--Eh bien, Grandchamp, à présent que nous voilà hors de cette bagarre,

dis-moi donc comment tu t'es trouvé là, dit Cinq-Mars, quand je t'avais

ordonné de rester chez l'abbé.--Parbleu! monsieur, répondit d'un air

grondeur le vieux serviteur, croyez-vous que je vous obéisse plus

qu'à M. le Maréchal? Quand feu mon maître me disait de rester dans sa

tente et qu'il me voyait derrière lui dans la fumée du canon, il ne se

plaignait pas, parce qu'il avait un cheval de rechange quand le sien

était tué, et il ne me grondait qu'à la réflexion. Il est vrai que

pendant quarante ans que je l'ai servi, je ne lui ai jamais rien vu

faire de semblable à ce que vous avez fait depuis quinze jours que je

suis avec vous. Ah! ajouta-t-il en soupirant, nous allons bien, et, si

cela continue, je suis destiné à en voir de belles, à ce qu'il paraît.

--Mais sais-tu, Grandchamp, que ces coquins avaient fait rougir le

crucifix, et qu'il n'y a pas d'honnête homme qui ne se fût mis en

fureur comme moi?

--Excepté M. le Maréchal votre père, qui n'aurait point fait ce que

vous faites, monsieur.

--Et qu'aurait-il donc fait?

--Il aurait laissé brûler très tranquillement ce curé par les autres

curés, et m'aurait dit: «Grandchamp, aie soin que mes chevaux aient de

l'avoine, et qu'on ne la retire pas;» ou bien: «Grandchamp, prends bien

garde que la pluie ne fasse rouiller mon épée dans le fourreau et ne

mouille l'amorce de mes pistolets»; car M. le Maréchal pensait à tout

et ne se mêlait jamais de ce qui ne le regardait pas. C'était son grand

principe; et, comme il était, Dieu merci, aussi bon soldat que général,

il avait toujours soin de ses armes comme le premier lansquenet venu,

et il n'aurait pas été seul contre trente jeunes gaillards avec une

petite épée de bal.

Cinq-Mars sentait fort bien les pesantes épigrammes du bonhomme, et

craignait qu'il ne l'eût suivi plus loin que le bois de Chaumont;

mais il ne voulait pas l'apprendre, de peur d'avoir des explications

à donner, ou un mensonge à faire, ou le silence à ordonner, ce qui eût

été un aveu et une confidence; il prit le parti de piquer son cheval et

de passer devant son vieux domestique; mais celui-ci n'avait pas fini,

et, au lieu de marcher à la droite de son maître, il revint à sa gauche

et continua la conversation.

--Croyez-vous, monsieur, par exemple, que je me permette de vous

laisser aller où vous voudrez sans vous suivre? Non, monsieur, j'ai

trop avant dans l'âme le respect que je dois à madame la marquise

pour me mettre dans le cas de m'entendre dire: «Grandchamp, mon fils

a été tué d'une balle ou d'un coup d'épée; pourquoi n'étiez-vous pas

devant lui?» ou bien: «Il a reçu un coup de stylet d'un Italien, parce

qu'il allait la nuit sous la fenêtre d'une grande princesse; pourquoi

n'avez-vous pas arrêté l'assassin?» Cela serait fort désagréable pour

moi, monsieur, et jamais on n'a rien eu de ce genre à me reprocher.

Une fois M. le Maréchal me prêta à son neveu, M. le Comte, pour faire

une campagne dans les Pays-Bas, parce que je sais l'espagnol; eh bien,

je m'en suis tiré avec honneur, comme je le fais toujours. Quand M.

le Comte reçut son boulet dans le bas-ventre, je ramenai moi seul ses

chevaux, ses mulets, sa tente et tout son équipage sans qu'il manquât

un mouchoir, monsieur; et je puis vous assurer que les chevaux étaient

aussi bien pansés et harnachés, en rentrant à Chaumont, que si M. le

Comte eût été prêt à partir pour la chasse. Aussi n'ai-je reçu que des

compliments et des choses agréables de toute la famille, comme j'aime à

m'en entendre dire.

