encore; nos batteries n'ont fait que tuer et n'ont pas vaincu. Trois
régiments d'infanterie en avant, sur-le-champ, Gassion, la Meilleraie
et Lesdiguières! qu'on prenne les colonnes par le flanc. Portez l'ordre
au reste de l'armée de ne plus attaquer et de rester sans mouvement sur
toute la ligne. Un papier! que j'écrive moi-même à Schomberg.
Un page mit pied à terre et s'avança tenant un crayon et du papier.
Le ministre, soutenu par quatre hommes de sa suite, descendit de
cheval péniblement et en jetant quelques cris involontaires que lui
arrachaient ses douleurs; mais il les dompta et s'assit sur l'affût
d'un canon: le page présenta son épaule comme pupitre en s'inclinant,
et le Cardinal écrivit à la hâte cet ordre, que les manuscrits
contemporains nous ont transmis, et que pourront imiter les diplomates
de nos jours, qui sont plus jaloux, à ce qu'il semble, de se tenir
parfaitement en équilibre sur la limite de deux pensées que de chercher
ces combinaisons qui tranchent les destinées du monde, trouvant le
génie trop grossier et trop clair pour prendre sa marche.
«Monsieur le maréchal, ne hasardez rien, et méditez bien avant
d'attaquer. Quand on vous mande que le Roi désire que vous ne hasardiez
rien, ce n'est pas que Sa Majesté vous défende absolument de combattre,
mais son intention n'est pas que vous donniez un combat général, si
ce n'est avec une notable espérance de gain pour l'avantage qu'une
favorable situation vous pourrait donner, la responsabilité du combat
devant naturellement retomber sur vous.»
Tous ces ordres donnés, le vieux ministre, toujours assis sur l'affût,
appuyant ses deux bras sur la lumière du canon, et son menton sur
ses bras, dans l'attitude de l'homme qui ajuste et pointe une pièce,
continua en silence et en repos à regarder le combat du Roi, comme un
vieux loup qui, rassasié de victimes et engourdi par l'âge, contemple
dans la plaine le ravage du lion sur un troupeau de boeufs qu'il
n'oserait attaquer; de temps en temps son oeil se ranime, l'odeur du
sang lui donne de la joie, et pour n'en pas perdre le goût, il passe
une langue ardente sur sa mâchoire démantelée.
Ce jour-là, il fut remarqué par ses serviteurs (c'étaient à peu près
tous ceux qui l'approchaient) que, depuis son lever jusqu'à la nuit,
il ne prit aucune nourriture, et tendit tellement toute l'application
de son âme sur les événements nécessaires à conduire, qu'il triompha
des douleurs de son corps, et sembla les avoir détruites à force de
les oublier. C'était cette puissance d'attention et cette présence
continuelle de l'esprit qui le haussaient presque jusqu'au génie. Il
l'aurait atteint s'il ne lui eût manqué l'élévation native de l'âme et
la sensibilité généreuse du coeur.
Tout s'accomplit sur le champ de bataille comme il l'avait voulu, et sa
fortune du cabinet le suivit près du canon. Louis XIII prit d'une main
avide la victoire que lui faisait son ministre, et y ajouta seulement
cette part de grandeur et de bravoure qu'un homme apporte dans son
triomphe.
Le canon avait cessé de frapper lorsque les colonnes de l'infanterie
furent rejetées brisées dans Perpignan; le reste avait eu le même sort,
et l'on ne vit plus dans la plaine que les escadrons étincelants du Roi
qui le suivaient en se reformant.
Il revenait au pas et contemplait avec satisfaction le champ de
bataille entièrement nettoyé d'ennemis; il passa fièrement sous le
feu même des pièces espagnoles, qui, soit par maladresse, soit par une
secrète convention avec le premier ministre, soit pudeur de tuer un Roi
de France, ne lui envoyèrent que quelques boulets qui, passant à dix
pieds sur sa tête, vinrent expirer devant les lignes du camp et ajouter
à sa réputation de bravoure.
