répondit-elle les bras toujours en croix. Que l'on me conduise chez le
Cardinal!
Richelieu cria d'une voix forte:
--Qu'on m'amène cette femme, et qu'on la laisse en repos!
Tout se tut; on la conduisit au ministre.--Pourquoi, dit-elle en le
voyant, m'amener devant un homme armé?
On la laissa seule devant lui sans répondre.
Le Cardinal avait l'air soupçonneux en la regardant.
--Madame, dit-il, que faites-vous au camp à cette heure; et, si votre
esprit n'est pas égaré, pourquoi ces pieds nus?
--C'est un voeu, c'est un voeu, répondit la jeune religieuse avec un
air d'impatience en s'asseyant près de lui brusquement: j'ai fait aussi
celui de ne pas manger que je n'aie rencontré l'homme que je cherche.
--Ma soeur, dit le Cardinal étonné et radouci en s'approchant pour
l'observer, Dieu n'exige pas de telles rigueurs dans un corps faible,
et surtout à votre âge, car vous me semblez fort jeune.
--Jeune? oh! oui, j'étais bien jeune il y a peu de jours encore; mais
depuis j'ai passé deux existences au moins, j'ai tant pensé et tant
souffert: regardez mon visage.
Et elle découvrit une figure parfaitement belle; des yeux noirs très
réguliers y donnaient la vie; mais sans eux on aurait cru que ces
traits étaient ceux d'un fantôme, tant elle était pâle; ses lèvres
étaient violettes et tremblaient, un grand frisson faisait entendre le
choc de ses dents.
--Vous êtes malade, ma soeur, dit le ministre ému en lui prenant la
main, qu'il sentit brûlante. Une sorte d'habitude d'interroger sa santé
et celle des autres, lui fit toucher le pouls sur son bras amaigri:
il sentit les artères soulevées par les battements d'une fièvre
effrayante.
--Mais, continua-t-il avec plus d'intérêt, vous vous êtes tuée avec
des rigueurs plus grandes que les forces humaines; je les ai toujours
blâmées, et surtout dans un âge tendre. Qui a donc pu vous y porter?
est-ce pour me le confier que vous êtes venue? Parlez avec calme et
soyez sûre d'être secourue.
--Se confier aux hommes! reprit la jeune femme, oh! non, jamais! Ils
m'ont tous trompée; je ne me confierais à personne, pas même à M. de
Cinq-Mars, qui cependant doit bientôt mourir.
--Comment! dit Richelieu en fronçant le sourcil, mais avec un rire
amer; comment! vous connaissez ce jeune homme? est-ce lui qui a fait
vos malheurs?
--Oh! non, il est bon, et il déteste les méchants, c'est ce qui le
perdra. D'ailleurs, dit-elle en prenant tout à coup un air dur et
sauvage, les hommes sont faibles, et il y a des choses que les femmes
doivent accomplir. Quand il ne s'est plus trouvé de vaillants dans
Israël, Déborah s'est levée.
--Eh! comment savez-vous toutes ces belles choses? continua le Cardinal
en lui tenant toujours la main.
--Oh! cela, je ne puis vous l'expliquer, reprit avec un air de naïveté
touchante et une voix très douce la jeune religieuse, vous ne me
comprendriez pas; c'est le démon qui m'a tout appris et qui m'a perdue.
--Eh! mon enfant, c'est toujours lui qui nous perd; mais il nous
instruit mal, dit Richelieu avec l'air d'une protection paternelle et
d'une pitié croissante. Quelles ont été vos fautes? dites-les moi; je
peux beaucoup.
--Ah! dit-elle d'un air de doute, vous pouvez beaucoup sur des
guerriers, sur des hommes braves et généreux; sous votre cuirasse doit
battre un noble coeur; vous êtes un vieux général, qui ne savez rien
des ruses du crime.
Richelieu sourit, cette méprise le flattait.
--Je vous ai entendu demander le Cardinal; que lui voulez-vous enfin?
Qu'êtes-vous venue chercher?
La religieuse se recueillit et mit un doigt sur son front.
--Je ne m'en souviens plus, dit-elle, vous m'avez trop parlé...
J'ai perdu cette idée, c'était pourtant une grande idée... C'est
pour elle que je suis condamnée à la faim qui me tue; il faut que je
l'accomplisse, ou je vais mourir avant. Ah! dit-elle en portant sa main
sous sa robe dans son sein, où elle parut prendre quelque chose, la
voilà, cette idée...