--C'est très bien, mon ami, dit Henri d'Effiat; je te donnerai

peut-être un jour des chevaux à ramener; mais, en attendant, prends

donc cette grande bourse d'or que j'ai pensé perdre deux ou trois fois,

et tu payeras pour moi partout; cela m'ennuie tant!...

--M. le Maréchal ne faisait pas cela, monsieur. Comme il avait été

surintendant des finances, il comptait son argent de sa main; et

je crois que vos terres ne seraient pas en si bon état et que vous

n'auriez pas tant d'or à compter vous-même s'il eût fait autrement;

ayez donc la bonté de garder votre bourse, dont vous ne savez sûrement

pas le contenu exactement.

--Ma foi non!

Grandchamp fit entendre un profond soupir à cette exclamation

dédaigneuse de son maître.

--Ah! monsieur le marquis! monsieur le marquis! quand je pense que

le grand roi Henri, devant mes yeux, mit dans sa poche ses gants de

chamois parce que la pluie les gâtait; quand je pense que M. de Rosny

lui refusait de l'argent, quand il en avait trop dépensé; quand je

pense...

--Quand tu penses, tu es bien ennuyeux, mon ami, interrompit son

maître, et tu ferais mieux de me dire ce que c'est que cette figure

noire qui me semble marcher dans la boue derrière nous.

--Je crois que c'est quelque pauvre paysanne qui veut demander

l'aumône; elle peut nous suivre aisément, car nous n'allons pas vite

avec ce sable où s'enfoncent les chevaux jusqu'aux jarrets. Nous irons

peut-être aux Landes un jour, monsieur, et vous verrez alors un pays

comme celui-ci, des sables et de grands sapins tout noirs; c'est un

cimetière continuel à droite et à gauche de la route, et en voici un

petit échantillon. Tenez, à présent que la pluie a cessé et qu'on y

voit un peu, regardez toutes ces bruyères et cette grande plaine sans

un village ni une maison. Je ne sais pas trop où nous passerons la

nuit; mais, si monsieur me croit, nous couperons des branches d'arbres,

et nous bivouaquerons; vous verrez comme je sais faire une baraque avec

un peu de terre: on a chaud là-dessous comme dans un bon lit.

--J'aime mieux continuer jusqu'à cette lumière que j'aperçois à

l'horizon, dit Cinq-Mars; car je me sens, je crois, un peu de fièvre,

et j'ai soif. Mais va-t'en derrière, je veux marcher seul; rejoins les

autres, et suis-moi.

Grandchamp obéit, et se consola en donnant à Germain, Louis et Étienne,

des leçons sur la manière de reconnaître le terrain la nuit.

Cependant son jeune maître était accablé de fatigue. Les émotions

violentes de la journée avaient remué profondément son âme; et ce long

voyage à cheval, ces deux derniers jours, presque sans nourriture,

à cause des événements précipités, la chaleur du soleil, le froid

glacial de la nuit, tout contribuait à augmenter son malaise, à

briser son corps délicat. Pendant trois heures il marcha en silence

devant ses gens, sans que la lumière qu'il avait vue à l'horizon

parût s'approcher; il finit par ne plus la suivre des yeux, et sa

tête, devenue plus pesante, tomba sur sa poitrine; il abandonna les

rênes à son cheval fatigué, qui suivit de lui-même la grand'route, et,

croisant les bras, il se laissa bercer par le mouvement monotone de

son compagnon de voyage, qui buttait souvent contre de gros cailloux

jetés par les chemins. La pluie avait cessé, ainsi que la voix des

domestiques, dont les chevaux suivaient à la file celui du maître.