Cependant à chaque pas qu'il faisait vers la butte où l'attendait
Richelieu, sa physionomie changeait d'aspect et se décomposait
visiblement: il perdait cette rougeur du combat, et la noble sueur
du triomphe tarissait sur son front. A mesure qu'il s'approchait, sa
pâleur accoutumée s'emparait de ses traits comme ayant droit de siéger
seule sur une tête royale; son regard perdait ses flammes passagères et
enfin, lorsqu'il l'eut joint, une mélancolie profonde avait entièrement
glacé son visage. Il retrouva le Cardinal comme il l'avait laissé.
Remonté à cheval, celui-ci, toujours froidement respectueux, s'inclina,
et, après quelques mots de compliment, se plaça près de Louis pour
suivre les lignes et voir les résultats de la journée, tandis que les
princes et les grands seigneurs, marchant devant et derrière à quelque
distance, formaient comme un nuage autour d'eux.
L'habile ministre eut soin de ne rien dire et de ne faire aucun geste
qui pût donner le soupçon qu'il eût la moindre part aux événements de
la journée, et il fut remarquable que de tous ceux qui vinrent rendre
compte, il n'y en eut pas un qui ne semblât deviner sa pensée et ne
sût éviter de compromettre sa puissance occulte par une obéissance
démonstrative; tout fut rapporté au Roi. Le Cardinal traversa donc,
à côté de ce prince, la droite du camp qu'il n'avait pas eue sous les
yeux de la hauteur où il s'était placé, et vit avec satisfaction que
Schomberg, qui le connaissait bien, avait agi précisément comme le
maître avait écrit, ne compromettant que quelques troupes légères,
et combattant assez pour ne pas encourir de reproche d'inaction
et pas assez pour obtenir un résultat quelconque. Cette conduite
charma le ministre et ne déplut point au Roi, dont l'amour-propre
caressait l'idée d'avoir vaincu seul dans la journée. Il voulut
même se persuader et faire croire que tous les efforts de Schomberg
avaient été infructueux, et lui dit qu'il ne lui en voulait pas, qu'il
venait d'éprouver par lui-même qu'il avait en face des ennemis moins
méprisables qu'on ne l'avait cru d'abord.
--Pour vous prouver que vous n'avez fait que gagner à nos yeux,
ajouta-t-il, nous vous nommons chevalier de nos ordres et nous vous
donnons les grandes et petites entrées près de notre personne.
Le Cardinal lui serra affectueusement la main en passant, et le
maréchal, étonné de ce déluge de faveurs, suivit le prince la tête
baissée, comme un coupable, ayant besoin pour s'en consoler de se
rappeler toutes les actions d'éclat qu'il avait faites durant sa
carrière, et qui étaient demeurées dans l'oubli, leur attribuant
mentalement ces récompenses non méritées pour se réconcilier avec sa
conscience.
Le Roi était prêt à revenir sur ses pas, quand le duc de Beaufort, le
nez au vent et l'air étonné, s'écria:
--Mais, Sire, ai-je encore du feu dans les yeux, ou suis-je devenu
fou d'un coup de soleil? Il me semble que je vois sur ce bastion
des cavaliers en habits rouges qui ressemblent furieusement à vos
Chevau-légers que nous avons crus morts.
Le Cardinal fronça le sourcil.
--C'est impossible, monsieur, dit-il; l'imprudence de M. de Coislin a
perdu les Gens d'armes de Sa Majesté et ces cavaliers; c'est pourquoi
j'osais dire au Roi tout à l'heure que si l'on supprimait ces corps
inutiles, il pourrait en résulter de grands avantages, militairement
parlant.
--Pardieu, Votre Éminence me pardonnera, reprit le duc de Beaufort:
mais je ne me trompe point, et en voici sept ou huit à pied qui
poussent devant eux des prisonniers.
