M. de Cinq-Mars en a agi trop noblement avec moi: mon pistolet avait
fait long feu, et, ma foi, le sien s'est appuyé sur ma joue, j'en sens
encore le froid; il a eu la bonté de l'ôter et de le tirer en l'air; je
ne l'oublierai jamais, et je suis à lui à la vie à la mort.
--Il ne s'agit pas de cela, messieurs, interrompit Cinq-Mars; voici
une balle qui m'a sifflé à l'oreille; l'attaque est commencée de toutes
parts, et nous sommes enveloppés par les amis et les ennemis.
En effet, la canonnade était générale; la citadelle, la ville et
l'armée étaient couvertes de fumée; le bastion seul qui leur faisait
face n'était pas attaqué; et ses gardes semblaient moins se préparer à
le défendre qu'à examiner le sort des fortifications.
--Je crois que l'ennemi a fait une sortie, dit Montrésor, car la fumée
a cessé dans la plaine, et je vois des masses de cavaliers qui chargent
pendant que le canon de la place les protège.
--Messieurs, dit Cinq-Mars, qui n'avait cessé d'observer les murailles,
nous pourrions prendre un parti: ce serait d'entrer dans ce bastion mal
gardé.
--C'est très bien dit, monsieur, dit Fontrailles; mais nous ne sommes
que cinq contre trente au moins, et nous voilà bien découverts et
faciles à compter.
--Ma foi, l'idée n'est pas mauvaise, dit Gondi: il vaut mieux être
fusillé là-haut que pendu là-bas, si l'on vient à nous trouver; car ils
doivent déjà s'être aperçus que M. de Launay manque à sa compagnie, et
toute la cour sait notre affaire.
--Parbleu! messieurs, dit Montrésor, voilà du secours qui nous vient.
Une troupe nombreuse à cheval, mais fort en désordre, arrivait sur eux
au plus grand galop; des habits rouges les faisaient voir de loin;
ils semblaient avoir pour but de s'arrêter dans le champ même où se
trouvaient nos duellistes embarrassés, car à peine les premiers chevaux
y furent-ils, que les cris de _halte_ se répétèrent et se prolongèrent
par la voix des chefs mêlés à leurs cavaliers.
--Allons au-devant d'eux, ce sont les gens d'armes de la garde du Roi,
dit Fontrailles; je les reconnais à leurs cocardes noires. Je vois
aussi beaucoup de chevau-légers avec eux; mêlons-nous à leur désordre,
car je crois qu'ils sont _ramenés_.
Ce mot est un terme honnête qui voulait dire et signifie encore _en
déroute_ dans le langage militaire. Tous les cinq s'avancèrent vers
cette troupe vive et bruyante, et virent que cette conjecture était
très juste. Mais, au lieu de la consternation qu'on pourrait attendre
en pareil cas, ils ne trouvèrent qu'une gaieté jeune et bruyante, et
n'entendirent que des éclats de rire de ces deux compagnies.
--Ah! pardieu, Cahuzac, disait l'un, ton cheval courait mieux que le
mien; je crois que tu l'as exercé aux chasses du Roi.
--C'est pour que nous soyons plus tôt ralliés que tu es arrivé le
premier ici, répondait l'autre.
--Je crois que le marquis de Coislin est fou de nous faire charger
quatre cents contre huit régiments espagnols.
--Ah! ah! ah! Locmaria, votre panache est bien arrangé! il a l'air d'un
saule pleureur. Si nous suivons celui-là, ce sera à l'enterrement.
--Eh! messieurs, je vous l'ai dit d'avance, répondait d'assez mauvaise
humeur ce jeune officier; j'étais sûr que ce capucin de Joseph, qui
se mêle de tout, se trompait en nous disant de charger de la part du
Cardinal. Mais auriez-vous été contents si ceux qui ont l'honneur de
vous commander avaient refusé la charge?
--Non! non! non! répondirent tous ces jeunes gens en reprenant
rapidement leurs rangs.
--J'ai dit, reprit le vieux marquis de Coislin, qui, avec ses cheveux
blancs, avait encore le feu de la jeunesse dans les yeux, que si l'on
vous ordonnait de monter à l'assaut à cheval, vous le feriez.
--Bravo! bravo! crièrent tous les gens d'armes en battant des mains.
--Eh bien, monsieur le marquis, dit Cinq-Mars en s'approchant, voici
l'occasion d'exécuter ce que vous avez promis; je ne suis qu'un simple
volontaire, mais il y a déjà un instant que ces messieurs et moi
examinons ce bastion, et je crois qu'on en pourrait venir à bout.