Elle rougit tout à coup, et ses yeux s'ouvrirent extraordinairement;
elle continua en se penchant à l'oreille du Cardinal:
--Je vais vous le dire: Urbain Grandier, mon amant Urbain, m'a dit
cette nuit que c'était Richelieu qui l'avait fait périr; j'ai pris un
couteau dans une auberge, et je viens ici pour le tuer, dites-moi où il
est.
Le Cardinal, effrayé et surpris, recula d'horreur. Il n'osait appeler
ses gardes, craignant les cris de cette femme et ses accusations; et
cependant un emportement de cette folle pouvait lui devenir fatal.
--Cette histoire affreuse me poursuivra donc partout! s'écria-t-il en
la regardant fixement, cherchant dans son esprit le parti qu'il devait
prendre.
Ils demeurèrent en silence l'un en face de l'autre dans la même
attitude, comme deux lutteurs qui se contemplent avant de s'attaquer,
ou comme le chien d'arrêt et sa victime pétrifiés par la puissance du
regard.
Cependant Laubardemont et Joseph étaient sortis ensemble, et, avant de
se séparer, ils se parlèrent un moment devant la tente du Cardinal,
parce qu'ils avaient besoin de se tromper mutuellement; leur haine
venait de prendre des forces dans leur querelle, et chacun avait résolu
de perdre son rival près du maître. Le juge commença le dialogue, que
chacun d'eux avait préparé en se prenant le bras, comme d'un seul et
même mouvement:
--Ah! révérend père, que vous m'avez affligé en ayant l'air de prendre
en mauvaise part quelques légères plaisanteries que je vous ai faites
tout à l'heure!
--Eh! mon Dieu, non, cher seigneur, je suis bien loin de là. La
charité, où serait la charité? J'ai quelquefois une sainte chaleur dans
le propos, pour ce qui est du bien de l'État et de monseigneur, à qui
je suis tout dévoué.
--Ah! qui le sait mieux que moi, révérend père? mais vous me rendez
justice, vous savez aussi combien je le suis à l'éminentissime
Cardinal-Duc, auquel je dois tout. Hélas! je n'ai mis que trop de zèle
à le servir, puisqu'il me le reproche.
--Rassurez-vous, dit Joseph, il ne vous en veut pas; je le connais
bien, il conçoit qu'on fasse quelque chose pour sa famille; il est fort
bon parent aussi.
--Oui, c'est cela, reprit Laubardemont, voilà mon affaire à moi; ma
nièce était perdue tout à fait avec son couvent si Urbain eût triomphé;
vous sentez cela comme moi, d'autant plus qu'elle ne nous avait pas
bien compris, et qu'elle a fait l'enfant quand il a fallu paraître.
--Est-il possible? en pleine audience! Ce que vous me dites là me fâche
véritablement pour vous! Que cela dut être pénible!
--Plus que vous ne l'imaginez! Elle oubliait tout ce qu'on lui disait
dans la possession, faisait mille fautes de latin que nous avons
raccommodées comme nous avons pu; et même elle a été cause d'une scène
désagréable le jour du procès; fort désagréable pour moi et pour les
juges: un évanouissement, des cris. Ah! je vous jure que je l'aurais
bien chapitrée, si je n'eusse été forcé de quitter précipitamment
cette petite ville de Loudun. Mais, voyez-vous, il est tout simple que
j'y tienne, c'est ma plus proche parente; car mon fils a mal tourné,
on ne sait ce qu'il est devenu depuis quatre ans. La pauvre petite
Jeanne de Belfiel! je ne l'avais faite religieuse, et puis abbesse,
que pour conserver tout à ce mauvais sujet-là. Si j'avais pu prévoir sa
conduite, je l'aurais réservée pour le monde.
--On la dit d'une fort grande beauté, reprit Joseph; c'est un don
très précieux pour une famille; on aurait pu la présenter à la cour,
et le Roi... Ah! ah!... Mlle de La Fayette... Eh!... eh!... Mlle
d'Hautefort... vous entendez... il serait même possible encore d'y
penser.
--Ah! que je vous reconnais bien là... monseigneur, car nous savons
qu'on vous a nommé au cardinalat; que vous êtes bon de vous souvenir du
plus dévoué de vos amis!
Laubardemont parlait encore à Joseph, lorsqu'ils se trouvèrent au bout
de la rue du camp qui conduisait au quartier des volontaires.
