un nouveau, la ligne droite. Ma pensée entière, la pensée de l'homme
juste, se dévoilera aux regards du Roi même s'il l'interroge, dût-elle
me coûter la tête. Je l'ai vu enfin ce Roi, que l'on m'avait peint
si faible; je l'ai vu, et son aspect m'a touché le coeur malgré
moi; certes, il est bien malheureux, mais il ne peut être cruel, il
entendrait la vérité...
--Oui, mais il n'oserait la faire triompher, répondit le sage de Thou.
Garantissez-vous de cette chaleur de coeur qui vous entraîne souvent
par des mouvements subits et bien dangereux. N'attaquez pas un colosse
tel que Richelieu sans l'avoir mesuré.
--Vous voilà comme mon gouverneur, l'abbé Quillet; mon cher et prudent
ami, vous ne me connaissez ni l'un ni l'autre; vous ne savez pas
combien je suis las de moi-même, et jusqu'où j'ai jeté mes regards. Il
me faut monter ou mourir.
--Quoi! déjà ambitieux! s'écria de Thou avec une extrême surprise.
Son ami inclina la tête sur ses mains en abandonnant les rênes de son
cheval, et ne répondit pas.
--Quoi! cette égoïste passion de l'âge mûr s'est emparée de vous, à
vingt ans, Henri! L'ambition est la plus triste des espérances.
--Et cependant elle me possède à présent tout entier, car je ne vis que
par elle, tout mon coeur en est pénétré.
--Ah! Cinq-Mars, je ne vous reconnais plus! que vous étiez différent
autrefois! Je ne vous le cache pas, vous me semblez bien déchu:
dans ces promenades de notre enfance, où la vie et surtout la mort
de Socrate faisaient couler de nos yeux des larmes d'admiration et
d'envie; lorsque, nous élevant jusqu'à l'idéal de la plus haute vertu,
nous désirions pour nous dans l'avenir ces malheurs illustres, ces
infortunes sublimes qui font les grands hommes; quand nous composions
pour nous des occasions imaginaires de sacrifices et de dévouement; si
la voix d'un homme eût prononcé entre nous deux, tout à coup, le mot
seul d'ambition, nous aurions cru toucher un serpent...
De Thou parlait avec la chaleur de l'enthousiasme et du reproche.
Cinq-Mars continuait à marcher sans rien répondre, et la tête dans ses
mains; après un instant de silence, il les ôta et laissa voir des yeux
pleins de généreuses larmes; il serra fortement la main de son ami et
lui dit avec un accent pénétrant:
--Monsieur de Thou, vous m'avez rappelé les plus belles pensées
de ma première jeunesse; croyez que je ne suis pas déchu, mais
un secret espoir me dévore que je ne puis confier même à vous: je
méprise autant que vous l'ambition qui paraîtra me posséder; la terre
entière le croira, mais que m'importe la terre? Pour vous, noble ami,
promettez-moi que vous ne cesserez pas de m'estimer, quelque chose que
vous me voyiez faire. Je jure par le ciel que mes pensées sont pures
comme lui.
--Eh bien, dit de Thou, je jure par lui que je vous en crois
aveuglément; vous me rendez la vie!
Ils se serraient encore la main avec effusion de coeur, lorsqu'ils
s'aperçurent qu'ils étaient arrivés presque devant la tente du Roi.
Le jour était entièrement tombé, mais on aurait pu croire qu'un jour
plus doux se levait, car la lune sortait de la mer dans toute sa
splendeur; le ciel transparent du Midi ne se chargeait d'aucun nuage,
et semblait un voile d'un bleu pâle semé de paillettes argentées:
l'air encore enflammé n'était agité que par le rare passage de
quelques brises de la Méditerranée, et tous les bruits avaient cessé
sur la terre. L'armée fatiguée reposait sous les tentes dont les feux
marquaient la ligne, et la ville assiégée semblait accablée du même
sommeil; on ne voyait, sur ses remparts, que le bout des armes des
sentinelles qui brillaient aux clartés de la lune, ou le feu errant des
rondes de nuit; on n'entendait que quelques cris sombres et prolongés
de ces gardes qui s'avertissaient de ne pas dormir.