--Monsieur, au préalable, il faudrait sonder le gué pour...
En ce moment, une balle partie du rempart même dont on parlait vint
casser la tête au cheval du vieux capitaine.
--Locmaria, de Mouy, prenez le commandement, et l'assaut, l'assaut!
crièrent les deux compagnies nobles, le croyant mort.
--Un moment, un moment, messieurs, dit le vieux Coislin en se
relevant, je vous y conduirai, s'il vous plaît; guidez-nous, monsieur
le volontaire, car les Espagnols nous invitent à ce bal, et il faut
répondre poliment.
A peine le vieillard fut-il sur un autre cheval que lui amenait un de
ses gens, et eut-il tiré son épée, que, sans attendre son commandement,
toute cette ardente jeunesse, précédée par Cinq-Mars et ses amis, dont
les chevaux étaient poussés en avant par les escadrons, se jeta dans
les marais, où, à son grand étonnement et à celui des Espagnols, qui
comptaient trop sur sa profondeur, les chevaux ne s'enfoncèrent que
jusqu'aux jarrets, et malgré une décharge à mitraille des deux plus
grosses pièces, tous arrivèrent pêle-mêle sur un petit terrain de gazon
au pied des remparts à demi ruinés. Dans l'ardeur du passage, Cinq-Mars
et Fontrailles, avec le jeune Locmaria, lancèrent leurs chevaux sur
le rempart même; mais une vive fusillade tua et renversa ces trois
animaux, qui roulèrent avec leurs maîtres.
--Pied à terre, messieurs! cria le vieux Coislin; le pistolet et
l'épée, et en avant! abandonnez vos chevaux.
Tous obéirent rapidement et vinrent se jeter en foule à la brèche.
Cependant de Thou, que son sang-froid n'abandonnait jamais non plus que
son amitié, n'avait pas perdu de vue son jeune Henri, et l'avait reçu
dans ses bras lorsque son cheval était tombé. Il le remit debout, lui
rendit son épée échappée, et lui dit avec le plus grand calme, malgré
les balles qui pleuvaient de tous côtés:
--Mon ami, ne suis-je pas bien ridicule au milieu de toute cette
bagarre, avec mon habit de conseiller au Parlement?
--Parbleu, dit Montrésor qui s'avançait, voici l'abbé qui vous justifie
bien.
En effet, le petit Gondi, repoussant des coudes les chevau-légers,
criait de toutes ses forces:--Trois duels et un assaut! J'espère que
j'y perdrai ma soutane, enfin!
Et, en disant ces mots, il frappait d'estoc et de taille sur un grand
Espagnol.
La défense ne fut pas longue. Les soldats castillans ne tinrent pas
longtemps contre les officiers français, et pas un d'eux n'eut le temps
ni la hardiesse de recharger son arme.
--Messieurs, nous raconterons cela à nos maîtresses, à Paris! s'écria
Locmaria en jetant son chapeau en l'air.
Et Cinq-Mars, de Thou, Coislin, de Mouy, Londigny, officiers des
compagnies rouges, et tous ces jeunes gentilshommes, l'épée dans la
main droite, le pistolet dans la gauche, se heurtant, se poussant et se
faisant autant de mal à eux-mêmes qu'à l'ennemi par leur empressement,
débordèrent enfin sur la plate-forme du bastion, comme l'eau versée
d'un vase dont l'entrée est trop étroite jaillit par torrents au
dehors.
Dédaignant de s'occuper des soldats vaincus qui se jetaient à leurs
genoux, ils les laissèrent errer dans le fort sans même les désarmer,
et se mirent à courir dans leur conquête comme des écoliers en
vacances, riant de tout leur coeur comme après une partie de plaisir.
Un officier espagnol, enveloppé dans son manteau brun, les regardait
d'un air sombre.
--Quels démons est-ce là, Ambrosio? disait-il à un soldat. Je ne les ai
pas connus autrefois en France. Si Louis XIII a toute une armée ainsi
composée, il est bien bon de ne pas conquérir l'Europe.
--Oh! je ne les crois pas bien nombreux; il faut que ce soit un corps
de pauvres aventuriers qui n'ont rien à perdre et tout à gagner par le
pillage.
--Tu as raison, dit l'officier; je vais tâcher d'en séduire un pour
m'échapper.
