Il laissa passer d'abord quelques personnages insignifiants et beaucoup

de mérites inutiles, et n'arrêta cette procession qu'au maréchal

d'Estrées, qui, partant pour l'ambassade de Rome, venait lui faire

ses adieux: tout ce qui suivait cessa d'avancer. Ce mouvement avertit

dans le salon précédent qu'une conversation plus longue s'engageait,

et le père Joseph, paraissant, échangea avec le Cardinal un regard qui

voulait dire d'une part: Souvenez-vous de la promesse que vous venez

de me faire; de l'autre: Soyez tranquille. En même temps, l'adroit

capucin fit voir à son maître qu'il tenait sous le bras une de ses

victimes qu'il préparait à être un docile instrument: c'était un jeune

gentilhomme qui portait un manteau vert très court et une veste de même

couleur, un pantalon rouge fort serré, avec de brillantes jarretières

d'or dessous, habit des pages de Monsieur. Le père Joseph lui parlait

bien en secret, mais point dans le sens de son maître; il ne pensait

qu'à être cardinal, et se préparait d'autres intelligences en cas de

défection de la part du premier ministre.

--Dites à Monsieur qu'il ne se fie pas aux apparences, et qu'il n'a pas

de plus fidèle serviteur que moi. Le Cardinal commence à baisser; et

je crois de ma conscience d'avertir de ses fautes celui qui pourrait

hériter du pouvoir royal pendant la minorité. Pour donner à votre grand

prince une preuve de ma bonne foi, dites-lui qu'on veut faire arrêter

Puy-Laurens, qui est à lui; qu'il le fasse cacher, ou bien le Cardinal

le mettra aussi à la Bastille.

Tandis que le serviteur trahissait ainsi son maître, le maître ne

restait pas en arrière et trahissait le serviteur. Son amour-propre et

un reste de respect pour les choses de l'Église le faisaient souffrir

à l'idée de voir le méprisable agent couvert du même chapeau qui était

une couronne pour lui, et assis aussi haut que lui-même, à cela près

de l'emploi passager de ministre. Parlant donc à demi-voix au maréchal

d'Estrées:

--Il n'est pas nécessaire, lui dit-il, de persécuter plus longtemps

Urbain VIII en faveur de ce capucin que vous voyez là-bas; c'est bien

assez que Sa Majesté ait daigné le nommer au cardinalat, nous concevons

les répugnances de Sa Sainteté à couvrir ce mendiant de la pourpre

romaine.

Puis, passant de cette idée aux choses générales:

--Je ne sais vraiment pas ce qui peut refroidir le Saint-Père à notre

égard; qu'avons-nous fait qui ne fût pour la gloire de notre sainte

mère l'Église catholique? J'ai dit moi-même la première messe à la

Rochelle, et vous le voyez par vos yeux, monsieur le maréchal, notre

habit est partout, et même dans vos armées; le cardinal de La Valette

vient de commander glorieusement dans le Palatinat.

--Et vient de faire une très belle retraite, dit le maréchal, appuyant

légèrement sur le mot _retraite_.

Le ministre continua, sans faire attention à ce petit mot de jalousie

de métier et en élevant la voix:

--Dieu a montré qu'il ne dédaignait pas d'envoyer l'esprit de victoire

à ses Lévites, car le duc de Weimar n'aida pas plus puissamment à la

conquête de la Lorraine que ce pieux cardinal, et jamais une armée

navale ne fut mieux commandée que par notre archevêque de Bordeaux à la

Rochelle.