Le jeune homme s'abandonna librement à l'amertume de ses pensées: il

se demanda si le but éclatant de ses espérances ne le fuirait pas

dans l'avenir et de jour en jour, comme cette lumière phosphorique

le fuyait dans l'horizon de pas en pas. Etait-il probable que cette

jeune Princesse, rappelée presque de force à la cour galante d'Anne

d'Autriche, refusât toujours les mains, peut-être royales, qui lui

seraient offertes? Quelle apparence qu'elle se résignât à renoncer

au trône pour attendre qu'un caprice de la fortune vînt réaliser

des espérances romanesques et saisir un adolescent presque dans les

derniers rangs de l'armée, pour le porter à une telle élévation avant

que l'âge de l'amour fût passé! Qui l'assurait que les voeux mêmes de

Marie de Gonzague eussent été bien sincères?--Hélas! se disait-il,

peut-être est-elle parvenue à s'étourdir elle-même sur ses propres

sentiments; la solitude de la campagne avait préparé son âme à recevoir

des impressions profondes. J'ai paru, elle a cru que j'étais celui

qu'elle avait rêvé; notre âge et mon amour ont fait le reste. Mais

lorsqu'à la cour elle aura mieux appris, par l'intimité de la Reine,

à contempler de bien haut les grandeurs auxquelles j'aspire, et que

je ne vois encore que de bien bas; quand elle se verra tout à coup en

possession de tout son avenir, et qu'elle mesurera d'un coup d'oeil

sûr le chemin qu'il me faut faire; quand elle entendra, autour d'elle,

prononcer des serments semblables aux miens par des voix qui n'auraient

qu'un mot à dire pour me perdre et détruire celui qu'elle attend pour

son mari, pour son seigneur, ah! insensé que j'ai été! elle verra toute

sa folie et s'irritera de la mienne.

C'était ainsi que le plus grand malheur de l'amour, le doute,

commençait à déchirer son coeur malade; il sentait son sang brûlé se

porter à la tête et l'appesantir; souvent il tombait sur le cou de son

cheval ralenti, et un demi-sommeil accablait ses yeux; les sapins noirs

qui bordaient la route lui paraissaient de gigantesques cadavres qui

passaient à ses côtés; il vit ou crut voir la même femme vêtue de noir

qu'il avait montrée à Grandchamp s'approcher de lui jusqu'à toucher

les crins de son cheval, tirer son manteau, et s'enfuir en ricanant; le

sable de la route lui parut une rivière qui coulait sur lui en voulant

remonter vers sa source: cette vue bizarre éblouit ses yeux affaiblis;

il les ferma et s'endormit sur son cheval.

Bientôt il se sentit arrêté; mais le froid l'avait saisi. Il entrevit

des paysans, des flambeaux, une masure, une grande chambre où on le

transportait, un vaste lit dont Grandchamp fermait les lourds rideaux,

et se rendormit étourdi par la fièvre qui bourdonnait à ses oreilles.

Des songes plus rapides que les grains de poussière chassés par le

vent tourbillonnaient sous son front; il ne pouvait les arrêter et

s'agitait sur sa couche. Urbain Grandier torturé, sa mère en larmes,

son gouverneur armé, Bassompierre chargé de chaînes, passaient en lui

faisant un signe d'adieu; il porta la main sur sa tête en dormant et

fixa le rêve, qui sembla se développer sous ses yeux comme un tableau

de sable mouvant.

Une place publique couverte d'un peuple étranger, un peuple du Nord qui

jetait des cris de joie, mais des cris sauvages; une haie de gardes, de

soldats farouches; ceux-ci étaient Français.

--Viens avec moi, dit d'une voix douce Marie de Gonzague en lui prenant

la main. Vois-tu, j'ai un diadème; voici ton trône, viens avec moi.

Et elle l'entraînait, et le peuple criait toujours.

Il marcha, il marcha longtemps.

--Pourquoi donc êtes-vous triste, si vous êtes reine? disait-il en

tremblant. Mais elle était pâle, et sourit sans parler. Elle monta et

s'élança sur les degrés, sur un trône, et s'assit:--Monte, disait-elle

en tirant sa main avec force.

