Quand vinrent dix heures du soir, le vieux maréchal, conduit par

son valet de chambre, se retira dans la tour du nord, voisine de la

porte et opposée à la rivière. La chaleur était extrême; il ouvrit la

fenêtre, et, s'enveloppant d'une vaste robe de soie, plaça un flambeau

pesant sur une table et voulut rester seul. Sa croisée donnait sur la

plaine, que la lune dans son premier quartier n'éclairait que d'une

lumière incertaine; le ciel se chargeait de nuages épais, et tout

disposait à la mélancolie. Quoique Bassompierre n'eût rien de rêveur

dans le caractère, la tournure qu'avait prise le dîner lui revint à

la mémoire, et il se mit à repasser en lui-même toute sa vie et les

tristes changements que le nouveau règne y avait apportés, règne qui

semblait avoir soufflé sur lui un vent d'infortune: la mort d'une

soeur chérie, les désordres de l'héritier de son nom, les pertes de ses

terres et de sa faveur, la fin récente de son ami le maréchal d'Effiat

dont il occupait la chambre, toutes ces pensées lui arrachèrent un

soupir involontaire; il se mit à la fenêtre pour respirer.

En ce moment il crut entendre du côté du bois la marche d'une troupe

de chevaux; mais le vent qui vint à augmenter le dissuada de cette

première pensée, et tout bruit cessant tout à coup, il l'oublia. Il

regarda encore quelque temps tous les feux du château qui s'éteignirent

successivement après avoir serpenté dans les ogives des escaliers et

rôdé dans les cours et les écuries; retombant ensuite sur son grand

fauteuil de tapisserie, le coude appuyé sur la table, il se livra

profondément à ses réflexions; et bientôt après, tirant de son sein un

médaillon qu'il y cachait suspendu à un ruban noir:--Viens, mon bon

et vieux maître, viens, dit-il, viens causer avec moi comme tu fis

si souvent; viens, grand roi, oublier ta cour pour le rire d'un ami

véritable; viens, grand homme, me consulter sur l'ambitieuse Autriche;

viens, inconstant chevalier, me parler de la bonhomie de ton amour et

de la bonne foi de ton infidélité; viens, héroïque soldat, me crier

encore que je t'offusque au combat; ah! que ne l'ai-je fait dans Paris!

que n'ai-je reçu ta blessure! Avec ton sang, le monde a perdu les

bienfaits de ton règne interrompu...

Les larmes du maréchal troublaient la glace du large médaillon, et

il les effaçait par de respectueux baisers, quand la porte, ouverte

brusquement, le fit sauter sur son épée.

--Qui va là? cria-t-il dans sa surprise. Elle fut bien plus grande

quand il reconnut M. de Launay, qui, le chapeau à la main, s'avança

jusqu'à lui, et lui dit avec embarras:

--Monsieur le maréchal, c'est le coeur navré de douleur que je me

vois forcé de vous dire que le roi m'a commandé de vous arrêter. Un

carrosse vous attend à la grille avec trente mousquetaires de M. le

Cardinal-duc.

Bassompierre ne s'était point levé, et avait encore le médaillon

dans la main gauche et l'épée dans l'autre main; il la tendit

dédaigneusement à cet homme, et lui dit:

--Monsieur, je sais que j'ai vécu trop longtemps, et c'est à quoi je

pensais; c'est au nom de ce grand Henri que je remets paisiblement

cette épée à son fils. Suivez-moi.

Il accompagna ces mots d'un regard si ferme, que de Launay fut attéré

et le suivit en baissant la tête, comme si lui-même eût été arrêté par

le noble vieillard, qui, saisissant un flambeau, sortit de la cour et

trouva toutes les portes ouvertes par des gardes à cheval, qui avaient

effrayé les gens du château, au nom du roi, et ordonné le silence.

Le carrosse était préparé et partit rapidement, suivi de beaucoup

de chevaux. Le maréchal, assis à côté de M. de Launay, commençait

à s'endormir, bercé par le mouvement de la voiture, lorsqu'une voix

forte cria au cocher: _Arrête!_ et, comme il poursuivait, un coup de

pistolet partit... Les chevaux s'arrêtèrent.--Je déclare, monsieur, que

ceci se fait sans ma participation, dit Bassompierre. Puis, mettant la

tête à la portière, il vit qu'il se trouvait dans un petit bois et un

chemin trop étroit pour que les chevaux pussent passer à droite ou à

gauche de la voiture, avantage très grand pour les agresseurs, puisque

les mousquetaires ne pouvaient avancer; il cherchait à voir ce qui se

passait, lorsqu'un cavalier, ayant à la main une longue épée dont il

parait les coups que lui portait un garde, s'approcha de la portière en

criant: _Venez, venez, monsieur le maréchal_.