--Que Dieu vous protège et sa sainte Mère pendant mon absence, dit
Joseph s'arrêtant; je vais partir demain pour Paris; et, comme j'aurai
affaire plus d'une fois à ce petit Cinq-Mars, je vais le voir d'avance
et savoir des nouvelles de sa blessure.
--Si l'on m'avait écouté, dit Laubardemont, à l'heure qu'il est vous
n'auriez pas cette peine.
--Hélas! vous avez bien raison, répondit Joseph avec un soupir profond
et levant les yeux au ciel; mais le Cardinal n'est plus le même homme;
il n'accueille pas les bonnes idées, il nous perdra s'il se conduit
ainsi.
Et, faisant une profonde révérence au juge, le capucin entra dans le
chemin qu'il lui avait montré.
Laubardemont le suivit quelque temps des yeux, et, quand il fut bien
sûr de la route qu'il avait prise, il revint ou plutôt accourut jusqu'à
la tente du ministre.--Le Cardinal l'éloigne, s'était-il dit; donc il
s'en dégoûte; je sais des secrets qui peuvent le perdre. J'ajouterai
qu'il est allé faire sa cour au futur favori; je remplacerai ce moine
dans la faveur du ministre. L'instant est propice, il est minuit; il
doit encore rester seul pendant une heure et demie. Courons.
Il arrive à la tente des gardes qui précède le pavillon.
--Monseigneur reçoit quelqu'un, dit le capitaine hésitant, on ne peut
pas entrer.
--N'importe, vous m'avez vu sortir il y a une heure; il se passe des
choses dont je dois rendre compte.
--Entrez, Laubardemont, cria le ministre, entrez vite et seul! Il
entra. Le Cardinal, toujours assis, tenait les deux mains d'une
religieuse dans une des siennes, et de l'autre fit signe de garder
le silence à son agent stupéfait, qui resta sans mouvement, ne voyant
pas encore le visage de cette femme; elle parlait avec volubilité, et
les choses étranges qu'elle disait contrastaient horriblement avec la
douceur de sa voix. Richelieu semblait ému.
--Oui, je le frapperai avec un couteau; c'est un couteau que le démon
Béhérith m'a donné à l'auberge; mais c'est le clou de Sisara. Il a un
manche d'ivoire, voyez-vous, et j'ai beaucoup pleuré dessus. N'est-ce
pas singulier, mon bon général? Je le retournerai dans la gorge de
celui qui a tué mon ami, comme il a dit lui-même de faire, et ensuite
je brûlerai le corps, c'est la peine du talion, la peine que Dieu a
permise à Adam... Vous avez l'air étonné, mon brave général... mais
vous le seriez bien plus si je vous disais sa chanson... la chanson
qu'il m'a chantée encore hier au soir, quand il est venu me voir à
l'heure du bûcher, vous savez bien?... l'heure où il pleut, l'heure où
mes mains commencent à brûler comme à présent; il m'a dit: «Ils sont
bien trompés, les magistrats, les magistrats rouges... j'ai onze démons
à mes ordres, et je reviens te voir quand la cloche sonne... sous un
dais de velours pourpré, avec des torches, des torches de résine qui
nous éclairent; ah! c'est de toute beauté!» Voilà, voilà ce qu'il
chante.
Et, sur l'air du _De profundis_, elle chanta elle-même:
Je vais être prince d'Enfer,
Mon sceptre est un marteau de fer,
Ce sapin brûlant est mon trône.
Et ma robe est de soufre jaune;
Mais je veux t'épouser demain:
Viens, Jeanne, donne-moi la main.
N'est-ce pas singulier, mon bon général? Et moi je lui réponds tous les
soirs; écoutez bien ceci, oh! écoutez bien...
Le juge a parlé dans la nuit,
Et dans la tombe on me conduit,
Pourtant j'étais ta fiancée!
Viens... la pluie est longue et glacée;
Mais tu ne dormiras pas seul,
Je te prêterai mon linceul.
Ensuite il parle, et parle comme les esprits et comme les prophètes.
Il dit: «Malheur, malheur à celui qui a versé le sang! les juges de
la terre sont-ils des dieux? Non, ce sont des hommes qui vieillissent
et souffrent, et cependant ils osent dire à haute voix: Faites mourir
cet homme! La peine de mort! la peine de mort! Qui a donné à l'homme
le droit de l'exercer sur l'homme? Est-ce le nombre deux?... Un seul
serait assassin, vois-tu! Mais compte bien, un, deux, trois... Voilà
qu'ils sont sages et justes, ces scélérats graves et stipendiés!
