lit un côté du livre. Le vieux Grandchamp avança gravement sa figure
basanée et ses cheveux gris sur le pied du lit pour écouter. Son maître
lut, s'interrompit à la première phrase, mais, avec un sourire un peu
forcé peut-être, poursuivit jusqu'au bout:
I. Or c'était dans la cité de Mediolanum qu'ils comparurent.
II. Le grand-prêtre leur dit: Inclinez-vous et adorez les dieux.
III. Et le peuple était silencieux, regardant leurs visages, qui
parurent comme les visages des anges.
IV. Mais Gervais, prenant la main de Protais, s'écria, levant les yeux
au ciel, et tout rempli du Saint-Esprit.
V. O mon frère! je vois le fils de l'homme qui nous sourit; laisse-moi
mourir le premier.
VI. Car si je voyais ton sang, je craindrais de verser des larmes
indignes du Seigneur notre Dieu.
VII. Or Protais lui répondit ces paroles:
VIII. Mon frère, il est juste que je périsse après toi, car j'ai plus
d'années et des forces plus grandes pour te voir souffrir.
IX. Mais les sénateurs et le peuple grinçaient des dents contre eux.
X. Et, les soldats les ayant frappés, leurs têtes tombèrent ensemble
sur la même pierre.
XI. Or c'est en ce lieu même que le bienheureux saint Ambroise trouva
la cendre des deux martyrs, qui rendit la vue à un aveugle.
--Eh bien, dit Cinq-Mars en regardant son ami lorsqu'il eut fini, que
répondez-vous à cela?
--La volonté de Dieu soit faite; mais nous ne devons pas la sonder.
--Ni reculer dans nos desseins pour un jeu d'enfant, reprit
d'Effiat avec impatience et s'enveloppant d'un manteau jeté sur lui.
Souvenez-vous des vers que nous récitions autrefois: _Justum et tenacem
propositi virum_... ces mots de fer se sont imprimés dans ma tête.
Oui, que l'univers s'écroule autour de moi, ses débris m'emporteront
inébranlable.
--Ne comparons pas les pensées de l'homme à celles du ciel, et
soumettons-nous, dit de Thou gravement.
--_Amen_, dit le vieux Grandchamp, dont les yeux s'étaient remplis de
larmes qu'il essuyait brusquement.
--De quoi te mêles-tu, vieux soldat? tu pleures! lui dit son maître.
--_Amen_, dit à la porte de la tente une voix nasillarde.
--Parbleu, monsieur, faites plutôt cette question à l'Éminence grise
qui vient chez vous, répondit le fidèle serviteur en montrant Joseph,
qui s'avançait les bras croisés en saluant d'un air caressant.
--Ah! ce sera donc lui! murmura Cinq-Mars.
--Je viens peut-être mal à propos? dit Joseph doucement.
--Fort à propos, peut-être, dit Henri d'Effiat en souriant avec un
regard à de Thou. Qui peut vous amener, mon père, à une heure du matin?
Ce doit être quelque bonne oeuvre?
Joseph se vit mal accueilli; et, comme il ne marchait jamais sans avoir
au fond de l'âme cinq ou six reproches à se faire vis-à-vis des gens
qu'il abordait, et autant de ressources dans l'esprit pour se tirer
d'affaire, il crut ici que l'on avait découvert le but de sa visite, et
sentit que ce n'était pas le moment de la mauvaise humeur qu'il fallait
prendre pour préparer l'amitié. S'asseyant donc assez froidement près
du lit:
--Je viens, dit-il, monsieur, vous parler de la part du Cardinal
généralissime des deux prisonniers espagnols que vous avez faits; il
désire avoir des renseignements sur eux le plus promptement possible;
je dois les voir et les interroger. Mais je ne comptais pas vous
trouver veillant encore; je voulais seulement les recevoir de vos gens.
