--Ah! mon cher Grandchamp, dit à voix basse une jeune femme

Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été

corrigées. L'orthographe n'a pas été harmonisée.

Il y a une note plus détaillée à la fin de ce livre.

PETITE BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER

CINQ-MARS

OU

UNE CONJURATION SOUS LOUIS XIII

[Illustration: Jeanniot del. Héliogr. Dujardin.]

PETITE BIBLIOTHÈQUE CHARPENTIER

CINQ-MARS

OU

UNE CONJURATION SOUS LOUIS XIII

PAR LE COMTE

ALFRED DE VIGNY

AVEC DEUX DESSINS DE JEANNIOT

_Reproduits en fac simile._

TOME PREMIER

PARIS

G. CHARPENTIER | CALMANN LÉVY

ÉDITEURS

1882

RÉFLEXIONS SUR LA VÉRITÉ DANS L'ART

L'étude du destin général des sociétés n'est pas moins nécessaire

aujourd'hui dans les écrits que l'analyse du coeur humain. Nous sommes

dans un temps où l'on veut tout connaître et où l'on cherche la source

de tous les fleuves. La France surtout aime à la fois l'Histoire et

le Drame, parce que l'une retrace les vastes destinées de l'HUMANITÉ,

et l'autre le sort particulier de l'HOMME. C'est là toute la vie. Or,

ce n'est qu'à la Religion, à la Philosophie, à la Poésie pure, qu'il

appartient d'aller plus loin que la vie, au-delà des temps, jusqu'à

l'éternité.

Dans ces dernières années (et c'est peut-être une suite de nos

mouvements politiques), l'Art s'est empreint d'histoire plus fortement

que jamais. Nous avons tous les yeux attachés sur nos Chroniques, comme

si, parvenus à la virilité en marchant vers de plus grandes choses,

nous nous arrêtions un moment pour nous rendre compte de notre jeunesse

et de ses erreurs. Il a donc fallu doubler l'INTÉRÊT en y ajoutant le

SOUVENIR.

Comme la France allait plus loin que les autres nations dans cet amour

des faits, et que j'avais choisi une époque récente et connue, je crus

aussi ne pas devoir imiter les étrangers, qui, dans leurs tableaux,

montrent à peine à l'horizon les hommes dominants de leur histoire;

je plaçai les nôtres sur le devant de la scène, je les fis principaux

acteurs de cette tragédie dans laquelle j'avais dessein de peindre les

trois sortes d'ambition qui nous peuvent remuer, et, à côté d'elles, la

beauté du sacrifice de soi-même à une généreuse pensée. Un traité sur

la chute de la féodalité, sur la position extérieure et intérieure de

la France au XVIIe siècle, sur la question des alliances avec les armes

étrangères, sur la justice aux mains des parlements ou des commissions

secrètes, et sur les accusations de sorcellerie, n'eût pas été lu

peut-être; le roman le fut.

Je n'ai point dessein de défendre ce dernier système de composition

plus historique, convaincu que le germe de la grandeur d'une oeuvre est

dans l'ensemble des idées et des sentiments d'un homme, et non pas dans

le genre qui leur sert de forme. Le choix de telle époque nécessitera

cette MANIÈRE, telle autre la devra repousser; ce sont là des secrets

du travail de la pensée qu'il n'importe point de faire connaître. A

quoi bon qu'une théorie nous apprenne pourquoi nous sommes charmés?

Nous entendons les sons de la harpe; mais sa forme élégante nous cache

les ressorts de fer. Cependant, puisqu'il m'est prouvé que ce livre

a en lui quelque vitalité[1], je ne puis m'empêcher de jeter ici ces

réflexions sur la liberté que doit avoir l'imagination d'enlacer dans

ses noeuds formateurs toutes les figures principales d'un siècle, et,

pour donner plus d'ensemble à leurs actions, de faire céder parfois la

réalité des faits à l'IDÉE que chacun d'eux doit représenter aux yeux

de la postérité; enfin sur la différence que je vois entre la VÉRITÉ de

l'Art et le VRAI du Fait.

[1] Treize éditions réelles de formats divers et des traductions

dans toutes les langues peuvent en être la preuve.

(_Note de l'Éditeur._)

De même que l'on descend dans sa conscience pour juger des actions qui

sont douteuses pour l'esprit, ne pourrions-nous pas aussi chercher

en nous-mêmes le sentiment primitif qui donne naissance aux formes

de la pensée, toujours indécises et flottantes? Nous trouverions dans

notre coeur plein de trouble, où rien n'est d'accord, deux besoins qui

semblent opposés, mais qui se confondent, à mon sens, dans une source

commune; l'un est l'amour du VRAI, l'autre l'amour du FABULEUX. Le jour

où l'homme a raconté sa vie à l'homme, l'Histoire est née. Mais à quoi

bon la mémoire des faits véritables, si ce n'est à servir d'exemple

de bien ou de mal? Or les exemples que présente la succession lente

des événements sont épars et incomplets; il leur manque toujours un

enchaînement palpable et visible, qui puisse amener sans divergence

à une conclusion morale; les actes de la famille humaine sur le

théâtre du monde ont sans doute un ensemble, mais le sens de cette

vaste tragédie qu'elle y joue ne sera visible qu'à l'oeil de Dieu,

jusqu'au dénoûment qui le révélera peut-être au dernier homme. Toutes

les philosophies se sont en vain épuisées à l'expliquer, roulant sans

cesse leur rocher, qui n'arrive jamais et retombe sur elles, chacune

élevant son frêle édifice sur la ruine des autres et le voyant crouler

à son tour. Il me semble donc que l'homme, après avoir satisfait

à cette première curiosité des faits, désira quelque chose de plus

complet, quelque groupe, quelque réduction, à sa portée et à son usage,

des anneaux de cette vaste chaîne d'événements que sa vue ne pouvait

embrasser; car il voulait aussi trouver, dans les récits, des exemples

qui pussent servir aux vérités morales dont il avait la conscience;

peu de destinées particulières suffisaient à ce désir, n'étant que

les parties incomplètes du TOUT insaisissable de l'histoire du monde;

l'une était pour ainsi dire un quart, l'autre une moitié de preuve;

l'imagination fit le reste et les compléta. De là, sans doute, sortit

la fable.--L'homme la créa vraie, parce qu'il ne lui est pas donné de

voir autre chose que lui-même et la nature qui l'entoure; mais il la

créa VRAIE d'une VÉRITÉ toute particulière.

Cette VÉRITÉ toute belle, tout intellectuelle, que je sens, que je vois

et voudrais définir, dont j'ose ici distinguer le nom de celui du VRAI,

pour me mieux faire entendre, est comme l'âme de tous les arts. C'est

un choix du signe caractéristique dans toutes les beautés et toutes

les grandeurs du VRAI visible; mais ce n'est pas lui-même, c'est mieux

que lui; c'est un ensemble idéal de ses principales formes, une teinte

lumineuse qui comprend ses plus vives couleurs, un baume enivrant

de ses parfums les plus purs, un élixir délicieux de ses sucs les

meilleurs, une harmonie parfaite de ses sons les plus mélodieux; enfin

c'est une somme complète de toutes ses valeurs. A cette seule VÉRITÉ

doivent prétendre les oeuvres de l'Art qui sont une représentation

morale de la vie, les oeuvres dramatiques. Pour l'atteindre, il faut

sans doute commencer par connaître tout le VRAI de chaque siècle, être

imbu profondément de son ensemble et de ses détails; ce n'est là qu'un

pauvre mérite d'attention, de patience et de mémoire; mais ensuite il

faut choisir et grouper autour d'un centre inventé: c'est là l'oeuvre

de l'imagination et de ce grand BON SENS qui est le génie lui-même.

A quoi bon les Arts, s'ils n'étaient que le redoublement et la

contre-épreuve de l'existence? Eh! bon Dieu, nous ne voyons que trop

autour de nous la triste et désenchanteresse réalité: la tiédeur

insupportable des demi-caractères, des ébauches de vertus et de vices,

des amours irrésolus, des haines mitigées, des amitiés tremblotantes,

des doctrines variables, des fidélités qui ont leur hausse et leur

baisse, des opinions qui s'évaporent; laissez-nous rêver que parfois

ont paru des hommes plus forts et plus grands, qui furent des bons ou

des méchants plus résolus; cela fait du bien. Si la pâleur de votre

VRAI nous poursuit dans l'Art, nous fermerons ensemble le théâtre et

le livre pour ne pas le rencontrer deux fois. Ce que l'on veut des

oeuvres qui font mouvoir des fantômes d'hommes, c'est, je le répète,

le spectacle philosophique de l'homme profondément travaillé par les

passions de son caractère et de son temps; c'est donc la VÉRITÉ de cet

homme et de ce TEMPS, mais tous deux élevés à une puissance supérieure

et idéale qui en concentre toutes les forces. On la reconnaît, cette

VÉRITÉ, dans les oeuvres de la pensée, comme l'on se récrie sur la

ressemblance d'un portrait dont on n'a jamais vu l'original; car un

beau talent peint la vie plus encore que le vivant.

Pour achever de dissiper sur ce point les scrupules de quelques

consciences littérairement timorées que j'ai vues saisies d'un

trouble tout particulier en considérant la hardiesse avec laquelle

l'imagination se jouait des personnages les plus graves qui aient

jamais eu vie, je me hasarderai jusqu'à avancer que, non dans son

entier, je ne l'oserais dire, mais dans beaucoup de ces pages, et qui

ne sont peut-être pas les moins belles, L'HISTOIRE EST UN ROMAN DONT LE

PEUPLE EST L'AUTEUR.--L'esprit humain ne me semble se soucier du VRAI

que dans le caractère général d'une époque; ce qui lui importe surtout,

c'est la masse des événements et les grands pas de l'humanité qui

emportent les individus; mais, indifférent sur les détails, il les aime

moins réels que beaux, ou plutôt grands et complets.

Examinez de près l'origine de certaines actions, de certains cris

héroïques qui s'enfantent on ne sait comment: vous les verrez sortir

tout faits des ON DIT et des murmures de la foule, sans avoir

en eux-mêmes autre chose qu'une ombre de vérité; et pourtant ils

demeureront historiques à jamais.--Comme par plaisir et pour se jouer

de la postérité, la voix publique invente des mots sublimes pour les

prêter, de leur vivant même et sous leurs yeux, à des personnages qui,

tout confus, s'en excusent de leur mieux comme ne méritant pas tant de

gloire[2] et ne pouvant porter si haute renommée. N'importe, on n'admet

point leurs réclamations; qu'ils les crient, qu'ils les écrivent,

qu'ils les publient, qu'ils les signent, on ne veut pas les écouter,

leurs paroles sont sculptées dans le bronze, les pauvres gens demeurent

historiques et sublimes malgré eux. Et je ne vois pas que tout cela se

soit fait seulement dans les âges de barbarie, cela se passe à présent

encore, et accommode l'Histoire de la veille au gré de l'opinion

générale, muse tyrannique et capricieuse qui conserve l'ensemble et

se joue du détail. Eh! qui de vous n'a assisté à ses transformations?

Ne voyez-vous pas de vos yeux la chrysalide du FAIT prendre par degré

les ailes de la FICTION? Formé à demi par les nécessités du temps,

un FAIT est enfoui tout obscur et embarrassé, tout naïf, tout rude,

quelquefois mal construit, comme un bloc de marbre non dégrossi;

les premiers qui le déterrent et le prennent en main le voudraient

autrement tourné, et le passent à d'autres mains déjà un peu arrondi;

d'autres le polissent en le faisant circuler; en moins de rien, il

arrive au grand jour transformé en statue impérissable. Nous nous

récrions; les témoins oculaires et auriculaires entassent réfutations

sur explications; les savants fouillent, feuillettent et écrivent; on

ne les écoute pas plus que les humbles héros qui se renient; le torrent

coule et emporte le tout sous la forme qu'il lui a plu de donner à

ces actions individuelles. Qu'a-t-il fallu pour toute cette oeuvre?

Un rien, un mot; quelquefois le caprice d'un journaliste désoeuvré. Et

y perdons-nous? Non. Le fait adopté est toujours mieux composé que le

vrai, et n'est même adopté que parce qu'il est plus beau que lui; c'est

que l'HUMANITÉ ENTIÈRE a besoin que ses destinées soient pour elle-même

une suite de leçons; plus indifférente qu'on ne pense sur la RÉALITÉ

DES FAITS, elle cherche à perfectionner l'événement pour lui donner une

grande signification morale; sentant bien que la succession des scènes

qu'elle joue sur la terre n'est pas une comédie, et que, puisqu'elle

avance, elle marche à un but dont il faut chercher l'explication

au-delà de ce qui se voit.

[2] De nos jours un général russe n'a-t-il pas renié l'incendie de

Moscou, que nous avons fait tout romain, et qui demeurera tel? Un

général français n'a-t-il pas nié le mot du champ de bataille de

Waterloo qui l'immortalisera? Et si le respect d'un évènement sacré

ne me retenait, je rappellerais qu'un prêtre a cru devoir désavouer

publiquement un mot sublime qui restera comme le plus beau qui

ait été prononcé sur un échafaud: _Fils de saint Louis, montez au

ciel!_ Lorsque je connus tout dernièrement son auteur véritable, je

m'affligeai tout d'abord de la perte de mon illusion, mais bientôt

je fus consolé par une idée qui honore l'humanité à mes yeux. Il

me semble que la France a consacré ce mot, parce qu'elle a éprouvé

le besoin de se réconcilier avec elle-même, de s'étourdir sur son

énorme égarement, et de croire qu'alors il se trouva un honnête

homme qui osa parler haut.

Quant à moi, j'avoue que je sais bon gré à la voix publique d'en

agir ainsi, car souvent sur la plus belle vie se trouvent des taches

bizarres et des défauts d'accord qui me font peine lorsque je les

aperçois. Si un homme me paraît un modèle parfait d'une grande et

noble faculté de l'âme, et que l'on vienne m'apprendre quelque ignoble

trait qui le défigure, je m'en attriste, sans le connaître, comme d'un

malheur qui me serait personnel, et je voudrais presque qu'il fût mort

avant l'altération de son caractère.

Aussi, lorsque la MUSE (et j'appelle ainsi l'Art tout entier, tout

ce qui est du domaine de l'imagination, à peu près comme les anciens

nommaient MUSIQUE l'éducation entière), lorsque la MUSE vient raconter,

dans ses formes passionnées, les aventures d'un personnage que je sais

avoir vécu, et qu'elle recompose ses événements, selon la plus grande

idée de vice ou de vertu que l'on puisse concevoir de lui, réparant

les vides, voilant les disparates de sa vie et lui rendant cette

unité parfaite de conduite que nous aimons à voir représentée même

dans le mal; si elle conserve d'ailleurs la seule chose essentielle à

l'instruction du monde, le génie de l'époque, je ne sais pourquoi l'on

serait plus difficile avec elle qu'avec cette voix des peuples qui fait

subir chaque jour à chaque fait de si grandes mutations.

Cette liberté, les anciens la portaient dans l'histoire même; ils

n'y voulaient voir que la marche générale et le large mouvement des

sociétés et des nations, et, sur ces grands fleuves déroulés dans

un cours bien distinct et bien pur, ils jetaient quelques figures

colossales, symboles d'un grand caractère et d'une haute pensée. On

pourrait presque calculer géométriquement que, soumise à la double

composition de l'opinion et de l'écrivain, leur histoire nous arrive de

troisième main et éloignée de deux degrés de la vérité du fait.

C'est qu'à leurs yeux l'Histoire aussi était une oeuvre de l'Art; et,

pour avoir méconnu que c'est là sa nature, le monde chrétien tout

entier a encore à désirer un monument historique pareil à ceux qui

dominent l'ancien monde et consacrent la mémoire de ses destinées,

comme ses pyramides, ses obélisques, ses pylônes et ses portiques

dominent encore la terre qui lui fut connue, et y consacrent la

grandeur antique.

Si donc nous trouvons partout les traces de ce penchant à déserter le

POSITIF, pour apporter l'IDÉAL jusque dans les annales, je crois qu'à

plus forte raison l'on doit s'abandonner à une grande indifférence

de la réalité historique pour juger les oeuvres dramatiques, poèmes,

romans ou tragédies, qu'empruntent à l'histoire des personnages

mémorables. L'ART ne doit jamais être considéré que dans ses rapports

avec sa BEAUTÉ IDÉALE. Il faut le dire, ce qu'il y a de VRAI n'est que

secondaire, c'est seulement une illusion de plus dont il s'embellit, un

de nos penchants qu'il caresse. Il pourrait s'en passer, car la VÉRITÉ

dont il doit se nourrir est la _vérité d'observation sur la nature

humaine, et non l'authenticité du fait_. Les noms des personnages ne

font rien à la chose.

L'_Idée_ est tout. Le nom propre n'est rien que l'exemple et la preuve

de l'idée.

Tant mieux pour la mémoire de ceux que l'on choisit pour représenter

des idées philosophiques ou morales; mais, encore une fois, la question

n'est pas là: l'imagination fait d'aussi belles choses sans eux;

elle est une puissance toute créatrice; les êtres fabuleux qu'elle

anime sont doués de vie autant que les êtres réels qu'elle ranime.

Nous croyons à Othello comme à Richard III, dont le monument est à

Westminster; à Lovelace et à Clarisse autant qu'à Paul et à Virginie,

dont les tombes sont à l'île de France. C'est du même oeil qu'il faut

voir jouer ses personnages et ne demander à la MUSE que sa VÉRITÉ plus

belle que le VRAI; soit que, rassemblant les traits d'un CARACTÈRE

épars dans mille individus complets, elle en compose un TYPE dont le

nom seul est imaginaire; soit qu'elle aille choisir sous leur tombe

et toucher de sa chaîne galvanique les morts dont on sait de grandes

choses, les force à se lever encore et les traîne, tout éblouis, au

grand jour, où dans le cercle qu'a tracé cette fée ils reprennent à

regret leurs passions d'autrefois et recommencent par-devant leurs

neveux le triste drame de la vie.

Écrit en 1827.

[Illustration]

CINQ-MARS

CHAPITRE PREMIER

LES ADIEUX

Fare thee well, and if for ever,

Still for ever fare thee well.

LORD BYRON.

Adieu! et, si c'est pour toujours, pour toujours encore adieu...

Connaissez-vous cette contrée que l'on a surnommée le jardin de

la France, ce pays où l'on respire un air si pur dans des plaines

verdoyantes arrosées par un grand fleuve? Si vous avez traversé,

dans les mois d'été, la belle Touraine, vous aurez longtemps suivi la

Loire paisible avec enchantement, vous aurez regretté de ne pouvoir

déterminer, entre les deux rives, celle où vous choisiriez votre

demeure, pour y oublier les hommes auprès d'un être aimé. Lorsque

l'on accompagne le flot jaune et lent du beau fleuve, on ne cesse

de perdre ses regards dans les riants détails de la rive droite. Des

vallons peuplés de jolies maisons blanches qu'entourent des bosquets,

des coteaux jaunis par les vignes ou blanchis par les fleurs du

cerisier, de vieux murs couverts de chèvrefeuilles naissants, des

jardins de roses d'où sort tout à coup une tour élancée, tout rappelle

la fécondité de la terre ou l'ancienneté de ses monuments, et tout

intéresse dans les oeuvres de ses habitants industrieux. Rien ne leur a

été inutile: il semble que, dans leur amour d'une aussi belle patrie,

seule province de France que n'occupa jamais l'étranger, ils n'aient

pas voulu perdre le moindre espace de son terrain, le plus léger grain

de son sable. Vous croyez que cette vieille tour démolie n'est habitée

que par les oiseaux hideux de la nuit? Non. Au bruit de vos chevaux,

la tête riante d'une jeune fille sort du lierre poudreux, blanchi sous

la poussière de la grande route; si vous gravissez un coteau hérissé de

raisins, une petite fumée vous avertit tout à coup qu'une cheminée est

à vos pieds; c'est que le rocher même est habité, et que des familles

de vignerons respirent dans ces profonds souterrains, abritées dans la

nuit par la terre nourricière qu'elles cultivent laborieusement pendant

le jour. Les bons Tourangeaux sont simples comme leur vie, doux comme

l'air qu'ils respirent, et forts comme le sol qu'ils fertilisent. On

ne voit sur leurs traits bruns ni la froide immobilité du Nord, ni

la vivacité grimacière du Midi; leur visage a, comme leur caractère,

quelque chose de la candeur du vrai peuple de saint Louis; leurs

cheveux châtains sont encore longs et arrondis autour des oreilles

comme les statues de pierre de nos vieux rois; leur langage est le plus

pur français, sans lenteur, sans vitesse, sans accent; le berceau de la

langue est là, près du berceau de la monarchie.

Mais la rive gauche de la Loire se montre plus sérieuse dans ses

aspects: ici c'est Chambord que l'on aperçoit de loin, et qui, avec

ses dômes bleus et ses petites coupoles, ressemble à une grande

ville de l'Orient; là c'est Chanteloup, suspendant au milieu de l'air

son élégante pagode. Non loin de ces palais un bâtiment plus simple

attire les yeux du voyageur par sa position magnifique et sa masse

imposante; c'est le château de Chaumont. Construit sur la colline la

plus élevée du rivage de la Loire, il encadre ce large sommet avec ses

hautes murailles et ses énormes tours; de longs clochers d'ardoise

les élèvent aux yeux, et donnent à l'édifice cet air de couvent,

cette forme religieuse de tous nos vieux châteaux, qui imprime un

caractère plus grave aux paysages de la plupart de nos provinces. Des

arbres noirs et touffus entourent de tous côtés cet ancien manoir,

et de loin ressemblent à ces plumes qui environnaient le chapeau du

roi Henri; un joli village s'étend au pied du mont, sur le bord de

la rivière, et l'on dirait que ses maisons blanches sortent du sable

doré; il est lié au château qui le protège par un étroit sentier qui

circule dans le rocher; une chapelle est au milieu de la colline; les

seigneurs descendaient et les villageois montaient à son autel: terrain

d'égalité, placé comme une ville neutre entre la misère et la grandeur

qui se sont trop souvent fait la guerre.

Ce fut là que, dans une matinée du mois de juin 1639, la cloche du

château ayant sonné à midi, selon l'usage, le dîner de la famille

qui l'habitait, il se passa dans cette antique demeure des choses qui

n'étaient pas habituelles. Les nombreux domestiques remarquèrent qu'en

disant la prière du matin à toute la maison assemblée, la maréchale

d'Effiat avait parlé d'une voix moins assurée et les larmes dans les

yeux, qu'elle avait paru vêtue d'un deuil plus austère que de coutume.

Les gens de la maison et les Italiens de la duchesse de Mantoue, qui

s'était alors retirée momentanément à Chaumont, virent avec surprise

des préparatifs de départ se faire tout à coup. Le vieux domestique

du maréchal d'Effiat, mort depuis six mois, avait repris ses bottes

qu'il avait juré précédemment d'abandonner pour toujours. Ce brave

homme, nommé Grandchamp, avait suivi partout le chef de la famille

dans les guerres et dans ses travaux de finance; il avait été son

écuyer dans les unes et son secrétaire dans les autres; il était

revenu d'Allemagne, depuis peu de temps, apprendre à la mère et aux

enfants la mort du maréchal, dont il avait reçu les derniers soupirs

à Luzzelstein; c'était un de ces fidèles serviteurs dont les modèles

sont devenus trop rares en France, qui souffrent des malheurs de la

famille et se réjouissent de ses joies, désirent qu'il se forme des

mariages pour avoir à élever de jeunes maîtres, grondent les enfants et

quelquefois les pères, s'exposent à la mort pour eux, les servent sans

gages dans les révolutions, travaillent pour les nourrir, et, dans les

temps prospères, les suivent partout et disent: «Voilà nos vignes» en

revenant au château. Il avait une figure sévère très remarquable, un

teint fort cuivré, des cheveux gris argentés et dont quelques mèches,

encore noires comme ses sourcils épais, lui donnaient un air dur au

premier aspect; mais un regard pacifique adoucissait cette première

impression. Cependant le son de sa voix était rude. Il s'occupait

beaucoup ce jour-là de hâter le dîner, et commandait à tous les gens du

château, vêtus de noir comme lui.

--Allons, disait-il, dépêchez-vous de servir, pendant que Germain,

Louis et Etienne vont seller leurs chevaux; M. Henri et nous, il faut

que nous soyons loin d'ici à huit heures du soir. Et vous, messieurs

les Italiens, avez-vous averti votre jeune princesse? Je gage qu'elle

est allée lire avec ses dames au bout du parc ou sur le bord de l'eau.

Elle arrive toujours après le premier service, pour faire lever tout le

monde de table.

--Ah! mon cher Grandchamp, dit à voix basse une jeune femme de chambre

qui passait et s'arrêta, ne faites pas songer à la duchesse; elle est

bien triste et je crois qu'elle restera dans son appartement. _Sancta

Maria!_ je vous plains de voyager aujourd'hui, partir un vendredi, le

treize du mois, et le jour de saint Gervais et saint Protais, le jour

des deux martyrs. J'ai dit mon chapelet toute la matinée pour M. de

Cinq-Mars; mais en vérité je n'ai pu m'empêcher de songer à tout ce que

je vous dis; ma maîtresse y pense aussi bien que moi, toute grande dame

qu'elle est; ainsi n'ayez pas l'air d'en rire.

En disant cela, la jeune Italienne se glissa comme un oiseau à travers

la grande salle à manger, et disparut dans un corridor, effrayée de

voir ouvrir les doubles battants des grandes portes du salon.

Grandchamp s'était à peine aperçu de ce qu'elle avait dit, et semblait

ne s'occuper que des apprêts du dîner; il remplissait les devoirs

importants de maître d'hôtel, et jetait le regard le plus sévère sur

les domestiques, pour voir s'ils étaient tous à leur poste, se plaçant

lui-même derrière la chaise du fils aîné de la maison, lorsque tous

les habitants du château entrèrent successivement dans la salle:

onze personnes, hommes et femmes, se placèrent à table. La maréchale

avait passé la dernière, donnant le bras à un beau vieillard vêtu

magnifiquement, qu'elle fit placer à sa gauche. Elle s'assit dans un

grand fauteuil doré, au milieu de la table, dont la forme était un

carré long. Un autre siège un peu plus orné était à sa droite, mais

il resta vide. Le jeune marquis d'Effiat, placé en face de sa mère,

devait l'aider à faire les honneurs; il n'avait pas plus de vingt

ans, et son visage était assez insignifiant; beaucoup de gravité et

des manières distinguées annonçaient pourtant un naturel sociable,

mais rien de plus. Sa jeune soeur de quatorze ans, deux gentilshommes

de la province, trois jeunes seigneurs italiens de la suite de Marie

de Gonzague (duchesse de Mantoue), une demoiselle de compagnie,

gouvernante de la jeune fille du maréchal, et un abbé du voisinage,

vieux et fort sourd, composaient l'assemblée. Une place, à la gauche du

fils aîné, restait vacante encore.

La maréchale, avant de s'asseoir, fit le signe de la croix et dit

le _Benedicite_ à haute voix: tout le monde y répondit en faisant le

signe entier, ou sur la poitrine seulement. Cet usage s'est conservé

en France dans beaucoup de familles jusqu'à la révolution de 1789;

quelques-unes l'ont encore, mais plus en province qu'à Paris, et non

sans quelque embarras et quelque phrase préliminaire sur le bon temps,

accompagnées d'un sourire d'excuse, quand il se présente un étranger:

car il est trop vrai que le bien a aussi sa rougeur.

La maréchale était une femme d'une taille imposante, dont les yeux

grands et bleus étaient d'une beauté remarquable. Elle ne paraissait

pas encore avoir atteint quarante-cinq ans; mais, abattue par le

chagrin, elle marchait avec lenteur et ne parlait qu'avec peine,

fermant les yeux et laissant tomber sa tête sur sa poitrine pendant un

moment, lorsqu'elle avait été forcée d'élever la voix. Alors sa main,

appuyée sur son sein montrait qu'elle y ressentait une vive douleur.

Aussi vit-elle avec satisfaction que le personnage placé à sa gauche,

s'emparant, sans en être prié par personne, du dé de la conversation,

le tint avec un sang-froid imperturbable pendant tout le repas.

C'était le vieux maréchal de Bassompierre; il avait conservé sous ses

cheveux blancs un air de vivacité et de jeunesse fort étrange à voir;

ses manières nobles et polies avaient quelque chose d'une galanterie

surannée comme son costume, car il portait une fraise à la Henri IV

et les manches tailladées à la manière du dernier règne, ridicule

impardonnable aux yeux des _beaux_ de la cour. Cela ne nous paraît pas

plus singulier qu'autre chose à présent; mais il est convenu que dans

chaque siècle on rira de l'habitude de son père, et je ne vois guère

que les Orientaux qui ne soient pas attaqués de ce mal.

L'un des gentilshommes italiens avait à peine fait une question au

maréchal sur ce qu'il pensait de la manière dont le Cardinal traitait

la fille du duc de Mantoue, que celui-ci s'écria dans son langage

familier:

--Eh corbleu! monsieur, à qui parlez-vous? Puis-je rien comprendre

à ce régime nouveau sous lequel vit la France? Nous autres, vieux

compagnons d'armes du feu roi, nous entendons mal la langue que parle

la cour nouvelle, et elle ne sait plus la nôtre. Que dis-je? on n'en

parle aucune dans ce triste pays, car tout le monde s'y tait devant

le Cardinal; cet orgueilleux petit vassal nous regarde comme de vieux

portraits de famille et de temps en temps il en retranche la tête; mais

la devise y reste toujours, heureusement. N'est-il pas vrai, mon cher

Puy-Laurens?

Ce convive était à peu près du même âge que le maréchal; mais plus

grave et plus circonspect que lui, il répondit quelques mots vagues,

et fit un signe à son contemporain pour lui faire remarquer l'émotion

désagréable qu'il avait fait éprouver à la maîtresse de la maison

en lui rappelant la mort récente de son mari et en parlant ainsi du

ministre son ami; mais ce fut en vain, car Bassompierre, content du

signe de demi-approbation, vida d'un trait un fort grand verre de vin,

remède qu'il vante dans ses Mémoires comme parfait contre la peste et

la réserve, et, se penchant en arrière pour en recevoir un autre de son

écuyer, s'établit plus carrément que jamais sur sa chaise et dans ses

idées favorites.

--Oui, nous sommes tous de trop ici; je le dis l'autre jour à mon cher

duc de Guise, qu'ils ont ruiné. On compte les minutes qui nous restent

à vivre, et l'on secoue notre sablier pour le hâter. Quand M. le

Cardinal-duc voit dans un coin trois ou quatre de nos grandes figures

qui ne quittaient pas les côtés du feu roi, il sent bien qu'il ne peut

pas mouvoir ces statues de fer, et qu'il y fallait la main du grand

homme; il passe vite et n'ose pas se mêler à nous, qui ne le craignons

pas. Il croit toujours que nous conspirons, et, à l'heure qu'il est, on

dit qu'il est question de me mettre à la Bastille.

--Eh! monsieur le maréchal, qu'attendez-vous pour partir? dit

l'Italien; je ne vois que la Flandre qui vous puisse être un abri.

--Ah! monsieur, vous ne me connaissez guère; au lieu de fuir, j'ai

été trouver le roi avant son départ, et je lui ai dit que c'était afin

qu'on n'eût pas la peine de me chercher, et que si je savais où il veut

m'envoyer, j'irais moi-même sans qu'on m'y menât. Il a été aussi bon

que je m'y attendais, et m'a dit: «Comment, vieil ami, aurais-tu la

pensée que je le voulusse faire? Tu sais bien que je t'aime.»

--Ah! mon cher maréchal, je vous fais compliment, dit madame d'Effiat

d'une voix douce; je reconnais la bonté du roi à ce mot-là: il se

souvient de la tendresse que le roi son père avait pour vous: il me

semble même qu'il vous a accordé tout ce que vous vouliez pour les

vôtres, ajouta-t-elle avec insinuation, pour le remettre dans la

voie de l'éloge et le tirer du mécontentement qu'il avait entamé si

hautement.

--Certes, madame, reprit-il, personne ne sait mieux reconnaître ses

vertus que François de Bassompierre; je lui serai fidèle jusqu'à la

fin, parce que je me suis donné corps et biens à son père dans un bal;

et je jure que, de mon consentement du moins, personne de ma famille

ne manquera à son devoir envers le roi de France. Quoique les _Bestein_

soient étrangers et Lorrains, mordieu! une poignée de main de Henri IV

nous a conquis pour toujours: ma plus grande douleur a été de voir mon

frère mourir au service de l'Espagne, et je viens d'écrire à mon neveu

que je le déshériterais s'il passait à l'empereur, comme le bruit en a

couru.

Un des gentilshommes, qui n'avait rien dit encore, et que l'on pouvait

remarquer à la profusion des noeuds de rubans et d'aiguillettes qui

couvraient son habit, et à l'ordre de Saint-Michel dont le cordon noir

ornait son cou, s'inclina en disant que c'était ainsi que tout sujet

fidèle devait parler.

--Pardieu, monsieur de Launay, vous vous trompez fort, dit le maréchal,

en qui revint le souvenir de ses ancêtres; les gens de notre sang

sont sujets par le coeur, car Dieu nous a fait naître tout aussi bien

seigneurs de nos terres que le roi l'est des siennes. Quand je suis

venu en France, c'était pour me promener, et suivi de mes gentilshommes

et de mes pages. Je m'aperçois que plus nous allons, plus on perd cette

idée, et surtout à la cour. Mais voilà un jeune homme qui arrive bien à

propos pour m'entendre.

La porte s'ouvrit, en effet, et l'on vit entrer un jeune homme d'une

assez belle taille; il était pâle, ses cheveux étaient bruns, ses yeux

noirs, son air triste et insouciant: c'était Henri d'Effiat, marquis de

CINQ-MARS (nom tiré d'une terre de famille); son costume et son manteau

court étaient noirs; un collet de dentelle tombait de son cou jusqu'au

milieu de sa poitrine; de petites bottes fortes très évasées et ses

éperons faisaient assez de bruit sur les dalles du salon pour qu'on

l'entendît venir de loin. Il marcha droit à la maréchale d'Effiat en la

saluant profondément, et lui baisa la main.

--Eh bien! Henri, lui dit-elle, vos chevaux sont-ils prêts? A quelle

heure partez-vous?

--Après le dîner, sur-le-champ, madame, si vous permettez, dit-il à sa

mère avec le cérémonieux respect du temps.

Et, passant derrière elle, il fut saluer M. de Bassompierre, avant de

s'asseoir à la gauche de son frère aîné.

--Eh bien, dit le maréchal tout en dînant de fort bon appétit, vous

allez partir, mon enfant; vous allez à la cour; c'est un terrain

glissant aujourd'hui. Je regrette pour vous qu'il ne soit pas resté

ce qu'il était. La cour autrefois n'était autre chose que le salon du

roi, où il recevait ses amis naturels; les nobles des grandes maisons,

ses pairs, qui lui faisaient visite pour lui montrer leur dévouement

et leur amitié, jouaient leur argent avec lui et l'accompagnaient

dans ses parties de plaisir, mais ne recevaient rien de lui que la

permission de conduire leurs vassaux se faire casser la tête avec eux

pour son service. Les honneurs que recevait un homme de qualité ne

l'enrichissaient guère, car il les payait de sa bourse; j'ai vendu une

terre à chaque grade que j'ai reçu; le titre de colonel général des

Suisses m'a coûté quatre cent mille écus, et le baptême du roi actuel

me fit acheter un habit de cent mille francs.

--Ah! pour le coup, vous conviendrez, dit en riant la maîtresse de la

maison, que rien ne vous y forçait: nous avons entendu parler de la

magnificence de votre habit de perles; mais je serais très fâchée qu'il

fût encore de mode d'en porter de pareils.

--Ah! madame la marquise, soyez tranquille, ce temps de magnificence

ne reviendra plus. Nous faisions des folies, sans doute, mais elles

prouvaient notre indépendance; il est clair qu'alors on n'eût pas

enlevé au roi des serviteurs que l'amour seul attachait à lui, et dont

les couronnes de duc ou de marquis avaient autant de diamants que

sa couronne fermée. Il est visible aussi que l'ambition ne pouvait

s'emparer de toutes les classes, puisque de semblables dépenses ne

pouvaient sortir que des mains riches, et que l'or ne vient que des

mines. Les grandes maisons que l'on détruit avec tant d'acharnement

n'étaient point ambitieuses, et souvent, ne voulant aucun emploi du

gouvernement, tenaient leur place à la cour par leur propre poids,

existaient de leur propre être, et disaient comme l'une d'elles:

_Prince ne daigne, Rohan je suis_. Il en était de même de toute famille

noble à qui sa noblesse suffisait, et que le roi relevait lui-même en

écrivant à l'un de mes amis: _L'argent n'est pas chose commune entre

gentilshommes comme vous et moi_.

--Mais, monsieur le maréchal, interrompit froidement et avec beaucoup

de politesse M. de Launay, qui peut-être avait dessein de l'échauffer,

cette indépendance a produit aussi bien des guerres civiles et des

révoltes comme celles de M. de Montmorency.

--Corbleu, monsieur, je ne puis entendre parler ainsi! dit le fougueux

maréchal en sautant sur son fauteuil. Ces révoltes et ces guerres,

monsieur, n'ôtaient rien aux lois fondamentales de l'Etat et ne

pouvaient pas plus renverser le trône que ne le ferait un duel. De tous

ces grands chefs de parti il n'en est pas un qui n'eût mis sa victoire

aux pieds du roi s'il eût réussi, sachant bien que tous les autres

seigneurs aussi grands que lui l'eussent abandonné ennemi du souverain

légitime. Nul ne s'est armé que contre une faction et non contre

l'autorité souveraine, et, cet accident détruit, tout fût rentré dans

l'ordre. Mais qu'avez-vous fait en nous écrasant? Vous avez cassé les

bras du trône et ne mettrez rien à leur place. Oui, je n'en doute plus

à présent, le Cardinal-duc accomplira son dessein en entier, la grande

noblesse quittera et perdra ses terres, et, cessant d'être la grande

propriété, cessera d'être une puissance; la cour n'est déjà plus qu'un

palais où l'on sollicite: elle deviendra plus tard une antichambre,

quand elle ne se composera plus que des gens de la suite du roi; les

grands noms commenceront par ennoblir des charges viles; mais, par une

terrible réaction, ces charges finiront par avilir les grands noms.

