--Hélas! Joseph, à quoi devons-nous penser tous tant que nous sommes,

sinon à notre bonheur futur dans une vie meilleure que celle-ci? Je

songe, depuis plusieurs jours, que les intérêts humains m'ont trop

détourné de cette unique pensée: et je me repens d'avoir employé

quelques instants de loisir à des ouvrages profanes, tels que mes

tragédies d'_Europe_ et de _Mirame_, malgré la gloire que j'en ai

tirée déjà parmi nos plus beaux esprits, gloire qui se répandra dans

l'avenir.

Le père Joseph, plein des choses qu'il avait à dire, fut d'abord

surpris de ce début; mais il connaissait trop son maître pour en rien

témoigner, et sachant bien par où il le ramènerait à d'autres idées, il

entra dans les siennes sans hésiter.

--Le mérite en est pourtant bien grand, dit-il avec un air de regret,

et la France gémira de ce que ces oeuvres immortelles ne sont pas

suivies de productions semblables.

--Oui, mon cher Joseph, c'est en vain que des hommes tels que

Boisrobert, Claveret, Colletet, Corneille, et surtout le célèbre

Mairet, ont proclamé ces tragédies les plus belles de toutes celles que

les temps présents et passés ont vu représenter; je me les reproche,

je vous jure, comme un vrai péché mortel, et je ne m'occupe, dans mes

heures de repos, que de ma _Méthode des controverses_ et du livre sur

la _Perfection du chrétien_. Je songe que j'ai cinquante-six ans et une

maladie qui ne pardonne guère.

--Ce sont des calculs que vos ennemis font aussi exactement que Votre

Éminence, dit le père, à qui cette conversation commençait à donner de

l'humeur, et qui voulait en sortir au plus vite.

Le rouge monta au visage du Cardinal.

--Je le sais, je le sais bien, dit-il, je connais toute leur noirceur,

et je m'attends à tout. Mais qu'y a-t-il donc de nouveau?

--Nous étions convenus déjà, monseigneur, de remplacer mademoiselle

d'Hautefort; nous l'avons éloignée comme mademoiselle de La Fayette,

c'est fort bien; mais sa place n'est pas remplie, et le Roi...

--Eh bien?

--Le Roi a des idées qu'il n'avait pas eues encore.

--Vraiment? et qui ne viennent pas de moi? Voilà qui va bien, dit le

ministre avec ironie.

--Aussi, monseigneur, pourquoi laisser six jours entiers la place de

favori vacante? Ce n'est pas prudent, permettez que je le dise.

--Il a des idées, des idées! répétait Richelieu avec une sorte

d'effroi; et lesquelles?

--Il a parlé de rappeler la Reine-Mère, dit le Capucin à voix basse, de

la rappeler de Cologne.

--Marie de Médicis! s'écria le Cardinal en frappant sur les bras de

son fauteuil avec ses deux mains. Non, par le Dieu vivant! elle ne

rentrera pas sur le sol de France, d'où je l'ai chassée pied par pied!

L'Angleterre n'a pas osé la garder exilée par moi; la Hollande a craint

de crouler sous elle, et mon royaume la recevrait! Non, non, cette idée

n'a pu lui venir par lui-même. Rappeler mon ennemie, rappeler sa mère,

quelle perfidie! non, il n'aurait jamais osé y penser...

Puis, après avoir rêvé un instant, il ajouta en fixant un regard

pénétrant et encore plein du feu de sa colère sur le père Joseph:

--Mais... dans quels termes a-t-il exprimé ce désir? Dites-moi les mots

précis.

--Il a dit assez publiquement, et en présence de Monsieur: «Je sens

bien que l'un des premiers devoirs d'un chrétien est d'être bon fils,

et je ne résisterai pas longtemps aux murmures de ma conscience.»

--Chrétien! conscience! ce ne sont pas ses expressions; c'est le père

Caussin, c'est son confesseur qui me trahit! s'écria le Cardinal.