Mais ses pieds faisaient crouler toujours de lourdes solives, et il ne

pouvait monter.

--Rends grâce à l'amour, reprit-elle.

Et la main, plus forte, le souleva jusqu'en haut. Le peuple cria.

Il s'inclinait pour baiser cette main secourable, cette main adorée...

c'était celle du bourreau!

--O ciel! cria Cinq-Mars en poussant un profond soupir.

Et il ouvrit les yeux: une lampe vacillante éclairait la chambre

délabrée de l'auberge; il referma sa paupière, car il avait vu, assise

sur son lit, une femme, une religieuse, si jeune, si belle! Il crut

rêver encore, mais elle serrait fortement sa main. Il rouvrit ses yeux

brûlants et les fixa sur cette femme.

--O Jeanne de Belfiel! est-ce vous? La pluie a mouillé votre voile et

vos cheveux noirs: que faites-vous ici, malheureuse femme?

--Tais-toi, ne réveille pas mon Urbain; il est dans la chambre

voisine qui dort avec moi. Oui, ma tête est mouillée, et mes pieds,

regarde-les; mes pieds étaient si blancs autrefois! Vois comme la boue

les a souillés. Mais j'ai fait un voeu, je ne les laverai que chez le

Roi, quand il m'aura donné la grâce d'Urbain. Je vais à l'armée pour le

trouver; je lui parlerai, comme Grandier m'a appris à lui parler, et

il lui pardonnera; mais écoute, je lui demanderai aussi ta grâce; car

j'ai lu sur ton visage que tu es condamné à mort. Pauvre enfant! tu es

bien jeune pour mourir, tes cheveux bouclés sont beaux; mais cependant

tu es condamné, car tu as sur le front une ligne qui ne trompe jamais.

L'homme que tu as frappé te tuera. Tu t'es trop servi de la croix,

c'est là ce qui te porte malheur; tu as frappé avec elle, et tu la

portes au cou avec des cheveux... Ne cache pas ta tête sous tes draps!

T'aurais-je dit quelque chose qui t'afflige? ou bien est-ce que vous

aimez, jeune homme? Ah, soyez tranquille, je ne dirai pas tout cela à

votre amie; je suis folle, mais je suis bonne, bien bonne, et il y a

trois jours encore que j'étais bien belle. Est-elle belle aussi? Oh!

comme elle pleurera un jour! Ah! si elle peut pleurer, elle sera bien

heureuse.

Et Jeanne se mit tout à coup à réciter l'office des morts d'une voix

monotone, avec une volubilité incroyable, toujours assise sur le lit,

et tournant dans ses doigts les grains d'un long rosaire.

Tout à coup la porte s'ouvre; elle regarde et s'enfuit par une entrée

pratiquée dans une cloison.

--Que diable est-ce que ceci? Est-ce un lutin ou un ange qui dit la

messe des morts sur vous, monsieur? et vous voilà sous vos draps comme

dans un linceul.

C'était la grosse voix de Grandchamp, qui fut si étonné, qu'il laissa

tomber un verre de limonade qu'il apportait. Voyant que son maître ne

lui répondait pas, il s'effraya encore plus et souleva les couvertures.

Cinq-Mars était fort rouge et semblait dormir; mais son vieux

domestique jugeait que le sang lui portant à la tête l'avait presque

suffoqué, et, s'emparant d'un vase plein d'eau froide, il le lui versa

tout entier sur le front. Ce remède militaire manque rarement son

effet, et Cinq-Mars revint à lui en sautant.

--Ah! c'est toi, Grandchamp! quels rêves affreux je viens de faire!

--Peste! monsieur, vos rêves sont fort jolis, au contraire: j'ai vu la

queue du dernier, vous choisissez très-bien.

--Qu'est-ce que tu dis, vieux fou?

