L'Italien, qui n'avait pas autant de confiance que le commun des

courtisans dans la disgrâce du Cardinal, répondit sans se compromettre:

--Ah! Sire, les derniers succès de Votre Majesté, au dedans et

au dehors, prouvent assez combien elle est habile à choisir ses

instruments et à les diriger, et...

Mais le duc de Beaufort, l'interrompant avec cette confiance, cette

voix élevée et cet air qui lui méritèrent par la suite le surnom

d'_Important_, s'écria tout haut de sa tête:

--Pardieu, sire, il ne faut que le vouloir; une nation se mène comme

un cheval avec l'éperon et la bride; et comme nous sommes tous de bons

cavaliers, on n'a qu'à prendre parmi nous tous.

Cette belle sortie du fat n'eut pas le temps de faire son effet, car

deux huissiers à la fois crièrent:--Son Eminence!

Le Roi rougit involontairement, comme surpris en flagrant délit;

mais bientôt, se raffermissant, il prit un air de hauteur résolue qui

n'échappa point au ministre.

Celui-ci, revêtu de toute la pompe du costume de cardinal, appuyé sur

deux jeunes pages et suivi de son capitaine des gardes et de plus de

cinq cents gentilshommes attachés à sa maison, s'avança vers le Roi

lentement, et s'arrêtant à chaque pas, comme éprouvant des souffrances

qui l'y forçaient, mais en effet pour observer les physionomies qu'il

avait en face. Un coup d'oeil lui suffit.

Sa suite resta à l'entrée de la tente royale, et, de tous ceux qui

la remplissaient, pas un n'eut l'assurance de le saluer ou de jeter

un regard sur lui; La Valette même feignait d'être fort occupé d'une

conversation avec Montrésor; et le Roi, qui voulait le mal recevoir,

affecta de le saluer légèrement et de continuer un _a parte_ à voix

basse avec le duc de Beaufort.

Le Cardinal fut donc forcé, après le premier salut, de s'arrêter et de

passer du côté de la foule des courtisans, comme s'il eût voulu s'y

confondre; mais son dessein était de les éprouver de plus près; ils

reculèrent tous, comme à l'aspect d'un lépreux; le seul Fabert s'avança

vers lui avec l'air franc et brusque qui lui était habituel, et,

employant dans son langage les expressions de son métier:

--Eh bien! monseigneur, vous faites une brèche au milieu d'eux comme un

boulet de canon; je vous en demande pardon pour eux.

--Et vous tenez ferme devant moi comme devant l'ennemi, dit le

Cardinal-duc; vous n'en serez pas fâché par la suite, mon cher Fabert.

Mazarin s'approcha aussi, mais avec précaution, du Cardinal, et,

donnant à ses traits mobiles l'expression d'une tristesse profonde, lui

fit cinq ou six révérences fort basses et tournant le dos au groupe

du Roi, de sorte que l'on pouvait les prendre de là pour ces saluts

froids et précipités que l'on fait à quelqu'un dont on veut se défaire,

et du côté du Duc pour des marques de respect, mais d'une discrète et

silencieuse douleur.

Le ministre, toujours calme, sourit avec dédain; et, prenant ce regard

fixe et cet air de grandeur qui paraissait en lui dans les dangers

imminents, il s'appuya de nouveau sur ses pages, et, sans attendre

un mot ou un regard de son souverain, prit tout à coup son parti

et marcha directement vers lui en traversant la tente dans toute sa

longueur. Personne ne l'avait perdu de vue, tout en faisant paraître

le contraire, et tout se tut, ceux mêmes qui parlaient au Roi; tous les

courtisans se penchèrent en avant pour voir et écouter.

Louis XIII étonné se retourna, et, la présence d'esprit lui manquant

totalement, il demeura immobile et attendit avec un regard glacé, qui

était sa seule force, force d'inertie très grande dans un prince.

Le Cardinal, arrivé près du monarque, ne s'inclina pas; mais, sans

changer d'attitude, les yeux baissés et les deux mains posées sur

l'épaule des deux enfants à demi courbés, il dit:

--Sire, je viens supplier Votre Majesté de m'accorder enfin une

retraite après laquelle je soupire depuis longtemps. Ma santé

chancelle; je sens que ma vie est bientôt achevée; l'éternité

s'approche pour moi, et, avant de rendre compte au Roi éternel, je vais

le faire au Roi passager. Il y a dix-huit ans, Sire, que vous m'avez

remis entre les mains un royaume faible et divisé; je vous le rends

uni et puissant. Vos ennemis sont abattus et humiliés. Mon oeuvre est

accomplie. Je demande à Votre Majesté la permission de me retirer à

Cîteaux, où je suis abbé-général, pour y finir mes jours dans la prière

et la méditation.