Perfide jésuite! je t'ai pardonné ton intrigue de La Fayette mais je ne

te passerai pas tes conseils secrets. Je ferai chasser ce confesseur,

Joseph, il est l'ennemi de l'État, je le vois bien. Mais aussi j'ai agi

avec négligence depuis quelques jours; je n'ai pas assez hâté l'arrivée

de ce petit d'Effiat, qui réussira, sans doute: il est bien fait et

spirituel, dit-on. Ah! quelle faute! je mériterais une bonne disgrâce

moi-même. Laisser près du Roi ce renard jésuite, sans lui avoir donné

mes instructions secrètes, sans avoir un otage, un gage de sa fidélité

à mes ordres! quel oubli! Joseph, prenez une plume et écrivez vite ceci

pour l'autre confesseur que nous choisirons mieux. Je pense au père

Sirmond...

Le père Joseph se mit devant la grande table, prêt à écrire, et le

Cardinal lui dicta ces devoirs de nouvelle nature, que, peu de temps

après, il osa faire remettre au Roi, qui les reçut, les respecta, et

les apprit par coeur comme les commandements de l'Église. Ils nous

sont demeurés comme un monument effrayant de l'empire qu'un homme peut

arracher à force de temps, d'intrigues et d'audace:

I. Un prince doit avoir un premier ministre, et ce premier ministre

trois qualités: 1º qu'il n'ait pas d'autre passion que son prince; 2º

qu'il soit habile et fidèle; 3º qu'il soit ecclésiastique.

II. Un prince doit parfaitement aimer son premier ministre.

III. Ne doit jamais changer son premier ministre.

IV. Doit lui dire toutes choses.

V. Lui donner libre accès auprès de sa personne.

VI. Lui donner une souveraine autorité sur le peuple.

VII. De grands honneurs et de grands biens.

VIII. Un prince n'a pas de plus riche trésor que son premier ministre.

IX. Un prince ne doit pas ajouter foi à ce qu'on dit contre son premier

ministre, ni se plaire à en entendre médire.

X. Un prince doit révéler à son premier ministre tout ce qu'on a dit

contre lui, _quand même on aurait exigé du prince qu'il garderait le

secret_.

XI. Un prince doit non seulement préférer le bien de son État, mais son

premier ministre à tous ses parents.

Tels étaient les commandements du dieu de la France, moins étonnants

encore que la terrible naïveté qui lui fait léguer lui-même ses ordres

à la postérité, comme si, elle aussi, devait croire en lui.

Tandis qu'il dictait son instruction, en lisant sur un petit papier

écrit de sa main, une tristesse profonde paraissait s'emparer de

lui à chaque mot; et, lorsqu'il fut au bout, il tomba au fond de son

fauteuil, les bras croisés et la tête penchée sur son estomac.

Le père Joseph, interrompant son écriture, se leva, et allait lui

demander s'il se trouvait mal, lorsqu'il entendit sortir du fond de sa

poitrine ces paroles lugubres et mémorables:

--Quel ennui profond! quelles interminables inquiétudes! Si l'ambitieux

me voyait, il fuirait dans un désert. Qu'est-ce que ma puissance? Un

misérable reflet du pouvoir royal; et que de travaux pour fixer sur mon

étoile ce rayon qui flotte sans cesse! Depuis vingt ans je le tente

inutilement. Je ne comprends rien à cet homme! il n'ose pas me fuir;

mais on me l'enlève: il me glisse entre les doigts... Que de choses

j'aurais pu faire avec ses droits héréditaires, si je les avais eus!

Mais employer tant de calculs à se tenir en équilibre! que reste-t-il

de génie pour les entreprises? J'ai l'Europe dans ma main, et je

suis suspendu à un cheveu qui tremble. Qu'ai-je affaire de porter mes

regards sur les cartes du monde, si tous mes intérêts sont renfermés

dans mon étroit cabinet? Ses six pieds d'espace me donnent plus de

peine à gouverner que toute la terre. Voilà donc ce qu'est un premier

ministre! Enviez-moi mes gardes à présent!

Ses traits étaient décomposés de manière à faire craindre quelque

accident, et il lui prit une toux violente et longue qui finit par un

léger crachement de sang. Il vit que le père Joseph, effrayé, allait

saisir une clochette d'or posée sur la table, et, se levant tout à coup

avec la vivacité d'un jeune homme, il l'arrêta et lui dit:

--Ce n'est rien, Joseph, je me laisse quelquefois aller au

découragement; mais ces moments sont courts, et j'en sors plus fort

qu'avant. Pour ma santé, je sais parfaitement où j'en suis; mais il ne

s'agit pas de cela. Qu'avez-vous fait à Paris? Je suis content de voir

le Roi arrivé dans le Béarn comme je le voulais: nous le veillerons

mieux. Que lui avez-vous montré pour le faire partir?