--Eh quoi! c'est vous, étourdi d'Henri qui faites de ces escapades?

Messieurs, messieurs, laissez-le, c'est un enfant.

Et de Launay ayant crié aux mousquetaires de le quitter, on eut le

temps de se reconnaître.

--Et comment diable êtes-vous ici? reprit Bassompierre; je vous croyais

à Tours, et même plus loin, si vous aviez fait votre devoir, et vous

voilà revenu pour faire une folie?

--Ce n'était point pour vous que je revenais seul ici, c'est pour

affaire secrète, dit Cinq-Mars plus bas; mais, comme je pense bien

qu'on vous mène à la Bastille, je suis bien sûr que vous n'en direz

rien; c'est le temple de la discrétion. Cependant, si vous aviez voulu,

continua-t-il très haut, je vous aurais délivré de ces messieurs dans

ce bois où un cheval ne pouvait remuer; à présent il n'est plus temps.

Un paysan m'avait appris l'insulte faite à nous plus qu'à vous par cet

enlèvement dans la maison de mon père.

--C'est par ordre du roi, mon enfant, et nous devons respecter ses

volontés; gardez cette ardeur pour son service; je vous en remercie

cependant de bon coeur; touchez là, et laissez-moi continuer ce joli

voyage.

De Launay ajouta:--Il m'est permis d'ailleurs de vous dire, monsieur

de Cinq-Mars, que je suis chargé par le roi même d'assurer monsieur le

maréchal qu'il est fort affligé de ceci, mais que c'est de peur qu'on

ne le porte à mal faire qu'il le prie de demeurer quelques jours à la

Bastille[3].

[3] Il y resta douze ans.

Bassompierre reprit en riant très haut:--Vous voyez, mon ami, comment

on met les jeunes gens en tutelle; ainsi, prenez garde à vous.

--Eh bien, soit, partez donc, dit Henri, je ne ferai plus le chevalier

errant pour les gens malgré eux. Et, rentrant dans le bois pendant que

la voiture repartait au grand trot, il prit par des sentiers détournés

le chemin du château.

Ce fut au pied de la tour de l'ouest qu'il s'arrêta. Il était seul en

avant de Grandchamp et de sa petite escorte et ne descendit point de

cheval; mais s'approchant du mur de manière à y coller sa botte, il

souleva la jalousie d'une fenêtre du rez-de-chaussée, faite en forme de

herse, comme on en voit encore dans quelques vieux bâtiments.

Il était alors plus de minuit, et la lune s'était cachée. Tout autre

que le maître de la maison n'eût jamais su trouver son chemin par une

obscurité si grande. Les tours et les toits ne formaient qu'une masse

noire qui se détachait à peine sur le ciel un peu plus transparent;

aucune lumière ne brillait dans toute la maison endormie. Cinq-Mars,

caché sous un chapeau à larges bords et un grand manteau, attendait

avec anxiété.

Qu'attendait-il? Qu'était-il venu chercher? un mot d'une voix qui se

fit entendre très bas derrière la croisée:

--Est-ce vous, monsieur de Cinq-Mars?

--Hélas! qui serait-ce? Qui reviendrait comme un malfaiteur toucher la

maison paternelle sans y rentrer et sans dire encore adieu à sa mère?

Qui reviendrait pour se plaindre du présent, sans rien attendre de

l'avenir, si ce n'était moi?

La voix douce se troubla, et il fut aisé d'entendre que des pleurs

accompagnaient sa réponse:--Hélas! Henri, de quoi vous plaignez-vous?