Après un échange de politesses contraintes, on fit entrer dans la
tente les deux prisonniers, que Cinq-Mars avait presque oubliés. Ils
parurent, l'un jeune et montrant à découvert une physionomie vive et
un peu sauvage: c'était le soldat; l'autre, cachant sa taille sous un
manteau brun, et ses traits sombres, mais ambigus dans leur expression,
sous l'ombre de son chapeau à larges bords, qu'il n'ôta pas: c'était
l'officier; il parla seul et le premier:
--Pourquoi me faites-vous quitter ma paille et mon sommeil? est-ce pour
me délivrer ou me pendre?
--Ni l'un ni l'autre, dit Joseph.
--Qu'ai-je à faire avec toi, homme à longue barbe? je ne t'ai pas vu à
la brèche.
Il fallut quelque temps, d'après cet exorde aimable, pour faire
comprendre à l'étranger les droits qu'avait un capucin à l'interroger.
--Eh bien, dit-il enfin, que veux-tu?
--Je veux savoir votre nom et votre pays.
--Je ne dis pas mon nom; et quant à mon pays, j'ai l'air d'un Espagnol;
mais je ne le suis peut-être pas, car un Espagnol ne l'est jamais.
Le père Joseph, se retournant vers les deux amis, dit:
--Je suis bien trompé, ou j'ai entendu ce son de voix quelque part:
cet homme parle français sans accent; mais il me semble qu'il veut nous
donner des énigmes comme dans l'Orient.
--L'Orient? c'est cela, dit le prisonnier, un Espagnol est un homme de
l'Orient, c'est un Turc catholique; son sang languit ou bouillonne, il
est paresseux ou infatigable; l'indolence le rend esclave; l'ardeur,
cruel; immobile dans son ignorance, ingénieux dans sa superstition, il
ne veut qu'un livre religieux, qu'un maître tyrannique; il obéit à la
loi du bûcher, il commande par celle du poignard, il s'endort le soir
dans sa misère sanglante, cuvant le fanatisme et rêvant le crime. Qui
est-ce là, messieurs? est-ce l'Espagnol ou le Turc? devinez. Ah! ah!
vous avez l'air de trouver que j'ai de l'esprit parce que je rencontre
un rapport. Vraiment, messieurs, vous me faites bien de l'honneur, et
cependant l'idée pourrait se pousser plus loin, si l'on voulait; si
je passais à l'ordre physique, par exemple, ne pourrais-je pas vous
dire: Cet homme a les traits graves ou allongés, l'oeil noir et coupé
en amande, les sourcils durs, la bouche triste et mobile, les joues
basanées, maigres et ridées; sa tête est rasée, et il la couvre d'un
mouchoir noué en turban; il passe un jour entier couché ou debout sous
un soleil brûlant, sans mouvement, sans parole, fumant un tabac qui
l'enivre. Est-ce un Turc ou un Espagnol? Êtes-vous contents, messieurs?
Vraiment, vous en avez l'air, vous riez; et de quoi riez-vous? Moi qui
vous ai présenté cette seule idée, je n'ai pas ri; voyez, mon visage
est triste. Ah! c'est peut-être parce que le sombre prisonnier est
devenu bavard, et parle vite? Ah! ce n'est rien; je pourrais vous en
dire d'autres, et vous rendre quelques services, mes braves amis. Si
je me mettais dans les anecdotes, par exemple, si je vous disais que
je connais un prêtre qui avait ordonné la mort de quelques hérétiques
avant de dire la messe, et qui, furieux d'être interrompu à l'autel
durant le saint sacrifice, cria à ceux qui lui demandaient ses ordres:
_Tuez tout! tuez tout!_ ririez-vous bien tous, messieurs? Non, pas
tous. Monsieur que voilà, par exemple, mordrait sa lèvre et sa barbe.
