il se rend à Paris; et, tandis que l'on juge à
Lyon Cinq-Mars et de Thou qu'il abandonne, il va remettre la main sur
le Roi et faire grâce à MONSIEUR moyennant sa nullité politique, et à
M. de Bouillon en échange de la place de Sedan.
Le rapport du procès est très curieux à lire et trop volumineux
pour être copié ici; il se trouve à la suite des interrogatoires. Le
rapporteur charge ainsi M. de Cinq-Mars après avoir passé légèrement
sur MONSIEUR et le duc de Bouillon:
Quant à M. le Grand, il est chargé non-seulement d'estre complice
de cette conjuration, mais ensuite d'en estre auteur et promoteur.
M. le Grand empoisonne l'esprit de MONSIEUR par des craintes
imaginaires et supposées par lui. Voilà un crime.
Pour se garantir de ses terreurs, _il le porte_ à faire un parti
dans l'Estat. En voilà deux.
_Il le porte_ à s'unir à l'Espagne. C'en est un troisième.
_Il le porte_ à ruiner M. le Cardinal, _et le faire chasser des
affaires_. C'en est un quatrième.
_Il le porte_ à faire la guerre en France pendant le siége de
Perpignan, pour interrompre le cours du bonheur de cet Estat. C'en
est un cinquième.
Il dresse lui-même le _traité_ d'Espagne. C'en est un sixième.
Il produit Fontrailles à MONSIEUR pour estre envoyé pour le traité,
et envoyé à M. le comte d'Aubijoux. Ces suites _peuvent être
estimées un_ septième crime, ou au moins l'accomplissement de tous
les autres.
Tous sont crimes de lèze-majesté, celuy qui touche la personne
des ministres des princes estant réputé, par les lois anciennes et
constitutions des empereurs, de pareil poids que _ceux qui touchent
leurs propres personnes_.
Un ministre _sert bien_ son prince et son Estat, on l'oste à tous
les deux, c'est tout de mesme que qui priveroit le premier d'un
bras et le second d'une partie de sa puissance.
Je livre ces arguments aux réflexions des jurisconsultes. Ils penseront
peut-être qu'il y eût eu quelque réponse à faire si l'on eût regardé
comme possible de répondre à ces absurdités d'un pouvoir sans contrôle.
Le grand fait du traité d'Espagne suffisait, et je ne transcris ce
que le rapporteur ajoute que pour montrer l'acharnement qui lui était
prescrit contre l'ennemi, le rival de faveur du premier ministre[8].
[8] Il y a peu de mots aussi involontairement et cruellement
comiques que celui-ci répété si souvent: _Il le porte à_, etc.
MONSIEUR se trouve ainsi présenté comme un écolier au-dessous
de l'âge de raison et irresponsable, que son gouverneur porte à
quelques petites erreurs. Gouverneur de _vingt-deux ans_, élève de
_trente-quatre_. Sanglante facétie!
Si M. de Cinq-Mars eût été moins ardent, moins hautain et plus habile,
il ne devait pas se mettre dans son tort en traitant avec l'étranger.
Il pouvait renverser le Cardinal à moins de frais et sans s'attacher
au front l'écriteau _d'allié de l'étranger_, toujours détesté des
nations monarchiques ou républicaines, celui du connétable de Bourbon
et de Coriolan. Mais il avait vingt-deux ans et n'avait pas la tête
tout entière aux grandes affaires. Il agissait trop vite, hâté par la
passion, contre un homme d'expérience qui savait attendre avec froideur
et mettre son ennemi dans son tort.
_Sur l'interrogatoire secret._
(Extrait des registres.)
M. de Cinq-Mars advoua à M. le Chancelier que la plus forte passion
qui l'avoit emporté à ce qu'il avoit fait estoit de mettre hors des
affaires M. le Cardinal, contre lequel il avoit une adversion qu'il
ne pouvoit vaincre ny modérer.
Il disoit que six choses lui avoient donné cette adversion.
1. La première, qu'après le siége d'Arras, à la fin duquel il
s'estoit trouvé, M. le Cardinal avoit parlé de luy comme d'une
personne qui n'avoit pas tesmoigné beaucoup de coeur.
2. Qu'après l'alliance de M. le marquis de Sourdis et de son frère,
le Cardinal avoit dit que M. de Sourdis avoit faict honneur à sa
maison.
3. Qu'ayant souhaité d'estre fait Duc et Pair, M. le Cardinal en
avoit destourné le Roy.
4. Qu'il s'estoit senti obligé de prendre la protection de M.
l'archevesque de Bordeaux, lequel il avoit cru qu'on vouloit
perdre.
5. _Que luy parlant de la princesse Marie, il dit que sa mère
vouloit faire le mariage de luy avec elle_; Son Eminence dict que
_sa mère, Mme d'Effiat, estoit une folle, et que si la princesse
Marie avoit cette pensée, qu'elle estoit plus folle encore_.
Qu'ayant été proposée pour femme de MONSIEUR, il auroit bien de la
vanité et de la présomption de la prétendre; que c'estoit ridicule.
6. Que le Cardinal avoit trouvé étrange que le Roy l'eust admis au
conseil, et l'en avoit faict sortir.
TABLE
Réflexions sur la vérité dans l'art 1
Chapitre I. -- Les adieux 19
Chapitre II. -- La rue 63
Chapitre III. -- Le bon prêtre 85
Chapitre IV. -- Le procès 110
Chapitre V. -- Le martyre 131
Chapitre VI. -- Le songe 152
Chapitre VII. -- Le cabinet 171
Chapitre VIII. -- L'entrevue 218
Chapitre IX. -- Le siège 245
Chapitre X. -- Les récompenses 271
Chapitre XI. -- Les méprises 297
Chapitre XII. -- La veillée 319
Chapitre XIII. -- L'Espagnol 353
Notes et documents historiques 375
* * * * *
Évreux, imprimerie de CH. HÉRISSEY
Note de transcription détaillée:
Cette version électronique comporte les corrections suivantes: