Des archers, à barbe pointue, portant de larges chapeaux à plumes,

marchaient d'abord sur deux rangs avec de longues hallebardes, puis, se

partageant en deux files de chaque côté de la rue, renfermaient dans

cette double ligne deux lignes pareilles de pénitents gris; du moins

donnerons-nous ce nom, connu dans quelques provinces du midi de la

France, à des hommes revêtus d'une longue robe de cette couleur, qui

leur couvre entièrement la tête en forme de capuchon, et dont le masque

de la même étoffe se termine en pointe sous le menton comme une longue

barbe, et n'a que trois trous pour les yeux et le nez. On voit encore

de nos jours quelques enterrements suivis et honorés par des costumes

semblables, surtout dans les Pyrénées. Les pénitents de Loudun avaient

des cierges énormes à la main, et leur marche lente, et leurs yeux

qui semblaient flamboyants sous le masque, leur donnaient un air de

fantômes qui attristait involontairement.

Les murmures en sens divers commencèrent dans le peuple.

--Il y a bien des coquins cachés sous ce masque, dit un bourgeois.

--Et dont la figure est plus laide encore que lui, reprit un jeune

homme.

--Ils me font peur! s'écriait une jeune femme.

--Je ne crains que pour ma bourse, répondit un passant.

--Ah! Jésus! voilà donc nos saints frères de la Pénitence, disait une

vieille en écartant sa mante noire. Voyez-vous quelle bannière ils

portent? quel bonheur qu'elle soit avec nous! certainement elle nous

sauvera: voyez-vous dessus le diable dans les flammes, et un moine

qui lui attache une chaîne au cou? Voici actuellement les juges qui

viennent: ah! les honnêtes gens! voyez leurs robes rouges, comme elles

sont belles! Ah! sainte Vierge! qu'on les a biens choisis!

--Ce sont les ennemis personnels du curé, dit tout bas le comte du Lude

à l'avocat Fournier, qui prit une note.

--Les reconnaissez-vous bien tous? continua la vieille en distribuant

des coups de poing à ses voisines, et en pinçant le bras à ses voisins

jusqu'au sang pour exciter leur attention: voici ce bon M. Mignon qui

parle tout bas à messieurs les conseillers du présidial de Poitiers;

que Dieu répande sa sainte bénédiction sur eux!

--C'est Roatin, Richard et Chevalier, qui voulaient le faire destituer

il y a un an, continuait à demi-voix M. du Lude au jeune avocat, qui

écrivait toujours sous son manteau, entouré et caché par le groupe noir

des bourgeois.

--Ah! voyez, voyez, rangez-vous donc! voici M. Barré, le curé de

Saint-Jacques de Chinon, dit la vieille.

--C'est un saint, dit un autre.

--C'est un hypocrite, dit une voix d'homme.

--Voyez comme le jeûne l'a rendu maigre!

--Comme les remords le rendent pâle!

--C'est lui qui fait fuir les diables.

--C'est lui qui les souffle.

Ce dialogue fut interrompu par un cri général:--Qu'elle est belle!

La supérieure des Ursulines s'avançait suivie de toutes ses

religieuses; son voile blanc était relevé. Pour que le peuple pût voir

les traits des possédées, on avait voulu que cela fût ainsi pour elle

et six autres soeurs. Rien ne la distinguait dans son costume qu'un

immense rosaire à grains noirs tombant de son cou à ses pieds, et

se terminant par une croix d'or; mais la blancheur éclatante de son

visage, que relevait encore la couleur brune de son capuchon, attirait

d'abord tous les regards; ses yeux noirs semblaient porter l'empreinte

d'une profonde et brûlante passion; ils étaient couverts par les arcs

parfaits de deux sourcils que la nature avait dessinés avec autant de

soin que les Circassiennes en mettent à les arrondir avec le pinceau;

mais un léger pli entre eux deux révélait une agitation forte et

habituelle dans les pensées. Cependant elle affectait un grand calme

dans tous ses mouvements et dans tout son être; ses pas étaient lents

et cadencés; ses deux belles mains étaient réunies, aussi blanches

et aussi immobiles que celles des statues de marbre qui prient

éternellement sur les tombeaux.

--Oh! remarquez-vous, ma tante, dit la jeune Martine, soeur Agnès et

soeur Claire qui pleurent auprès d'elle?