On savait que dans ce moment le ministre était assez aigri contre ce

prélat, dont la hauteur était telle et les impertinences si fréquentes,

qu'il y avait eu deux affaires assez désagréables dans Bordeaux. Il y

avait quatre ans, le duc d'Épernon, alors gouverneur de la Guyenne,

suivi de tous ses gentilshommes et de ses troupes, le rencontrant

au milieu de son clergé dans une procession, l'appela insolent et

lui donna deux coups de canne très vigoureux; sur quoi l'archevêque

l'excommunia; et tout récemment encore, malgré cette leçon, il avait eu

une querelle avec le maréchal de Vitry, dont il avait reçu _vingt coups

de canne ou de bâton, comme il vous plaira_, écrivait le Cardinal-duc

au cardinal de La Valette, _et je crois qu'il veut remplir la France

d'excommuniés_. En effet, il excommunia encore le bâton du maréchal,

se souvenant qu'autrefois le pape avait forcé le duc d'Epernon à lui

demander pardon; mais Vitry, qui avait fait assassiner le maréchal

d'Ancre, était trop bien en cour pour cela, et l'archevêque fut battu

et de plus grondé par le ministre.

M. d'Estrées pensa donc avec assez de tact qu'il pouvait y avoir un peu

d'ironie dans la manière dont le Cardinal vantait les talents guerriers

et maritimes de l'archevêque, et lui répondit avec un sang-froid

inaltérable:

--En effet, monseigneur, personne ne peut dire que ce soit sur mer

qu'il ait été battu.

Son Eminence ne peut s'empêcher de sourire; mais, voyant que

l'expression électrique de ce sourire en avait fait naître d'autres

dans la salle, et des chuchotements et des conjectures, il reprit toute

sa gravité sur-le-champ, et prenant le bras familièrement au maréchal:

--Allons, allons, monsieur l'ambassadeur, dit-il, vous avez la répartie

bonne. Avec vous, je ne craindrais pas le cardinal Albornos, ni tous

les Borgia du monde, ni tous les efforts de leur Espagne près du

Saint-Père.

Puis, élevant la voix et regardant tout autour de lui comme pour

s'adresser au salon silencieux et captivé:

--J'espère, continua-t-il, qu'on ne nous persécutera plus comme l'on

fit autrefois pour avoir fait une juste alliance avec l'un des plus

grands hommes de notre temps; mais Gustave-Adolphe est mort, le roi

catholique n'aura plus de prétexte pour solliciter l'excommunication

du roi très chrétien. N'êtes-vous pas de mon avis, mon cher seigneur?

dit-il en s'adressant au cardinal de La Valette qui s'approchait et

n'avait heureusement rien entendu sur son compte. Monsieur d'Estrées,

restez près de notre fauteuil: nous avons encore bien des choses à vous

dire, et vous n'êtes pas de trop dans toutes nos conversations, car

nous n'avons pas de secrets; notre politique est franche et au grand

jour: l'intérêt de Sa Majesté et de l'Etat, voilà tout.

Le maréchal fit un profond salut, se rangea derrière le siège du

ministre, et laissa sa place au cardinal de La Valette, qui, ne cessant

de se prosterner, et de flatter et de jurer dévouement et totale

obéissance au Cardinal, comme pour expier la roideur de son père le

duc d'Epernon, n'eut aussi de lui que quelques mots vagues et une

conversation distraite et sans intérêt, pendant laquelle il ne cessa

de regarder à la porte quelle personne lui succédait. Il eut même le

chagrin de se voir interrompu brusquement par le Cardinal-duc, qui

s'écria, au moment le plus flatteur de son discours mielleux:

--Ah! c'est donc vous enfin, mon cher Fabert! Qu'il me tardait de vous

voir pour vous parler du siège!

Le général salua d'un air brusque et assez gauchement le Cardinal

généralissime, et lui présenta les officiers venus du camp avec lui. Il

parla quelque temps des opérations du siège, et le Cardinal semblait

lui faire, en quelque sorte, la cour pour le préparer à recevoir plus

tard ses ordres sur le champ de bataille même; il parla aux officiers

qui le suivaient, les appelant par leurs noms et leur faisant des

questions sur le camp.