C'était seulement autour du Roi que tout veillait, mais à une assez
grande distance de lui. Ce prince avait fait éloigner toute sa suite;
il se promenait seul devant sa tente, et, s'arrêtant quelquefois
à contempler la beauté du ciel, il paraissait plongé dans une
mélancolique méditation. Personne n'osait l'interrompre, et ce qui
restait de seigneurs dans le quartier royal s'était approché du
Cardinal, qui, à vingt pas du Roi, était assis sur un petit tertre
de gazon façonné en banc par les soldats; là, il essuyait son front
pâle; fatigué des soucis du jour et du poids inaccoutumé d'une armure,
il congédiait par quelques mots précipités, mais toujours attentifs
et polis, ceux qui venaient le saluer en se retirant; il n'avait
déjà plus près de lui que Joseph, qui causait avec Laubardemont. Le
Cardinal regardait du côté du Roi si, avant de rentrer, ce prince ne
lui parlerait pas, lorsque le bruit des chevaux de Cinq-Mars se fit
entendre; les gardes du Cardinal le questionnèrent et le laissèrent
s'avancer sans suite, et seulement avec de Thou.
--Vous êtes arrivé trop tard, jeune homme, pour parler au Roi, dit
d'une voix aigre le Cardinal-Duc; on ne fait pas attendre Sa Majesté.
Les deux amis allaient se retirer, lorsque la voix même de Louis XIII
se fit entendre. Ce prince était en ce moment dans une de ces fausses
positions qui firent le malheur de sa vie entière. Irrité profondément
contre son ministre, mais ne se dissimulant pas qu'il lui devait le
succès de la journée, ayant d'ailleurs besoin de lui annoncer son
intention de quitter l'armée et de suspendre le siège de Perpignan, il
était combattu entre le désir de lui parler et la crainte de faiblir
dans son mécontentement; de son côté, le ministre n'osait lui adresser
la parole le premier, incertain sur les pensées qui roulaient dans
la tête de son maître, et craignant de mal prendre son temps, mais
ne pouvant non plus se décider à se retirer; tous deux se trouvaient
précisément dans la situation de deux amants brouillés qui voudraient
avoir une explication, lorsque le Roi saisit avec joie la première
occasion d'en sortir. Le hasard fut fatal au ministre; voilà à quoi
tiennent ces destinées qu'on appelle grandes.
--N'est-ce pas M. de Cinq-Mars? dit le Roi d'une voix haute; qu'il
vienne, je l'attends.
Le jeune d'Effiat s'approcha à cheval, et à quelques pas du Roi voulut
mettre pied à terre; mais à peine sa jambe eut-elle touché le gazon
qu'il tomba à genoux.
--Pardon, Sire, je crois que je suis blessé.
Et le sang sortit violemment de sa botte.
De Thou l'avait vu tomber, et s'était approché pour le soutenir;
Richelieu saisit cette occasion de s'avancer aussi avec un empressement
simulé.
--Otez ce spectacle des yeux du Roi, s'écria-t-il; vous voyez bien que
ce jeune homme se meurt.
--Point du tout, dit Louis, le soutenant lui-même, un Roi de France
sait voir mourir et n'a point peur du sang qui coule pour lui. Ce jeune
homme m'intéresse; qu'on le fasse porter près de ma tente, et qu'il ait
auprès de lui mes médecins; si sa blessure n'est pas grave, il viendra
avec moi à Paris, car le siège est suspendu, monsieur le Cardinal, j'en
ai vu assez. D'autres affaires m'appellent au centre du royaume; je
vous laisserai ici commander en mon absence; c'est ce que je voulais
vous dire.