Et, s'approchant avec lenteur, il aborda un jeune chevau-léger,
d'environ dix-huit ans, qui était à l'écart assis sur le parapet; il
avait le teint blanc et rose d'une jeune fille, sa main délicate tenait
un mouchoir brodé dont il essuyait son front et ses cheveux d'un blond
d'argent; il regardait l'heure à une grosse montre ronde couverte de
rubis enchâssés et suspendue à sa ceinture par un noeud de rubans.
L'Espagnol étonné s'arrêta. S'il ne l'eût vu renverser ses soldats, il
ne l'aurait cru capable que de chanter une romance couché sur un lit
de repos. Mais, prévenu par les idées d'Ambrosio, il songea qu'il se
pouvait qu'il eût volé ces objets de luxe au pillage des appartements
d'une femme; et, l'abordant brusquement, lui dit:
--_Hombre!_ je suis officier; veux-tu me rendre la liberté et me faire
revoir mon pays?
Le jeune Français le regarda avec l'air doux de son âge, et, songeant à
sa propre famille, lui dit:
--Monsieur, je vais vous présenter au marquis de Coislin, qui vous
accordera sans doute ce que vous demandez; votre famille est-elle de
Castille ou d'Aragon?
--Ton Coislin demandera une autre permission encore, et me fera
attendre une année. Je te donnerai quatre mille ducats si tu me fais
évader.
Cette figure douce, ces traits enfantins, se couvrirent de la pourpre
de la fureur; ces yeux bleus lancèrent des éclairs, et, en disant: De
l'argent, à moi! va-t'en, imbécile! le jeune homme donna sur la joue
de l'Espagnol un bruyant soufflet. Celui-ci, sans hésiter, tira un
long poignard de sa poitrine, et, saisissant le bras du Français, crut
le lui plonger facilement dans le coeur: mais, leste et vigoureux,
l'adolescent lui prit lui-même le bras droit, et, l'élevant avec force
au-dessus de sa tête, le ramena avec le fer sur celle de l'Espagnol
frémissant de rage.
--Eh! eh! eh! doucement, Olivier! Olivier! crièrent de toutes parts ses
camarades accourant: il y a assez d'Espagnols par terre.
Et ils désarmèrent l'officier ennemi.
--Que ferons-nous de cet enragé? disait l'un.
--Je n'en voudrais pas pour mon valet de chambre, répondait l'autre.
--Il mérite d'être pendu, disait un troisième; mais, ma foi, messieurs,
nous ne savons pas pendre; envoyons-le à ce bataillon de Suisses qui
passe dans la plaine.
Et cet homme sombre et calme, s'enveloppant de nouveau dans son
manteau, se mit en marche de lui-même, suivi d'Ambrosio, pour aller
joindre le bataillon, poussé par les épaules et hâté par cinq ou six de
ces jeunes fous.
Cependant la première troupe d'assiégeants, étonnée de son succès,
l'avait suivi jusqu'au bout. Cinq-Mars, conseillé par le vieux Coislin,
avait fait le tour du bastion, et ils virent tous deux avec chagrin
qu'il était entièrement séparé de la ville, et que leur avantage ne
pouvait se poursuivre. Ils revinrent donc sur la plate-forme, lentement
et en causant, rejoindre de Thou et l'abbé de Gondi, qu'ils trouvèrent
riant avec les jeunes chevau-légers.
--Nous avions avec nous la Religion et la Justice, messieurs, nous ne
pouvions pas manquer de triompher.
--Comment donc? mais c'est qu'elles ont frappé aussi fort que nous!
Ils se turent à l'approche de Cinq-Mars, et restèrent un instant à
chuchoter et à demander son nom, puis tous l'entourèrent et lui prirent
la main avec transport.
--Messieurs, vous avez raison, dit le vieux capitaine; c'est, comme
disaient nos pères, _le mieux faisant de la journée_. C'est un
volontaire qui doit être présenté aujourd'hui au Roi par le Cardinal.
--Par le Cardinal! nous le présenterons nous-mêmes, ah! qu'il ne soit
pas _Cardinaliste_[4], il est trop brave garçon pour cela, disaient
avec vivacité tous ces jeunes gens.
[4] La France et l'armée étaient divisées en Royalistes et
Cardinalistes.
--Monsieur, je vous en dégoûterai bien, moi, dit Olivier d'Entraigues
en s'approchant, car j'ai été son page, et je le connais parfaitement.
Servez plutôt dans les Compagnies Rouges; allez, vous aurez de bons
camarades.