Ils se rangèrent tous pour laisser approcher le duc d'Angoulême; ce

Valois, après avoir lutté contre Henri IV, se prosternait devant

Richelieu. Il sollicitait un commandement qu'il n'avait eu qu'en

troisième au siège de la Rochelle. A sa suite parut le jeune Mazarin,

toujours souple et insinuant, mais déjà confiant dans sa fortune.

Le duc d'Halluin vint après eux: le Cardinal interrompit les

compliments qu'il leur adressait pour lui dire à haute voix:

--Monsieur le duc, je vous annonce avec plaisir que le Roi a créé en

votre faveur un office de maréchal de France; vous signerez Schomberg,

n'est-il pas vrai? A Leucate, délivrée par vous, on le pense ainsi.

Mais pardon, voici M. de Montauron qui a sans doute quelque chose

d'important à me dire.

--Oh! mon Dieu, non, monseigneur, je voulais seulement vous dire que

ce pauvre jeune homme, que vous avez daigné regarder comme à votre

service, meurt de faim.

--Ah! comment, dans ce moment-ci, me parlez-vous de choses semblables?

Votre petit Corneille ne veut rien faire de bon; nous n'avons vu que

_le Cid_ et _les Horaces_ encore; qu'il travaille, qu'il travaille,

on sait qu'il est à moi, c'est désagréable pour moi-même. Cependant,

puisque vous vous y intéressez, je lui ferai une pension de cinq cents

écus sur ma cassette.

Et le trésorier de l'épargne se retira, charmé de la libéralité du

ministre, et fut chez lui recevoir, avec assez de bonté, la dédicace de

_Cinna_, où le grand Corneille compare son âme à celle d'Auguste, et le

remercie d'avoir fait l'aumône à _quelques Muses_.

Le Cardinal, troublé par cette importunité, se leva en disant que la

matinée s'avançait et qu'il était temps de partir pour aller trouver le

Roi.

En cet instant même, et comme les plus grands seigneurs s'approchaient

pour l'aider à marcher, un homme en robe de maître des requêtes

s'avança vers lui en saluant avec un sourire avantageux et confiant

qui étonna tous les gens habitués au grand monde; il semblait dire:

_Nous avons des affaires secrètes ensemble; vous allez voir comme il

sera bien pour moi; je suis chez moi dans son cabinet_. Sa manière

lourde et gauche trahissait pourtant un être très inférieur: c'était

Laubardemont.

Richelieu fronça le sourcil en le voyant en face de lui, et lança un

regard de feu à Joseph; puis, se tournant vers ceux qui l'entouraient,

il dit avec un rire amer:

--Est-ce qu'il y a quelque criminel autour de nous?

Puis, lui tournant le dos, le Cardinal le laissa plus rouge que sa

robe; et, précédé de la foule des personnages qui devaient l'escorter

en voiture ou à cheval, il descendit le grand escalier de l'archevêché.

Tout le peuple de Narbonne et ses autorités regardèrent avec

stupéfaction ce départ royal.

Le Cardinal seul entra dans une ample et spacieuse litière de forme

carrée, dans laquelle il devait voyager jusqu'à Perpignan, ses

infirmités ne lui permettant ni d'aller en voiture, ni de faire toute

cette route à cheval. Cette sorte de chambre nomade renfermait un lit,

une table, et une petite chaise pour un page qui devait écrire ou lui

faire la lecture. Cette machine, couverte de damas couleur de pourpre,

fut portée par dix-huit hommes qui, de lieue en lieue, se relevaient;

ils étaient choisis dans ses gardes, et ne faisaient ce service

d'honneur que la tête nue, quelle que fût la chaleur ou la pluie. Le

duc d'Angoulême, les maréchaux de Schomberg et d'Estrées, Fabert et

d'autres dignitaires étaient à cheval aux portières. On distinguait le

cardinal de La Valette et Mazarin parmi les plus empressés, ainsi que

Chavigny et le maréchal de Vitry, qui cherchait à éviter la Bastille,

dont il était menacé, disait-on.