--Une bataille à Perpignan.

--Allons, ce n'est pas mal. Eh bien, nous pouvons la lui arranger:

autant vaut cette application qu'une autre à présent. Mais la jeune

Reine, la jeune Reine, que dit-elle?

--Elle est encore furieuse contre vous. Sa correspondance découverte,

l'interrogatoire que vous lui fîtes subir!

--Bah! un madrigal et un moment de soumission lui feront oublier que je

l'ai séparée de sa maison d'Autriche et du pays de son Buckingham. Mais

que fait-elle?

--D'autres intrigues avec Monsieur. Mais, comme toutes ses confidentes

sont à nous, en voici les rapports jour par jour.

--Je ne me donnerai pas la peine de les lire: tant que le duc de

Bouillon sera en Italie, je ne crains rien de là; elle peut rêver de

petites conjurations avec Gaston au coin du feu; il s'en tient toujours

aux aimables intentions qu'il a quelquefois, et n'exécute bien que

ses sorties du royaume; il en est à la troisième. Je lui procurerai

la quatrième quand il voudra; il ne vaut pas le coup de pistolet que

tu fis donner au comte de Soissons. Ce pauvre comte n'avait cependant

guère plus d'énergie.

Ici le cardinal, se rasseyant dans son fauteuil, se mit à rire assez

gaîment pour un homme d'État.

--Je rirai toute ma vie de leur expédition d'Amiens. Ils me tenaient

là tous les deux. Chacun avait bien cinq cents gentilshommes autour de

lui, armés jusqu'aux dents, et tout prêts à m'expédier comme Concini:

mais le grand Vitry n'était plus là; ils m'ont laissé parler une heure

fort tranquillement avec eux de la chasse et de la Fête-Dieu, et ni

l'un ni l'autre n'a osé faire un signe à tous ces coupe-jarrets. Nous

avons su depuis par Chavigny, qu'ils attendaient depuis deux mois cet

heureux moment. Pour moi, en vérité, je ne remarquai rien du tout, si

ce n'est ce petit brigand d'abbé de Gondi qui rôdait autour de moi et

avait l'air de cacher quelque chose dans sa manche; ce fut ce qui me

fit monter en carrosse.

--A propos, monseigneur, la reine veut le faire coadjuteur absolument.

--Elle est folle! il la perdra si elle s'y attache: c'est un

mousquetaire manqué, un diable en soutane; lisez son _Histoire de

Fiesque_, vous l'y verrez lui-même. Il ne sera rien tant que je vivrai.

--Eh quoi! vous jugez si bien et vous faites venir un autre ambitieux

de son âge?

--Quelle différence! Ce sera une poupée, mon ami, une vraie poupée, que

ce jeune Cinq-Mars; il ne pensera qu'à sa fraise et à ses aiguillettes;

sa jolie tournure m'en répond, et je sais qu'il est doux et faible. Je

l'ai préféré pour cela à son frère aîné; il fera ce que nous voudrons.

--Ah! monseigneur, dit le père d'un air de doute, je ne me suis jamais

fié aux gens dont les formes sont si calmes, la flamme intérieure en

est plus dangereuse. Souvenez-vous du maréchal d'Effiat, son père.

--Mais, encore une fois, c'est un enfant, et je l'élèverai; au lieu que

le Gondi est déjà un factieux accompli, un audacieux que rien n'arrête;

il a osé me disputer madame de La Meilleraie, concevez-vous cela?

est-ce croyable, à moi? Un petit prestolet, qui n'a d'autre mérite

qu'un mince babil assez vif et un air cavalier. Heureusement que le

mari a pris soin lui-même de l'éloigner.