Le Roi, choqué de quelques expressions hautaines de ces paroles, ne

donna aucun des signes de faiblesse qu'attendait le Cardinal, et qu'il

lui avait vus toutes les fois qu'il l'avait menacé de quitter les

affaires. Au contraire, se sentant observé par toute sa cour, il le

regarda en roi et dit froidement:

--Nous vous remercions donc de vos services, monsieur le Cardinal, et

nous vous souhaitons le repos que vous demandez.

Richelieu fut ému au fond, mais d'un sentiment de colère qui ne laissa

nulle trace sur ses traits. «Voilà bien cette froideur, se dit-il

en lui-même, avec laquelle tu laissas mourir Montmorency; mais tu ne

m'échapperas pas ainsi.» Il reprit la parole en s'inclinant:

--La seule récompense que je demande de mes services, est que Votre

Majesté daigne accepter de moi, en pur don, le Palais-Cardinal, élevé

de mes deniers dans Paris.

Le Roi étonné fit un signe de tête consentant. Un murmure de surprise

agita un moment la cour attentive.

--Je me jette aussi aux pieds de Votre Majesté pour qu'elle veuille

m'accorder la révocation d'une rigueur que j'ai provoquée (je l'avoue

publiquement), et que je regardai peut-être trop à la hâte comme utile

au repos de l'État. Oui, quand j'étais de ce monde, j'oubliais trop

mes plus anciens sentiments de respect et d'attachement pour le bien

général; à présent que je jouis déjà des lumières de la solitude, je

vois que j'ai eu tort; et je me repens.

L'attention redoubla, et l'inquiétude du Roi devint visible.

--Oui, il est une personne, Sire, que j'ai toujours aimée, malgré

ses torts envers vous et l'éloignement que les affaires du royaume

me forcèrent à lui montrer; une personne à qui j'ai dû beaucoup, et

qui vous doit être chère, malgré ses entreprises à main armée contre

vous-même; une personne enfin que je vous supplie de rappeler de

l'exil: je veux dire la Reine Marie de Médicis, votre mère.

Le Roi laissa échapper un cri involontaire, tant il était loin de

s'attendre à ce nom. Une agitation tout à coup réprimée parut sur

toutes les physionomies. On attendait en silence les paroles royales.

Louis XIII regarda longtemps son vieux ministre sans parler, et ce

regard décida du destin de la France. Il se rappela en un moment tous

les services infatigables de Richelieu, son dévouement sans bornes,

sa surprenante capacité, et s'étonna d'avoir voulu s'en séparer; il

se sentit profondément attendri à cette demande, qui allait chercher

sa colère au fond de son coeur pour l'en arracher, et lui faisait

tomber des mains la seule arme qu'il eût contre son ancien serviteur;

l'amour filial amena le pardon sur ses lèvres et les larmes dans ses

yeux; heureux d'accorder ce qu'il désirait le plus au monde, il tendit

la main au Duc avec toute la noblesse et la bonté d'un Bourbon. Le

Cardinal s'inclina, la baisa avec respect; et son coeur, qui aurait dû

se briser de repentir, ne se remplit que de la joie d'un orgueilleux

triomphe.

Le prince, touché, lui abandonnant sa main, se retourna avec grâce vers

sa cour, et dit d'une voix très émue:

--Nous nous trompons souvent, messieurs, et surtout pour connaître

un aussi grand politique que celui-ci; il ne nous quittera jamais,

j'espère, puisqu'il a un coeur aussi bon que sa tête.