--Eh bien, allons donc visiter ce point, dit le Roi avec nonchalance;
si j'y retrouve mon vieux Coislin, j'en serai bien aise.
Il fallut suivre.
Ce fut avec de grandes précautions que les chevaux du Roi et de sa
suite passèrent à travers le marais et les débris, mais ce fut avec un
grand étonnement qu'on aperçut en haut les deux Compagnies Rouges en
bataille comme un jour de parade.
--Vive Dieu! cria Louis XIII, je crois qu'il n'en manque pas un. Eh
bien, marquis, vous tenez parole, vous prenez des murailles à cheval.
--Je crois que ce point a été mal choisi, dit Richelieu d'un air de
dédain; il n'avance en rien la prise de Perpignan et a dû coûter du
monde.
--Ma foi, vous avez raison, dit le Roi (adressant pour la première
fois la parole au Cardinal avec un air moins sec, depuis l'entrevue qui
suivit la nouvelle de la mort de la Reine), je regrette le sang qu'il a
fallu verser ici.
--Il n'y a eu, Sire, que deux de nos jeunes gens blessés à cette
attaque, dit le vieux Coislin, et nous y avons gagné de nouveaux
compagnons d'armes dans les volontaires qui nous ont guidés.
--Qui sont-ils? dit le prince.
--Trois d'entre eux se sont retirés modestement, Sire; mais le plus
jeune, que vous voyez, était le premier à l'assaut, et m'en a donné
l'idée. Les deux Compagnies réclament l'honneur de le présenter à Votre
Majesté.
Cinq-Mars, à cheval derrière le vieux capitaine, ôta son chapeau, et
découvrit sa jeune et pâle figure, ses grands yeux noirs et ses grands
cheveux bruns.
--Voilà des traits qui me rappellent quelqu'un, dit le Roi; qu'en
dites-vous, Cardinal?
Celui-ci avait déjà jeté un coup d'oeil pénétrant sur le nouveau venu,
et dit:
--Je me trompe, ou ce jeune homme est...
--Henry d'Effiat, dit à haute voix le volontaire en s'inclinant.
--Comment donc, Sire, c'est lui-même que j'avais annoncé à Votre
Majesté, et qui devait lui être présenté de ma main, le second fils du
maréchal.
--Ah! dit Louis XIII avec vivacité, j'aime à le voir présenté par ce
bastion. Il y a bonne grâce, mon enfant, à l'être ainsi quand on porte
le nom de notre vieil ami. Vous allez nous suivre au camp, où nous
avons beaucoup à vous dire. Mais que vois-je! vous ici, monsieur de
Thou! qui êtes-vous venu juger?
--Je crois, Sire, répondit Coislin, qu'il a plutôt condamné à mort
quelques Espagnols, car il est entré le second dans la place.
--Je n'ai frappé personne, monsieur, interrompit de Thou en rougissant;
ce n'est point mon métier; ici je n'ai aucun mérite, j'accompagnais M.
de Cinq-Mars mon ami.
--Nous aimons votre modestie autant que cette bravoure, et nous
n'oublierons pas ce trait. Cardinal, n'y a-t-il pas quelque présidence
vacante?
Richelieu n'aimait pas M. de Thou; et, comme ses haines avaient
toujours une cause mystérieuse, on en cherchait la cause vainement;
elle se dévoila par un mot cruel qui lui échappa. Ce motif d'inimitié
était une phrase des _Histoires_ du président de Thou, père de
celui-ci, où il flétrit aux yeux de la postérité un grand-oncle du
Cardinal, moine d'abord, puis apostat, souillé de tous les vices
humains.
Richelieu, se penchant à l'oreille de Joseph, lui dit:
--Tu vois bien cet homme, c'est lui dont le père a mis mon nom dans son
histoire; eh bien! je mettrai son nom dans la mienne.
En effet, il l'inscrivit plus tard avec du sang. En ce moment, pour
éviter de répondre au Roi, il feignit de ne pas avoir entendu sa
question et d'appuyer sur le mérite de Cinq-Mars et le désir de le voir
placé à la cour.