Le père Joseph, qui n'aimait pas mieux son maître lorsqu'il parlait

de ses bonnes fortunes que de ses vers, fit une grimace qu'il voulait

rendre fine et qui ne fut que laide et gauche; il s'imagina que

l'expression de sa bouche, tordue comme celle d'un singe, voulait dire:

_Ah! qui peut résister à monseigneur?_ mais monseigneur y lut: _Je suis

un cuistre qui ne sais rien du grand monde_, et, sans transition, il

dit tout à coup, en prenant sur la table une lettre de dépêches:

--Le duc de Rohan est mort, c'est une bonne nouvelle; voilà les

huguenots perdus. Il a eu bien du bonheur: je l'avais fait condamner

par le parlement de Toulouse à être tiré à quatre chevaux, et il meurt

tranquillement sur le champ de bataille de Rheinfeld. Mais qu'importe?

le résultat est le même. Voilà encore une grande tête par terre! Comme

elles sont tombées depuis celle de Montmorency! Je n'en vois plus guère

qui ne s'incline devant moi. Nous avons déjà à peu près puni toutes

nos dupes de Versailles; certes, on n'a rien à me reprocher: j'exerce

contre eux la loi du talion, et je les traite comme ils ont voulu me

traiter au conseil de la reine-mère. Le vieux radoteur de Bassompierre

en sera quitte pour la prison perpétuelle, ainsi que l'assassin

maréchal de Vitry, car ils n'avaient voté que cette peine pour moi.

Quant au Marillac, qui conseilla la mort, je la lui réserve au premier

faux pas, et te recommande, Joseph, de me le rappeler; il faut être

juste avec tout le monde. Reste donc encore debout ce duc de Bouillon,

à qui son Sedan donne de l'orgueil; mais je le lui ferai bien rendre.

C'est une chose merveilleuse que leur aveuglement! ils se croient tous

libres de conspirer, et ne voient pas qu'ils ne font que voltiger au

bout des fils que je tiens d'une main, et que j'allonge quelquefois

pour leur donner de l'air et de l'espace. Et pour la mort de leur cher

duc, les huguenots ont-ils bien crié comme un seul homme?

--Moins que pour l'affaire de Loudun, qui s'est pourtant terminée

heureusement.

--Quoi! _heureusement?_ J'espère que Grandier est mort?

--Oui; c'est ce que je voulais dire. Votre Eminence doit être

satisfaite; tout a été fini dans les vingt-quatre heures; on n'y pense

plus. Seulement Laubardemont a fait une petite étourderie, qui était de

rendre la séance publique; c'est ce qui a causé un peu de tumulte; mais

nous avons les signalements des perturbateurs que l'on suit.

--C'est bien, c'est très bien. Urbain était un homme trop supérieur

pour le laisser là; il tournait au protestantisme; je parierais qu'il

aurait fini par abjurer; son ouvrage contre le célibat des prêtres

me l'a fait conjecturer; et, dans le doute, retiens ceci, Joseph: il

faut toujours mieux couper l'arbre avant que le fruit soit poussé. Ces

huguenots, vois-tu, sont une vraie république dans l'Etat: si une fois

ils avaient la majorité en France, la monarchie serait perdue; ils

établiraient quelque gouvernement populaire qui pourrait être durable.

--Et quelles peines profondes ils causent tous les jours à notre

saint-père le pape! dit Joseph.

--Ah! interrompit le cardinal, je te vois venir: tu veux me rappeler

son entêtement à ne pas te donner le chapeau. Sois tranquille, j'en

parlerai aujourd'hui au nouvel ambassadeur que nous envoyons. Le

maréchal d'Estrées obtiendra en arrivant ce qui traîne depuis deux ans

que nous t'avons nommé au cardinalat; je commence aussi à trouver que

la pourpre t'irait bien, car les taches de sang ne s'y voient pas.

Et tous deux se mirent à rire, l'un comme un maître qui accable de tout

son mépris le sicaire qu'il paye, l'autre comme un esclave résigné à

toutes les humiliations par lesquelles on s'élève.

Le rire qu'avait excité la sanglante plaisanterie du vieux ministre

durait encore, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit, et un page

annonça plusieurs courriers qui arrivaient à la fois de divers points;

le père Joseph se leva, et, se plaçant debout, le dos appuyé contre

le mur, comme une momie égyptienne, ne laissa plus paraître sur

son visage qu'une stupide contemplation. Douze messagers entrèrent

successivement, revêtus de déguisements divers: l'un semblait un

soldat suisse; un autre un vivandier; un troisième, un maître maçon;

on les faisait entrer dans le palais par un escalier et un corridor

secrets, et ils sortaient du cabinet par une porte opposée à celle

qui les introduisait, sans pouvoir se rencontrer ni se communiquer

rien de leurs dépêches. Chacun d'eux déposait un paquet de papiers

roulés ou pliés sur la grande table, parlait un instant au Cardinal

dans l'embrasure d'une croisée, et partait. Richelieu s'était levé

brusquement dès l'entrée du premier messager, et, attentif à tout faire

par lui-même, il les reçut tous, les écouta et referma de sa main sur

eux la porte de sortie. Il fit signe au père Joseph quand le dernier

fut parti, et, sans parler, tous deux ouvrirent ou plutôt arrachèrent

les paquets des dépêches, et se dirent, en deux mots, le sujet des

lettres.