Deux carrosses suivaient pour les secrétaires du Cardinal, ses

médecins et son confesseur; huit voitures et quatre chevaux pour ses

gentilshommes, et vingt-quatre mulets pour ses bagages; deux cents

mousquetaires à pied l'escortaient de très près; sa compagnie de

gens d'armes de la garde et ses chevau-légers, tous gentilshommes,

marchaient devant et derrière ce cortège, sur de magnifiques chevaux.

Ce fut dans cet équipage que le premier ministre se rendit en peu de

jours à Perpignan. La dimension de la litière obligea plusieurs fois de

faire élargir les chemins et abattre les murailles de quelques _villes

et villages_ où elle ne pouvait entrer; en sorte, disent les auteurs

des manuscrits du temps, tous pleins d'une sincère admiration pour ce

luxe, _en sorte qu'il semblait un conquérant qui entre par la brèche_.

Nous avons cherché en vain avec beaucoup de soin quelque manuscrit des

propriétaires ou habitants des maisons qui s'ouvraient à son passage

où la même admiration fût témoignée, et nous avouons ne l'avoir pu

trouver.

CHAPITRE VIII

L'ENTREVUE

Mon génie étonné tremble devant le sien.

Le pompeux cortège du Cardinal s'était arrêté à l'entrée du camp;

toutes les troupes sous les armes étaient rangées dans le plus bel

ordre, et ce fut au bruit du canon et de la musique successive de

chaque régiment que la litière traversa une longue haie de cavalerie

et d'infanterie, formée depuis la première tente jusqu'à celle du

ministre, disposée à quelque distance du quartier royal, et que la

pourpre dont elle était couverte faisait reconnaître de loin. Chaque

chef de corps obtint un signe ou un mot du Cardinal, qui, enfin rendu

sous sa tente, congédia sa suite, s'y enferma, attendant l'heure de

se présenter chez le Roi. Mais, avant lui, chaque personnage de son

escorte s'y était porté individuellement, et, sans entrer dans la

demeure royale, tous attendaient dans de longues galeries couvertes

de coutil rayé et disposées comme des avenues qui conduisaient chez

le prince. Les courtisans s'y rencontraient et se promenaient par

groupes, se saluaient et se présentaient la main, ou se regardaient

avec hauteur, selon leurs intérêts ou les seigneurs auxquels ils

appartenaient. D'autres chuchotaient longtemps et donnaient des signes

d'étonnement, de plaisir ou de mauvaise humeur, qui montraient que

quelque chose d'extraordinaire venait de se passer. Un singulier

dialogue, entre mille autres, s'éleva dans un coin de la galerie

principale.

--Puis-je savoir, monsieur l'abbé, pourquoi vous me regardez d'une

manière si assurée?

--Parbleu! monsieur de Launay, c'est que je suis curieux de voir ce que

vous allez faire. Tout le monde abandonne votre Cardinal-duc depuis

votre voyage en Touraine; vous n'y pensez pas, allez donc causer un

moment avec les gens de Monsieur ou de la Reine; vous êtes en retard

de dix minutes sur la montre du cardinal de La Valette, qui vient de

toucher la main à Rochepot et à tous les gentilshommes du feu comte de

Soissons, que je pleurerai toute ma vie.

--Voilà qui est bien, monsieur de Gondi, je vous entends assez; c'est

un appel que vous me faites l'honneur de m'adresser.

--Oui, monsieur le comte, reprit le jeune abbé en saluant avec toute la

gravité du temps; je cherchais l'occasion de vous appeler au nom de M.

d'Attichi, mon ami, avec qui vous eûtes quelque chose à Paris.

--Monsieur l'abbé, je suis à vos ordres; je vais chercher mes seconds,

cherchez les vôtres.

--Ce sera à cheval, avec l'épée et le pistolet, n'est-il pas vrai?

ajouta Gondi, avec le même air dont on arrangerait une partie de

campagne, en époussetant la manche de sa soutane avec le doigt.