Oh! il est vrai qu'il pourrait répondre qu'il a fait sagement, et qu'on
avait tort d'interrompre sa pure prière. Mais si j'ajoutais qu'il s'est
caché pendant une heure derrière la toile de votre tente, monsieur
de Cinq-Mars, pour vous écouter parler, et qu'il est venu pour vous
faire quelque perfidie, et non pour moi, que dirait-il? Maintenant,
messieurs, êtes-vous contents? Puis-je me retirer après cette parade?
Le prisonnier avait débité tout ceci avec la rapidité d'un vendeur
d'orviétan, et avec une voix si haute, que Joseph en fut étourdi. Il se
leva indigné à la fin, et s'adressant à Cinq-Mars:
--Comment souffrez-vous, monsieur, lui dit-il, qu'un prisonnier qui
devait être pendu vous parle ainsi?
L'Espagnol, sans daigner s'occuper de lui davantage, se pencha vers
d'Effiat, et lui dit à l'oreille:
--Je ne vous importe guère, donnez-moi ma liberté, j'ai déjà pu la
prendre, mais je ne l'ai pas voulu sans votre consentement; donnez-la
moi, ou faites-moi tuer.
--Partez si vous le pouvez, lui répondit Cinq-Mars, je vous jure que
j'en serai fort aise.
Et il fit dire à ses gens de se retirer avec le soldat, qu'il voulut
garder à son service.
Ce fut l'affaire d'un moment; il ne restait plus dans la tente que les
deux amis, le père Joseph décontenancé et l'Espagnol, lorsque celui-ci,
ôtant son chapeau, montra une figure française, mais féroce: il riait
et semblait respirer plus d'air dans sa large poitrine.
--Oui, je suis Français, dit-il à Joseph; mais je hais la France, parce
qu'elle a donné le jour à mon père, qui est un monstre, et à moi, qui
le suis devenu, et qui l'ai frappé une fois; je hais ses habitants
parce qu'ils m'ont volé toute ma fortune au jeu, et que je les ai volés
et tués depuis; j'ai été deux ans Espagnol pour faire mourir plus de
Français; mais à présent je hais encore plus l'Espagne; on ne saura
jamais pourquoi. Adieu, je vais vivre sans nation désormais; tous les
hommes sont mes ennemis. Continue, Joseph, et tu me vaudras bientôt.
Oui, tu m'as vu autrefois, continua-t-il en le poussant violemment par
la poitrine et le renversant... je suis Jacques de Laubardemont, fils
de ton digne ami.
A ces mots, sortant brusquement de la tente, il disparut comme une
apparition s'évanouirait. De Thou et les laquais, accourus à l'entrée,
le virent s'élancer en deux bonds par-dessus un soldat surpris et
désarmé, et courir vers les montagnes avec la vitesse d'un cerf,
malgré plusieurs coups de mousquet inutiles. Joseph profita du désordre
pour s'évader en balbutiant quelques mots de politesse, et laissa les
deux amis riant de son aventure et de son désappointement, comme deux
écoliers riraient d'avoir vu tomber les lunettes de leur pédagogue, et
s'apprêtant enfin à chercher un sommeil dont ils avaient besoin l'un
et l'autre, et qu'ils trouvèrent bientôt, le blessé dans son lit, et le
jeune conseiller dans son fauteuil.
Pour le capucin, il s'acheminait vers sa tente, méditant comment il
tirerait parti de tout ceci pour la meilleure vengeance possible,
lorsqu'il rencontra Laubardemont traînant par ses mains liées la jeune
insensée. Ils se racontèrent leurs mutuelles et horribles aventures.
Joseph n'eut pas peu de plaisir à retourner le poignard dans la plaie
de son coeur en lui apprenant le sort de son fils.
--Vous n'êtes pas précisément heureux dans votre intérieur, ajouta
t-il; je vous conseille de faire enfermer votre nièce et pendre votre
héritier, si par bonheur vous le retrouvez.