Le vieux marquis évita l'embarras de la réponse à Cinq-Mars en faisant
sonner les trompettes pour rallier ses brillantes compagnies. Le canon
avait cessé de se faire entendre, et un Garde était venu l'avertir que
le Roi et le Cardinal parcouraient la ligne pour voir les résultats de
la journée; il fit passer tous les chevaux par la brèche, ce qui fut
assez long, et ranger les deux compagnies à cheval en bataille dans un
lieu où il semblait impossible qu'une autre troupe que l'infanterie eût
jamais pu pénétrer.
CHAPITRE X
LES RÉCOMPENSES
LA MORT.
Ah! comme du butin ces guerriers trop jaloux
Courent bride abattue au-devant de mes coups.
Agitez tous leurs sens d'une rage insensée.
Tambour, fifre, trompette, ôtez-leur la pensée.
N. LEMERCIER, _Panhypocrisiade_.
«Pour assouvir le premier emportement du chagrin royal, avait dit
Richelieu; pour ouvrir une source d'émotions qui détourne de la douleur
cette âme incertaine, que cette ville soit assiégée, j'y consens; que
Louis parte, je lui permets de frapper quelques pauvres soldats des
coups qu'il voudrait et n'ose me donner; que sa colère s'éteigne dans
ce sang obscur, je le veux; mais ce caprice de gloire ne dérangera pas
mes immuables desseins, cette ville ne tombera pas encore, elle ne sera
française pour toujours que dans deux ans, elle viendra dans mes filets
seulement au jour marqué dans ma pensée. Tonnez, bombes et canons:
méditez vos opérations, savants capitaines; précipitez-vous, jeunes
guerriers; je ferai taire votre bruit, évanouir vos projets, avorter
vos efforts; tout finira par une vaine fumée, et je vais vous conduire
pour vous égarer.»
Voilà à peu près ce que roulait sous sa tête chauve le Cardinal-Duc
avant l'attaque dont on vient de voir une partie. Il s'était placé
à cheval au nord de la ville sur une des montagnes de Salces; de ce
point il pouvait voir la plaine du Roussillon, devant lui, s'inclinant
jusqu'à la Méditerranée; Perpignan, avec ses remparts de brique, ses
bastions, sa citadelle et son clocher, y formait une masse ovale et
sombre sur des prés larges et verdoyants, et les vastes montagnes
l'enveloppaient avec la vallée comme un arc énorme courbé du nord au
sud, tandis que, prolongeant sa ligne blanchâtre à l'orient, la mer
semblait en être la corde argentée. A sa droite s'élevait ce mont
immense que l'on appelle le Canigou, dont les flancs épanchent deux
rivières dans la plaine. La ligne française s'étendait jusqu'au pied
de cette barrière de l'occident. Une foule de généraux et de grands
seigneurs se tenaient à cheval derrière le ministre, mais à vingt pas
de distance et dans un silence profond. Il avait commencé par suivre au
plus petit pas la ligne d'opérations, et ensuite était revenu se placer
immobile sur cette hauteur, d'où son oeil et sa pensée planaient sur
les destinées des assiégeants et des assiégés. L'armée avait les yeux
sur lui, et de tout point on pouvait le voir. Chaque homme portant les
armes le regardait comme son chef immédiat, et attendait son geste pour
agir. Dès longtemps la France était ployée à son joug, et l'admiration
en avait exclu de toutes ses actions le ridicule auquel un autre
eût été quelquefois soumis. Ici, par exemple, il ne vint à l'esprit
d'aucun homme de sourire ou même de s'étonner que la cuirasse revêtit
un prêtre, et la sévérité de son caractère et de son aspect réprima
toute idée de rapprochements ironiques ou de conjectures injurieuses.
Ce jour-là le Cardinal parut revêtu d'un costume entièrement guerrier:
c'était un habit couleur de feuille morte, bordé en or; une cuirasse
couleur d'eau; l'épée au côté des pistolets à l'arçon de sa selle,
et un chapeau à plumes qu'il mettait rarement sur sa tête, où il
conservait toujours la calotte rouge. Deux pages étaient derrière lui:
l'un portait ses gantelets, l'autre son casque, et le capitaine de ses
gardes était à son côté.