--Ma nièce, elles se désolent d'être la proie du démon.

--Ou se repentent, dit la même voix d'homme, d'avoir joué le ciel.

Cependant un silence profond s'établit partout, et nul mouvement

n'agita le peuple; il sembla glacé tout à coup par quelque

enchantement, lorsque à la suite des religieuses parut, au milieu

des quatre pénitents qui le tenaient enchaîné, le curé de l'église

de Sainte-Croix, revêtu de la robe du pasteur; la noblesse de son

visage était remarquable et rien n'égalait la douceur de ses traits;

sans affecter un calme insultant, il regardait avec bonté et semblait

chercher à droite et à gauche s'il ne rencontrerait pas le regard

attendri d'un ami; il le rencontra, il le reconnut, et ce dernier

bonheur d'un homme qui voit approcher son heure dernière ne lui fut pas

refusé: il entendit même quelques sanglots; il vit des bras s'étendre

vers lui, et quelques-uns n'étaient pas sans armes; mais il ne répondit

à aucun signe; il baissa les yeux, ne voulant pas perdre ceux qui

l'aimaient et leur communiquer par un coup d'oeil la contagion de

l'infortune. C'était Urbain Grandier.

Tout à coup la procession s'arrêta à un signe du dernier homme qui la

suivait et qui semblait commander à tous. Il était grand, sec, pâle,

revêtu d'une longue robe noire, la tête couverte d'une calotte de même

couleur; il avait la figure d'un Basile, avec le regard de Néron. Il

fit signe aux gardes de l'entourer, voyant avec effroi le groupe noir

dont nous avons parlé, et que les paysans se serraient de près pour

l'écouter; les chanoines et les capucins se placèrent près de lui, et

il prononça d'une voix glapissante ce singulier arrêt:

«Nous, sieur de Laubardemont, maître des requêtes étant envoyé et

subdélégué, revêtu du pouvoir discrétionnaire relativement au procès

du magicien _Urbain Grandier_, pour le juger sur tous les chefs

d'accusation, assisté des révérends pères _Mignon_, chanoine; _Barré_,

curé de Saint-Jacques de Chinon; du père Lactance et de tous les

juges appelés à juger icelui magicien; avons préalablement décrété ce

qui suit: _Primo_, la prétendue assemblée de propriétaires nobles,

bourgeois de la ville et des terres environnantes est cassée, comme

tendant à une sédition populaire; ses actes seront déclarés nuls, et

sa prétendue lettre au roi contre nous, juges, interceptée et brûlée en

place publique, comme calomniant les bonnes Ursulines et les révérends

pères et juges. _Secundo_, il sera défendu de dire publiquement ou en

particulier que les susdites religieuses ne sont point possédées du

malin esprit, et de douter du pouvoir des exorcistes, à peine de vingt

mille livres d'amende et de punition corporelle.

«Les baillis et échevins s'y conformeront. Ce 18 juin de l'an de grâce

1639.»

A peine eut-il fini cette lecture, qu'un bruit discordant de trompettes

partit avant la dernière syllabe de ces paroles, et couvrit, quoique

imparfaitement, les murmures qui le poursuivaient: il pressa la

marche de la procession, qui entra dans le grand bâtiment qui tenait

à l'église, ancien couvent dont les étages étaient tous tombés en

ruine, et qui ne formait plus qu'une seule et immense salle propre à

l'usage qu'on en voulait faire. Laubardemont ne se crut en sûreté que

lorsqu'il y fut entré, et qu'il entendit les lourdes et doubles portes

se refermer en criant sur la foule qui hurlait encore.

CHAPITRE III

LE BON PRÊTRE

L'homme de paix me parla ainsi.

VICAIRE SAVOYARD.

A présent que la procession diabolique est entrée dans la salle de

son spectacle, et tandis qu'elle arrange sa sanglante représentation,

voyons ce qu'avait fait Cinq-Mars au milieu des spectateurs en émoi.