A ces mots, le Roi rentra brusquement dans sa tente, précédé par ses
pages et ses officiers tenant des flambeaux.
Le pavillon royal était fermé, Cinq-Mars emporté par de Thou et ses
gens, que le duc de Richelieu, immobile et stupéfait, regardait encore
la place où cette scène s'était passée; il semblait frappé de la foudre
et incapable de voir ou d'entendre ceux qui l'observaient.
Laubardemont, encore effrayé de sa mauvaise réception de la veille,
n'osait lui dire un mot, et Joseph avait peine à reconnaître en lui son
ancien maître; il sentit un moment le regret de s'être donné à lui,
et crut que son étoile pâlissait; mais, songeant qu'il était haï de
tous les hommes et n'avait de ressource qu'en Richelieu, il le saisit
par le bras, et, le secouant fortement, lui dit à demi-voix, mais avec
rudesse:
--Allons donc, monseigneur, vous êtes une poule mouillée; venez avec
nous.
Et, comme s'il l'eût soutenu par le coude, mais en effet l'entraînant
malgré lui, aidé de Laubardemont, il le fit rentrer dans sa tente
comme un maître d'école fait coucher un écolier pour lequel il redoute
le brouillard du soir: Ce vieillard prématuré suivit lentement les
volontés de ses deux acolytes, et la pourpre du pavillon retomba sur
lui.
CHAPITRE XII
LA VEILLÉE
O coward conscience, how dost thou afflict me!
--The lights burn blue.--It is now dead midnight
Cold fearful drops stand on my trembling flesh.
--What do I fear? myself?...
--I love myself!...
SHAKSPEARE.
A peine le cardinal fut-il dans sa tente qu'il tomba, encore armé et
cuirassé, dans un grand fauteuil; et là, portant son mouchoir sur sa
bouche et le regard fixe, il demeura dans cette attitude, laissant ses
deux noirs confidents chercher si la méditation ou l'anéantissement l'y
retenait. Il était mortellement pâle, et une sueur froide ruisselait
sur son front. En l'essuyant avec un mouvement brusque, il jeta en
arrière sa calotte rouge, seul signe ecclésiastique qui lui restât,
et retomba la bouche sur ses mains. Le capucin d'un côté, le sombre
magistrat de l'autre, le considéraient en silence, et semblaient, avec
leurs habits noirs et bruns, le prêtre et le notaire d'un mourant.
Le religieux, tirant du fond de sa poitrine une voix qui semblait plus
propre à dire l'office des morts qu'à donner des consolations, parla
cependant le premier:
--Si monseigneur veut se souvenir de mes conseils donnés à Narbonne,
il conviendra que j'avais un juste pressentiment des chagrins que lui
causerait un jour ce jeune homme.
Le maître des requêtes reprit:
--J'ai su par le vieil abbé sourd qui était à dîner chez la maréchale
d'Effiat, et qui a tout entendu, que ce jeune Cinq-Mars montrait plus
d'énergie qu'on ne l'imaginait, et qu'il tenta de délivrer le maréchal
de Bassompierre. J'ai encore le rapport détaillé du sourd, qui a très
bien joué son rôle; l'éminentissime Cardinal doit en être satisfait.
--J'ai dit à monseigneur, recommença Joseph, car ces deux séides
farouches alternaient leurs discours comme les pasteurs de Virgile;
j'ai dit qu'il serait bon de se défaire de ce petit d'Effiat, et que je
m'en chargerais, si tel était son bon plaisir; il serait facile de le
perdre dans l'esprit du Roi.
--Il serait plus sûr de le faire mourir de sa blessure, reprit
Laubardemont; si Son Eminence avait la bonté de m'en donner l'ordre,
je connais intimement le médecin en second, qui m'a guéri d'un coup
au front, et qui le soigne. C'est un homme prudent, tout dévoué à
monseigneur le Cardinal-duc, et dont le brelan a un peu dérangé les
affaires.