--Je ne suis pas fou, monsieur; j'ai de bons yeux, et j'ai vu ce que

j'ai vu. Mais certainement, étant malade comme vous l'êtes, monsieur le

Maréchal ne...

--Tu radotes, mon cher; donne-moi à boire, car la soif me dévore. O

ciel! quelle nuit! je vois encore toutes ces femmes.

--Toutes ces femmes, monsieur? Et combien y en a-t-il ici?

--Je te parle d'un rêve, imbécile! Quand tu resteras là immobile au

lieu de me donner à boire!

--Cela me suffit, monsieur; je vais demander d'autre limonade.

Et, s'avançant à la porte, il cria du haut de l'escalier:

--Eh! Germain? Étienne! Louis!

L'aubergiste répondit d'en bas:

--On y va, monsieur, on y va; c'est qu'ils viennent de m'aider à courir

après la folle.

--Quelle folle? dit Cinq-Mars s'avançant hors de son lit.

L'aubergiste entra, et ôtant son bonnet de coton, dit avec respect:

--Ce n'est rien, monsieur le marquis; c'est une folle qui est arrivée à

pied ici cette nuit, et qu'on avait fait coucher près de cette chambre;

mais elle vient de s'échapper: on n'a pas pu la rattraper.

--Comment, dit Cinq-Mars comme revenant à lui et passant la main

sur ses yeux, je n'ai donc pas rêvé? Et ma mère, où est-elle? et le

maréchal, et... Ah! c'est un songe affreux. Sortez tous.

En même temps il se retourna du côté du mur, et ramena encore les

couvertures sur sa tête.

L'aubergiste, interdit, frappa trois fois de suite sur son front avec

le bout du doigt en regardant Grandchamp, comme pour lui demander si

son maître était aussi en délire.

Celui-ci fit signe de sortir en silence; et pour veiller pendant

le reste de la nuit près de Cinq-Mars, profondément endormi, il

s'assit seul dans un grand fauteuil de tapisserie, en exprimant des

citrons dans un verre d'eau, avec un air aussi grave et aussi sévère

qu'Archimède calculant les flammes de ses miroirs.

CHAPITRE VII

LE CABINET

Les hommes ont rarement le courage d'être tout à fait bons ou

tout à fait méchants.

MACHIAVEL.

Laissons notre jeune voyageur endormi. Bientôt il va suivre en paix

une grande et belle route. Puisque nous avons la liberté de promener

nos yeux sur tous les points de la carte, arrêtons-les sur la ville de

Narbonne.

Voyez la Méditerranée, qui étend, non loin de là, ses flots bleuâtres

sur des rives sablonneuses. Pénétrez dans cette cité semblable à

celle d'Athènes; mais pour trouver celui qui y règne, suivez cette rue

inégale et obscure, montez les degrés du vieux archevêché, et entrons

dans la première et la plus grande des salles.

Elle était fort longue, mais éclairée par une suite de hautes fenêtres

en ogive, dont la partie supérieure seulement avait conservé les

vitraux bleus, jaunes et rouges, qui répandaient une lueur mystérieuse

dans l'appartement. Une table ronde énorme la remplissait dans toute sa

largeur, du côté de la grande cheminée; autour de cette table, couverte

d'un tapis bariolé et chargée de papiers et de portefeuilles, étaient

assis et courbés sous leurs plumes huit secrétaires occupés à copier

des lettres qu'on leur passait d'une table plus petite. D'autres hommes

debout rangeaient les papiers dans les rayons d'une bibliothèque, que

les livres reliés en noir ne remplissaient pas tout entière, et ils

marchaient avec précaution sur le tapis dont la salle était garnie.