N'ai-je pas fait plus et bien plus que je ne devais? Est-ce ma faute

si mon malheur a voulu qu'un prince souverain fût mon père? Peut-on

choisir son berceau? et dit-on: «Je naîtrai bergère?» Vous savez

bien quelle est toute l'infortune d'une princesse: on lui ôte son

coeur en naissant, toute la terre est avertie de son âge, un traité

la cède comme une ville, et elle ne peut jamais pleurer. Depuis que

je vous connais, que n'ai-je pas fait pour me rapprocher du bonheur

et m'éloigner des trônes! Depuis deux ans j'ai lutté en vain contre

ma mauvaise fortune, qui me sépare de vous, et contre vous, qui me

détournez de mes devoirs. Vous le savez bien, j'ai désiré qu'on me crût

morte; que dis-je? j'ai presque souhaité des révolutions! J'aurais

peut-être béni le coup qui m'eût ôté mon rang, comme j'ai remercié

Dieu lorsque mon père fut renversé; mais la cour s'étonne, la reine me

demande; nos rêves sont évanouis, Henri; notre sommeil a été trop long;

réveillons-nous avec courage. Ne songez plus à ces deux belles années:

oubliez tout pour ne plus vous souvenir que de notre grande résolution;

n'ayez qu'une seule pensée, soyez ambitieux... ambitieux pour moi...

--Faut-il donc oublier tout, ô Marie! dit Cinq-Mars avec douceur.

Elle hésita...

--Oui, tout ce que j'ai oublié moi-même, reprit-elle. Puis un instant

après, elle continua avec vivacité:

--Oui, oubliez nos jours heureux, nos longues soirées et même nos

promenades de l'étang et du bois; mais souvenez-vous de l'avenir;

partez. Votre père était maréchal, soyez plus, connétable, prince.

Partez, vous êtes jeune, noble, riche, brave, aimé...

--Pour toujours? dit Henri.

--Pour la vie et l'éternité.

Cinq-Mars tressaillit, et, tendant la main, s'écria:

--Eh bien! j'en jure par la Vierge dont vous portez le nom, vous serez

à moi, Marie, ou ma tête tombera sur l'échafaud.

--O ciel! que dites-vous! s'écria-t-elle en prenant sa main avec une

main blanche qui sortit de la fenêtre. Non, vos efforts ne seront

jamais coupables, jurez-le-moi; vous n'oublierez jamais que le roi de

France est votre maître; aimez-le plus que tout, après celle pourtant

qui vous sacrifiera tout et vous attendra en souffrant. Prenez cette

petite croix d'or; mettez-la sur votre coeur, elle a reçu beaucoup de

mes larmes. Songez que si jamais vous étiez coupable envers le roi,

j'en verserais de bien plus amères. Donnez-moi cette bague que je vois

briller à votre doigt. O Dieu! ma main et la vôtre sont toutes rouges

de sang!

--Qu'importe? il n'a pas coulé pour vous; n'avez-vous rien entendu il y

a une heure?

--Non; mais à présent n'entendez-vous rien vous-même?

--Non, Marie, si ce n'est un oiseau de nuit sur la tour.

--On a parlé de nous, j'en suis sûre. Mais d'où vient donc ce sang!

Dites vite, et partez.

--Oui, je pars; voici un nuage qui nous rend la nuit. Adieu, ange

céleste, je vous invoquerai. L'amour a versé l'ambition dans mon

coeur comme un poison brûlant; oui, je le sens pour la première fois,

l'ambition peut être ennoblie par son but. Adieu, je vais accomplir ma

destinée.

--Adieu! mais songez à la mienne.

--Peuvent-elles se séparer?

--Jamais, s'écria Marie, que par la mort!

--Je crains plus encore l'absence, dit Cinq-Mars.

--Adieu! je tremble; adieu! dit la voix chérie. Et la fenêtre s'abaissa

lentement sur les deux mains encore unies.

Cependant le cheval noir ne cessait de piaffer et de s'agiter en

hennissant; son maître inquiet lui permit de partir au galop, et

bientôt ils furent rendus dans la ville de Tours, que les clochers de

Saint-Gatien annonçaient de loin.

Le vieux Grandchamp, non sans murmurer, avait attendu son jeune

seigneur, et gronda de voir qu'il ne voulait pas se coucher. Toute

l'escorte partit, et cinq jours après entra dans la vieille cité de

Loudun en Poitou, silencieusement et sans événement.

CHAPITRE II

LA RUE

Je m'avançais d'un pas pénible et mal assuré vers le but de ce

convoi tragique.

CH. NODIER, _Smarra_.

Ce règne dont nous vous voulons peindre quelques années, règne de

faiblesse qui fut comme une éclipse de la couronne entre les splendeurs

de Henri IV et de Louis le Grand, afflige les yeux qui le contemplent

par quelques souillures sanglantes. Elles ne furent pas toutes l'oeuvre

d'un homme, de grands corps y prirent part. Il est triste de voir

que, dans ce siècle encore désordonné, le clergé, pareil à une grande

nation, eut sa populace, comme il eut sa noblesse, ses ignorants

et ses criminels, comme ses savants et vertueux prélats. Depuis ce

temps, ce qui lui restait de barbarie fut poli par le long règne de

Louis XIV, et ce qu'il eut de corruption fut lavé dans le sang des

martyrs qu'il offrit à la Révolution de 1793. Ainsi, par une destinée

toute particulière, perfectionné par la monarchie et la république,

adouci par l'une, châtié par l'autre, il nous est arrivé ce qu'il est

aujourd'hui, austère et rarement vicieux.