O crime! l'horreur du ciel! Si tu les voyais d'en haut, comme moi,
Jeanne, combien tu serais plus pâle encore! La chair détruire la chair!
elle qui vit de sang faire couler le sang! froidement et sans colère!
comme Dieu qui a créé!»
Les cris que jetait la malheureuse fille en disant rapidement ces
paroles épouvantèrent Richelieu et Laubardemont au point de les
tenir immobiles longtemps encore. Cependant le délire et la fièvre
l'emportaient toujours.
--Les juges ont-ils frémi? m'a dit Urbain Grandier, frémissent-ils de
se tromper? On agite la mort du juste.
--La question!--On serre ses membres avec des cordes pour le faire
parler; sa peau se coupe, s'arrache et se déroule comme un parchemin;
ses nerfs sont à nu, rouges et luisants; ses os crient; la moelle
en jaillit... Mais les juges dorment. Ils rêvent de fleurs et de
printemps. Que la grand'salle est chaude! dit l'un en s'éveillant;
cet homme n'a point voulu parler! Est-ce que la torture est finie!
Et, miséricordieux enfin, il accorde la mort. La mort! seule crainte
des vivants! la mort! le monde inconnu! il y jette avant lui une âme
furieuse qui l'attendra. Oh! ne l'a-t-il jamais vu, le tableau vengeur!
ne l'a-t-il jamais vu avant son sommeil, le prévaricateur écorché?
Déjà affaibli par la fièvre, la fatigue et le chagrin, le Cardinal,
saisi d'horreur et de pitié, s'écria:
--Ah! pour l'amour de Dieu! finissons cette affreuse scène; emmenez
cette femme, elle est folle!
L'insensée se retourna, et jetant tout à coup de grands cris:
--Ah! le juge, le juge!... dit-elle en reconnaissant Laubardemont.
Celui-ci, joignant les mains et s'humiliant devant le ministre, disait
avec effroi:
--Hélas! monseigneur, pardonnez-moi, c'est ma nièce qui a perdu la
raison: j'ignorais ce malheur-là, sans quoi elle serait enfermée depuis
longtemps. Jeanne, Jeanne... allons, madame, à genoux; demandez pardon
à monseigneur le Cardinal-Duc...
--C'est Richelieu! cria-t-elle. Et l'étonnement sembla entièrement
paralyser cette jeune et malheureuse beauté; la rougeur qui l'avait
animée d'abord fit place à une mortelle pâleur, ses cris à un silence
immobile, ses regards égarés à une fixité effroyable de ses grands
yeux, qui suivaient constamment le ministre attristé.
--Emmenez vite cette malheureuse enfant, dit celui-ci hors de lui-même;
elle est mourante et moi aussi; tant d'horreurs me poursuivent depuis
cette condamnation, que je crois que tout l'enfer se déchaîne contre
moi!
Il se leva en parlant. Jeanne de Belfiel, toujours silencieuse et
stupéfaite, les yeux hagards, la bouche ouverte, la tête penchée en
avant, était restée sous le coup de sa double surprise, qui semblait
avoir éteint le reste de sa raison et de ses forces. Au mouvement du
Cardinal, elle frémit de se voir entre lui et Laubardemont, regarda
tour à tour l'un et l'autre, laissa échapper de sa main le couteau
qu'elle tenait, et se retira lentement vers la sortie de la tente, se
couvrant tout entière de son voile, et tournant avec terreur ses yeux
égarés derrière elle, sur son oncle qui la suivait, comme une brebis
épouvantée qui sent déjà sur son dos l'haleine brûlante du loup prêt à
la saisir.
Ils sortirent tous deux ainsi, et à peine en plein air, le juge
furieux s'empara des mains de sa victime, les lia par un mouchoir, et
l'entraîna facilement, car elle ne poussa pas un cri, pas un soupir,
mais le suivit, la tête toujours baissée sur son sein et comme plongée
dans un profond somnambulisme.
CHAPITRE XIII
L'ESPAGNOL
Qu'un ami véritable est une douce chose
Il cherche vos besoins au fond de votre coeur,
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir vous-même.
LA FONTAINE.