--Si tel est votre bon plaisir, reprit l'autre.

Et ils se séparèrent pour un instant en se saluant avec grande

politesse et de profondes révérences.

Une foule brillante de jeunes gentilshommes passait et repassait autour

d'eux dans la galerie. Ils s'y mêlèrent pour chercher leurs amis.

Toute l'élégance des costumes du temps était déployée par la cour

dans cette matinée: les petits manteaux de toutes les couleurs, en

velours, en satin, brodés d'or ou d'argent, des croix de Saint-Michel

et du Saint-Esprit, les fraises, les plumes nombreuses des chapeaux,

les aiguillettes d'or, les chaînes qui suspendaient de longues épées,

tout brillait, tout étincelait, moins encore que le feu des regards de

cette jeunesse guerrière, que ses propos vifs, ses rires spirituels

et éclatants. Au milieu de cette assemblée passaient lentement des

personnages graves et de grands seigneurs suivis de leurs nombreux

gentilshommes.

Le petit abbé de Gondi, qui avait la vue très basse, se promenait parmi

la foule, fronçant les sourcils, fermant à demi les yeux pour mieux

voir, et relevant sa moustache, car les ecclésiastiques en portaient

alors. Il regardait chacun sous le nez pour reconnaître ses amis, et

s'arrêta enfin à un jeune homme d'une fort grande taille, vêtu de noir

de la tête aux pieds, et dont l'épée même était d'acier bronzé fort

noir. Il causait avec un capitaine des gardes, lorsque l'abbé de Gondi

le tira à part:

--Monsieur de Thou, lui dit-il, j'aurai besoin de vous pour second

dans une heure, à cheval, avec l'épée et le pistolet, si vous voulez me

faire cet honneur...

--Monsieur, vous savez que je suis des vôtres tout à fait et à tout

venant. Où nous trouverons-nous?

--Devant le bastion espagnol, s'il vous plaît.

--Pardon si je retourne à une conversation qui m'intéressait beaucoup;

je serai exact au rendez-vous.

Et de Thou le quitta pour retourner à son capitaine. Il avait dit tout

ceci avec une voix fort douce, le plus inaltérable sang-froid, et même

quelque chose de distrait.

Le petit abbé lui serra la main avec une vive satisfaction, et continua

sa recherche.

Il ne lui fut pas si facile de conclure le marché avec les jeunes

seigneurs auxquels il s'adressa, car ils le connaissaient mieux que M.

de Thou, et, du plus loin qu'ils le voyaient venir, ils cherchaient à

l'éviter, ou riaient de lui-même avec lui, et ne s'engageaient point à

le servir.

--Eh! l'abbé, vous voilà encore à chercher; je gage que c'est un second

qu'il vous faut? dit le duc de Beaufort.

--Et moi, je parie, ajouta M. de La Rochefoucauld, que c'est contre

quelqu'un du Cardinal-duc.

--Vous avez raison tous deux, messieurs; mais depuis quand riez-vous

des affaires d'honneur?

--Dieu m'en garde! reprit M. de Beaufort; des hommes d'épée comme nous

sommes vénèrent toujours tierce, quarte et octave; mais, quant aux plis

de la soutane, je n'y connais rien.

--Parbleu, monsieur, vous savez bien qu'elle ne m'embarrasse pas le

poignet, et je le prouverai à qui voudra. Je ne cherche du reste qu'à

jeter ce froc aux orties.

--C'est donc pour le déchirer que vous vous battez si souvent? dit

La Rochefoucauld. Mais rappelez-vous, mon cher abbé, que vous êtes

dessous.