Nous avons éprouvé le besoin de nous arrêter un moment à cette pensée

avant d'entrer dans le récit des faits que nous offre l'histoire de

ces temps, et, malgré cette consolante observation, nous n'avons pu

nous empêcher d'écarter des détails trop odieux en gémissant encore

sur ce qui reste de coupables actions, comme, en racontant la vie

d'un vieillard vertueux, on pleure sur les emportements de sa jeunesse

passionnée ou les penchants corrompus de son âge mûr.

Lorsque la cavalcade entra dans les rues étroites de Loudun, un

bruit étrange s'y faisait entendre; elles étaient remplies d'une

foule immense; les cloches de l'église et du couvent sonnaient de

manière à faire croire à un incendie, et tout le monde, sans nulle

attention aux voyageurs, se pressait vers un grand bâtiment attenant

à l'église. Il était facile de distinguer sur les physionomies des

traces d'impressions fort différentes et souvent opposées entre elles.

Des groupes et des attroupements nombreux se formaient, le bruit des

conversations y cessait tout à coup, et l'on n'y entendait plus qu'une

voix qui semblait exhorter ou lire, puis des cris furieux mêlés de

quelques exclamations pieuses s'élevaient de tous côtés; le groupe

se dissipait, et l'on voyait que l'orateur était un capucin ou un

récollet, qui, tenant à la main un crucifix de bois, montrait à la

foule le grand bâtiment vers lequel elle se dirigeait.--_Jesus Marie!_

s'écriait une vieille femme, qui aurait jamais cru que le malin esprit

eût choisi notre bonne ville pour demeure?

--Et que les bonnes Ursulines eussent été possédées? disait l'autre.

--On dit que le démon qui agite la supérieure se nomme _Légion_, disait

une troisième.

--Que dites-vous, ma chère? interrompit une religieuse; il y en a

sept dans son pauvre corps, auquel sans doute elle avait attaché trop

de soin à cause de sa grande beauté; à présent, il est le réceptacle

de l'enfer; M. le prieur des Carmes, dans l'exorcisme d'hier, a fait

sortir de sa bouche le démon _Eazas_, et le révérend père Lactance a

chassé aussi le démon _Beherit_. Mais les cinq autres n'ont pas voulu

partir, et, quand les saints exorcistes, que Dieu soutienne! les ont

sommés, en latin, de se retirer, ils ont dit qu'ils ne le feraient

pas qu'ils n'eussent prouvé leur puissance, dont les huguenots et les

hérétiques ont l'air de douter; et le démon _Elimi_, qui est le plus

méchant, comme vous le savez, a prétendu qu'aujourd'hui il enlèverait

la calotte de M. de Laubardemont, et la tiendrait suspendue en l'air

pendant un _Miserere_.

--Ah! sainte Vierge! reprenait la première, je tremble déjà de tout

mon corps. Et quand je pense que j'ai été plusieurs fois demander des

messes à ce magicien d'Urbain!

--Et moi, dit une jeune fille en se signant, moi qui me suis confessée

à lui il y a dix mois, j'aurais été sûrement possédée sans la relique

de sainte Geneviève que j'avais heureusement sous ma robe, et...

--Et, sans reproche, Martine, interrompit une grosse marchande, vous

étiez restée assez longtemps, pour cela, seule avec le beau sorcier.

--Eh bien, la belle, il y a maintenant un mois que vous seriez

dépossédée, dit un jeune soldat qui vint se mêler au groupe en fumant

sa pipe.

La jeune fille rougit, et ramena sur sa jolie figure le capuchon de sa

pelisse noire. Les vieilles femmes jetèrent un regard de mépris sur le

soldat, et, comme elles se trouvaient alors près de la porte d'entrée

encore fermée, elles reprirent leurs conversations avec plus de chaleur

que jamais, voyant qu'elles étaient sûres d'entrer les premières;

et, s'asseyant sur les bornes et les bancs de pierre, elles se

préparèrent par leurs récits au bonheur qu'elles allaient goûter d'être

spectatrices de quelque chose d'étrange, d'une apparition, ou au moins

d'un supplice.

--Est-il vrai, ma tante, dit la jeune Martine à la plus vieille, que

vous ayez entendu parler les démons?

--Vrai comme je vous vois, et tous les assistants en peuvent dire

autant, ma nièce; c'est pour que votre âme soit édifiée que je vous

ai fait venir avec moi aujourd'hui, ajouta-t-elle, et vous connaîtrez

véritablement la puissance de l'esprit malin.

--Quelle voix a-t-il, ma chère tante? continua la jeune fille, charmée

de réveiller une conversation qui détournait d'elle les idées de ceux

qui l'entouraient.

--Il n'a pas d'autre voix que la voix même de la supérieure, à qui

Notre-Dame fasse grâce. Cette pauvre jeune femme, je l'ai entendue

hier bien longtemps: cela faisait peine de la voir se déchirer le

sein et tourner ses pieds et ses bras en dehors et les réunir tout à

coup derrière son dos. Quand le saint père Lactance est arrivé et a

prononcé le nom d'Urbain Grandier, l'écume est sortie de sa bouche et

elle a parlé latin comme si elle lisait la Bible. Aussi je n'ai pas

bien compris, et je n'ai retenu que _Urbanus magicus rosas diabolica_;

ce qui voulait dire que le magicien Urbain l'avait ensorcelée avec des

roses que le diable lui avait données, et il est sorti de ses oreilles

et de son cou des roses couleur de flamme, qui sentaient le soufre, au

point que M. le lieutenant-criminel a crié que chacun ferait bien de

fermer ses narines et ses yeux, parce que les démons allaient sortir.

--Voyez-vous cela! crièrent d'une voix glapissante et d'un air de

triomphe toutes les femmes assemblées en se tournant du côté de la

foule, et particulièrement vers un groupe d'hommes habillés en noir,

parmi lesquels se trouvait le jeune soldat qui les avait apostrophées

en passant.

--Voilà encore ces vieilles folles qui se croient au sabbat, dit-il,

et qui font plus de bruit que lorsqu'elles y arrivent à cheval sur un

manche à balai.

--Jeune homme, jeune homme, dit un bourgeois d'un air triste, ne faites

pas de ces plaisanteries en plein air: le vent deviendrait de flamme

pour vous, par le temps qu'il fait.

--Ma foi, je me moque bien de tous ces exorcistes, moi! reprit le

soldat; je m'appelle Grand-Ferré, et il n'y en a pas beaucoup qui aient

un goupillon comme le mien.

Et, prenant la poignée de son sabre d'une main, il retroussa sa

moustache blonde et regarda autour de lui en fronçant le sourcil; mais

comme il n'aperçut dans la foule aucun regard qui cherchât à braver le

sien, il partit lentement en avançant le pied gauche le premier, et se

promena dans les rues étroites et noires avec cette insouciance d'un

militaire qui débute, et un mépris profond pour tout ce qui ne porte

pas son habit.

Cependant huit ou dix habitants raisonnables de cette petite ville

se promenaient ensemble et en silence à travers la foule agitée;

ils semblaient consternés de cette étonnante et soudaine rumeur, et

s'interrogeaient du regard à chaque nouveau spectacle de folie qui

frappait leurs yeux. Ce mécontentement muet attristait les hommes du

peuple et les nombreux paysans venus de leurs campagnes, qui tous

cherchaient leur opinion dans les regards des propriétaires, leurs

patrons pour la plupart; ils voyaient que quelque chose de fâcheux

se préparait, et avaient recours au seul remède que puisse prendre le

sujet ignorant et trompé, la résignation et l'immobilité.

Néanmoins le paysan de France a dans le caractère certaine naïveté

moqueuse dont il se sert avec ses égaux souvent, et toujours avec ses

supérieurs. Il fait des questions embarrassantes pour le pouvoir, comme

le sont celles de l'enfance pour l'âge mûr; il se rapetisse à l'infini,

pour que celui qu'il interroge se trouve embarrassé dans sa propre

élévation; il redouble de gaucherie dans les manières et de grossièreté

dans les expressions, pour mieux voir le but secret de sa pensée; tout

prend, malgré lui cependant, quelque chose d'insidieux et d'effrayant

qui le trahit; et son sourire sardonique, et la pesanteur affectée

avec laquelle il s'appuie sur son long bâton, indiquent trop à quelles

espérances il se livre, et quel est le soutien sur lequel il compte.