Cependant une scène d'une autre nature se passait sous la tente de
Cinq-Mars; les paroles du Roi, premier baume de ses blessures, avaient
été suivies des soins empressés des chirurgiens de la cour; une
balle morte, facilement extraite, avait causé seule son accident: le
voyage lui était permis, tout était près pour l'accomplir. Le malade
avait reçu jusqu'à minuit des visites amicales et intéressées; dans
les premières furent celles du petit Gondi et de Fontrailles, qui se
disposaient aussi à quitter Perpignan pour Paris; l'ancien page Olivier
d'Entraigues s'était joint à eux pour complimenter l'heureux volontaire
que le Roi semblait avoir distingué; la froideur habituelle du prince
envers tout ce qui l'entourait ayant fait regarder, à tous ceux qui
en furent instruits, le peu de mots qu'il avait dits comme des signes
assurés d'une haute faveur, tous étaient venus le féliciter.
Enfin il était seul, sur son lit de camp; M. de Thou, près de lui,
tenait sa main, et Grandchamp, à ses pieds, grondait encore de toutes
les visites qui avaient fatigué son maître blessé et prêt à partir pour
un long voyage. Pour Cinq-Mars, il goûtait enfin un de ces instants
de calme et d'espoir qui viennent en quelque sorte refraîchir l'âme en
même temps que le sang; la main qu'il ne donnait pas à son ami pressait
en secret la croix d'or attachée sur son coeur, en attendant la main
adorée qui l'avait donnée, et qu'il allait bientôt presser elle-même.
Il n'écoutait qu'avec le regard et le sourire les conseils du jeune
magistrat, et rêvait au but de son voyage, qui était aussi le but de sa
vie. Le grave de Thou lui disait d'une voix calme et douce:
--Je vous suivrai bientôt à Paris. Je suis heureux plus que vous-même
de voir le Roi vous y mener avec lui; c'est un commencement d'amitié
qu'il faut ménager, vous avez raison. J'ai réfléchi bien profondément
aux causes secrètes de votre ambition, et je crois avoir deviné votre
coeur. Oui, ce sentiment d'amour pour la France, qui le faisait battre
dans votre jeunesse, a dû y prendre des forces plus grandes; vous
voulez approcher le Roi pour servir votre pays, pour mettre en action
ces songes dorés de nos premiers ans. Certes, la pensée est vaste
et digne de vous! je vous admire; je m'incline! Abordez le monarque
avec le dévouement chevaleresque de nos pères, avec un coeur plein de
candeur et prêt à tous les sacrifices. Recevoir les confidences de son
âme, verser dans la sienne celles de ses sujets, adoucir les chagrins
du Roi en lui apprenant la confiance de son peuple en lui, fermer les
plaies du peuple en les découvrant à son maître, et, par l'entremise de
votre faveur, rétablir ainsi ce commerce d'amour du père aux enfants,
qui fut interrompu pendant dix-huit ans par un homme au coeur de
marbre: s'exposer pour cette noble entreprise à toutes les horreurs de
sa vengeance, et, bien plus encore, braver les calomnies perfides qui
poursuivent le favori jusque sur les marches du trône: ce songe était
digne de vous. Poursuivez, mon ami, ne soyez jamais découragé; parlez
hautement au Roi du mérite et des malheurs de ses plus illustres amis
que l'on écrase; dites-lui sans crainte que sa vieille noblesse n'a
jamais conspiré contre lui; et que, depuis le jeune Montmorency jusqu'à
cet aimable comte de Soissons, tous avaient combattu le ministre et
jamais le monarque; dites-lui que les vieilles races de France sont
nées avec sa race, qu'en les frappant il remue toute la nation, et
que, s'il les éteint, la sienne en souffrira, qu'elle demeurera seule
exposée au souffle du temps et des événements, comme un vieux chêne
frissonne et s'ébranle au vent de la plaine, lorsque l'on a renversé
la forêt qui l'entoure et le soutient.--Oui, s'écria de Thou en
s'animant, ce but est noble et beau: marchez dans votre route d'un pas
inébranlable, chassez même cette honte secrète, cette pudeur qu'une
âme noble éprouve avant de se décider à flatter, à faire ce que le
monde appelle sa _cour_. Hélas! les rois sont accoutumés à ces paroles
continuelles de fausse admiration pour eux; considérez-les comme une
langue nouvelle qu'il faut apprendre, langue bien étrangère à vos
lèvres jusqu'ici, mais que l'on peut parler noblement, croyez-moi, et
qui saurait exprimer de belles et généreuses pensées.
Pendant le discours enflammé de son ami, Cinq-Mars ne put se défendre
d'une rougeur subite, et il tourna son visage sur l'oreiller, du côté
de la tente, et de manière à ne pas être vu. De Thou s'arrêta.
--Qu'avez-vous, Henri? vous ne me répondez pas; me serais-je trompé?
Cinq-Mars soupira profondément et se tut encore.