Gondi tourna le dos en regardant à une pendule et ne voulant pas

perdre plus de temps à de mauvaises plaisanteries; mais il n'eut

pas plus de succès ailleurs, car, ayant abordé deux gentilshommes de

la jeune Reine, qu'il supposait mécontents du Cardinal, et heureux

par conséquent de se mesurer avec ses créatures, l'un lui dit fort

gravement:

--Monsieur de Gondi, vous savez ce qui vient de se passer? Le Roi a dit

tout haut: «Que notre impérieux Cardinal le veuille ou non, la veuve

de Henri-le-Grand ne restera pas plus longtemps exilée.» _Impérieux_,

monsieur l'abbé, sentez-vous cela? Le Roi n'avait encore rien dit

d'aussi fort contre lui. _Impérieux!_ c'est une disgrâce complète.

Vraiment, personne n'osera plus lui parler; il va quitter la cour

aujourd'hui certainement.

--On m'a dit cela, monsieur; mais j'ai une affaire...

--C'est heureux pour vous, qu'il arrêtait tout court dans votre

carrière.

--Une affaire d'honneur...

--Au lieu que Mazarin est pour vous...

--Mais voulez-vous, ou non, m'écouter?

--Ah! s'il est pour vous, vos aventures ne peuvent lui sortir de

la tête, votre beau duel avec M. de Coutenan et la jolie petite

épinglière; il en a même parlé au Roi. Allons, adieu, cher abbé, nous

sommes fort pressés; adieu, adieu...

Et, reprenant le bras de son ami, le jeune persifleur, sans écouter un

mot de plus, marcha vite dans la galerie et se perdit dans la multitude

des passants.

Le pauvre abbé restait donc fort mortifié de ne pouvoir trouver

qu'un second, et regardait tristement s'écouler l'heure et la foule,

lorsqu'il aperçut un jeune gentilhomme qui lui était inconnu, assis

près d'une table et appuyé sur son coude d'un air mélancolique.

Il portait des habits de deuil qui n'indiquaient aucun attachement

particulier à une grande maison ou à un corps; et, paraissant attendre

sans impatience le moment d'entrer chez le Roi, il regardait d'un air

insouciant ceux qui l'entouraient et semblait ne les pas voir et n'en

connaître aucun.

Gondi, jetant les yeux sur lui, l'aborda sans hésiter.

--Ma foi, monsieur, lui dit-il, je n'ai pas l'honneur de vous

connaître; mais une partie d'escrime ne peut jamais déplaire à un

homme comme il faut; et, si vous voulez être mon second, dans un quart

d'heure nous serons sur le pré. Je suis Paul de Gondi, et j'ai appelé

M. de Launay, qui est au Cardinal, fort galant homme d'ailleurs.

L'inconnu, sans être étonné de cette apostrophe, lui répondit sans

changer d'attitude:

--Et quels sont ses seconds?

--Ma foi, je n'en sais rien; mais que vous importe qui le servira? On

n'en est pas plus mal avec ses amis pour leur avoir donné un petit coup

de pointe.

L'étranger sourit nonchalamment, resta un instant à passer sa main

dans ses longs cheveux châtains, et lui dit enfin avec indolence et

regardant à une grosse montre ronde suspendue à sa ceinture:

--Au fait, monsieur, comme je n'ai rien de mieux à faire et que je n'ai

pas d'amis ici, je vous suis: j'aime autant faire cela qu'autre chose.

Et, prenant sur la table son large chapeau à plumes noires, il partit

lentement, suivant le martial abbé, qui allait vite devant lui et

revenait le hâter, comme un enfant qui court devant son père, ou un

jeune carlin qui va et revient vingt fois avant d'arriver au bout d'une

allée.

Cependant, deux huissiers, vêtus de livrées royales, ouvrirent les

grands rideaux qui séparaient la galerie de la tente du roi, et le

silence s'établit partout. On commença à entrer successivement et avec

lenteur dans la demeure passagère du prince. Il reçut avec grâce toute

sa cour, et c'était lui-même qui le premier s'offrait à la vue de

chaque personne introduite.