Il était naturellement doué de beaucoup de tact, et sentit qu'il ne

parviendrait pas facilement à son but de trouver l'abbé Quillet dans

un moment où la fermentation des esprits était à son comble. Il resta

donc à cheval avec ses quatre domestiques dans une petite rue fort

obscure qui donnait dans la grande, et d'où il put voir facilement tout

ce qui s'était passé. Personne ne fit d'abord attention à lui; mais,

lorsque la curiosité publique n'eut pas d'autre aliment, il devint le

but de tous les regards. Fatigués de tant de scènes, les habitants le

voyaient avec assez de mécontentement, et se demandaient à demi-voix si

c'était encore un exorciseur qui leur arrivait; quelques paysans même

commençaient à trouver qu'il embarrassait la rue avec ses cinq chevaux.

Il sentit qu'il était temps de prendre son parti, et, choisissant sans

hésiter les gens les mieux mis, comme ferait chacun à sa place, il

s'avança avec sa suite le chapeau à la main vers le groupe noir dont

nous avons parlé, et, s'adressant au personnage qui lui parut le plus

distingué:

--Monsieur, dit-il, où pourrais-je voir M. l'abbé Quillet?

A ce nom, tout le monde le regarda avec un air d'effroi, comme s'il eût

prononcé celui de Lucifer. Cependant personne n'en eut l'air offensé;

il semblait, au contraire, que cette demande fît naître sur lui une

opinion favorable dans les esprits. Du reste le hasard l'avait bien

servi dans son choix. Le comte du Lude s'approcha de son cheval en le

saluant:

--Mettez pied à terre, monsieur, lui dit-il, et je vous pourrai donner

sur son compte d'utiles renseignements.

Après avoir parlé fort bas, tous deux se quittèrent avec la

cérémonieuse politesse du temps. Cinq-Mars remonta sur son cheval noir,

et, passant dans plusieurs petites rues, fut bientôt hors de la foule

avec sa suite.

--Que je suis heureux! disait-il chemin faisant: je vais voir du moins

un instant ce bon et doux abbé qui m'a élevé; je me rappelle encore ses

traits, son air calme et sa voix pleine de bonté.

Comme il pensait tout ceci avec attendrissement, il se trouva dans une

petite rue noire qu'on lui avait indiquée; elle était si étroite, que

les genouillères de ses bottes touchaient aux deux murs. Il trouva au

bout une maison de bois à un seul étage, et, dans son empressement,

frappa à coups redoublés.

--Qui va là? cria une voix furieuse.

Et presque aussitôt la porte s'ouvrant laissa voir un petit homme gros,

court et tout rouge, portant une calotte noire, une immense fraise

blanche, des bottes à l'écuyère qui engloutissaient ses petites jambes

dans leurs énormes tuyaux, et deux pistolets d'arçon à sa main.

--Je vendrai chèrement ma vie! cria-t-il, et...

--Doucement, l'abbé, doucement, lui dit son élève en lui prenant le

bras: ce sont vos amis.

--Ah! mon pauvre enfant, c'est vous! dit le bonhomme, laissant tomber

ses pistolets, que ramassa avec précaution un domestique armé aussi

jusqu'aux dents. Eh? que venez vous faire ici? L'abomination y est

venue, et j'attends la nuit pour partir. Entrez vite, mon ami, vous

et vos gens; je vous ai pris pour les archers de Laubardemont et, ma

foi, j'allais sortir un peu de mon caractère. Vous voyez ces chevaux;

je vais en Italie rejoindre notre ami le duc de Bouillon. Jean, Jean,

fermez vite la grande porte par dessus ces braves domestiques et

recommandez leur de ne pas faire trop de bruit, quoiqu'il n'y ait pas

d'habitation près de celle-ci.

Grandchamp obéit à l'intrépide petit abbé, qui embrassa quatre fois

Cinq-Mars en s'élevant sur la pointe de ses bottes pour atteindre

le milieu de sa poitrine. Il le conduisit bien vite dans une étroite

chambre, qui semblait un grenier abandonné, et, s'asseyant avec lui sur

une malle de cuir noir, il lui dit avec chaleur:

--Eh! mon enfant, où allez-vous? A quoi pense madame la maréchale de

vous laisser venir ici? Ne voyez-vous pas bien tout ce qui se fait

contre un malheureux qu'il faut perdre? Ah! bon Dieu! était-ce là le

premier spectacle que mon cher élève devait avoir sous les yeux? Ah!

ciel! quand vous voilà à cet âge charmant où l'amitié, les tendres

affections, la douce confiance, devaient vous entourer, quand tout

devait vous donner une bonne opinion de votre espèce, à votre entrée

dans le monde! quel malheur! ah! mon Dieu! pourquoi êtes-vous venu?