Comme le Roi l'avait nouvellement nommé généralissime de ses troupes,
c'était à lui que les généraux envoyaient demander des ordres; mais
lui, connaissant trop bien les secrets motifs de la colère actuelle de
son maître, affecta de renvoyer à ce prince tous ceux qui voulaient
avoir une décision de sa bouche. Il arriva ce qu'il avait prévu, car
il réglait et calculait les mouvements de ce coeur comme ceux d'une
horloge, et aurait pu dire avec exactitude par quelles sensations il
avait passé. Louis XIII vint se placer à ses côtés, mais il vint comme
vient l'élève adolescent forcé de reconnaître que son maître a raison.
Son air était hautain et mécontent, ses paroles étaient brusques et
sèches. Le Cardinal demeura impassible. Il fut remarquable que le
Roi employait, en consultant, les paroles du commandement, conciliant
ainsi sa faiblesse et son pouvoir, son irrésolution et sa fierté, son
impéritie et ses prétentions, tandis que son ministre lui dictait ses
lois avec le ton de la plus profonde obéissance.
--Je veux que l'on attaque bientôt, Cardinal, dit le prince en
arrivant; c'est-à-dire, ajouta-t-il avec un air d'insouciance, lorsque
tous vos préparatifs seront faits et à l'heure dont vous serez convenu
avec nos maréchaux.
--Sire, si j'osais dire ma pensée, je voudrais que Votre Majesté eût
pour agréable d'attaquer dans un quart d'heure, car, la montre en main,
il suffit de ce temps pour faire avancer la troisième ligne.
--Oui, oui, c'est bon, monsieur le Cardinal; je le pensais aussi;
je vais donner mes ordres moi-même; je veux faire tout moi-même.
Schomberg, Schomberg! dans un quart d'heure je veux entendre le canon
du signal, je le veux!
En partant pour commander la droite de l'armée, Schomberg ordonna, et
le signal fut donné.
Les batteries disposées depuis longtemps par le maréchal de La
Meilleraie commencèrent à battre en brèche, mais mollement, parce
que les artilleurs sentaient qu'on les avait dirigés sur deux points
inexpugnables, et qu'avec leur expérience, et surtout le sens droit et
la vue prompte du soldat français, chacun d'eux aurait pu indiquer la
place qu'il eût fallu choisir.
Le Roi fut frappé de la lenteur des feux.
--La Meilleraie, dit-il avec impatience, voici des batteries qui ne
vont pas; vos canonniers dorment.
Le maréchal, les mestres de camp d'artillerie étaient présents,
mais aucun ne répondit une syllabe. Ils avaient jeté les yeux sur
le Cardinal, qui demeurait immobile comme une statue équestre, et
ils l'imitèrent. Il eût fallu répondre que la faute n'était pas aux
soldats, mais à celui qui avait ordonné cette fausse disposition de
batteries; et c'était Richelieu lui-même qui, feignant de les croire
plus utiles où elles se trouvaient, avait fait taire les observations
des chefs.
Le Roi fut étonné de ce silence, et, craignant d'avoir commis, par
cette question, quelque erreur grossière dans l'art militaire,
rougit légèrement, et, se rapprochant du groupe des princes qui
l'accompagnaient, leur dit pour prendre contenance:
--D'Angoulême, Beaufort, c'est bien ennuyeux, n'est-il pas vrai? nous
restons là comme des momies.
Charles de Valois s'approcha et dit:
--Il me semble, Sire, que l'on n'a pas employé ici les machines de
l'ingénieur Pompée-Targon.
--Parbleu, dit le duc de Beaufort en regardant fixement Richelieu,
c'est que nous aimions beaucoup mieux prendre la Rochelle que
Perpignan, dans le temps où vint cet Italien. Ici pas une machine
préparée, pas une mine, un pétard sous ces murailles, et le maréchal de
La Meilleraie m'a dit ce matin qu'il avait proposé d'en faire approcher
pour ouvrir la tranchée. Ce n'était ni le Castillet, ni ces six grands
bastions de l'enveloppe, ni la demi-lune qu'il fallait attaquer. Si
nous allons ce train, le grand bras de pierre de la citadelle nous
montrera le poing longtemps encore.
Le Cardinal, toujours immobile, ne dit pas une seule parole, il fit
seulement signe à Fabert de s'approcher; celui-ci sortit du groupe qui
le suivait, et rangea son cheval derrière celui de Richelieu, près du
capitaine de ses gardes.
Le duc de La Rochefoucault, s'approchant du Roi, prit la parole:
--Je crois, Sire, que notre peu d'action à ouvrir la brèche donne de
l'insolence à ces gens-là, car voici une sortie nombreuse qui se dirige
justement vers Votre Majesté; les régiments de Biron et de Ponts se
replient en faisant leurs feux.