--Votre coeur n'est-il pas ému de ces idées que je croyais devoir le
transporter!
Le blessé regarda son ami avec moins de trouble et lui dit:
--Je croyais, cher de Thou, que vous ne deviez plus m'interroger,
et que vous vouliez avoir une aveugle confiance en moi. Quel mauvais
génie vous pousse donc à vouloir sonder ainsi mon âme? Je ne suis pas
étranger à ces idées qui vous possèdent. Qui vous dit que je ne les aie
pas conçues! Qui vous dit que je n'aie pas formé la ferme résolution de
les pousser plus loin dans l'action que vous n'osez le faire même dans
vos paroles! L'amour de la France, la haine vertueuse de l'ambitieux
qui l'opprime et brise ses antiques moeurs avec la hache du bourreau,
la ferme croyance que la vertu peut être aussi habile que le crime,
voilà mes dieux, les mêmes que les vôtres. Mais, quand vous voyez un
homme à genoux dans une église, lui demandez-vous quel saint ou quel
ange protège et reçoit sa prière? Que vous importe, pourvu qu'il y
tombe martyr, s'il le faut? Eh! lorsque nos pères s'acheminaient pieds
nus vers le saint sépulcre, un bourdon à la main, s'informait-on du
voeu secret qui les conduisait à la terre sainte? Ils frappaient, ils
mouraient, et les hommes et Dieu même peut-être, n'en demandaient pas
plus; le pieux capitaine qui les guidait ne faisait pas dépouiller
leurs corps pour voir si la croix rouge et le cilice ne cachaient
pas quelque autre signe mystérieux; et, dans le ciel, sans doute, ils
n'étaient pas jugés avec plus de rigueur pour avoir aidé la force de
leurs résolutions sur la terre par quelque espoir permis au chrétien,
quelque seconde et secrète pensée, plus humaine et plus proche du coeur
mortel.
De Thou sourit et rougit légèrement en baissant les yeux.
--Mon ami, reprit-il avec gravité, cette agitation peut vous faire mal;
ne continuons pas sur ce sujet; ne mêlons pas Dieu et le ciel dans nos
discours, parce que cela n'est pas bien, et mettez vos draps sur votre
épaule, parce qu'il fait froid cette nuit. Je vous promets, ajouta-t-il
en recouvrant son jeune malade avec un soin maternel, je vous promets
de ne plus vous mettre en colère par mes conseils.
--Ah! s'écria Cinq-Mars malgré la défense de parler, moi je vous jure,
par cette croix d'or que vous voyez, et par sainte Marie, de mourir
plutôt que de renoncer à ce plan même que vous avez tracé le premier;
vous serez peut-être un jour forcé de m'arrêter; mais il ne sera plus
temps.
--C'est bon, c'est bon, dormez, répéta le conseiller; si vous ne vous
arrêtez pas, alors je continuerai avec vous, quelque part que cela me
conduise.
Et, prenant dans sa poche un livre d'heures, il se mit à lire
attentivement; un instant après, il regarda Cinq-Mars, qui ne dormait
pas encore; il fit signe à Grandchamp de changer la lampe de place pour
la vue du malade: mais ce soin nouveau ne réussit pas mieux; celui-ci,
les yeux toujours ouverts, s'agitait sur sa couche étroite.
--Allons, vous n'êtes pas calme, dit de Thou en souriant; je vais faire
quelque lecture pieuse qui vous remette l'esprit en repos. Ah! mon ami,
c'est là qu'il est le repos véritable, c'est dans ce livre consolateur!
car, ouvrez-le où vous voudrez, et toujours vous y verrez, d'un côté
l'homme dans le seul état qui convienne à sa faiblesse: la prière et
l'incertitude de sa destinée; et, de l'autre, Dieu lui parlant lui-même
de ses infirmités. Quel magnifique et céleste spectacle! quel lien
sublime entre le ciel et la terre! la vie, la mort et l'éternité sont
là: ouvrez-le au hasard.
--Ah! oui, dit Cinq-Mars, se levant encore avec une vivacité qui avait
quelque chose d'enfantin, je le veux bien, laissez-moi l'ouvrir; vous
savez la vieille superstition de notre pays? quand on ouvre un livre de
messe avec une épée, la première page que l'on trouve à gauche est la
destinée de celui qui la lit, et le premier qui entre quand il a fini
doit influer puissamment sur l'avenir du lecteur.
--Quel enfantillage! Mais je le veux bien. Voici votre épée; prenez la
pointe... voyons...