Aussitôt le cardinal de La Valette s'empara du bas du manteau du

Roi pour le baiser avec l'ardeur d'un amant, et le jeune Mazarin en

fit presque autant au Duc de Richelieu lui-même, prenant un visage

rayonnant de joie et d'attendrissement avec l'admirable souplesse

italienne. Deux flots d'adulateurs fondirent, l'un sur le Roi, l'autre

sur le ministre: le premier groupe, non moins adroit que le second,

quoique moins direct, n'adressait au prince que les remercîments que

pouvait entendre le ministre, et brûlait aux pieds de l'un l'encens

qu'il destinait à l'autre. Pour Richelieu, tout en faisant un signe

de tête à droite et donnant un sourire à gauche, il fit deux pas, et

se plaça debout à la droite du Roi, comme à sa place naturelle. Un

étranger en entrant eût plutôt pensé que le Roi était à sa gauche.--Le

maréchal d'Estrées et tous les ambassadeurs, le duc d'Angoulême,

le duc d'Halluin (Schomberg), le maréchal de Châtillon et tous les

grands officiers de l'armée et de la couronne l'entouraient, et

chacun d'eux attendait impatiemment que le compliment des autres fût

achevé pour apporter le sien, craignant qu'on ne s'emparât du madrigal

flatteur qu'il venait d'improviser, ou de la formule d'adulation qu'il

inventait. Pour Fabert, il s'était retiré dans un coin de la tente,

et ne semblait pas avoir fait grande attention à toute cette scène. Il

causait avec Montrésor et les gentilshommes de Monsieur, tous ennemis

jurés du Cardinal, parce que, hors de la foule qu'il fuyait, il n'avait

trouvé qu'eux à qui parler. Cette conduite eût été d'une extrême

maladresse dans tout autre moins connu; mais on sait que, tout en

vivant au milieu de la cour, il ignorait toujours ses intrigues; et on

disait qu'il revenait d'une bataille gagnée comme le cheval du Roi de

la chasse, laissant les chiens caresser leur maître et se partager la

curée, sans chercher à rappeler la part qu'il avait eue au triomphe.

L'orage semblait donc entièrement apaisé, et aux agitations violentes

de la matinée succédait un calme fort doux; un murmure respectueux

interrompu par des rires agréables, et l'éclat des protestations

d'attachement, étaient tout ce qu'on entendait dans la tente. La voix

du Cardinal s'élevait de temps à autre pour s'écrier:--Cette pauvre

Reine! nous allons donc la revoir! je n'aurais jamais osé espérer

ce bonheur avant de mourir! Le Roi l'écoutait avec confiance et ne

cherchait pas à cacher sa satisfaction:--C'est vraiment une idée qui

lui est venue d'en haut, disait-il; ce bon Cardinal, contre lequel

on m'avait tant fâché, ne songeait qu'à l'union de ma famille; depuis

la naissance du Dauphin, je n'ai pas goûté de plus vive satisfaction

qu'en ce moment. La protection de la sainte Vierge est visible pour le

royaume.

En ce moment un capitaine des gardes vint parler à l'oreille du prince.

--Un courrier de Cologne? dit le Roi; qu'il m'attende dans mon cabinet.

Puis, n'y tenant pas:--J'y vais, j'y vais, dit-il. Et il entra seul

dans une petite tente carrée attenante à la grande. On y vit un jeune

courrier tenant un portefeuille noir, et les rideaux s'abaissèrent sur

le Roi.

Le Cardinal, resté seul maître de la cour, en concentrait toutes les

adorations; mais on s'aperçut qu'il ne les recevait plus avec la même

présence d'esprit; il demanda plusieurs fois quelle heure il était, et

témoigna un trouble qui n'était pas joué; ses regards durs et inquiets

se tournaient vers le cabinet: il s'ouvrit tout à coup; le Roi reparut

seul, et s'arrêta à l'entrée. Il était plus pâle qu'à l'ordinaire

et tremblait de tout son corps; il tenait à la main une large lettre

couverte de cinq cachets noirs.

--Messieurs, dit-il avec une voix haute mais entrecoupée, la Reine-mère

vient de mourir à Cologne, et je n'ai peut-être pas été le premier à

l'apprendre, ajouta-t-il en jetant un regard sévère sur le Cardinal

impassible; mais Dieu sait tout. Dans une heure, à cheval, et l'attaque

des lignes. Messieurs les Maréchaux, suivez-moi.

Et il tourna le dos brusquement, et rentra dans son cabinet avec eux.

La cour se retira après le ministre, qui, sans donner un signe de

tristesse ou de dépit, sortit aussi gravement qu'il était entré, mais

en vainqueur.

CHAPITRE IX

LE SIÈGE

Il papa alzato le mani e fattomi un patente crocione supra la mia

figura, mi disse, che mi benediva e che mi perdonava tutti gli

omicidii che io avevo mai fatti, e tutti quelli che mai io farei

in servizio della Chiesa apostolica.

BENVENUTO CELLINI.