--Le duc de Weimar poursuit ses avantages; le duc Charles est battu;

l'esprit de notre général est assez bon, voici de bons propos qu'il a

tenus à dîner. Je suis content.

--Monseigneur, le vicomte de Turenne a repris les places de Lorraine;

voici ses conversations particulières...

--Ah! passez, passez cela; elles ne peuvent pas être dangereuses. Ce

sera toujours un bon et honnête homme, ne se mêlant point de politique;

pourvu qu'on lui donne une petite armée à disposer comme une partie

d'échecs, n'importe contre qui, il est content; nous serons toujours

bons amis.

--Voici le Long-Parlement qui dure encore en Angleterre. Les communes

poursuivent leur projet: voici des massacres en Irlande... Le comte de

Strafford est condamné à mort.

--A mort! quelle horreur!

--Je lis: «Sa Majesté Charles Ier n'a pas eu le courage de signer

l'arrêt, mais il a désigné quatre commissaires...»

--Roi faible, je t'abandonne. Tu n'auras plus notre argent. Tombe,

puisque tu es ingrat!... Oh malheureux Wentworth!

Et une larme parut aux yeux de Richelieu; ce même homme qui venait

de jouer avec la vie de tant d'autres, pleura un ministre abandonné

de son prince. Le rapport de cette situation à la sienne l'avait

frappé, et c'était lui-même qu'il pleurait dans cet étranger. Il cessa

de lire à haute voix les dépêches qu'il ouvrait, et son confident

l'imita. Il parcourut avec une scrupuleuse attention tous les rapports

détaillés des actions les plus minutieuses et les plus secrètes de

tout personnage un peu important; rapports qu'il faisait toujours

joindre à ses nouvelles par ses habiles espions. On attachait ces

rapports secrets aux dépêches du Roi, qui devaient toutes passer par

les mains du Cardinal, et être soigneusement repliées, pour arriver au

prince épurées et telles qu'on voulait les lui faire lire. Les notes

particulières furent toutes brûlées avec soin par le Père, quand le

Cardinal en eut pris connaissance; et celui-ci cependant ne paraissait

point satisfait: il se promenait fort vite en long et en large dans

l'appartement avec des gestes d'inquiétude, lorsque la porte s'ouvrit

et un treizième courrier entra. Ce nouveau messager avait l'air d'un

enfant de quatorze ans à peine; il tenait sous le bras un paquet

cacheté de noir pour le Roi, et ne donna au Cardinal qu'un petit billet

sur lequel un regard dérobé de Joseph ne put entrevoir que quatre

mots. Le Duc tressaillit, le déchira en mille pièces, et, se courbant à

l'oreille de l'enfant, lui parla assez longtemps sans réponse; tout ce

que Joseph entendit fut, lorsque le Cardinal le fit sortir de la salle:

_Fais-y bien attention, pas avant douze heures d'ici_.

Pendant cet _a parte_ du Cardinal, Joseph était occupé à soustraire

de sa vue un nombre infini de libelles qui venaient de Flandre et

d'Allemagne, et que le ministre voulait voir, quelque amers qu'ils

fussent pour lui. Il affectait à cet égard une philosophie qu'il était

loin d'avoir, et, pour faire illusion à ceux qui l'entouraient, il

feignait quelquefois de trouver que ses ennemis n'avaient pas tout

à fait tort, et de rire de leurs plaisanteries; cependant ceux qui

avaient une connaissance plus approfondie de son caractère démêlaient

une rage profonde sous cette apparente modération, et savaient qu'il

n'était satisfait que lorsqu'il avait fait condamner par le Parlement

le livre ennemi à être brûlé en place de Grève, comme _injurieux au

Roi en la personne de son ministre l'illustrissime Cardinal_, comme

on le voit dans les arrêts du temps, et que son seul regret était que

l'auteur ne fût pas à la place de l'ouvrage: satisfaction qu'il se

donnait quand il le pouvait, comme il le fit pour Urbain Grandier.