Devant une très petite table entourée de fauteuils dorés, était debout

le roi Louis XIII, environné des grands officiers de la couronne; son

costume était fort élégant: une sorte de veste couleur chamois, avec

les manches ouvertes et ornées d'aiguillettes et de rubans bleus, le

couvrait jusqu'à la ceinture. Un haut-de-chausse large et flottant ne

lui tombait qu'aux genoux, et son étoffe jaune et rayée de rouge était

ornée en bas de rubans bleus. Ses bottes à l'écuyère, ne s'élevant

guère à plus de trois pouces au-dessus de la cheville du pied,

étaient doublées d'une profusion de dentelles, et si larges, qu'elles

semblaient les porter comme un vase porte des fleurs. Un petit manteau

de velours bleu, où la croix du Saint-Esprit était brodée, couvrait le

bras gauche du roi, appuyé sur le pommeau de son épée.

Il avait la tête découverte, et l'on voyait parfaitement sa figure

pâle et noble éclairée par le soleil que le haut de sa tente

laissait pénétrer. La petite barbe pointue que l'on portait alors

augmentait encore la maigreur de son visage, mais en accroissait aussi

l'expression mélancolique; à son front élevé, à son profil antique,

à son nez aquilin, on reconnaissait un prince de la grande race des

Bourbons; il avait tout de ses ancêtres, hormis la force du regard;

ses yeux semblaient rougis par les larmes et voilés par un sommeil

perpétuel, et l'incertitude de sa vue lui donnait l'air un peu égaré.

Il affecta en ce moment d'appeler autour de lui et d'écouter avec

attention les plus grands ennemis du Cardinal, qu'il attendait à

chaque minute, en se balançant un peu d'un pied sur l'autre, habitude

héréditaire de sa famille; il parlait avec assez de vitesse, mais

s'interrompant pour faire un signe de tête gracieux ou un geste de la

main à ceux qui passaient devant lui en le saluant profondément.

Il y avait deux heures pour ainsi dire que l'on passait devant le Roi

sans que le Cardinal eût paru, toute la cour était accumulée et serrée

derrière le prince et dans les galeries tendues qui se prolongeaient

derrière sa tente; déjà un intervalle de temps plus long commençait à

séparer les noms des courtisans que l'on annonçait.

--Ne verrons-nous pas notre cousin le Cardinal, dit le Roi en se

retournant et regardant Montrésor, gentilhomme de Monsieur, comme pour

l'encourager à répondre.

--Sire, on le croit fort malade en cet instant, répartit celui-ci.

--Et je ne vois pourtant que Votre Majesté qui le puisse guérir, dit le

duc de Beaufort.

--Nous ne guérissons que les écrouelles, dit le Roi; et les maux

du Cardinal sont toujours si mystérieux, que nous avouons n'y rien

connaître.

Le prince s'essayait aussi de loin à braver son ministre, prenant des

forces dans la plaisanterie pour rompre mieux son joug insupportable,

mais si difficile à soulever. Il croyait presque y avoir réussi,

et, soutenu par l'air de joie de tout ce qui l'environnait, il

s'applaudissait déjà intérieurement d'avoir su prendre l'empire suprême

et jouissait en ce moment de toute la force qu'il se croyait. Un

trouble involontaire au fond du coeur lui disait bien que, cette heure

passée, tout le fardeau de l'Etat allait retomber sur lui seul; mais il

parlait pour s'étourdir sur cette pensée importune, et se dissimulant

le sentiment intime qu'il avait de son impuissance à régner, il ne

laissait plus flotter son imagination sur le résultat des entreprises,

se contraignant ainsi lui-même à oublier les pénibles chemins qui

peuvent y conduire. Des phrases rapides se succédaient sur ses lèvres.

--Nous allons bientôt prendre Perpignan, disait-il de loin à

Fabert.--Eh bien, Cardinal, la Lorraine est à nous, ajoutait-il pour La

Valette.

Puis touchant le bras de Mazarin:

--Il n'est pas si difficile que l'on croit de mener tout un royaume,

n'est-ce pas?

Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 1 of 2) · 第 8 / 16 段