Il est des moments dans la vie où l'on souhaite avec ardeur les fortes

commotions pour se tirer des petites douleurs; des époques où l'âme,

semblable au lion de la fable et fatiguée des atteintes continuelles

de l'insecte, souhaite un plus fort ennemi, et appelle les dangers

de toute la puissance de son désir. Cinq-Mars se trouvait dans cette

disposition d'esprit, qui naît toujours d'une sensibilité maladive des

organes et d'une perpétuelle agitation du coeur. Las de retourner sans

cesse en lui-même les combinaisons d'événements qu'il souhaitait et

celles qu'il avait à redouter; las d'appliquer à des probabilités tout

ce que sa tête avait de force pour les calculs, d'appeler à son secours

tout ce que son éducation lui avait fait apprendre de la vie des hommes

illustres pour le rapprocher de sa situation présente; accablé de ses

regrets, de ses songes, des prédictions, des chimères, des craintes

et de tout ce monde imaginaire dans lequel il avait vécu pendant son

voyage solitaire, il respira en se trouvant jeté dans un monde réel

presque aussi bruyant, et le sentiment de deux dangers véritables

rendit à son sang la circulation, et la jeunesse à tout son être.

Depuis la scène nocturne de son auberge près de Loudun, il n'avait

pu reprendre assez d'empire sur son esprit pour s'occuper d'autre

chose que de ses chères et douloureuses pensées; et une sorte de

consomption s'emparait déjà de lui, lorsque heureusement il arriva au

camp de Perpignan, et heureusement encore eut occasion d'accepter la

proposition de l'abbé de Gondi; car on a sans doute reconnu Cinq-Mars

dans la personne de ce jeune étranger en deuil, si insouciant et si

mélancolique, que le duelliste en soutane avait pris pour témoin.

Il avait fait établir sa tente comme volontaire dans la rue du camp

assignée aux jeunes seigneurs qui devaient être présentés au Roi et

servir comme aides de camp des généraux; il s'y rendit promptement,

fut bientôt armé, à cheval et cuirassé selon la coutume qui subsistait

encore alors, et partit seul pour le bastion espagnol, lieu du

rendez-vous. Il s'y trouva le premier, et reconnut qu'un petit champ

de gazon caché par les ouvrages de la place assiégée avait été fort

bien choisi par le petit abbé pour ses projets homicides; car, outre

que personne n'eût soupçonné des officiers d'aller se battre sous la

ville même qu'ils attaquaient, le corps du bastion les séparait du camp

français, et devait les voiler comme un immense paravent. Il était bon

de prendre ces précautions, car il n'en coûtait pas moins que la tête

alors pour s'être donné la satisfaction de risquer son corps.

En attendant ses amis et ses adversaires, Cinq-Mars eut le temps

d'examiner le côté du sud de Perpignan, devant lequel il se trouvait.

Il avait entendu dire que ce n'était pas ces ouvrages que l'on

attaquerait, et cherchait en vain à se rendre compte de ces projets.

Entre cette face méridionale de la ville, les montagnes de l'Albère

et le col du Perthus, on aurait pu tracer des lignes d'attaque et des

redoutes contre le point accessible; mais pas un soldat de l'armée

n'y était placé; toutes les forces semblaient dirigées sur le nord

de Perpignan, du côté le plus difficile, contre un fort de brique

nommé le Castillet, qui surmonte la porte de Notre-Dame. Il vit qu'un

terrain en apparence marécageux, mais très solide, conduisait jusqu'au

pied du bastion espagnol; que ce poste était gardé avec toute la

négligence castillane, et ne pouvait avoir cependant de force que par

ses défenseurs, car ses créneaux et ses meurtrières étaient ruinés et

garnis de quatre pièces de canon d'un énorme calibre, encaissées dans

du gazon, et par là rendues immobiles et impossibles à diriger contre

une troupe qui se précipiterait rapidement au pied du mur.

Il était aisé de voir que ces énormes pièces avaient ôté aux

assiégeants l'idée d'attaquer ce point, et aux assiégés celle d'y

multiplier les moyens de défense. Aussi, d'un côté, les postes avancés

et les vedettes étaient fort éloignés; de l'autre, les sentinelles

étaient rares et mal soutenues. Un jeune Espagnol, tenant une longue

escopette avec sa fourche suspendue à son côté, et la mèche fumante

dans la main droite, se promenait nonchalamment sur le rempart, et

s'arrêta à considérer Cinq-Mars, qui faisait à cheval le tour des

fossés et du marais.