--Je crois, repartit Joseph avec un air de modestie mêlé d'un peu
d'aigreur, que si Son Eminence avait quelqu'un à employer à ce projet
utile, ce serait plutôt son négociateur habituel, qui a eu quelque
succès autrefois.
--Je crois pouvoir en énumérer quelques-uns assez marquants, reprit
Laubardemont, et très nouveaux, dont la difficulté était grande.
--Ah! sans doute, dit le père avec un demi-salut et un air de
considération et de politesse, votre mission la plus hardie et la
plus habile fut le jugement d'Urbain Grandier, le magicien. Mais, avec
l'aide de Dieu, on peut faire d'aussi bonnes et fortes choses. Il n'est
pas sans quelque mérite, par exemple, ajouta-t-il en baissant les yeux
comme une jeune fille, d'extirper vigoureusement une branche royale de
Bourbon.
--Il n'était pas bien difficile, reprit avec amertume le maître
des requêtes, de choisir un soldat aux gardes pour tuer le comte de
Soissons; mais présider, juger...
--Et exécuter soi-même, interrompit le capucin échauffé, est moins
difficile certainement que d'élever un homme, dès l'enfance, dans la
pensée d'accomplir de grandes choses avec discrétion, et de supporter,
s'il le fallait, toutes les tortures pour l'amour du ciel, plutôt que
de révéler le nom de ceux qui l'ont armé de leur justice, ou de mourir
courageusement sur le corps de celui qu'on a frappé, comme l'a fait
celui que j'envoyai; il ne jeta pas un cri au coup d'épée de Riquemont,
l'écuyer du prince; il finit comme un saint: c'était mon élève.
--Autre chose est d'ordonner ou de courir les dangers.
--Et n'en ai-je pas couru au siège de la Rochelle?
--D'être noyé dans un égout, sans doute? dit Laubardemont.
--Et vous, dit Joseph, vos périls ont-ils été de vous prendre les
doigts dans les instruments de torture? et tout cela parce que
l'abbesse des Ursulines est votre nièce.
--C'était bon pour vos frères de Saint-François, qui tenaient les
marteaux; mais moi, je fus frappé au front par ce même Cinq-Mars, qui
guidait une populace effrénée.
--En êtes-vous bien sûr? s'écria Joseph charmé; osa-t-il bien aller
ainsi contre les ordres du Roi?
La joie qu'il avait de cette découverte lui faisait oublier sa colère.
--Impertinents! s'écria le Cardinal, rompant tout à coup le silence
et ôtant de ses lèvres son mouchoir taché de sang, je punirais votre
sanglante dispute, si elle ne m'avait appris bien des secrets d'infamie
de votre part. On a dépassé mes ordres: je ne voulais point de torture,
Laubardemont; c'est votre seconde faute; vous me ferez haïr pour rien,
c'était inutile. Mais vous, Joseph, ne négligez pas les détails de
cette émeute où fut Cinq-Mars; cela peut servir par la suite.
--J'ai tous les noms et signalements, dit avec empressement le juge
secret, inclinant jusqu'au fauteuil sa grande taille et son visage
olivâtre et maigre, que sillonnait un rire servile.
--C'est bon, c'est bon, dit le ministre, le repoussant; il ne s'agit
pas encore de cela. Vous, Joseph, soyez à Paris avant ce jeune
présomptueux qui va être favori, j'en suis certain; devenez son ami,
tirez-en parti pour moi, ou perdez-le; qu'il me serve ou qu'il tombe.
Mais, surtout, envoyez-moi des gens sûrs, et tous les jours, pour me
rendre compte verbalement; jamais d'écrits à l'avenir. Je suis très
mécontent de vous, Joseph; quel misérable courrier avez-vous choisi
pour venir de Cologne! Il ne m'a pas su comprendre; il a vu le Roi
trop tôt, et nous voilà encore avec une disgrâce à combattre. Vous
avez manqué me perdre entièrement. Vous allez voir ce qu'on va faire à
Paris; on ne tardera pas à y tramer une conspiration contre moi; mais
ce sera la dernière. Je reste ici pour les laisser tous plus libres
d'agir. Sortez tous deux, envoyez-moi mon valet de chambre dans deux
heures seulement: je veux être seul.