--Eh bien, dit le Roi tirant son épée, chargeons-les, et faisons
rentrer ces coquins chez eux; lancez la cavalerie avec moi,
d'Angoulême. Où est-elle, Cardinal?
--Derrière cette colline, Sire, sont en colonne six régiments de
dragons et les carabins de la Roque; vous voyez en bas mes Gens d'armes
et mes Chevau-légers, dont je supplie Votre Majesté de se servir,
car ceux de sa garde sont égarés en avant par le marquis de Coislin,
toujours trop zélé. Joseph, va lui dire de revenir.
Il parla bas au capucin, qui l'avait accompagné affublé d'un habit
militaire qu'il portait gauchement, et qui s'avança aussitôt dans la
plaine.
Cependant les colonnes serrées de la vieille infanterie espagnole
sortaient de la porte Notre-Dame comme une forêt mouvante et sombre,
tandis que par une autre porte une cavalerie pesante sortait aussi et
se rangeait dans la plaine. L'armée française, en bataille au pied de
la colline du Roi, sur des forts de gazon et derrière des redoutes et
des fascines, vit avec effroi les Gens d'armes et les Chevau-légers
pressés entre ces deux corps dix fois supérieurs en nombre.
--Sonnez donc la charge! cria Louis XIII, ou mon vieux Coislin est
perdu.
Et il descendit la colline avec toute sa suite, aussi ardente que lui;
mais, avant qu'il fût au bas et à la tête de ses Mousquetaires, les
deux Compagnies avaient pris leur parti; lancées avec la rapidité de
la foudre et au cri de _vive le Roi!_ elles fondirent sur la longue
colonne de la cavalerie ennemie comme deux vautours sur les flancs
d'un serpent, et, faisant une large et sanglante trouée, passèrent au
travers pour aller se rallier derrière le bastion espagnol, comme nous
l'avons vu, et laissèrent les cavaliers si étonnés, qu'ils ne songèrent
qu'à se reformer et non à les poursuivre.
L'armée battit des mains; le Roi étonné s'arrêta; il regarda autour de
lui, et vit dans tous les yeux le brûlant désir de l'attaque; toute la
valeur de sa race étincela dans les siens; il resta encore une seconde
comme en suspens, écoutant avec ivresse le bruit du canon, respirant et
savourant l'odeur de la poudre; il semblait reprendre une autre vie et
redevenir Bourbon; tous ceux qui le virent alors se crurent commandés
par un autre homme, lorsque, élevant son épée et ses yeux vers le
soleil éclatant, il s'écria:
--Suivez-moi, braves amis! c'est ici que je suis roi de France!
Sa cavalerie, se déployant, partit avec une ardeur qui dévorait
l'espace, et, soulevant des flots de poussière du sol qu'elle faisait
trembler, fut dans un instant mêlée à la cavalerie espagnole, engloutie
comme elle dans un nuage immense et mobile.
--A présent, c'est à présent! s'écria de sa hauteur le Cardinal avec
une voix tonnante: qu'on arrache ces batteries à leur position inutile.
Fabert, donnez vos ordres: qu'elles soient toutes dirigées sur cette
infanterie qui va lentement envelopper le Roi. Courez, volez, sauvez le
Roi!
Aussitôt cette suite, auparavant inébranlable, s'agite en tous sens;
les généraux donnent leurs ordres, les aides de camp disparaissent
et fondent dans la plaine, où, franchissant les fossés, les barrières
et les palissades, ils arrivent à leur but presque aussi promptement
que la pensée qui les dirige et que le regard qui les suit. Tout à
coup les éclairs lents et interrompus qui brillaient sur les batteries
découragées deviennent une flamme immense et continuelle, ne laissant
pas de place à la fumée qui s'élève jusqu'au ciel en formant un nombre
infini de couronnes légères et flottantes; les volées du canon, qui
semblaient de lointains et faibles échos, se changent en un tonnerre
formidable dont les coups sont aussi rapides que ceux du tambour
battant la charge; tandis que, de trois points opposés, les rayons
larges et rouges des bouches à feu descendent sur les sombres colonnes
qui sortaient de la ville assiégée.
Cependant Richelieu, sans changer de place, mais l'oeil ardent et le
geste impératif, ne cessait de multiplier les ordres en jetant sur ceux
qui les recevaient un regard qui leur faisait entrevoir un arrêt de
mort s'ils n'obéissaient pas assez vite.