Quand le bon abbé eut ainsi gémi en serrant affectueusement les deux

mains du jeune voyageur dans ses mains rouges et ridées, son élève eut

enfin le temps de lui dire:

--Mais ne devinez-vous pas, mon cher abbé, que c'est parce que vous

étiez à Loudun que je suis venu? Quant à ces spectacles dont vous

parlez, ils ne m'ont paru que ridicules, et je vous jure que je n'en

aime pas moins l'espèce humaine, dont vos vertus et vos leçons m'ont

donné une excellente idée; et parce que cinq ou six folles...

--Ne perdons pas de temps; je vous dirai cette folie, je vous

l'expliquerai. Mais répondez, où allez-vous? que faites-vous?

--Je vais à Perpignan, où le Cardinal-duc doit me présenter au roi.

Ici le bon et vif abbé se leva de sa malle, et, marchant ou plutôt

courant de long en large dans la chambre en frappant du pied:

--Le Cardinal! le Cardinal! répéta-t-il en étouffant, devenant tout

rouge et les larmes dans les yeux, pauvre enfant! ils vont le perdre!

Ah! mon Dieu! quel rôle veulent-ils lui faire jouer là! que lui

veulent-ils? Ah! qui vous gardera, mon ami, dans ce pays dangereux?

dit-il en se rasseyant et reprenant les deux mains de son élève dans

les siennes avec une sollicitude paternelle, et cherchant à lire dans

ses regards.

--Mais je ne sais trop, dit Cinq-Mars en regardant au plafond; je pense

que ce sera le cardinal de Richelieu, qui était l'ami de mon père.

--Ah! mon cher Henri, vous me faites trembler, mon enfant; il vous

perdra si vous n'êtes pas son instrument docile. Ah! que ne puis-je

aller avec vous! Pourquoi faut-il que j'aie montré une tête de vingt

ans dans cette malheureuse affaire?... Hélas! non, je vous serais

dangereux; au contraire, il faut que je me cache. Mais vous aurez M.

de Thou près de vous, mon fils, n'est-ce pas? dit-il en cherchant

à se calmer; c'est votre ami d'enfance, un peu plus âgé que vous;

écoutez-le, mon enfant; c'est un sage jeune homme: il a réfléchi, il a

des idées à lui.

--Oh! oui, mon cher abbé, comptez sur mon tendre attachement pour lui;

je n'ai pas cessé de l'aimer...

--Mais vous avez sûrement cessé de lui écrire, n'est-ce pas? reprit en

souriant un peu le bon abbé.

--Je vous demande pardon, mon bon abbé; je lui ai écrit une fois, et

hier, pour lui annoncer que le Cardinal m'appelle à la cour.

--Quoi! lui-même a voulu vous voir!

Alors Cinq-Mars montra la lettre du Cardinal-duc à sa mère, et peu à

peu son ancien gouverneur se calma et s'adoucit.

--Allons, allons, disait-il tout bas, allons, ce n'est pas mal, cela

promet: capitaine aux gardes à vingt ans, ce n'est pas mal.

Et il sourit.

Et le jeune homme, transporté de voir ce sourire qui s'accordait enfin

avec tous les siens, sauta au cou de l'abbé et l'embrassa comme s'il se

fût emparé de tout un avenir de plaisir, de gloire et d'amour.

Cependant, se dégageant avec peine de cette chaude embrassade, le bon

abbé reprit sa promenade et ses réflexions. Il toussait souvent et

branlait la tête, et Cinq-Mars, sans oser reprendre la conversation, le

suivait des yeux et devenait triste en le voyant redevenu sérieux.

Le vieillard se rassit enfin, et commença d'un ton grave le discours

suivant:

--Mon ami, mon enfant, je me suis livré en père à vos espérances; je

dois pourtant vous dire, et ce n'est point pour vous affliger, qu'elles

me semblent excessives et peu naturelles. Si le Cardinal n'avait

pour but que de témoigner à votre famille de l'attachement et de la

reconnaissance, il n'irait pas si loin dans ses faveurs; mais il est

probable qu'il a jeté les yeux sur vous. D'après ce qu'on lui aura dit,

vous lui semblez propre à jouer tel ou tel rôle impossible à deviner et

dont il aura tracé l'emploi dans le repli le plus profond de sa pensée.