Laubardemont rit affreusement:--Quant à cette petite imbécile
que voilà, je vais la donner à un ancien juge secret, à présent
contrebandier dans les Pyrénées, à Oloron: il la fera ce qu'il voudra,
servante dans sa _posada_, par exemple; je m'en soucie peu, pourvu que
monseigneur ne puisse jamais en entendre parler.
Jeanne de Belfiel, la tête baissée, ne donna aucun signe
d'intelligence; toute lueur de raison était éteinte en elle;
un seul mot lui était resté sur les lèvres, elle le prononçait
continuellement:--Le juge! le juge! le juge! dit-elle tout bas. Et elle
se tut.
Son oncle et Joseph la chargèrent, à peu près comme un sac de blé, sur
un des chevaux qu'amenèrent deux domestiques; Laubardemont en monta un,
et se disposa à sortir du camp, voulant s'enfoncer dans les montagnes
avant le jour.
--Bon voyage! dit-il à Joseph, faites bien vos affaires à Paris; je
vous recommande Oreste et Pylade.
--Bon voyage! répondit celui-ci. Je vous recommande Cassandre et OEdipe.
--Oh! il n'a ni tué son père, ni épousé sa mère...
--Mais il est en bon chemin pour ces gentillesses.
--Adieu, mon révérend père!
--Adieu, mon vénérable ami! dirent-ils tout haut--mais tout bas:
--Adieu, assassin à robe grise: je retrouverai l'oreille du Cardinal en
ton absence.
--Adieu, scélérat à robe rouge: va détruire toi-même ta famille
maudite; achève de répandre ton sang dans les autres; ce qui en restera
en toi, je m'en charge... Je pars à présent. Voilà une nuit bien
remplie!
NOTES
ET
DOCUMENTS HISTORIQUES
Lorsque parut pour la première fois ce livre[5], il parut seul,
sans notes, comme oeuvre d'art, comme résumé d'un siècle. Pour
qu'en toute loyauté il fût jugé par le public, l'auteur ne voulut
l'entourer en nulle façon de cet éclat apparent des recherches
historiques, dont il est trop facile de décorer un livre nouveau.
Il voulut, selon la théorie qui sert ici de préface: _Sur la
vérité dans l'art_, ne point montrer le _vrai_ détaillé, mais
l'oeuvre épique, la composition avec sa tragédie, dont les
noeuds enveloppent tous les personnages éminents du temps de
Louis XIII. Bientôt cependant l'auteur s'aperçut de la nécessité
d'indiquer les sources principales de son travail; et comme il
avait toujours voulu remonter aux plus pures, c'est à-dire aux
manuscrits, et, à leur défaut, aux éditions contemporaines,
il ajouta les renseignements les plus détaillés à la seconde
édition de _Cinq-Mars_[6], pour rectifier des erreurs répandues
sur l'authenticité de quelques faits. Depuis lors il revint à la
simple et primitive unité de son ouvrage. Mais aujourd'hui qu'on a
multiplié, au delà de ce qu'il eût pu attendre, cette production,
qu'il est loin de croire irréprochable, il veut que les esprits
curieux des détails du _vrai anecdotique_ n'aient pas à chercher
ailleurs des documents qu'il avait écartés.
[5] Mars 1826.--2 vol. in-18.
[6] Juin 1826.--4 vol. in-12.
PAGE 178.
Une barbe plate et rousse à l'extrémité...
«Pendant sa jeunesse, dit l'historien du père Joseph, il avait les
cheveux et la barbe d'un roux un peu ardent. Il s'était aperçu que
Louis XIII ne pouvait souffrir cette couleur; aussi avait-il pris
soin de la brunir avec des peignes de plomb et d'acier, jusqu'à
ce qu'il eût trouvé le secret de la blanchir, que lui donna plus
tard un empirique. L'horreur du roi était telle pour cette couleur,
qu'un jour son premier gentilhomme de la chambre (dont le frère
avait le plus beau gouvernement du royaume), ayant l'honneur
d'accompagner Sa Majesté à Fontainebleau, dans une partie de
chasse, il fit tant de pluie qu'il emporta toute la peinture dont
il cachait la rousseur de ses cheveux. Le prince, l'ayant aperçue,
en eut peur et lui dit:--Bon Dieu, que vois-je! ne paraissez plus
devant moi. Le gentilhomme fut obligé de se défaire de sa charge.»