--_Senor Caballero_, lui dit-il, est-ce que vous voulez prendre le

bastion à vous seul et à cheval, comme don Quixote-Quixada de la

Mancha?

Et en même temps il détacha la fourche ferrée qu'il avait au côté, la

planta en terre, et y appuyait le bout de son escopette pour ajuster,

lorsqu'un grave Espagnol plus âgé, enveloppé dans un sale manteau brun,

lui dit dans sa langue:

--_Ambrosio de demonio_, ne sais-tu pas bien qu'il est défendu de

perdre la poudre inutilement jusqu'aux sorties ou aux attaques, pour

avoir le plaisir de tuer un enfant qui ne vaut pas ta mèche! C'est

ici même que Charles-Quint a jeté et noyé dans le fossé la sentinelle

endormie. Fais ton devoir, ou je l'imiterai.

Ambrosio remit son fusil sur son épaule, son bâton fourchu à son côté,

et reprit sa promenade sur le rempart.

Cinq-Mars avait été fort peu ému de ce geste menaçant, et s'était

contenté d'élever les rênes de son cheval et de lui approcher les

éperons, sachant que d'un saut de ce léger animal il serait transporté

derrière un petit mur d'une cabane qui s'élevait dans le champ où il

se trouvait, et serait à l'abri du fusil espagnol avant que l'opération

de la fourche et de la mèche fût terminée. Il savait d'ailleurs qu'une

convention tacite des deux armées empêchait que les tirailleurs ne

fissent feu sur les sentinelles, ce qui eût été regardé comme un

assassinat de chaque côté. Il fallait même que le soldat qui s'était

disposé ainsi à l'attaque fût dans l'ignorance des consignes pour

l'avoir fait. Le jeune d'Effiat ne fit donc aucun mouvement apparent:

et lorsque le factionnaire reprit sa promenade sur le rempart, il

reprit la sienne sur le gazon, et aperçut bientôt cinq cavaliers qui

se dirigeaient vers lui. Les deux premiers qui arrivèrent au plus

grand galop ne le saluèrent pas; mais, s'arrêtant presque sur lui, se

jetèrent à terre, et il se trouva dans les bras du conseiller de Thou,

qui le serrait tendrement, tandis que le petit abbé de Gondi, riant de

tout son coeur, s'écriait:

--Voici encore un Oreste qui retrouve son Pylade, et au moment

d'immoler un coquin qui n'est pas de la famille du Roi des rois, je

vous assure!

--Eh quoi! c'est vous, cher Cinq-Mars! s'écriait de Thou; quoi! sans

que j'aie su votre arrivée au camp? Oui, c'est bien vous; je vous

reconnais, quoique vous soyez plus pâle. Avez-vous été malade, cher

ami? je vous ai écrit bien souvent; car notre amitié d'enfance m'est

demeurée bien avant dans le coeur.

--Et moi, répondit Henri d'Effiat, j'ai été bien coupable envers vous:

mais je vous conterai tout ce qui m'étourdissait; je pourrai vous en

parler, et j'avais honte de vous l'écrire. Mais que vous êtes bon!

votre amitié ne s'est point lassée.

--Je vous connais trop bien, reprenait de Thou; je savais qu'il ne

pouvait y avoir d'orgueil entre nous, et que mon âme avait un écho dans

la vôtre.

Avec ces paroles, ils s'embrassaient les yeux humides de ces larmes

douces que l'on verse si rarement dans la vie, et dont il semble

cependant que le coeur soit toujours chargé, tant elles font de bien en

coulant.

Cet instant fut court; et, pendant ce peu de mots, Gondi n'avait cessé

de les tirer par leur manteau en disant:

--A cheval! à cheval! messieurs. Eh! pardieu, vous aurez le temps

de vous embrasser, si vous êtes si tendres; mais ne vous faites pas

arrêter, et songeons à en finir bien vite avec nos bons amis qui

arrivent. Nous sommes dans une mauvaise position, avec ces trois

gaillards-là en face, les archers pas loin d'ici, et les Espagnols

là-haut; il faut tenir tête à trois feux.

Il parlait encore lorsque M. de Launay, se trouvant à soixante pas

de là avec ses seconds, choisis dans ses amis plutôt que dans les

partisans du Cardinal, _embarqua_ son cheval au petit galop, selon

les termes du manège, et, avec toute la précision des leçons qu'on y

reçoit, s'avança de très bonne grâce vers ses jeunes adversaires et les

salua gravement:

--Messieurs, dit-il, je crois que nous ferions bien de nous choisir et

de prendre du champ; car il est question d'attaquer les lignes et il

faut que je sois à mon poste.