Il veut vous y élever, vous y dresser, passez-moi cette expression

en faveur de sa justesse, et pensez-y sérieusement quand le temps en

viendra. Mais n'importe, je crois qu'au point où en sont les choses,

vous feriez bien de suivre cette veine; c'est ainsi que de grandes

fortunes ont commencé; il s'agit seulement de ne point se laisser

aveugler et gouverner. Tâchez que les faveurs ne vous étourdissent

pas, mon pauvre enfant, et que l'élévation ne vous fasse pas tourner

la tête; ne vous effarouchez pas de ce soupçon, c'est arrivé à de plus

vieux que vous. Ecrivez-moi souvent ainsi qu'à votre mère; voyez M.

de Thou, et nous tâcherons de vous bien conseiller. En attendant, mon

fils, ayez la bonté de fermer cette fenêtre, d'où il me vient du vent

sur la tête, et je vais vous conter ce qui s'est passé ici.

Henri, espérant que la partie morale du discours était finie, et ne

voyant plus dans la seconde qu'un récit, ferma vite la vieille fenêtre

tapissée de toiles d'araignées, et revint à sa place sans parler.

--A présent que j'y réfléchis mieux, je pense qu'il ne vous sera

peut-être pas inutile d'avoir passé par ici, quoique ce soit une triste

expérience que vous y deviez trouver; mais elle suppléera à ce que

je ne vous ai pas dit autrefois de la perversité des hommes; j'espère

d'ailleurs que la fin ne sera pas sanglante, et que la lettre que nous

avons écrite au roi aura le temps d'arriver.

--J'ai entendu dire qu'elle était interceptée, dit Cinq-Mars.

--C'en est fait alors, dit l'abbé Quillet; le curé est perdu. Mais

écoutez-moi bien.

A Dieu ne plaise, mon enfant, que ce soit moi, votre ancien

instituteur, qui veuille attaquer mon propre ouvrage et porter atteinte

à votre foi. Conservez-la toujours et partout, cette foi simple dont

votre noble famille vous a donné l'exemple, que nos pères avaient plus

encore que nous-mêmes, et dont les plus grands capitaines de nos temps

ne rougissent pas. En portant votre épée, souvenez-vous qu'elle est

à Dieu. Mais aussi, lorsque vous serez au milieu des hommes, tâchez

de ne pas vous laisser tromper par l'hypocrite; il vous entourera,

vous prendra, mon fils, par le côté vulnérable de votre coeur naïf,

en parlant à votre religion; et, témoin des extravagances de son zèle

affecté, vous vous croirez tiède auprès de lui, vous croirez que votre

conscience parle contre vous-même; mais ce ne sera pas sa voix que vous

entendrez. Quels cris elle jetterait, combien elle serait plus soulevée

contre vous, si vous aviez contribué à perdre l'innocence en appelant

contre elle le ciel même en faux témoignage!

--O mon père! est-ce possible? dit Henri d'Effiat en joignant les

mains.

--Que trop véritable, continua l'abbé; vous en avez vu l'exécution en

partie ce matin. Dieu veuille que vous ne soyez pas témoin d'horreurs

plus grandes! Mais écoutez bien: quelque chose que vous voyiez se

passer, quelque crime que l'on ose commettre, je vous en conjure, au

nom de votre mère et de tout ce qui vous est cher, ne prononcez pas une

parole, ne faites pas un geste qui manifeste une opinion quelconque

sur cet évènement. Je connais votre caractère ardent, vous le tenez

du maréchal votre père; modérez-le, ou vous êtes perdu; ces petites

colères de sang procurent peu de satisfaction et attirent de grands

revers; je vous y ai vu trop enclin; si vous saviez combien le calme

donne de supériorité sur les hommes! Les anciens l'avaient empreint

sur le front de la Divinité, comme son plus bel attribut, parce que

l'impassibilité attestait l'être placé au-dessus de nos craintes, de

nos espérances, de nos plaisirs et de nos peines. Restez donc aussi

impassible dans les scènes que vous allez voir, mon cher enfant; mais

voyez-les, il le faut; assistez à ce jugement funeste; pour moi, je

vais subir les conséquences de ma sottise d'écolier. La voici: elle

vous montrera qu'avec une tête chauve on peut être encore enfant comme

sous vos beaux cheveux châtains.