Etrangère à ses foyers, la Noblesse ne sera plus rien que par les

emplois qu'elle aura reçus, et si les peuples, sur lesquels elle n'aura

plus d'influence, veulent se révolter...

--Que vous êtes sinistre aujourd'hui, maréchal! interrompit la

marquise. J'espère que ni moi ni mes enfants ne verrons ces temps-là.

Je ne reconnais plus votre caractère enjoué à toute cette politique;

je m'attendais à vous entendre donner des conseils à mon fils. Eh bien!

Henri, qu'avez-vous donc? Vous êtes bien distrait!

Cinq-Mars, les yeux attachés sur la grande croisée de la salle à

manger, regardait avec tristesse le magnifique paysage qu'il avait

sous les yeux. Le soleil était dans toute sa splendeur et colorait

les sables de la Loire, les arbres et les gazons d'or et d'émeraude;

le ciel était d'azur, les flots d'un jaune transparent, les îles

d'un vert plein d'éclat; derrière leurs têtes arrondies, on voyait

s'élever les grandes voiles latines des bateaux marchands comme une

flotte en embuscade.--O nature, nature! se disait-il, belle nature,

adieu. Bientôt mon coeur ne sera plus assez simple pour te sentir,

et tu ne plairas plus qu'à mes yeux, ce coeur est déjà brûlé par

une passion profonde, et le récit des intérêts des hommes y jette un

trouble inconnu: il faut donc entrer dans ce labyrinthe; je m'y perdrai

peut-être, mais pour Marie...

Se réveillant alors au mot de sa mère, et craignant de montrer un

regret trop enfantin de son beau pays et de sa famille:

--Je songeais, madame, à la route que je vais prendre pour aller à

Perpignan, et aussi à celle qui me ramènera chez vous.

--N'oubliez pas de prendre celle de Poitiers et d'aller à Loudun voir

votre ancien gouverneur, notre bon abbé Quillet; il vous donnera

d'utiles conseils sur la cour, il est fort bien avec le duc de

Bouillon; et, d'ailleurs, quand il ne vous serait pas très nécessaire,

c'est une marque de déférence que vous lui devez bien.

--C'est donc au siège de Perpignan que vous vous rendez, mon ami?

répondit le vieux maréchal, qui commençait à trouver qu'il était resté

bien longtemps dans le silence. Ah! c'est bien heureux pour vous.

Peste! un siège! c'est un joli début: j'aurais donné bien des choses

pour en faire un avec le feu roi à mon arrivée à sa cour; j'aurais

mieux aimé m'y faire arracher les entrailles du ventre qu'à un tournoi,

comme je fis. Mais on était en paix, et je fus obligé d'aller faire

le coup de pistolet contre les Turcs avec le Rosworm des Hongrois,

pour ne pas affliger ma famille par mon désoeuvrement. Du reste, je

souhaite que Sa Majesté vous reçoive d'une manière aussi aimable que

son père me reçut. Certes, le roi est brave et bon; mais on l'a habitué

malheureusement à cette froide étiquette espagnole qui arrête tous

les mouvements du coeur; il contient lui-même et les autres par cet

abord immobile et cet aspect de glace: pour moi, j'avoue que j'attends

toujours l'instant du dégel, mais en vain. Nous étions accoutumés à

d'autres manières par ce spirituel et simple Henri, et nous avions du

moins la liberté de lui dire que nous l'aimions.

Cinq-Mars, les yeux fixés sur ceux de Bassompierre, comme pour se

contraindre lui-même à faire attention à ses discours, lui demanda

quelle était la manière de parler du feu roi.

--Vive et franche, dit-il. Quelques temps après mon arrivée en France,

je jouais avec lui et la duchesse de Beaufort, à Fontainebleau;

car il voulait, disait-il, me gagner mes pièces d'or et mes belles

portugalaises. Il me demanda ce qui m'avait fait venir dans ce pays.

«Ma foi, sire, lui dis-je franchement, je ne suis point venu à dessein

de m'embarquer à votre service, mais bien pour passer quelque temps

à votre cour, et de là à celle d'Espagne; mais vous m'avez tellement

charmé que, sans aller plus loin, si vous voulez de mon service, je

m'y voue jusqu'à la mort.» Alors il m'embrassa et m'assura que je

n'eusse pu trouver un meilleur maître, qui m'aimât plus; hélas! je l'ai

bien éprouvé... et moi je lui ai tout sacrifié, jusqu'à mon amour, et

j'aurais fait plus encore, s'il se pouvait faire plus que de renoncer à

Mlle de Montmorency.

Le bon maréchal avait les yeux attendris; mais le jeune marquis

d'Effiat et les Italiens, se regardant, ne purent s'empêcher de sourire

en pensant qu'alors la princesse de Condé n'était rien moins que jeune

et jolie. Cinq-Mars s'aperçut de ces signes d'intelligence, et rit

aussi, mais d'un rire amer.--Est-il donc vrai, se disait-il, que les

passions puissent avoir la destinée des modes, et que peu d'années

puissent frapper du même ridicule un habit et un amour? Heureux celui

qui ne survit pas à sa jeunesse, à ses illusions, et qui emporte dans

la tombe tout son trésor!

Mais, rompant encore avec effort le cours mélancolique de ses idées, et

voulant que le bon maréchal ne lût rien de déplaisant sur le visage de

ses hôtes:

--On parlait donc alors avec beaucoup de liberté au roi Henri? dit-il.

Peut-être aussi au commencement de son règne avait-il besoin d'établir

ce ton-là; mais, lorsqu'il fut le maître, changea-t-il?