PAGE 180.
Son confident...
Ce trop célèbre capucin, que l'un de ses historiens appelle
_l'esprit auxiliaire_ du Cardinal, fut non seulement son confident,
mais celui du Roi même. Inflexible, souple et bas, il affermissait
les pas du ministre dans les voies du sang, et l'aidait à y faire
descendre le faible prince. L'histoire de cet homme est partout;
mais voici les détails d'une de ses manoeuvres que l'on connaît
peu:
M. de Montmorency était pris à Castelnaudary, Louis XIII hésitait
à le faire périr. Monsieur, qui l'avait abandonné sur le champ de
bataille, demandait sa grâce avec vigueur. Le Cardinal voulait sa
mort, et ne savait comment obtenir cette précieuse faveur. Bullion
était chargé de la négociation, et conseillait Gaston: ce fut à cet
homme que Joseph s'adressa d'abord.
Il s'empare de lui avec une adresse de serpent, et, par son
organe, fait conseiller à Monsieur de ne plus demander au Roi des
assurances pour la grâce du jeune duc, mais de s'en remettre à
la bonté seule de Louis, dont on blessait le coeur en ayant l'air
d'en douter. Monsieur croit voir dans ce discours l'intention de
pardonner, insinuée par son frère même, et fait _son accommodement_
pour lui seul, sans rien stipuler pour le jeune duc, et s'en
remettant à la clémence du Roi. C'est alors qu'en un _conseil
étroit_ entre le Roi, le Cardinal et Joseph, celui-ci ose prendre
la parole le premier, et, concertant la fougue de ses vociférations
politiques avec les flegmatiques arguments du Cardinal, arrache de
Louis la promesse, trop bien tenue, d'être inflexible.
Brulart de Léon, ambassadeur à Ratisbonne avec Joseph, dit que
le capucin n'avait de chrétien que le nom, et ne cherchait qu'à
tromper tout le monde.
Un ouvrage de 1635, intitulé _la Vérité défendue_, en parle en ces
termes:
«Il est le grand inquisiteur d'État, interroge les prétendus
criminels, fait mettre les hommes en prison sans information,
empêche que leur justification ne soit écoutée, et, par des
terreurs paniques, il tire les déclarations qui servent pour
couvrir l'injustice du Cardinal. Il fait indignement servir le ciel
à la terre, le nom de Dieu aux tromperies, et la religion aux ruses
de l'État.»
Du reste, il appartenait à une très bonne famille, dont le nom
était _du Tremblay_.
Je renvoie à la Vie même de cet indigne religieux ceux qui le
voudront mieux connaître.
PAGE 185.
Le Cardinal lui dicta ces devoirs de nouvelle nature, etc.
Ces insolents commandements de la _religion ministérielle_, fondée
par Richelieu, sont extraits d'un manuscrit désigné dans l'histoire
du père Joseph.
Voici comment s'exprime à ce sujet le révérend et naïf historien et
généalogiste, continuateur de l'abbé Richard:
«Il composa avec le Cardinal un livre ayant pour titre: _l'Unité
du ministre, et les qualités qu'il doit avoir._ Cet ouvrage n'a
jamais vu le jour qu'entre les mains du Roi, et c'est ce traité
qui détermina Sa Majesté à se reposer entièrement du gouvernement
de son royaume sur Son Éminence. J'ai vu ce manuscrit _in-folio_,
qui est très bien écrit. On n'aura pas de peine à reconnaître que
le père Joseph en est l'auteur par la lecture des principales
propositions qui y sont prouvées, premièrement comme vérités
chrétiennes, secondement, comme vérités politiques. On pourrait
intituler ce livre: Testament politique du père Joseph. Tous les
_grands hommes_ du siècle passé en ont laissé. On reconnaîtra
aisément le _génie_ du père dans l'extrait de ce testament.»