--Nous sommes prêts, monsieur, dit Cinq-Mars; et, quant à nous choisir,

je serai bien aise de me trouver en face de vous; car je n'ai point

oublié le maréchal de Bassompierre et le bois de Chaumont; vous savez

mon avis sur votre insolente visite chez ma mère.

--Vous êtes jeune, monsieur; j'ai rempli chez madame votre mère les

devoirs d'homme du monde; chez le maréchal, ceux de capitaine des

gardes; ici, ceux de gentilhomme avec monsieur l'abbé qui m'a appelé;

et ensuite j'aurai cet honneur avec vous.

--Si je vous le permets, dit l'abbé déjà à cheval.

Ils prirent soixante pas de champ, et c'était tout ce qu'offrait

d'étendue le pré qui les renfermait; l'abbé de Gondi fut placé entre

de Thou et son ami, qui se trouvait le plus rapproché des remparts,

où deux officiers espagnols et une vingtaine de soldats se placèrent,

comme au balcon, pour voir ce duel de six personnes, spectacle qui leur

était assez habituel. Ils donnaient les mêmes signes de joie qu'à leurs

combats de taureaux, et riaient de ce rire sauvage et amer que leur

physionomie tient du sang arabe.

A un signe de Gondi, les six chevaux partirent au galop, et se

rencontrèrent sans se heurter au milieu de l'arène; à l'instant six

coups de pistolet s'entendirent presque ensemble, et la fumée couvrit

les combattants.

Quand elle se dissipa, on ne vit, des six cavaliers et des six chevaux,

que trois hommes et trois animaux en bon état. Cinq-Mars était à

cheval, donnant la main à son adversaire aussi calme que lui; à l'autre

extrémité, de Thou s'approchait du sien, dont il avait tué le cheval,

et l'aidait à se relever; pour Gondi et de Launay, on ne les voyait

plus ni l'un ni l'autre. Cinq-Mars, les cherchant avec inquiétude,

aperçut en avant le cheval de l'abbé qui sautait et caracolait,

traînant à sa suite le futur cardinal, qui avait le pied pris dans

l'étrier et jurait comme s'il n'eût jamais étudié autre chose que le

langage des camps: il avait le nez et les mains tout en sang de sa

chute et de ses efforts pour s'accrocher au gazon, et voyait avec assez

d'humeur son cheval, que son pied chatouillait bien malgré lui, se

diriger vers le fossé rempli d'eau qui entourait le bastion, lorsque

heureusement Cinq-Mars, passant entre le bord du marécage et le cheval,

le saisit par la bride et l'arrêta.

--Eh bien! mon cher abbé, je vois que vous n'êtes pas bien malade, car

vous parlez énergiquement.

--Par la corbleu! criait Gondi en se débarbouillant de la terre qu'il

avait dans les yeux, pour tirer un coup de pistolet à la figure de ce

géant, il a bien fallu me pencher en avant et m'élever sur l'étrier;

aussi ai-je un peu perdu l'équilibre; mais je crois qu'il est à terre

aussi.

--Vous ne vous trompez guère, monsieur, dit de Thou, qui arriva; voilà

son cheval qui nage dans le fossé avec son maître, dont la cervelle est

emportée; il faut songer à nous évader.

--Nous évader? c'est assez difficile, messieurs, dit l'adversaire de

Cinq-Mars survenant, voici le coup de canon, signal de l'attaque; je ne

croyais pas qu'il partît si tôt: si nous retournons, nous rencontrerons

les Suisses et les lansquenets qui sont en bataille sur ce point.

--M. de Fontrailles a raison, dit de Thou; mais, si nous ne retournons

pas, voici les Espagnols qui courent aux armes et nous feront siffler

des balles sur la tête.

--Eh bien! tenons conseil, dit Gondi; appelez donc M. de Montrésor, qui

s'occupe inutilement de chercher le corps de ce pauvre de Launay. Vous

ne l'avez pas blessé, monsieur de Thou?

--Non, monsieur l'abbé, tout le monde n'a pas la main si heureuse que

la vôtre, dit amèrement Montrésor, qui venait boitant un peu à cause de

sa chute; nous n'aurons pas le temps de continuer avec l'épée.

Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 1 of 2) · 第 9 / 16 段