Malgré cette quantité de personnes réunies, on eût entendu les ailes

d'une mouche. Le seul bruit qui s'élevât était celui des plumes qui

couraient rapidement sur le papier, et une voix grêle qui dictait,

en s'interrompant pour tousser. Elle sortait d'un immense fauteuil

à grands bras, placé au coin du feu, allumé en dépit des chaleurs de

la saison et du pays. C'était un de ces fauteuils qu'on voit encore

dans quelques vieux châteaux, et qui semblent faits pour s'endormir en

lisant sur eux, quelque livre que ce soit, tant chaque compartiment

est soigné: un croissant de plumes y soutient les reins; si la tête

se penche, elle trouve ses joues reçues par des oreillers couverts de

soie, et le coussin du siège déborde tellement les coudes, qu'il est

permis de croire que les prévoyants tapissiers de nos pères avaient

pour but d'éviter que le livre ne fît du bruit et ne les réveillât en

tombant.

Mais quittons cette digression pour parler de l'homme qui s'y trouvait

et qui n'y dormait pas. Il avait le front large et quelques cheveux

fort blancs, des yeux grands et doux, une figure pâle et effilée à

laquelle une petite barbe blanche et pointue donnait cet air de finesse

que l'on remarque dans tous les portraits du siècle de Louis XIII.

Une bouche presque sans lèvres, et nous sommes forcé d'avouer que

Lavater regarde ce signe comme indiquant la méchanceté à n'en pouvoir

douter; une bouche pincée, disons-nous, était encadrée par deux petites

moustaches grises et par une _royale_, ornement alors à la mode, et

qui ressemble assez à une virgule par sa forme. Ce vieillard avait

sur la tête une calotte rouge et était enveloppé dans une vaste robe

de chambre et portait des bas de soie pourprée, et n'était rien moins

qu'Armand Duplessis, cardinal de Richelieu.

Il avait très près de lui, autour de la plus petite table dont il a

été question, quatre jeunes gens de quinze à vingt ans: ils étaient

pages ou domestiques, selon l'expression du temps, qui signifiait alors

familier, ami de la maison. Cet usage était un reste de patronage

féodal demeuré dans nos moeurs. Les cadets gentilshommes des plus

hautes familles recevaient des _gages_ des grands seigneurs, et leur

étaient dévoués en toute circonstance, allant appeler en duel le

premier venu au moindre désir de leur patron. Les pages dont nous

parlons rédigeaient des lettres dont le Cardinal leur avait donné la

substance; et, après un coup d'oeil du maître, ils les passaient aux

secrétaires, qui les mettaient au net. Le Cardinal-duc, de son côté,

écrivait sur son genou des notes secrètes sur de petits papiers, qu'il

glissait dans presque tous les paquets avant de les fermer de sa propre

main.

Il y avait quelques instants qu'il écrivait, lorsqu'il aperçut, dans

une glace placée en face de lui, le plus jeune de ses pages traçant

quelques lignes interrompues, sur une feuille d'une taille inférieure

à celle du papier ministériel; il se hâtait d'y mettre quelques mots,

puis la glissait rapidement sous la grande feuille qu'il était chargé

de remplir à son grand regret; mais, placé derrière le Cardinal, il

espérait que sa difficulté à se retourner l'empêcherait de s'apercevoir

du petit manège qu'il semblait exercer avec assez d'habitude. Tout à

coup, Richelieu, lui adressant la parole sèchement, lui dit:

--Venez ici, monsieur Olivier.

Ces deux mots furent comme un coup de foudre pour ce pauvre enfant,

qui paraissait n'avoir que seize ans. Il se leva pourtant très vite, et

vint se placer debout devant le ministre, les bras pendants et la tête

baissée.

Les autres pages et les secrétaires ne remuèrent pas plus que des

soldats lorsque l'un d'eux tombe frappé d'une balle, tant ils étaient

accoutumés à ces sortes d'appels. Celui-ci pourtant s'annonçait d'une

manière plus vive que les autres.

--Qu'écrivez-vous là?

--Monseigneur... ce que Votre Éminence me dicte.

--Quoi?

--Monseigneur... la lettre à don Juan de Bragance.

--Point de détours, monsieur, vous faites autre chose.

--Monseigneur, dit alors le page les larmes aux yeux, c'était un billet

à une de mes cousines.