--Jamais, non, jamais notre grand roi ne cessa d'être le même jusqu'au

dernier jour; il ne rougissait pas d'être un homme, et parlait à des

hommes avec force et sensibilité. Eh! mon Dieu! je le vois encore

embrassant le duc de Guise en carrosse, le jour même de sa mort; il

m'avait fait une de ses spirituelles plaisanteries, et le duc lui dit:

«Vous êtes à mon gré un des plus agréables hommes du monde, et notre

destin portait que nous fussions l'un à l'autre; car, si vous n'eussiez

été qu'un homme ordinaire, je vous aurais pris à mon service, à quelque

prix que c'eût été; mais, puisque Dieu vous a fait naître un grand roi,

il fallait bien que je fusse à vous.» Ah! grand homme! tu l'avais bien

dit, s'écria Bassompierre, les larmes aux yeux, et peut-être un peu

animé par les fréquentes rasades qu'il se versait: «_Quand vous m'aurez

perdu, vous connaîtrez ce que je valais._»

Pendant cette sortie, les différents personnages de la table avaient

pris des attitudes diverses, selon leurs rôles dans les affaires

publiques. L'un des Italiens affectait de causer et de rire tout bas

avec la jeune fille de la maréchale; l'autre prenait soin du vieux

abbé sourd, qui, mettant une main derrière son oreille pour mieux

entendre, était le seul qui eût l'air attentif; Cinq-Mars avait repris

sa distraction mélancolique après avoir lancé le maréchal, comme on

regarde ailleurs après avoir jeté une balle à la paume jusqu'à ce

qu'elle revienne; son frère aîné faisait les honneurs de la table

avec le même calme; Puy-Laurens regardait avec soin la maîtresse de la

maison: il était tout au duc d'Orléans et craignait le Cardinal; pour

la maréchale, elle avait l'air affligé et inquiet; souvent des mots

rudes lui avaient rappelé ou la mort de son mari ou le départ de son

fils; plus souvent encore elle avait craint pour Bassompierre lui-même

qu'il ne se compromît, et l'avait poussé plusieurs fois en regardant M.

de Launay, qu'elle connaissait peu, et qu'elle avait quelque raison de

croire dévoué au premier ministre; mais avec un homme de ce caractère,

de tels avertissements étaient inutiles; il eut l'air de n'y point

faire attention; et, au contraire, écrasant ce gentilhomme de ses

regards hardis et du son de sa voix, il affecta de se tourner vers lui

et de lui adresser tout son discours. Pour celui-ci, il prit un air

d'indifférence et de politesse consentante qu'il ne quitta pas jusqu'au

moment où, les deux battants étant ouverts, on annonça _mademoiselle la

duchesse de Mantoue_.

Les propos que nous venons de transcrire longuement furent pourtant

assez rapides, et le dîner n'était pas à la moitié quand l'arrivée de

Marie de Gonzague fit lever tout le monde. Elle était petite, mais fort

bien faite, et quoique ses yeux et ses cheveux fussent très noirs, sa

fraîcheur était éblouissante comme la beauté de sa peau. La maréchale

fit le geste de se lever pour son rang, et l'embrassa sur le front pour

sa bonté et son bel âge.

--Nous vous avons attendue longtemps aujourd'hui, chère Marie, lui

dit-elle en la plaçant près d'elle; vous me restez heureusement pour

remplacer un de mes enfants qui part.

La jeune duchesse rougit et baissa la tête et les yeux pour qu'on ne

vît pas leur rougeur, et dit d'une voix timide:--Madame, il le faut

bien, puisque vous remplacez ma mère auprès de moi. Et un regard fit

pâlir Cinq-Mars à l'autre bout de la table.

Cette arrivée changea la conversation; elle cessa d'être générale,

et chacun parla bas à son voisin. Le maréchal seul continuait à dire

quelques mots de la magnificence de l'ancienne cour, et de ses guerres

en Turquie, et des tournois, et de l'avarice de la cour nouvelle;

mais, à son grand regret, personne ne relevait ses paroles, et on

allait sortir de table, lorsque l'horloge ayant sonné deux heures, cinq

chevaux parurent dans la grande cour: quatre seulement étaient montés

par des domestiques en manteaux et bien armés; l'autre cheval, noir et

très vif, était tenu en main par le vieux Grandchamp: c'était celui de

son jeune maître.

--Ah! Ah! s'écria Bassompierre, voilà notre cheval de bataille tout

sellé et bridé; allons, jeune homme, il faut dire comme notre vieux

Marot:

Adieu la Court, adieu les dames!

Adieu les filles et les femmes!

Adieu vous dy pour quelque temps;

Adieu vos plaisans passe-temps;

Adieu le bal, adieu la dance,

Adieu mesure, adieu cadance,

Tabourins, Hauts-bois, Violons,

Puisqu'à la guerre nous allons.

Ces vieux vers et l'air du maréchal faisaient rire toute la table,

hormis trois personnes.

--Jésus-Dieu! il me semble, continua-t-il, que je n'ai que dix-sept ans

comme lui; il va nous revenir tout brodé, madame; il faut laisser son

fauteuil vacant.

Ici tout à coup la maréchale pâlit, sortit de table en fondant en

larmes, et tout le monde se leva avec elle: elle ne put faire que deux

pas et retomba assise sur un autre fauteuil. Ses fils et sa fille et

la jeune duchesse l'entourèrent avec une vive inquiétude et démêlèrent

parmi des étouffements et des pleurs qu'elle voulait retenir:

Pardon!... mes amis... c'est une folie... un enfantillage... mais je

suis si faible à présent, que je n'en ai pas été maîtresse. Nous étions

treize à table, et c'est vous qui en avez été cause, ma chère duchesse.

Mais c'est bien mal à moi d'avoir montré tant de faiblesse devant lui.

Adieu, mon enfant, donnez-moi votre front à baiser, et que Dieu vous

conduise! Soyez digne de votre nom et de votre père.

Puis, comme a dit Homère, _riant sous les pleurs_, elle se leva en le

poussant et disant:--Allons, que je vous voie à cheval, bel écuyer!

Le silencieux voyageur baisa les mains de sa mère et la salua ensuite

profondément: il s'inclina aussi devant la duchesse sans lever les

yeux; puis, embrassant son frère aîné, serrant la main au maréchal

et baisant le front de sa jeune soeur presque à la fois, il sortit

et dans un instant fut à cheval. Tout le monde se mit aux fenêtres

qui donnaient sur la cour, excepté madame d'Effiat, encore assise et

souffrante.

--Il part au galop; c'est bon signe, dit en riant le maréchal.

--Ah! Dieu! cria la jeune princesse en se retirant de la croisée.

--Qu'est-ce donc! dit la mère.

--Ce n'est rien, ce n'est rien, dit M. de Launay: le cheval de monsieur

votre fils s'est abattu sous la porte, mais il l'a bientôt relevé de la

main: tenez, le voilà qui salue de la route.

--Encore un présage funeste! dit la marquise en se retirant dans ses

appartements.

Chacun l'imita en se taisant ou en parlant bas.

La journée fut triste et le souper silencieux au château de Chaumont.

Cinq-Mars; ou, Une conjuration sous Louis XIII (Tome 1 of 2) · 第 1 / 16 段