On entendait encore les pas de ces deux hommes, et Richelieu, les
yeux attachés sur l'entrée de sa tente, semblait les poursuivre de ses
regards irrités.
--Misérables! s'écria-t-il lorsqu'il fut seul, allez encore accomplir
quelques oeuvres secrètes, et ensuite je vous briserai vous-mêmes,
ressorts impurs de mon pouvoir! Bientôt le roi succombera sous la lente
maladie qui le consume; je serai régent alors, je serai roi de France
moi-même; je n'aurai plus à redouter les caprices de sa faiblesse; je
détruirai sans retour les races orgueilleuses de ce pays; j'y passerai
un niveau terrible et la baguette de Tarquin; je serai seul sur eux
tous, l'Europe tremblera, je...
Ici le goût du sang qui remplissait de nouveau sa bouche le força d'y
porter son mouchoir.
--Ah! que dis-je? malheureux que je suis! Me voilà frappé à mort; je me
dissous, mon sang s'écoule, et mon esprit veut travailler encore! Pour
quoi? Pour qui? Est-ce pour la gloire, c'est un mot vide; est-ce pour
les hommes; je les méprise. Pour qui donc, puisque je vais mourir avant
deux, avant trois ans peut-être? Est-ce pour Dieu? quel nom!... je n'ai
pas marché avec lui, il a tout vu...
Ici, il laissa tomber sa tête sur sa poitrine, et ses yeux
rencontrèrent la grande croix d'or qu'il portait au cou; il ne put
s'empêcher de se jeter en arrière jusqu'au fond du fauteuil; mais
elle le suivait; il la prit, et, la considérant avec des regards fixes
et dévorants:--Signe terrible! dit-il tout bas, tu me poursuis! Vous
retrouverai-je encore ailleurs... divinité et supplice! que suis-je?
qu'ai-je fait?...
Pour la première fois, une terreur singulière et inconnue le pénétra;
il trembla, glacé et brûlé par un frisson invincible; il n'osait
lever les yeux, de crainte de rencontrer quelque vision effroyable;
il n'osait appeler, de peur d'entendre le son de sa propre voix; il
demeura profondément enfoncé dans la méditation de l'éternité, si
terrible pour lui, et il murmura cette sorte de prière:
--Grand Dieu, si tu m'entends, juge-moi donc, mais ne m'isole pas
pour me juger. Regarde-moi entouré des hommes de mon siècle; regarde
l'ouvrage immense que j'avais entrepris; fallait-il moins qu'un énorme
levier pour remuer ces masses? et si ce levier écrase en tombant
quelques misérables inutiles, suis-je bien coupable? Je semblerai
méchant aux hommes; mais toi, juge suprême, me verras-tu ainsi? Non;
tu sais que c'est le pouvoir sans borne qui rend la créature coupable
envers la créature; ce n'est pas Armand de Richelieu qui fait périr,
c'est le premier ministre. Ce n'est pas pour ses injures personnelles,
c'est pour suivre un système. Mais un système... qu'est-ce que ce mot?
M'était-il permis de jouer ainsi avec les hommes, et de les regarder
comme des nombres pour accomplir une pensée, fausse peut-être? Je
renverse l'entourage du trône. Si, sans le savoir, je sapais ses
fondements et hâtais sa chute! Oui, mon pouvoir d'emprunt m'a séduit.
O dédale! ô faiblesse de la pensée humaine!... Simple foi! pourquoi ne
suis-je pas seulement un simple prêtre? Si j'osais rompre avec l'homme
et me donner à Dieu, l'échelle de Jacob descendrait encore dans mes
songes!