--Voyons-le.

Alors un tremblement universel l'agita, et il fut obligé de s'appuyer

sur la cheminée en disant à demi-voix:

--C'est impossible.

--Monsieur le vicomte Olivier d'Entraigues, dit le ministre sans

marquer la moindre émotion, vous n'êtes plus à mon service.

Et le page sortit, il savait qu'il n'y avait pas à répliquer; il

glissa son billet dans sa poche, et, ouvrant la porte à deux battants,

justement assez pour qu'il y eût place pour lui, il s'y glissa comme un

oiseau qui s'échappe de sa cage.

Le ministre continua les notes qu'il traçait sur son genou.

Les secrétaires redoublaient de silence et d'ardeur, lorsque la porte

s'ouvrant rapidement de chaque côté, on vit paraître, entre les deux

battants, un capucin qui, s'inclinant les bras croisés sur la poitrine,

semblait attendre l'aumône ou l'ordre de se retirer. Il avait un teint

rembruni, profondément sillonné par la petite vérole; des yeux assez

doux, mais un peu louches et toujours couverts par des sourcils qui se

joignaient au milieu du front; une bouche dont le sourire était rusé,

malfaisant et sinistre; une barbe plate et rousse à l'extrémité, et le

costume de l'ordre de Saint-François dans toute son horreur, avec des

sandales et des pieds nus qui paraissaient fort indignes de s'essuyer

sur un tapis.

Tel qu'il était, ce personnage parut faire une grande sensation

dans toute la salle; car, sans achever la phrase, la ligne ou le mot

commencé, chaque écrivain se leva et sortit par la porte, où il se

tenait toujours debout, les uns le saluant en passant, les autres

détournant la tête, les jeunes pages se bouchant le nez, mais par

derrière lui, car ils paraissaient en avoir peur en secret. Lorsque

tout le monde eut défilé, il entra enfin, faisant une profonde

révérence, parce que la porte était encore ouverte; mais, sitôt qu'elle

fut fermée, marchant sans cérémonie, il vint s'asseoir auprès du

Cardinal, qui, l'ayant reconnu au mouvement qui se faisait, lui fit

une inclination de tête sèche et silencieuse, le regardant fixement

comme pour attendre une nouvelle, et ne pouvant s'empêcher de froncer

le sourcil, comme à l'aspect d'une araignée ou de quelque autre animal

désagréable.

Le Cardinal n'avait pu résister à ce mouvement de déplaisir, parce

qu'il se sentait obligé, par la présence de son agent, à rentrer dans

ces conversations profondes et pénibles dont il s'était reposé pendant

quelques jours dans un pays dont l'air lui était favorable, et dont

le calme avait un peu ralenti les douleurs de la maladie; elle s'était

changée en une fièvre lente; mais ses intervalles étaient assez longs

pour qu'il pût oublier, pendant son absence, qu'elle devait revenir.

Donnant donc un peu de repos à son imagination jusqu'alors infatigable,

il attendait sans impatience, pour la première fois de ses jours

peut-être, le retour des courriers qu'il avait fait partir dans toutes

les directions, comme les rayons d'un soleil qui donnait seul la vie

et le mouvement à la France. Il ne s'attendait pas à la visite qu'il

recevait alors, et la vue d'un de ces hommes qu'il _trempait dans le

crime_, selon sa propre expression, lui rendit toutes les inquiétudes

habituelles de sa vie plus présentes, sans dissiper le nuage de

mélancolie qui venait d'obscurcir ses pensées.

Le commencement de sa conversation fut empreint de la couleur sombre de

ses dernières rêveries; mais bientôt il en sortit plus vif et plus fort

que jamais, quand la vigueur de son esprit rentra forcément dans le

monde réel.

Son confident, voyant qu'il devait rompre le silence le premier, le fit

assez brusquement.

--Eh bien! monseigneur, à quoi pensez-vous?

Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 1 of 2) · 第 6 / 16 段