(_Histoire du père Joseph._) Suivent les articles tels qu'on vient
de les lire.
PAGE 194.
Quant au Marillac, etc.
Le maréchal de Marillac fut privé de ses juges légitimes; les
membres du Parlement, qui voulurent en vain prendre connaissance
de l'affaire, virent Molé, leur procureur-général, _décrété et
interdit;_ traîné innocent de tribunaux en tribunaux, sans en
trouver un assez habile pour lui découvrir un crime, le maréchal
de Marillac tomba enfin sous l'arrêt des _commissaires_, lu par un
garde des sceaux _ecclésiastique_ (Châteauneuf), auquel il fallut
une dispense de Rome, sollicitée exprès, pour condamner un homme
sans reproche; et le Cardinal se prit à rire des _lumières_ qu'il
avait fait descendre forcément sur les juges. Quelle confusion!
quel temps! On ne saurait trop éclairer les points principaux
de l'histoire, pour éteindre les puérils regrets du passé dans
quelques esprits qui n'examinent pas.
PAGE 274.
Ce jour-là, le Cardinal parut revêtu d'un costume entièrement
guerrier...
Ce costume est exactement décrit dans les _Mémoires manuscrits de
Pontis_, tel qu'on le lit ici. (_Bibl. de l'Arsenal._)
PAGE 322.
D'extirper une branche royale de Bourbon...
Le comte de Soissons, assassiné à la bataille de la Marfée,
qu'il gagnait sur les troupes du Cardinal. J'ai sous les yeux des
relations contemporaines les plus détaillées de cette affaire.
Elles renferment ce qui suit: «Le régiment de Metternich et
l'infanterie de Lamboy s'estant rompus, il ne resta près dudit
comte que trois ou quatre des siens; lequel, dans ce désordre, fut
abordé d'un cavalier seul, que ses gens ne connurent dans cette
confusion pour ennemy, qui lui donna un coup de pistolet au-dessous
de l'oeil, dont il fut tué tout roide... Ce grand prince, n'ayant
d'autre dessein que de servir Sa Majesté et son État, et arrester
les violences de celuy qui veut miner tout ce qui est au-dessus de
lui:... il (le Cardinal) vient d'extirper une branche royale de
Bourbon, ayant fait choisir ce prince par un de ses gardes, qui
s'était mis avec ce dessein exécrable, et par son commandement,
parmy les gens d'armes de ce prince, _ayant été reconneu tel_,
après qu'il fut tué sur la place par Riquemont, escuyer du même
prince défunct.» (_Montglat. Fabert_, etc., etc. _Relation de
Montrésor_, t. II, p. 520.)
Il existe à la Bibliothèque de Paris un curieux autographe, qui
montre quel prix mettait le Cardinal à ces sortes d'expéditions.
_Billet de M. des Noyers, escrit à M. le maréchal de Châtillon après
la bataille de Sedan._
Le Roy a résolu de donner un GOUVERNEMENT et une pension pour sa
vie durante au gendarme qui a tué le général des ennemis. Monsieur
le maréchal l'enverra à Reims trouver Sa Majesté aussitôt qu'il y
sera arrivé. Fait à Péronne, ce 9 juillet 1641.
DES NOYERS.
Vol. g. 6, 233 MM.
EXAMEN DE LA CORRESPONDANCE SECRÈTE DU CARDINAL DE RICHELIEU
RELATIVE AU PROCÈS DE MM. DE CINQ-MARS ET DE THOU.