--Je vous ai promis d'avance de le faire capitaine dans mes gardes, dit
le prince; faites-le nommer dès demain. Je veux le connaître davantage,
et je lui réserve mieux que cela par la suite, s'il me plaît.
Retirons-nous; le soleil est couché, et nous sommes loin de notre
armée. Dites à mes deux bonnes Compagnies de nous suivre.
Le ministre, après avoir fait donner cet ordre, dont il eut soin de
supprimer l'éloge, se mit à la droite du Roi, et toute l'escorte quitta
le bastion confié à la garde des Suisses, pour retourner au camp.
Les deux Compagnies Rouges défilèrent lentement par la trouée qu'elles
avaient faite avec tant de promptitude; leur contenance était grave et
silencieuse.
Cinq-Mars s'approcha de son ami.
--Voici des héros bien mal récompensés, lui dit-il; pas une faveur, pas
une question flatteuse!
--En revanche, répondit le simple de Thou, moi qui vins un peu malgré
moi, je reçois des compliments. Voilà les cours et la vie; mais le vrai
juge est en haut, que l'on n'aveugle pas.
--Cela ne nous empêchera pas de nous faire tuer demain s'il le faut,
dit le jeune Olivier en riant.
CHAPITRE XI
LES MÉPRISES
Quand vint le tour de saint Guilin,
Il jeta trois dés sur la table.
Ensuite il regarda le diable,
Et lui dit d'un air très-malin:
Jouons donc cette vieille femme!
Qui de nous deux aura son âme!
ANCIENNES LÉGENDES.
Pour paraître devant le Roi, Cinq-Mars avait été forcé de monter le
cheval de l'un des Chevau-légers blessés dans l'affaire, ayant perdu le
sien au pied du rempart. Pendant l'espace de temps assez long qu'exigea
la sortie des deux Compagnies, il se sentit frapper sur l'épaule et vit
en se retournant le vieux Grandchamp tenant en main un cheval gris fort
beau.
--Monsieur le marquis veut-il bien monter un cheval qui lui
appartienne? dit-il. Je lui ai mis la selle et la housse de velours
brodée en or qui étaient restées dans le fossé. Hélas! mon Dieu!
quand je pense qu'un Espagnol aurait fort bien pu la prendre, ou même
un Français; car, dans ce temps-ci, il y a tant de gens qui prennent
tout ce qu'ils trouvent comme leur appartenant; et puis, comme dit le
proverbe: Ce qui tombe dans le fossé est pour le soldat. Ils auraient
pu prendre aussi, quand j'y pense, ces quatre cents écus en or que M.
le Marquis, soit dit sans reproche, avait oubliés dans les fontes de
ses pistolets. Et les pistolets, quels pistolets! Je les avais achetés
en Allemagne, et les voici encore aussi bons et avec une détente aussi
parfaite que dans ce temps-là. C'était bien assez d'avoir fait tuer le
pauvre petit cheval noir qui était né en Angleterre, aussi vrai que
je le suis à Tours en Touraine; fallait-il encore exposer des objets
précieux à passer à l'ennemi?
Tout en faisant ses doléances, ce brave homme achevait de seller le
cheval gris; la colonne était longue à défiler, et, ralentissant ses
mouvements, il fit une attention scrupuleuse à la longueur des sangles
et aux ardillons de chaque boucle de la selle, se donnant par là le
temps de continuer ses discours.
--Je vous demande bien pardon, monsieur, si je suis un peu long, c'est
que je me suis foulé tant soit peu le bras en relevant M. de Thou, qui
lui-même relevait monsieur le marquis pendant la grande culbute.
--Comment! tu es venu là, vieux fou! dit Cinq-Mars: ce n'est pas ton
métier; je t'ai dit de rester au camp.