Ici l'abbé Quillet lui prit la tête dans ses deux mains et continua

ainsi.

--Oui, j'ai été curieux de voir les diables des Ursulines tout comme

un autre, mon cher fils; et sachant qu'ils s'annonçaient pour parler

toutes les langues, j'ai eu l'imprudence de quitter le latin et de

leur faire quelques questions en grec; la supérieure est fort jolie,

mais elle n'a pas pu répondre dans cette langue. Le médecin Duncan

a fait tout haut l'observation qu'il était surprenant que le démon,

qui n'ignorait rien, fît des barbarismes et des solécismes, et ne pût

répondre en grec. La jeune supérieure, qui était alors sur son lit de

parade, se tourna du côté du mur pour pleurer, et dit tout bas au père

Barré: _Monsieur! je n'y tiens plus_; je le répétai tout haut, et je

mis en fureur tous les exorcistes: ils s'écrièrent que je devais savoir

qu'il y avait des démons plus ignorants que des paysans, et dirent que

pour leur puissance et leur force physique nous n'en pouvions douter,

puisque les esprits nommés _Grésil des Trônes_, _Aman des puissances_

et _Asmodée_ avaient promis d'enlever la calotte de M. de Laubardemont.

Ils s'y préparaient, quand le chirurgien Duncan, qui est homme savant

et probe, mais assez moqueur, s'avisa de tirer un fil qu'il découvrit

attaché à une colonne et caché par un tableau de sainteté, de manière

à retomber, sans être vu, fort près du maître des requêtes; cette fois

on l'appela huguenot, et je crois que, si le maréchal de Brézé n'était

son protecteur, il s'en tirerait mal. M. le comte du Lude s'est avancé

alors avec son sang-froid ordinaire, et a prié les exorcistes d'agir

devant lui. Le père Lactance, ce capucin dont la figure est si noire et

le regard si dur, s'est chargé de la soeur Agnès et de la soeur Claire;

il a élevé ses deux mains, les regardant comme le serpent regarderait

deux colombes, et a crié d'une voix terrible: _Quis te misit, Diabole?_

et les deux filles ont dit parfaitement ensemble: _Urbanus_. Il allait

continuer, quand M. du Lude, tirant d'un air de componction une petite

boîte d'or, a dit qu'il tenait là une relique laissée par ses ancêtres,

et que, ne doutant pas de la possession, il voulait l'éprouver. Le père

Lactance, ravi, s'est saisi de la boîte, et, à peine en a-t-il touché

le front des deux filles, qu'elles ont fait des sauts prodigieux, se

tordant les pieds et les mains; Lactance hurlait ses exorcismes, Barré

se jetait à genoux avec toutes les vieilles femmes, Mignon et les

juges applaudissaient. Laubardemont, impassible, faisait (sans être

foudroyé!) le signe de la croix.

Quand, M. du Lude reprenant sa boîte, les religieuses sont restées

paisibles:--_Je ne crains pas_, a dit fièrement Lactance, _que vous

doutiez de la vérité de vos reliques!_

--_Pas plus que de celle de la possession_, a répondu M. du Lude en

ouvrant sa boîte.

Elle était vide.

--Messieurs, vous vous moquez de nous, a dit Lactance.

J'étais indigné de ces momeries et lui dis:

--Oui, monsieur, comme vous vous moquez de Dieu et des hommes. C'est

pour cela que vous me voyez, mon cher ami, des bottes de sept lieues

si lourdes et si grosses, qui me font mal aux pieds, et de longs

pistolets; car notre ami Laubardemont m'a décrété de prise de corps, et

je ne veux point le lui laisser saisir, tout vieux qu'il est.

--Mais, s'écria Cinq-Mars, est-il donc si puissant?

--Plus qu'on ne le croit et qu'on ne le peut croire; je sais que

l'abbesse possédée est sa nièce, et qu'il est muni d'un arrêt du

conseil qui lui ordonne de juger, sans s'arrêter à tous les appels

interjetés au parlement, à qui le Cardinal interdit connaissance de la

cause d'Urbain Grandier.

--Et enfin quels sont ses torts? dit le jeune homme, déjà puissamment

intéressé.

Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 1 of 2) · 第 3 / 16 段