L'activité infatigable, la pénétration vive, la persévérance ingénieuse
du cardinal de Richelieu à la fin de ses jours, quand les maladies, les
fatigues, les chagrins, semblaient devoir amortir ses rares facultés,
ne sont pas seulement en évidence dans la conduite de cette affaire;
il est curieux d'y observer en gémissant les voies souterraines par
lesquelles devait passer, pour arriver à son but, ce puissant mineur,
comme disait Shakspeare: _O worthy pioneer!_ Toutes les petitesses
auxquelles sont forcés de descendre les travailleurs politiques,
pourraient rendre plus modestes leurs imitateurs, s'ils considéraient
que celui-ci, après tous ses efforts, après l'accomplissement entier de
ses projets, ne réussit qu'à hâter et assurer la chute de la monarchie
qu'il croyait affermir pour toujours.
Pour montrer ces écrits sous leur vrai jour, il est nécessaire d'en
écarter les longues phrases de procès-verbal, dont la sécheresse et la
confusion ont dégoûté sans doute tous ceux qui les ont parcourus. Mais
il importe d'en extraire les traits singuliers et vifs que l'on démêle
dans cette nuit, lorsqu'on y attache des regards attentifs.
Sitôt que M. de Cinq-Mars est arrêté et que le duc d'Orléans s'est
excusé par la lettre que j'ai citée dans le cours de ce livre[7],
la première inquiétude du Cardinal est de savoir si M. de Bouillon
est arrêté. Dans le doute, et craignant le retour de Louis XIII à sa
première affection pour Cinq-Mars, il s'arrête à Tarascon, et de là
veut s'assurer que son crédit est dans toute sa force: comme un athlète
qui se prépare à un grand combat, il essaye son bras et pèse sa massue.
[7] Chapitre XXIV, intitulé LE TRAVAIL.
_Instruction, après l'arrest de M. le Grand, à messieurs de Chavigny
et des Noyers, estant près du Roy, pour sçavoir, entre autres choses,
de Sa Majesté, si Son Éminence agira comme elle a fait ci-devant, ainsi
qu'elle le jugera à propos._
Si monsieur de Bouillon est pris, il est question de faire voir
promptement que _l'on l'a pris avec justice_; pour ce faire, il
faut descouvrir les auteurs de Madame qui en ont donné advis, et
qu'au cas que ladite dame ne voudroit, on peut trouver quelque
invention par laquelle on puisse faire connoistre qu'on a cette
découverte; on le peut faire en resserrant de toutes parts les
prisonniers sans permettre de parler à personne, parce que par ce
moyen on _pourroit faire croire aux uns que les autres ont dit ce
que l'on scait: ce qui leur donnera lieu de se confesser_, et à
tout le moins de le croire.
Faut arrester Cloniac, que l'on dit avoir des papiers secrets. Faut
retirer la _cassette de cheveux et amourettes_ qu'a monsieur de
Choisy.
Faut représenter au Roy qu'il est très-important de ne dire pas
qu'il ait bruslé tous les papiers, et en effet l'on croit qu'il ne
l'a pas fait.
Si monsieur de Bouillon est pris, il faut pourvoir l'Italie d'un
chef de grande fidélité, pour plusieurs raisons qui pressent. Il en
faut un en Guyenne et un autre dans le Roussillon, estant douteux
si monsieur de _Turenne voudroit servir_, et si l'on doit le
laisser seul, le Roy y pourvoira s'il lui plaist.
On voit quel piège il indique; M. de Cinq-Mars y tomba le premier.
La réponse ne se fait pas attendre: on a arrêté M. de Bouillon; le Roi
a consenti à faire tous les mensonges qui lui sont dictés, et, pour
preuve de son obéissance, il écrit de sa main la lettre qui suit:
_Lettre du Roy à Son Éminence._
Je ne me trouve jamais que bien de vous voir. Je me porte beaucoup
mieux depuis hier; et ensuite de la prise de monsieur de Bouillon,
qui est un coup de parti, j'espère avec l'ayde de Dieu que tout ira
bien, et qu'il me donnera la parfaite santé; c'est de quoi je le
prie de tout mon coeur.
LOUYS.