--Oh! quant à ce qui est de rester au camp, c'est différent, je ne sais
pas rester là; et, quand il se tire un coup de mousquet, je serais
malade si je n'en voyais pas la lumière. Pour mon métier, c'est bien
le mien d'avoir soin de vos chevaux, et vous êtes dessus, monsieur.
Croyez-vous que, si je l'avais pu, je n'aurais pas sauvé les jours de
cette pauvre petite bête noire qui est là-bas dans le fossé. Ah! comme
je l'aimais, monsieur! un cheval qui a gagné trois prix de course dans
sa vie! Quand j'y pense, cette vie-là a été trop courte pour tous ceux
qui savaient l'aimer comme moi. Il ne se laissait donner l'avoine que
par son Grandchamp, et il me caressait avec sa tête dans ce moment-là;
et la preuve, c'est le bout de l'oreille gauche qu'il m'a emporté un
jour, ce pauvre ami; mais ce n'était pas qu'il voulût me faire du mal,
au contraire. Il fallait voir comme il hennissait de colère quand un
autre l'approchait; il a cassé la jambe à Jean à cause de cela, ce bon
animal; je l'aimais tant! Aussi, quand il est tombé, je le soutenais
d'une main, M. de Locmaria de l'autre. J'ai bien cru d'abord que lui
et ce monsieur allaient se relever; mais malheureusement il n'y en a
qu'un qui soit revenu en vie, et c'était celui que je connaissais le
moins. Vous avez l'air d'en rire, de ce que je dis sur votre cheval,
monsieur; mais vous oubliez qu'en temps de guerre le cheval est l'âme
du cavalier, oui, monsieur, son âme, car, qui est-ce qui épouvante
l'infanterie! c'est le cheval. Ce n'est certainement point l'homme qui,
une fois lancé, n'y fait guère plus qu'une botte de foin. Qui est-ce
qui fait bien des actions que l'on admire! c'est encore le cheval! Et
quelquefois son maître voudrait être bien loin, qu'il se trouve malgré
lui victorieux et récompensé, tandis que le pauvre animal n'y gagne que
des coups. Qui est-ce qui gagne des prix à la course? c'est le cheval,
qui ne soupe guère mieux qu'à l'ordinaire, tandis que son maître met
l'or dans sa poche, et il est envié de ses amis et considéré de tous
les seigneurs comme s'il avait couru lui-même. Qui est-ce qui chasse
le chevreuil et qui n'en met pas un pauvre petit morceau sous sa dent?
c'est encore le cheval! tandis qu'il arrive quelquefois qu'on le mange
lui-même, ce pauvre animal; et, dans une campagne avec M. le maréchal,
il m'est arrivé... Mais qu'avez-vous donc, monsieur le marquis? vous
pâlissez...
--Serre-moi la jambe avec quelque chose, un mouchoir, une courroie, ou
ce que tu voudras, car je sens une douleur brûlante; je ne sais ce que
c'est.
--Votre botte est coupée, monsieur, et ce pourrait bien être quelque
balle; mais _le plomb est ami de l'homme_.
--Il me fait cependant bien mal!
--Ah! _qui aime bien châtie bien_, monsieur: ah! le plomb! il ne faut
pas dire du mal du plomb; qui est-ce qui...
Tout en s'occupant de lier la jambe de Cinq-Mars au-dessous du genou,
le bonhomme allait commencer l'apologie du plomb aussi sottement qu'il
avait fait celle du cheval, quand il fut forcé, ainsi que son maître,
de prêter l'oreille à une dispute vive et bruyante entre plusieurs
soldats suisses restés très près d'eux après le départ de toutes
les troupes; ils se parlaient en gesticulant beaucoup, et semblaient
s'occuper de deux hommes que l'on voyait au milieu de trente soldats
environ.