L'un des plus âgés s'avança suivi de dix ou douze jeunes paysans,

ses fils et neveux; ils portaient tous le grand chapeau et cette

blouse bleue, ancien habit des Gaulois, que le peuple de France met

encore sur tous ses autres vêtements, et qui convient si bien à son

climat pluvieux et à ses laborieux usages. Quand il fut à portée des

personnages dont nous avons parlé, il ôta son chapeau, et toute sa

famille en fit autant: on vit alors sa figure brune et son front nu

et ridé, couronné de cheveux blancs fort longs; ses épaules étaient

voûtées par l'âge et le travail. Il fut accueilli avec un air de

satisfaction et presque de respect par un homme très grave du groupe

noir, qui, sans se découvrir, lui tendit la main.

--Eh bien, mon père Guillaume Leroux, lui dit-il, vous aussi, vous

quittez votre ferme de la Chênaie pour la ville quand ce n'est pas jour

de marché? C'est comme si vos bons boeufs se dételaient pour aller à la

chasse aux étourneaux, et abandonnaient le labourage pour voir forcer

un pauvre lièvre.

--Ma fine, monsieur le comte du Lude, reprit le fermier, quelquefois

le lièvre se vient jeter devant iceux; il m'est advis qu'on veut nous

jouer, et je v'nons voir un peu comment.

--Brisons là, mon ami, reprit le comte; voici M. Fournier, l'avocat,

qui ne vous trompera pas, car il s'est démis de sa charge de procureur

du roi hier au soir, et dorénavant son éloquence ne servira plus qu'à

sa noble pensée: vous l'entendrez peut-être aujourd'hui; mais je le

crains autant pour lui que je le souhaite pour l'accusé.

--N'importe, monsieur, la vérité est une passion pour moi, dit Fournier.

C'était un jeune homme d'une extrême pâleur, mais dont le visage était

plein de noblesse et d'expression; ses cheveux blonds, ses yeux bleus,

mobiles et très clairs, sa maigreur et sa taille mince lui donnaient

l'air d'être plus jeune qu'il n'était; mais son visage pensif et

passionné annonçait beaucoup de supériorité, et cette maturité précoce

de l'âme que donnent l'étude et l'énergie naturelle. Il portait un

habit et un manteau noirs assez courts, à la mode du temps, et, sous

son bras gauche, un rouleau de papiers, qu'en parlant il prenait et

serrait convulsivement de la main droite, comme un guerrier en colère

saisit le pommeau de son épée. On eût dit qu'il voulait le dérouler

et en faire sortir la foudre sur ceux qu'il poursuivait de ses regards

indignés. C'étaient trois capucins et un récollet qui passaient dans la

foule.

--Père Guillaume, poursuivit M. du Lude, pourquoi n'avez-vous amené que

vos enfants mâles avec vous, et pourquoi ces bâtons?

--Ma fine, monsieur, c'est que je n'aimerions pas que nos filles

apprinsent à danser comme les religieuses; et puis, pa' l'temps qui

court, les garçons savons mieux se remuer que les femmes.

--Ne nous _remuons_ pas, mon vieux ami, croyez-moi, dit le comte,

rangez-vous tous plutôt pour voir la procession qui vient à nous, et

souvenez-vous que vous avez soixante et dix ans.

--Ah! ah! dit le vieux père, tout en faisant ranger ses douze enfants

comme des soldats, j'avons fait la guerre avec le feu roi Henri, et

j'savons jouer du pistolet tout aussi bien que les _ligueux_ faisiont.

Et il branla la tête et s'assit sur une borne, son bâton noueux entre

les jambes, ses mains croisées dessus et son menton à barbe blanche

par-dessus ses mains. Là, il ferma à demi les yeux comme s'il se

livrait tout entier à ses souvenirs d'enfance.

On voyait avec étonnement son habit rayé comme du temps du roi

béarnais, et sa ressemblance avec ce prince dans les derniers temps de

sa vie, quoique ses cheveux eussent été privés par le poignard de cette

blancheur que ceux du paysan avaient paisiblement acquise. Mais un

grand bruit de cloches attira l'attention vers l'extrémité de la grande

rue de Loudun.

On voyait venir de loin une longue procession dont la bannière et les

piques s'élevaient au-dessus de la foule qui s'ouvrit en silence pour

examiner cet appareil à moitié ridicule et à moitié sinistre.

Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 1 of 2) · 第 2 / 16 段