En ce moment son oreille fut frappée d'un grand bruit qui se faisait
au dehors; des rires de soldats, des huées féroces et des jurements
se mêlaient aux paroles, assez longtemps soutenues, d'une voix
faible et claire; on eût dit le chant d'un ange entrecoupé par des
rires de démons. Il se leva, et ouvrit une sorte de fenêtre en toile
pratiquée sur un des côtés de sa tente carrée. Un singulier spectacle
se présentait à sa vue; il resta quelques instants à le contempler,
attentif aux discours qui se tenaient.
--Écoute, écoute, La Valeur, disait un soldat à un autre, la voilà qui
recommence à parler et à chanter; fais-la placer au milieu du cercle,
entre nous et le feu.
--Tu ne sais pas, tu ne sais pas, disait un autre, voici Grand-Ferré
qui dit qu'il la connaît.
--Oui, je te dis que je la connais, et, par Saint-Pierre de Loudun, je
jurerais que je l'ai vue dans mon village, quand j'étais en congé, et
c'était à une affaire où il faisait chaud, mais dont on ne parle pas,
surtout à un Cardinaliste comme toi.
--Et pourquoi n'en parle-t-on pas, grand nigaud? reprit un vieux soldat
en relevant sa moustache.
--On n'en parle pas parce que cela brûle la langue, entends-tu cela?
--Non, je ne l'entends pas.
--Eh bien! ni moi non plus; mais ce sont les bourgeois qui me l'ont dit.
Ici un éclat de rire général l'interrompit.
--Ah! ah! est-il bête! disait l'un; il écoute ce que disent les
bourgeois.
--Ah bien! si tu les écoutes bavarder, tu as du temps à perdre,
reprenait un autre.
--Tu ne sais donc pas ce que disait ma mère, blanc-bec? reprenait
gravement le plus vieux en baissant les yeux d'un air farouche et
solennel pour se faire écouter.
--Et! comment veux-tu que je le sache, La Pipe? Ta mère doit être morte
de vieillesse avant que mon grand-père fût au monde.
--Eh bien! blanc-bec, je vais te le dire. Tu sauras d'abord que ma
mère était une respectable Bohémienne, aussi attachée au régiment des
Carabins de la Roque que mon chien _Canon_ que voilà; elle portait
l'eau-de-vie à son cou, dans un baril, et la buvait mieux que le
premier de chez nous; elle avait eu quatorze époux, tous militaires, et
morts sur le champ de bataille.
--Voilà ce qui s'appelle une femme! interrompirent les soldats pleins
de respect.
--Et jamais de sa vie elle ne parla à un bourgeois, si ce n'est pour
lui dire en arrivant au logement: «Allume-moi une chandelle et fais
chauffer ma soupe».
--Eh bien, qu'est-ce qu'elle te disait ta mère? dit Grand-Ferré.
--Si tu es pressé, tu ne le sauras pas, blanc-bec; elle disait
habituellement dans sa conversation: _Un soldat vaut bien mieux qu'un
chien; mais un chien vaut mieux qu'un bourgeois_.
--Bravo! bravo! c'est bien dit! crièrent les soldats pleins
d'enthousiasme à ces belles paroles.
--Et ça n'empêche pas, dit Grand-Ferré, que les bourgeois qui m'ont dit
que ça brûlait la langue avaient raison; d'ailleurs, ce n'était pas
tout à fait des bourgeois, car ils avaient des épées, et ils étaient
fâchés de ce qu'on brûlait un curé, et moi aussi.
--Et qu'est-ce que cela te faisait qu'on brûlât ton curé, grand
innocent? reprit un sergent de bataille appuyé sur la fourche de son
arquebuse; après lui un autre; tu aurais pu prendre à sa place un de
nos généraux, qui sont tous curés à présent; moi, qui suis Royaliste,
je le dis franchement.