D'Effiat tendant toujours son pied à son domestique et appuyé sur la
selle de son cheval, chercha, en écoutant attentivement, à comprendre
leurs paroles; mais il ignorait absolument l'allemand, et ne put
rien deviner de leur querelle. Grandchamp tenait toujours sa botte et
écoutait aussi très sérieusement, et tout à coup se mit à rire de tout
son coeur, se tenant les côtes, ce que l'on ne lui avait jamais vu
faire.
--Ah! ah! monsieur, voilà deux sergents qui se disputent pour savoir
lequel on doit pendre des deux Espagnols qui sont là; car vos camarades
rouges ne se sont pas donné la peine de le dire; l'un de ces Suisses
prétend que c'est l'officier; l'autre assure que c'est le soldat, et
voilà un troisième qui vient de les mettre d'accord.
--Et qu'a-t-il dit?
--Il a dit de les pendre tous les deux.
--Doucement! doucement! s'écria Cinq-Mars en faisant des efforts pour
marcher.
Mais il ne put s'appuyer sur sa jambe.
--Mets-moi à cheval, Grandchamp.
--Monsieur, vous n'y pensez pas, votre blessure...
--Fais ce que je te dis, et montes-y toi-même ensuite.
Le vieux domestique, tout en grondant, obéit et courut, d'après un
autre ordre très absolu, arrêter les Suisses, déjà dans la plaine,
prêts à suspendre leurs prisonniers à un arbre, ou plutôt à les laisser
s'y attacher; car l'officier, avec le sang-froid de son énergique
nation, avait passé lui-même autour de son cou le noeud coulant d'une
corde, et montait, sans en être prié, à une petite échelle appliquée
à l'arbre pour y nouer l'autre bout. Le soldat, avec le même calme
insouciant, regardait les Suisses se disputer autour de lui, et tenait
l'échelle.
[Illustration: Jeanniot del. Héliogr. Dujardin.]
Cinq-Mars arriva à temps pour les sauver, se nomma au bas officier
suisse, et, prenant Grandchamp pour interprète, dit que ces deux
prisonniers étaient à lui, et qu'il allait les faire conduire à sa
tente; qu'il était capitaine aux gardes, et s'en rendait responsable.
L'Allemand, toujours discipliné, n'osa répliquer; il n'y eut de
résistance que de la part du prisonnier. L'officier, encore au haut de
l'échelle, se retourna, et parlant de là comme d'une chaire, dit avec
un rire sardonique:
--Je voudrais bien savoir ce que tu viens faire ici? Qui t'a dit que
j'aime à vivre?
--Je ne m'en informe pas, dit Cinq-Mars, peu m'importe ce que vous
deviendrez après; je veux dans ce moment empêcher un acte qui me paraît
injuste et cruel. Tuez-vous ensuite si vous voulez.
--C'est bien dit, reprit l'Espagnol farouche; tu me plais, toi. J'ai
cru d'abord que tu venais faire le généreux pour me forcer d'être
reconnaissant, ce que je déteste. Eh bien, je consens à descendre; mais
je te haïrai autant qu'auparavant, parce que tu es Français, je t'en
préviens, et je ne te remercierai pas, car tu ne fais que t'acquitter
envers moi: c'est moi-même qui t'ai empêché ce matin d'être tué par ce
jeune soldat, quand il te mit en joue, et il n'a jamais manqué un isard
dans les montagnes de Léon.
--Soit, dit Cinq-Mars, descendez.
Il entrait dans son caractère d'être toujours avec les autres tel
qu'ils se montraient dans leurs relations avec lui, et cette rudesse le
rendit de fer.
--Voilà un fier gaillard, monsieur, dit Grandchamp; à votre place
certainement M. le maréchal l'aurait laissé sur son échelle. Allons,
Louis, Étienne, Germain, venez garder les prisonniers de monsieur et
les conduire; voilà une jolie acquisition que nous faisons là; si cela
nous porte bonheur, j'en serai bien étonné.