C'était son orgueil colossal qu'il vengeait ainsi sans se l'avouer à

lui-même, et travaillant longtemps, un an quelquefois, à se persuader

que l'intérêt de l'État y était engagé. Ingénieux à rattacher ses

affaires particulières à celles de la France, il s'était convaincu

lui-même qu'elle saignait des blessures qu'il recevait. Joseph, très

attentif à ne pas provoquer sa mauvaise humeur dans ce moment, mit à

part et déroba un livre intitulé: _Mystères politiques du Cardinal de

la Rochelle_; un autre, attribué à un moine de Munich, dont le titre

était: _Questions quolibétiques, ajustées au temps présent, et Impiété

sanglante du dieu Mars_. L'honnête avocat Aubery, qui nous a transmis

une des plus fidèles histoires de _l'éminentissime_ Cardinal, est

transporté de fureur au seul titre du premier de ces livres, et s'écrie

que le _grand ministre eut bien sujet de se glorifier que ces ennemis,

inspirés contre leur gré du même enthousiasme qui a fait rendre des

oracles à l'ânesse de Balaam, à Caïphe et autres qui semblaient plus

indignes du don de la prophétie, l'appelaient à bon titre Cardinal de

la Rochelle, puisqu'il avait, trois ans après leurs écrits, réduit

cette ville, de même que Scipion a été nommé l'Africain pour avoir

subjugué cette_ PROVINCE. Peu s'en fallut que le père Joseph, qui

était nécessairement dans les mêmes idées, n'exprimât dans les mêmes

termes son indignation; car il se rappelait avec douleur la part de

ridicule qu'il avait prise dans le siége de la Rochelle, qui, tout en

n'étant pas une _province_ comme l'Afrique, s'était permis de résister

à _l'éminentissime_ Cardinal, quoique le père Joseph eût voulu faire

passer les troupes par un égout, se piquant d'être assez habile dans

l'art des sièges. Cependant il se contint, et eut encore le temps de

cacher le libelle moqueur dans la poche de sa robe brune avant que le

ministre eût congédié son jeune courrier et fût revenu de la porte à la

table.

--Le départ, Joseph, le départ! dit-il. Ouvre les portes à toute cette

cour qui m'assiège, et allons trouver le Roi, qui m'attend à Perpignan;

je le tiens cette fois pour toujours.

Le capucin se retira, et bientôt les pages, ouvrant les doubles portes

dorées, annoncèrent successivement les plus grands seigneurs de cette

époque, qui avaient obtenu du Roi la permission de le quitter pour

venir saluer le ministre; quelques-uns même, sous prétexte de maladie

ou d'affaires de service, étaient partis à la dérobée pour ne pas être

les derniers dans son antichambre, et le triste monarque s'était trouvé

presque tout seul, comme les autres rois ne se voient d'ordinaire qu'à

leur lit de mort; mais il semblait que le trône fût sa couche funèbre

aux yeux de la cour, son règne une continuelle agonie, et son ministre

un successeur menaçant.

Deux pages des meilleures maisons de France se tenaient près de la

porte où les huissiers annonçaient chaque personnage qui, dans le

salon précédent, avait trouvé le père Joseph. Le Cardinal, toujours

assis dans son grand fauteuil, restait immobile pour le commun des

courtisans, faisait une inclination de tête aux plus distingués, et

pour les princes seulement s'aidait de ses deux bras pour se soulever

légèrement; chaque courtisan allait le saluer profondément, et, se

tenant debout devant lui près de la cheminée, attendait qu'il lui

adressât la parole; ensuite, selon le signe du Cardinal, il continuait

à faire le tour du salon pour sortir par la même porte par où l'on

entrait, restait un moment à saluer le père Joseph, qui singeait son

maître et que l'on avait pour cela nommé l'Éminence grise, et sortait

enfin du palais, ou bien se rangeait debout derrière son fauteuil, si

le ministre l'y engageait, ce qui était une marque de la plus grande

faveur.

Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 1 of 2) · 第 7 / 16 段