--Taisez-vous donc! cria La Pipe: laissez parler cette fille. Ce sont
tous ces chiens de Royalistes, qui viennent nous déranger quand nous
nous amusons.
--Qu'est-ce que tu dis? reprit Grand-Ferré; sais-tu seulement ce que
c'est que d'être Royaliste, toi?
--Oui, dit La Pipe, je vous connais bien tous, allez: vous êtes pour
les anciens soi-disant Princes de la paix, avec les Croquants, contre
le Cardinal et la gabelle; là! ai-je raison ou non?
--Eh bien, non, vieux Bas-rouge! un Royaliste est celui qui est pour un
roi: voilà ce que c'est. Et comme mon père était valet des émérillons
du Roi, je suis pour le Roi; voilà. Et je n'aime pas les Bas-rouges,
c'est tout simple.
--Ah! tu m'appelles Bas-rouge! reprit le vieux soldat: tu m'en feras
raison demain matin. Si tu avais fait la guerre dans la Valteline, tu
ne parlerais pas comme ça; et si tu avais vu l'Eminence se promener
sur la digue de la Rochelle, avec le vieux marquis de Spinola,
pendant qu'on lui envoyait des volées de canon, tu ne dirais rien des
Bas-rouges, entends-tu?
--Allons, amusons-nous au lieu de nous quereller, dirent les autres
soldats.
Les braves qui discouraient ainsi étaient debout autour d'un grand
feu qui les éclairait plus que la lune, toute belle qu'elle était, et
au milieu d'eux se trouvait le sujet de leur attroupement et de leurs
cris. Le Cardinal distingua une jeune femme vêtue de noir et couverte
d'un long voile blanc; ses pieds étaient nus: une corde grossière
serrait sa taille élégante, un long rosaire tombait de son cou presque
jusqu'aux pieds, ses mains délicates et blanches comme l'ivoire en
agitaient les grains et les faisaient tournoyer rapidement sous ses
doigts. Les soldats, avec une joie barbare, s'amusaient à préparer de
petits charbons sur son chemin pour brûler ses pieds nus; le plus vieux
prit la mèche fumante de son arquebuse, et, l'approchant du bas de sa
robe, lui dit d'une voix rauque:
--Allons, folle, recommence-nous ton histoire, ou bien je te remplirai
de poudre, et je te ferai sauter comme une mine; prends-y garde, parce
que j'ai déjà joué ce tour-là à d'autres que toi dans les vieilles
guerres des Huguenots. Allons, chante!
La jeune femme, les regardant avec gravité, ne répondit rien et baissa
son voile.
--Tu t'y prends mal, dit Grand-Ferré avec un rire bachique; tu vas la
faire pleurer, tu ne sais pas le beau langage de la cour; je vais lui
parler, moi.
Et lui prenant le menton:
--Mon petit coeur, lui dit-il, si tu voulais, ma mignonne, recommencer
la jolie petite historiette que tu racontais tout à l'heure à ces
messieurs, je te prierais de voyager avec moi sur le fleuve de Tendre,
comme disent les grandes dames de Paris, et de prendre un verre
d'eau-de-vie avec ton chevalier fidèle, qui t'a rencontrée autrefois à
Loudun quand tu jouais la comédie pour faire brûler un pauvre diable...
La jeune femme croisa ses bras, et regardant autour d'elle d'un air
impérieux, s'écria:
--Retirez-vous, au nom du Dieu des armées: retirez-vous, hommes impurs!
il n'y a rien de commun entre nous. Je n'entends pas votre langue, et
vous n'entendriez pas la mienne. Allez vendre votre sang aux princes de
la terre à tant d'oboles par jour, et laissez-moi accomplir ma mission.
Conduisez-moi vers le Cardinal...
Un rire grossier l'interrompit.
--Crois-tu, dit un carabin de Maurevert, que son Éminence le
généralissime te reçoive chez lui avec tes pieds nus? Va les laver.