Cinq-Mars, souffrant un peu du mouvement de son cheval, se mit en
marche assez lentement pour ne pas dépasser ces hommes à pied; il
suivit de loin la colonne des Compagnies qui s'éloignaient à la
suite du Roi, et songeait à ce que ce prince pouvait lui vouloir
dire. Un rayon d'espoir lui fit voir l'image de Marie de Mantoue dans
l'éloignement, et il eut un instant de calme dans les pensées. Mais
tout son avenir était dans ce seul mot: _plaire au Roi_; il se mit à
réfléchir à tout ce qu'il a d'amer.
En ce moment il vit arriver son ami de Thou, qui, inquiet de ce qu'il
était resté en arrière, le cherchait dans la plaine, et accourait pour
le secourir s'il l'eût fallu.
--Il est tard, mon ami, la nuit s'approche; vous vous êtes arrêté bien
longtemps; j'ai craint pour vous. Qui amenez-vous donc? Pourquoi vous
êtes-vous arrêté? Le Roi va vous demander bientôt.
Telles étaient les questions rapides du jeune conseiller, que
l'inquiétude avait fait sortir de son calme accoutumé, ce que n'avait
pu faire le combat.
--J'étais un peu blessé; j'amène un prisonnier, et je songeais
au Roi. Que peut-il me vouloir, mon ami? Que faut-il faire s'il
veut m'approcher du trône? il faudra plaire. A cette idée, vous
l'avouerai-je? je suis tenté de fuir, et j'espère que je n'aurai pas
l'honneur fatal de vivre près de lui. Plaire! que ce mot est humiliant!
obéir ne l'est pas autant. Un soldat s'expose à mourir, et tout est
dit. Mais que de souplesse, de sacrifices de son caractère, que de
compositions avec sa conscience, que de dégradations de sa pensée
dans la destinée d'un courtisan! Ah! de Thou, mon cher de Thou! je
ne suis pas fait pour la cour, je le sens, quoique je ne l'aie vue
qu'un instant; j'ai quelque chose de sauvage au fond du coeur, que
l'éducation n'a poli qu'à la surface. De loin, je me suis cru propre
à vivre dans ce monde tout-puissant, je l'ai même souhaité, guidé par
un projet bien chéri de mon coeur; mais je recule au premier pas; la
vue du Cardinal m'a fait frémir; le souvenir du dernier de ses crimes
auquel j'assistai m'a empêché de lui parler; il me fait horreur, je
ne le pourrai jamais. La faveur du Roi a aussi je ne sais quoi qui
m'épouvante, comme si elle devait m'être funeste.
--Je suis heureux de vous voir cet effroi: il vous sera salutaire
peut-être, reprit de Thou en cheminant. Vous allez entrer en contact et
en commerce avec la Puissance; vous ne la sentirez pas, vous allez la
toucher; vous verrez ce qu'elle est, et par quelle main la foudre est
portée. Hélas! fasse le ciel qu'elle ne vous brûle pas! Vous assisterez
peut-être à ces conseils où se règle la destinée des nations; vous
verrez, vous ferez naître ces caprices d'où sortent les guerres
sanglantes, les conquêtes et les traités; vous tiendrez dans votre
main la goutte d'eau qui enfante les torrents. C'est d'en haut qu'on
apprécie bien les choses humaines, mon ami; il faut avoir passé sur
les points élevés pour connaître la petitesse de celles que nous voyons
grandes.
--Eh! si j'en étais là, j'y gagnerais du moins cette leçon dont vous
parlez, mon ami; mais ce Cardinal, cet homme auquel il me faut avoir
une obligation, cet homme que je connais trop par son oeuvre, que
sera-t-il pour moi?
--Un ami, un protecteur, sans doute, répondit de Thou.
--Plutôt la mort mille fois que son amitié! J'ai tout son être et
jusqu'à son nom même en haine; il verse le sang des hommes avec la
croix du Rédempteur.
--Quelles horreurs dites-vous, mon cher! Vous vous perdrez si vous
montrez au roi ces sentiments pour le Cardinal.